« Faisons l’homme »

Mains de Dieu et d’Adam, fresque de la Chapelle Sixtine, par Michel-Ange, 1512

Mains de Dieu et d’Adam, fresque de la Chapelle Sixtine, par Michel-Ange, 1512

1985 Articles

Daniel Vigne, « Faisons l’homme », dans Lettre de la Théophanie n° 81, septembre-octobre 1985, p. 32-37. [pdf]

« Faisons l’homme »

Au premier chapitre de la Genèse, au sixième jour du récit de la Création, Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Penchons-nous sur les premiers mots de cette phrase : Faisons l’homme.

Une nouveauté

Remarquons d’emblée que la formule marque une certaine nouveauté dans la suite du récit. Chacun des autres jours de la Création est dominé par une parole de Dieu : Que la lumière soit, au premier jour. Qu’il y ait un firmament, au second jour. Que les eaux s’amassent, au troisième jour. Et encore : Que la terre verdisse de verdure, L’ordre est direct et son effet est immédiat. Au quatrième jour : Qu’il y ait des luminaires. Et au cinquième : Que les eaux grouillent d’êtres vivants. [p. 32]

Pendant les cinq premiers jours de la Création et même pendant la moitié du sixième, comme nous allons le voir, la Parole créatrice de Dieu a un impact direct sur la matière, sur le cosmos en voie de formation. Sitôt dit, sitôt fait. Mais ici se devine comme un temps d’arrêt, de réflexion : Faisons l’homme. Dieu ne dit pas : « que l’homme soit », mais « Faisons-le ». Et c’est seulement après cela qu’il le fait, plus exactement qu’il le crée. Certains Pères relèveront même la distinction entre les verbes faire et créer et s’efforceront de lui trouver un sens. Quoi qu’il en soit, la créature humaine se distingue de tout le reste par ce faisons dans lequel le Créateur semble réfléchir un moment, porter une attention toute particulière à ce qu’Il va faire. Comme le dit saint Basile :

Dieu n’a pas dit, comme pour les autres êtres : « Que l’homme soit. » Reconnais donc la dignité qui t’appartient. Il n’a pas provoqué ton origine par un commandement, mais il y eut en Dieu un conseil pour savoir comment introduire dans la vie ce vivant digne d’honneur.

Faisons l’homme : par cette parole l’homme se distingue notamment des animaux, qui sont pourtant créés juste avant l’homme, comme vous l’avez peut-être remarqué. Ils sont créés le sixième jour – du moins les animaux terrestres –, créés le même jour que l’homme. Détail qui pourrait donner à penser à une certaine proximité, voire continuité de l’animal à l’humain. Elles sont ici suggérées par la Bible, et confirmées par la nature et par la science. Mais en même temps, la discontinuité est bien marquée : le Faisons l’homme trace une frontière entre le règne animal et l’espèce humaine. Ces mots font de l’homme une créature à part.

Un pluriel énigmatique

Mais quel est le sujet du verbe « faisons » ? Que nous révèle-t-il, non seulement de la créature, mais du Créateur ? Pourquoi ce pluriel inattendu, et à qui s’adresse-t-il ?

S’agit-il d’un pluriel de majesté, dont usent encore certains grands personnages de ce monde ? Dieu se parle-t-il à lui-même comme un roi délibère et déclare : « faisons » ? Ou s’adresse-t-il, comme l’interprétation juive le suppose, aux anges comme à ses collaborateurs dans l’œuvre de la création ?

Les Pères ont choisi une autre interprétation. Ils ont vu dans ce pluriel énigmatique une trace du mystère de la Trinité. [p. 33] Dieu délibère en Lui-même, certes, mais non comme un Roi solitaire, comme un monarque se parlant à part soi. Il s’agit du Conseil divin, du Conseil des trois Personnes Divines, qui à ce moment entre en délibération. Car l’homme, leur enfant chéri, requiert leur attention commune et cela d’une façon toute spéciale. Pour les pères de l’Église, le Père s’adresse ici au Fils et à l’Esprit Saint. Ce pluriel est l’indice d’une collaboration, d’une communauté d’action du Père, du Fils et du Saint-Esprit dans la création de l’homme. Ainsi pour Saint Basile :

La parole Faisons est dite assurément pour que tu reconnaisses le Père, le Fils et le Saint-Esprit. […] Il veut que tu saches que le Père a créé par le Fils, que le Fils a créé de par la volonté du Père, et que tu glorifies le Père dans le Fils et le Fils dans le Saint-Esprit. Car tu as été fait œuvre commune, afin d’être l’adorateur commun de l’un et de l’autre.

Il est certain qu’au strict plan grammatical, ce Faisons peut être lu comme un simple pluriel de majesté. Il est certain aussi que celui qui a écrit la Genèse ne pensait aucunement à un Dieu trinitaire, et n’avait pas pour intention de signaler ici le mystère de la Trinité. Faut-il pour cela estimer que les Pères ont créé de toutes pièces une interprétation à leur convenance ? Je ne le crois pas.

Pour les Pères de l’Église, chaque verset de la Bible ne se comprend vraiment qu’en fonction de l’ensemble, du tout de la Révélation. Les mots de Gn 1, 26 représentent donc pour eux une occasion, providentiellement voulue par Dieu, de découvrir dans ce récit le mystère du Dieu trinitaire. Et non seulement ce verset, mais tout le récit de la Création est pour eux transparent du mystère trinitaire. Dès la première ligne de la Genèse, le Dieu unique en Trois Personnes est présent et à l’œuvre. C’est ce que nous allons voir en relisant, avec les Pères et comme à leur école, les premiers mots du texte sacré.

Au commencement

Au commencement, dit le verset bien connu, Dieu créa le ciel et la terre (Gn 1, 1). Et Origène de s’interroger :

Quel est le commencement de tout, sinon Jésus-Christ, premier-né de la Création ? C’est dans ce commencement, c’est-à-dire dans son Verbe que Dieu fit le ciel et la terre.

Extraordinaire raccourci de l’Ancien au Nouveau Testament, de la Genèse au Prologue de saint Jean. [p. 34] Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Ces premiers mots de l’Évangile de Jean sont eux-mêmes, bien sûr, un écho du récit de la Création et c’est à eux qu’Origène se réfère. Mais voyez comme les mots de la Genèse, apparemment banals, s’en trouvent illuminés.

Car ce commencement n’est pas le simple « il était une fois » de nos contes d’enfants. Ce n’est pas une formule banale et littéraire. Dès les premiers mots, dès l’ouverture de la Bible, les Pères découvrent et contemplent Jésus-Christ. Merveilleuse révélation pour nous que de savoir qu’à l’origine du monde, avant même que le monde soit créé, se tiennent non la poussière et le hasard, mais la Personne divine du Fils de Dieu.

Les savants parlent du Big Bang, formidable explosion initiale dont l’univers proviendrait comme d’un immense feu d’artifice. Les Pères remontent plus haut. Au commencement était, non pas le grand « bang », non pas la chose ou le phénomène, mais la Personne. Et c’est dans cette Personne – car l’hébreu comme le grec disent littéralement dans le commencement – que tout a pris naissance, que l’univers est apparu.

Lorsque Dieu dit Que la lumière soit, cette Parole qui est proférée, c’est son Verbe ; c’est son Fils. Ce Fils soutient l’univers par sa parole puissante, dit l’Épitre aux Hébreux. Il est lui-même cette Parole puissante, ce Logos, pensée, raison, intelligence, qui pénêtre tout le créé et le contient.

Auprès du Père créateur, se tient donc le Fils de Dieu cocréateur. Avec les Pères, partons maintenant à la recherche de la toujours discrète troisième Personne de la sainte Trinité.

L’Esprit planait

L’Esprit se découvre quelques mots plus loin, au second verset de la Genèse, comme un oiseau sur les eaux primordiales, couvrant la création de son vol et de son ombre. En effet, les ténèbres couvraient l’abime et l’Esprit de Dieu planait sur les eaux (Gn 1, 2).

Le texte grec dit exactement : était porté sur les eaux. Et Saint Basile, toujours dans ses Homélies sur l’Hexaéméron, nous transmet là-dessus une ancienne tradition :

Je te donnerai non pas mon opinion personnelle, mais celle d’un Syrien, aussi éloigné de la sagesse du monde, qu’il était plus proche de la connaissance des biens véritables. Il disait donc que le mot, [p. 34] en syriaque, était plus expressif, et, en raison de sa parenté avec la langue hébraïque, plus proche en quelque sorte du sens des Écritures. Voici donc qu’elle serait la signification du mot : il était porté. Ce mot était, d’après lui, une interprétation pour il réchauffait, et rendait vivante la substance des eaux, à l’image de l’oiseau qui couve ses œufs, et en les échauffant leur communique une certaine force vitale, de telle sorte qu’il suffirait de ce passage pour montrer ce que certains mettent en question, à savoir que l’Esprit Saint n’est pas étranger à l’activité créatrice.

L’Esprit Saint donc, à la manière d’un oiseau, couvre et réchauffe le monde en formation. Ces eaux sombres sont le chaos d’où Dieu va faire émerger l’univers.

Le commencement des Évangiles répond donc à celui de la Genèse. Comme lors de la création, l’Esprit est présent. Il couvre la Vierge de son ombre, il se manifeste sous la forme d’une colombe au-dessus des eaux du Jourdain. Il y a là comme une nouvelle naissance du monde, une nouvelle et éclatante manifestation de la Trinité.

Un Dieu multiple

Le Fils et l’Esprit, « les deux mains du Père », comme dit saint Irénée, sont donc à l’œuvre avec le Père dès les deux premiers versets de la Bible. Dieu, qui n’est pas un être seul, n’agit pas de manière solitaire. Dieu n’est pas un solitaire ! Ce mystère de la Trinité, peut-être un peu abstrait pour nous, je vous invite à le redécouvrir dans toute sa force comme partage, à l’intérieur de la divinité, de l’être et de l’agir de Dieu. Dans son activité créatrice, comme dans son être intime, Dieu se partage : Dieu agit par ses « mains » qui ne sont pas ses instruments, mais des Présences personnelles, à la fois distinctes et unies à lui, de l’unique Dieu.

Dieu est partage. Dieu est divers, diversifié. Les premières lignes de la Genèse en sont déjà comme une première et discrète révélation. Mais notre foi nous permet de relire dans ces lignes la mystérieuse et réelle coopération de plusieurs Êtres, ou plutôt d’un seul Être en trois Personnes. Ils sont Trois à agir.

Tout, nous dit Saint Jean, fut créé dans le Verbe et par le Verbe, dans le Fils et par le Fils. L’Esprit, lui, est celui qui parachève la Création. L’Esprit Saint, disent les Pères, est la puissance « perfectionnante », à savoir celle qui mène l’œuvre de Dieu à son accomplissement. Le Père lance l’Univers par sa Parole, [p. 36] et l’Esprit -Saint accompagne mystérieusement cette Parole, la dirige vers sa fin.

Nous sommes créés par un Dieu « multiple », un Dieu trine, qui nous enserre par devant et par derrière, dit le Psaume (138 (139), 5) par l’Une et par l’Autre de ses deux Mains. Le Fils imprime en nous l’Image, et l’Esprit Saint nous donne d’acquérir la ressemblance. Si toute la création fut faite par les deux Mains du Père, l’homme porte tout spécialement le reflet de cette œuvre trinitaire.

Faisons l’homme : pour les Pères de l’Église, ces mots s’avèrent porteurs d’une théologie. Ils sont déjà une révélation. Ils disent la grandeur de l’homme, enfant chéri de l’univers, objet d’une attentive sollicitude de Dieu qui met à part sa créature avant même de la créer. Ils disent le mystère de Dieu, de ce Dieu Triple et pourtant Un dont nous avons reçu notre origine, et en qui nous trouverons notre fin. Écoutons une dernière fois le grand Docteur de Césarée :

Faisons l’homme. Vois, d’un côté, une histoire, grâce aux traits extérieurs, et de l’autre une théologie, grâce au sens profond. […] Le prélude à notre création est une véritable théologie.

Et concluons avec saint Justin de Rome :

Toi donc, mon fils […], cherche avec droiture et avec une confiance inébranlable en Dieu le sens des divines Écritures, caché au grand nombre. Ne te contente pas de frapper et de chercher, car il est absolument nécessaire de prier pour comprendre les choses divines.

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