Du refus de croire à l’aube de la foi

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Lever de soleil © D.Vigne 2025

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Daniel Vigne, « Du refus de croire à l’aube de la foi », dans Transhumances n° 6 (juin 2014), L’homme qui croit en Dieu, p. 14-20. [pdf]

Du refus de croire à l’aube de la foi

La croyance n’a pas bonne presse. Elle figure désormais au catalogue des fantaisies de l’imagination, des caprices de l’esprit. Ce pourquoi, d’ailleurs, elle se dit au pluriel : chacun a ses croyances, aussi diverses que subjectives, aussi « respectables » qu’arbitraires. Elles peuvent éventuellement être mises en vente dans le grand supermarché des opinions, mais à condition d’être présentées comme des options strictement personnelles, non comme d’indécentes vérités universelles. Pour qui se prend-il, celui-là qui croit que ce qu’il croit est la vérité ? Il faudra le neutraliser – ou même, comme dit la chanson, l’exécuter.

La croyance est objet de tolérance, au sens faible et minimal de ce mot. Elle est ce qu’on supporte avec condescendance, presque comme une infirmité, chez celui qui en est affecté. Que voulez-vous, les antiques superstitions sont tenaces, il faut bien s’en accommoder. Entre celui qui croit aux soucoupes volantes, celui qui lit son horoscope et celui qui récite son chapelet, quelle différence ? Mais comme nous sommes entre gens bien élevés, nous nous abstiendrons de porter un jugement, ou du moins de l’exprimer, sur ces lubies individuelles. Nous ferons aux croyances un sourire poli, sur fond de bienveillante neutralité, c’est-à-dire de courtoise indifférence.

Une prison dorée

Ainsi va la cité post-moderne, qui a si puissamment recouvert le cœur humain du béton de la rationalité scientifique et du goudron du relativisme philosophique. Là où ce bulldozer passe, la croyance ne repousse plus, sinon comme un maigre brin d’herbe entre deux plaques de ciment. On en constate l’existence, mais on se dit qu’un jour ou l’autre, quelqu’un y passera le désherbant.

Un tel tableau est-il caricatural ? Ne pourrait-on lui en opposer un autre d’après lequel le monde présent serait, au contraire, plein de croyances irrationnelles qui y fleuriraient envers et contre tout ? Le marché de la voyance, du magnétisme et du paranormal est, paraît-il, en pleine expansion. Dans les interstices du rationalisme triomphant, ce ne sont pas seulement quelques plantes folles, mais parfois des buissons entiers de crédulité qui subsistent. Dans ces bosquets obscurs, on peut croiser des êtres fantastiques qui ne sont plus les fées et farfadets d’autrefois, mais les habitants d’autres planètes, ou les vies antérieures de chacun. Des milliers d’Américains n’affirment-il pas avoir eu des rencontres « du troisième type » avec des extraterrestres, et la métempsycose n’est-elle pas une idée qui séduit beaucoup de nos contemporains, jusque dans les milieux très cultivés ?

Prenons donc un peu de hauteur et tentons de cerner les enjeux du problème. Quelle que soit la part respective que l’on reconnaît à la science d’une part, à la croyance d’autre part, il faut se demander si ce clivage n’est pas, en soi, ruineux pour l’âme humaine. L’homme moderne souffre depuis trop longtemps d’une sorte de schizophrénie : entre tête et cœur, le courant ne passe plus. Le développement prodigieux de la technoscience a desséché en lui les sources de l’intuition et les élans de la contemplation. Ces dimensions infraet supra-rationnelles de l’esprit, vues comme un résidu des temps archaïques où l’homme se contentait de croire, ont été éclipsées par les Lumières du savoir. C’en est fini des croyances antiques : place à la raison expérimentale, mathématicienne et opératoire.

C’est du moins ce dont, sur tous les tons, l’enseignement scolaire est chargé de convaincre les jeunes cerveaux qui lui sont confiés. Avec quelle constance, avec quelle insistance il fait appel à ce cliché ! L’ignorance et la crédulité de nos ancêtres sont l’arrière-fond permanent des apprentissages transmis par l’école. Ce présupposé imprègne et façonne nos mentalités. La croyance y est vue comme la préhistoire de la science, comme le malhabile balbutiement du savoir.

Mais ne serait-ce pas ce préjugé qu’il faut interroger, en retournant l’esprit critique et rationnel contre lui-même ? Et si notre prétention à avoir dépassé le stade infantile des croyances était un pur mirage, d’autant plus trompeur qu’il se présente comme la dissipation des illusions d’antan ? Et si les Lumières nous avaient rendus aveugles aux vérités éternelles, aux valeurs essentielles sans lesquelles nous ne pouvons que tâtonner en cette vie ?

Telle est une des questions que la post-modernité, par-delà ses aspects ludiques et désabusés, nous force à nous poser. Tel est un des enjeux du siècle qui commence : oser revisiter nos antiques croyances, non comme on va au musée pour se distraire, mais comme on cherche un puits dans le désert. Car enfin, dans ce monde désenchanté que nous souillons de nos gadgets toujours plus polluants, dans ce ciel noir où tournoient nos fusées dérisoires, quelle Présence peut encore nous faire signe ? Quel mystérieux appel donnera Sens à nos existences fragiles ? Et qui peut se dispenser du murmure qui nous dit, secrètement, que la vie vaut la peine d’être vécue ?

Du passé le plus lointain de l’humanité, c’est-à-dire de l’Origine dont elle se reçoit constamment, ce murmure vient à nous comme un vent calme, comme cet écho du big-bang primordial que Penzias et Wilson ont détecté parmi les galaxies. Mais il faut, pour l’entendre, mettre en sourdine le bavardage des médias, musique de fond dont nos oreilles sont assourdies. Il faut se faire un cœur qui écoute. La croyance, alors, pourra renaître du silence, comme un chant oublié nous revenant en mémoire. L’homme de demain retrouvera-t-il ce chemin des sources ? Il est possible de l’espérer.

Un plan d’évasion

Mais il serait dommage d’en rester au vœu pieux (surtout en cette matière), à l’espoir incantatoire. Aussi proposerais-je volontiers quelques points de passage, quelques brèches possibles dans le mur d’incroyance dont nous sommes cernés. Si l’objectif est de passer de l’autre côté, quelles failles pourrait permettre de percer, d’escalader ou de contourner cette muraille ? Si l’homme d’aujourd’hui est comme enfermé dans une incroyance qui n’est, au fond, qu’un état d’ignorance, quels moyens a-t-il de s’en libérer ? Qu’il me soit permis de suggérer ici un « plan d’évasion » en cinq étapes, partant de l’athéisme pur et dur et se rapprochant peu à peu, non de la croyance au sens vague, mais plutôt (mot parfois oublié) de la foi. De ce point de départ à cette ligne d’arrivée, qui est plutôt un horizon, nous traverserons successivement l’agnosticisme, le relativisme, le syncrétisme et quelques autres « ismes » comme autant d’enceintes à traverser, de murs de garde à surmonter. Dieu veuille, s’il existe, que nous ne soyons pas arrêtés en chemin !

1. Partant de l’athéisme, regardons-le donc en premier, cet « homme qui ne croit pas », profondément enfoncé dans la certitude d’avoir fait le bon choix et jugeant avec assurance toutes les religions comme des discours creux. De cet homme-là, on envierait presque la tranquille confiance en soi ; mais il saute aux yeux qu’elle n’est qu’une posture, voire une imposture. Le refus catégorique de toute préoccupation religieuse est, à l’évidence, une forme d’étroitesse, si ce n’est de sottise. On ne peut se satisfaire d’une fermeture d’esprit qui ne serait pas la solution au problème, mais plutôt le problème lui-même. Que Dieu n’existe pas, il ne suffit pas de l’affirmer avec autorité pour en faire une vérité ! L’athée radical ressemble trop à ceux qu’il désigne comme ses adversaires, c’est-à-dire les croyants trop sûrs d’eux, pour qu’on ne lui fasse pas remarquer cette bizarre symétrie et qu’on ne l’invite pas à s’en dégager au plus vite.

Heureusement, les épais remparts de ce bunker mental n’ont pas à être attaqués à la pioche : ils se lézardent dès lors qu’on pose sur eux un regard attentif. L’athéisme dogmatique s’effondre, faute de preuves, au moment même où il se croit définitivement établi et certain. Qu’y a-t-il, en effet, de plus incertain et de plus indémontrable que l’inexistence de Dieu ? Comment reprocher aux croyants d’adhérer à un mystère sur lequel aucune démonstration contraignante n’a de prise, ni dans un sens ni dans l’autre ?

2. À tout le moins, on priera donc l’athée convaincu d’accepter d’évoluer vers une position plus retenue et plus prudente, qu’on peut nommer l’agnosticisme. Attitude aujourd’hui bien cotée, qui séduit par sa modestie, mais qui n’est pas dénuée d’ambiguïté. Car cette position de repli ne saurait être une nouvelle forteresse dans laquelle l’esprit se réfugierait, protégé par ses incertitudes mêmes, et ainsi dispensé de se questionner. Elle doit nécessairement être le point de départ d’une recherche honnête, d’une réelle interrogation. Quoi de plus hypocrite qu’une non-connaissance de la vérité qui déclarerait d’avance qu’il n’y a aucune vérité ?

On conseillera donc à l’agnostique sincère de se faire curieux : de s’intéresser au message des religions autrement qu’à travers le prisme des préjugés ou du mépris ; d’oser se demander : « Qu’en est-il, au fond, de cet autre monde auquel les croyants disent avoir accès ? Et si ce n’était pas une pure illusion ? » Mais il ne sera même pas nécessaire de lui faire cette suggestion, car la prodigieuse richesse de faits surnaturels, de sagesses spirituelles, de figures lumineuses que l’histoire des religions lui mettra devant les yeux suffira à l’interpeler.

3. Ici surgit toutefois, pour le chercheur de vérité, un nouveau danger. Car les différences et disparités entre les diverses traditions spirituelles sont si abondantes qu’on peut voir l’horizon se brouiller. La tentation est alors de se réfugier dans le relativisme : de considérer que tous les discours religieux se valent. Qu’ils expriment, comme le pensent Schleiermacher ou Freud, un invariant humain purement immanent, sorte de structure mentale qui ne renvoie à aucune vérité supérieure, mais seulement à elle-même, par le truchement de l’imagination.

La solution est élégante, mais insatisfaisante, et cela pour deux raisons. D’abord, parce que les divergences des religions s’organisent clairement autour d’un Fonds commun, d’un mystérieux centre, qu’on peut nommer la Transcendance et auquel toutes se réfèrent. Dissoudre cet Absolu dans le relatif serait retomber dans les aprioris dont nous avons montré qu’il faut les dépasser. Ensuite, parce que la diversité des religions n’implique nullement qu’elles soient concurrentes. Un peu d’intelligence suffit à s’en convaincre : la grandeur et la sainteté d’une religion ne prouve nullement que toutes les autres soient dépourvues de valeur. Inversement, les travers et défauts d’une religion (tels ceux du christianisme et singulièrement du catholicisme, si souvent dénoncés) n’impliquent pas qu’on ne trouve pas en elle la Vérité. Aux rapports d’exclusion qui ont longtemps prévalu, sans doute faut-il substituer des rapports d’inclusion qui exigent une connaissance fine : le sens des différences et le goût de l’essentiel.

4. Pour trouver son chemin, il sera donc indispensable au chercheur de vérité de se donner les moyens de discerner à laquelle de ces sagesses il pourrait envisager de donner sa préférence. C’est ici que les choses sérieuses commencent, et que débute vraiment l’aventure spirituelle, non sans rencontrer un dernier danger. Car de même que le relativisme n’est que l’alibi d’une trop facile indifférence, le syncrétisme, qui consiste à picorer ce qui nous convient dans toutes les croyances, est une solution de facilité. Dire que toutes les religions ont raison ne vaut pas mieux que dire qu’elles ont toutes tort parce qu’elles se contredisent, ou qu’aucune d’elles n’aurait ni tort ni raison. La croyance molle, le spiritualisme mielleux ne mènent nulle part. À cette échappatoire, le chercheur de vérité ne peut recourir sans se trouver « ballotté et emporté à tout vent de doctrine » (Éphésiens 4, 14) et bientôt plongé dans la confusion.

Dans l’immense espace qui s’ouvre à sa quête spirituelle, il lui faut donc apprendre à s’orienter, à faire des choix. Tout chemin n’est pas bon à prendre, ni toute doctrine bonne à entendre. La croyance presque retrouvée – c’est-à-dire, ici, le mouvement d’un cœur prêt à accueillir ce qui le dépasse – peut être menacée par des messages frelatés, des doctrines délirantes ou des méchants gourous. La flamme qui se rallume en lui doit être soigneusement entretenue et, parfois, sagement contenue. Car l’illuminisme reste, bien sûr, un autre danger possible – mais il y aurait encore tant d’autres dérives à évoquer : ésotérisme, sectarisme, dogmatisme… Laissons donc de côté tous ces chemins de traverse, et tournons-nous plutôt vers le but annoncé.

5. Comment distinguerons-nous la foi de la croyance ? D’abord par son contenu, qui est précis et justifiable, alors que la croyance a tous les contenus possibles. Mais aussi et surtout, par la démarche spirituelle qui l’accompagne, et qui n’est pas une simple adhésion mentale à des énoncés théoriques. La foi engage tout l’être et le met en mouvement. Elle est bien plus qu’une croyance « arrêtée », une opinion ferme. Osons le dire : avoir des convictions religieuses ne signifie pas que l’on a la foi.

Pour mieux la décrire, il faudrait en parler en termes de confiance : vitale, vivifiante, libératrice – qui a goûté de cette eau-là sait qu’elle désaltère vraiment. En termes d’alliance : nuptiale, heureuse, féconde – qui fait l’expérience de cet amour-là sait qu’il n’en sera pas déçu. Enfin, en termes de croissance et d’épanouissement libre – malheur aux croyances qui tuent la vie, qui paralysent l’esprit ! Pour échapper à cet ultime péril, celui du conformisme, du ritualisme et de toutes les formes de stagnation spirituelle, « l’homme qui croit » doit résolument se mettre en route. Il doit devenir un « homme qui croît », un pèlerin de l’absolu. Il doit renaître : redevenir, pour ainsi dire, un enfant nu. Car de l’incroyance à la foi, il y a plus qu’un changement d’état : il y a l’aurore d’une vie nouvelle, le commencement d’un éveil infini.

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