Bois l’eau de ton puits
Si tout ce qui fait ta vie et sagesse, tu les donnes à l’action, sans rien réserver pour la réflexion et la méditation, vais-je te louer ? Non, en cela je ne te louerai pas. Et il ne se trouvera personne, je pense, pour le faire, s’il a entendu cette parole de Salomon : « Qui limite son action acquerra la sagesse » (Eccli. 38, 25 Vg). Et assurément, l’action elle-même a besoin d’être précédée par la réflexion.
Par ailleurs, si tu veux être tout entier à tous, à l’exemple de celui qui s’est fait tout à tous je loue ton humanité, mais à condition qu’elle soit pleine et totale. Or, comment le serait-elle, si tu t’en exclue ? Toi aussi tu es homme. Donc, pour que ton humanité soit pleine et entière il faut qu’elle t’inclue, toi aussi, dans cette ouverture du cœur que tu réserves à tous. Autrement, que te sert-il, comme disait le Seigneur, de gagner l’ensemble des hommes, si toi, tu te perds ? Ainsi, puisque tu es le bien de tous, sois toi-même l’un de ceux qui le possèdent. Pourquoi serais-tu le seul à être privé de cette faveur ? Jusqu’à quand ton esprit va-t-il s’éloigner sans revenir à toi ? Jusqu’à quand vas-tu négliger de te recevoir toi-même, à ton tour, parmi tous ceux qui se présentent ? Tu te dois aux sages et aux ignorants, et à toi seul tu te refuserais ? (…)
Oui, que tes eaux se répandent sur les places, que les hommes et le bétail s’y désaltèrent ; verse à boire même aux chameaux du serviteur d’Abraham. Mais, parmi eux tous, bois, toi aussi, à l’eau jaillissante de ton puits. (…) Souviens-toi donc, je ne dis pas toujours, je ne dis pas même souvent, mais au moins de temps, de te rendre toi-même à toi. Parmi beaucoup d’autres, ou même après beaucoup d’autres, recours à tes services.
Bernard de Clairvaux – De consideratione I, 5, 6 (Lectures pour chaque jour de l’année II, Prière du Temps présent, éd du Cerf, 1971, p. 99)
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Chercher celui qui nous aime
« La nuit, j’ai cherché celui que mon cœur aime » (Ct 3, 1). Quel grand bien que de chercher Dieu ! Je pense pour ma part qu’il n’en est pas de plus grand. Le premier des dons de Dieu, il est encore l’étape dernière. Il ne vient pas s’ajouter à quelque autre vertu, parce qu’aucune ne lui est antérieure. Quelle vertu pourrait-on attribuer à celui qui ne cherche pas Dieu, et quelle limite mettre à la recherche de Dieu ? « Cherchez toujours sa face » dit un psaume (104, 4). Je crois que, même quand on l’aura trouvé, on ne cessera pas de le chercher.
On ne cherche pas Dieu en courant quelque part, mais en le désirant. Car le bonheur de l’avoir trouvé n’éteint pas le désir, mais au contraire il le fait grandir. La consommation de la joie… est plutôt de l’huile sur le feu, car le désir est une flamme. La joie sera parfaite (Jn 15, 11) mais le désir n’aura pas de fin, et donc la recherche non plus…
Mais que chaque âme qui cherche Dieu sache bien qu’elle a été devancée par Dieu, qui l’a cherchée avant qu’elle se soit mise à le chercher… C’est à cela que vous appelle la bonté de celui qui vous prévient, celui qui, le premier, vous a cherchés et qui vous a aimés le premier. Donc, en aucune façon, si vous n’étiez pas d’abord recherchés, vous ne le chercheriez pas vous-mêmes ; si vous n’étiez pas d’abord aimés par lui, vous ne l’aimeriez pas vous-mêmes. Vous avez été devancés et non par une seule grâce, mais par deux : par l’amour et par la recherche. L’amour est la cause de la recherche ; la recherche est le fruit de l’amour, et elle en est aussi la preuve. À cause de l’amour vous ne redoutez pas d’être cherchés. Et parce que vous avez été cherchés vous ne vous plaindrez pas d’être aimés en vain.
Bernard de Clairvaux – Homélies sur le Cantique des Cantiques, n° 84, 1.5
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De la crainte à l’amour
J’ai lu que Dieu est amour (1Jn 4, 16), non pas qu’il serait honneur ou dignité. Ce n’est pas que Dieu ne veut pas être honoré, puisqu’il dit : « Si je suis votre père, où est l’honneur qui me revient ? » (Ml 1, 6) Il parle là en père. Mais s’il se montrait époux, je pense qu’il changerait de discours et dirait : « Si je suis votre époux, où est l’amour qui m’est dû ? » Car déjà il avait dit : « Si je suis votre Seigneur, où est la crainte que vous me devez ? » (ibid.) Il demande donc d’être respecté comme Seigneur, honoré comme Père, aimé comme Époux.
Entre ces trois sentiments, lequel a le plus de prix ? L’amour, sans aucun doute. Car sans amour, le respect est pénible et l’honneur reste sans retour. La crainte est servile, tant que l’amour ne vient pas l’affranchir, et un honneur qui n’est pas inspiré par l’amour n’est pas honneur, il est adulation. A Dieu seul, certes, honneur et gloire, mais Dieu ne les accepte qu’assaisonnés du miel de l’amour.
L’amour se suffit, il plaît par lui-même, il est son propre mérite et sa propre récompense. L’amour ne veut pas d’autre cause, pas d’autre fruit que lui-même. Son vrai fruit, c’est d’être. J’aime parce que j’aime. J’aime pour aimer… De tous les mouvements de l’âme, de ses sentiments et de ses affections, l’amour est le seul qui permette à la créature de répondre à son créateur, sinon d’égal à égal, du moins de semblable à semblable (cf. Gn 1, 26).
Bernard de Clairvaux – Sermons sur le Cantique des Cantiques, n° 83 (trad. Œuvres mystiques, p. 849 rev.)
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Eux sur leurs mains te porteront
« Il a commandé à ses anges de te garder en toutes tes voies. » (Ps 90, 11) Combien cette parole doit te porter au respect…pour la présence de ton bon ange ! Combien elle doit t’inspirer de la confiance, puisque Dieu prend soin de te garder. Fais une attention particulière à tout ce que tu fais, puisque les anges sont présents à toutes tes démarches, comme Dieu leur a commandé. En quelque lieu que tu ailles, en quelque recoin que tu sois, aie toujours une grande dévotion pour ton bon ange… Douterais-tu que cet esprit que tu ne vois pas soit présent à tout ce que tu fais ? Combien de respect tu aurais si tu l’entendais, si tu le touchais, si tu le sentais auprès de toi !
Prends bien conscience que ce n’est pas seulement par la vue qu’on est assuré de la présence des choses ; tout ce qui est présent et corporel ne peut pas être saisi par la vue. Combien plus alors les êtres spirituels sont-ils éloignés de la portée de nos sens et ne peuvent être cherchés et trouvés que par des moyens spirituels ! Si tu interroges donc la foi, ne donne-t-elle pas l’assurance que ton bon ange est toujours présent ? Oui, je l’affirme, la foi t’en donne la preuve, parce que selon l’apôtre elle est une preuve et une conviction des réalités qu’on ne voit pas (He 11, 1). Sois donc assuré que nos bons anges sont toujours là, non seulement avec nous, mais pour nous. Ils sont près de nous pour nous protéger et pour nous servir.
Que rendras-tu donc au Seigneur pour tout ce qu’il t’a donné ? (Ps 115, 12) A lui seul l’honneur et la gloire, puisque que c’est lui qui a commandé à ses anges de nous garder ; c’est lui qui nous les a donnés. Tout don parfait ne peut venir que de lui (Jc 1, 17).
Bernard de Clairvaux – 12e sermon sur le psaume 90
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Fiat
Tu as entendu, ô Vierge, tu concevras et enfanteras un fils, non d’un homme — tu l’as entendu — mais de l’Esprit Saint. L’ange, lui, attend ta réponse : il faut qu’il retourne vers celui qui l’a envoyé. Nous attendons nous aussi, ô notre Dame. Accablés misérablement par une sentence de condamnation, nous attendons une parole de pitié. Or voici : elle t’est offerte, la rançon de notre salut. Consens : nous sommes libres. Dans le Verbe éternel de Dieu nous avons tous été créés ; mais hélas, la mort fait son œuvre en nous. Une brève réponse de toi suffit pour nous recréer, de sorte que nous soyons rappelés à la vie…
Ne tarde plus, Vierge Marie, donne ta réponse. Ô notre Dame, prononce cette parole que la terre, les enfers, les cieux mêmes attendent. Vois : le Roi et Seigneur de l’univers, lui qui a « désiré ta beauté » (Ps 44, 12), désire avec non moins d’ardeur le oui de ta réponse. A ton consentement il a voulu suspendre le salut du monde. Tu lui as plu par ton silence ; tu lui plairas davantage à présent par ta parole. Voici que lui-même de là-haut t’interpelle : « Ô la plus belle des femmes, fais-moi entendre ta voix » (Ct 1, 8 ; 2, 14)… Oui, réponds vite à l’ange, ou plutôt, par l’ange au Seigneur. Réponds une parole, et accueille le Verbe ; prononce ta propre parole, et conçois le Verbe divin ; émets une parole passagère, étreins le Verbe éternel…
« Voici, dit-elle, la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon ta parole. »
Bernard de Clairvaux – Homélie 4 sur le «Missus est », §8-9 (trad. Orval)
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Hommes de peu de foi
L’apôtre Paul dit : « Quelques uns sont dans l’ignorance de Dieu » (1 Co 15, 34). Je dis, moi, que sont dans cette ignorance tous ceux qui ne veulent pas se convertir à Dieu. Car ils refusent cette conversion pour l’unique raison qu’ils imaginent solennel et sévère ce Dieu qui est toute douceur ; ils imaginent dur et implacable celui qui n’est que miséricorde ; ils pensent violent et terrible celui qui ne désire que notre adoration. Ainsi l’impie se ment à lui-même en se fabriquant une idole au lieu de connaître Dieu tel qu’il est.
Que craignent ces gens de peu de foi ? Que Dieu ne veuille pas pardonner leurs péchés ? Mais de ses propres mains, il les a cloués à la croix. Que craignent-ils donc encore ? D’être eux-mêmes faibles et vulnérables ? Mais il connaît bien l’argile dont il nous a faits. De quoi ont-ils donc peur ? D’être trop accoutumés au mal pour délier les chaînes de l’habitude ? Mais le Seigneur a libéré ceux qui étaient dans les fers (Ps 145, 7). Craignent-ils donc que Dieu, irrité par l’immensité de leurs fautes, hésite à leur tendre une main secourable ? Mais là où abonde le péché, la grâce surabonde (Rm 5, 20). Ou encore, l’inquiétude pour leurs vêtements, la nourriture ou les autres besoins de leur vie, les empêche-t-elle de quitter leurs biens ? Mais Dieu sait que nous avons besoin de tout cela (Mt 6, 32). Que veulent-ils de plus ? Qu’est-ce qui fait obstacle à leur salut ? C’est qu’ils ignorent Dieu, qu’ils ne croient pas à nos paroles. Qu’ils se fient donc à l’expérience d’autrui.
Bernard de Clairvaux – Sermon 38 sur le Cantique des Cantiques (trad. Béguin, Seuil 1953, p. 442 rev.)
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Il a appris la compassion
Suivez l’exemple de notre Sauveur qui a voulu subir sa Passion afin d’apprendre la compassion, s’assujettir à la misère afin de comprendre les misérables. De même qu’il « a appris l’obéissance par ce qu’il a enduré » (He 5, 8), il a voulu apprendre aussi la miséricorde… Peut-être allez-vous trouver bizarre ce que je viens de dire du Christ : lui qui est la sagesse de Dieu (1 Co 1, 24), qu’a-t-il pu apprendre ?…
Vous reconnaissez qu’il est Dieu et homme en une seule personne. En tant que Dieu éternel, il a toujours eu connaissance de tout ; en tant qu’homme, né dans le temps, il a appris beaucoup de choses dans le temps. Puisqu’il a commencé d’être dans notre chair, il a aussi commencé d’apprendre par expérience les misères de la chair. Il aurait été plus heureux et plus sage pour nos premiers parents de ne pas avoir fait cette expérience, mais leur créateur est « venu chercher ce qui était perdu » (Lc 19, 10). Il a eu pitié de son œuvre et est venu la trouver, descendant miséricordieusement là où elle avait péri misérablement…
Ce n’était pas simplement pour partager leur malheur, mais pour compatir à leur misère et les en libérer : pour devenir miséricordieux, non comme un Dieu en son bonheur éternel, mais comme un homme qui partage la situation des hommes… Merveilleuse logique de l’amour ! Comment aurions-nous pu connaître cette miséricorde admirable si elle ne s’était penchée sur la misère existante ? Comment aurions-nous pu comprendre la compassion de Dieu si elle était restée humainement étrangère à la souffrance ?… À la miséricorde d’un Dieu, le Christ a donc uni celle d’un homme, sans la changer, mais en la multipliant, comme il est écrit : « Tu sauveras hommes et bêtes, Seigneur. Mon Dieu, comme tu as fait abonder ta miséricorde ! » (Ps 35, 7-8 Vulg)
Bernard de Clairvaux – Les Degrés de l’humilité et de l’orgueil, ch. 3, §6.12
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Il viendra dans la gloire
« Ce Jésus qui, en se séparant de vous, s’est élevé dans les cieux en reviendra un jour de la même manière que vous l’y avez vu monter ». Il viendra, disent ces anges, de la même manière. Viendra-t-il donc nous chercher dans ce cortège unique et universel, descendra-t-il précédé de tous les anges et suivi de tous les hommes pour juger les vivants et les morts ? Oui, il est bien certain qu’il viendra, mais il viendra de la même manière qu’il est monté aux cieux, non pas comme il en est descendu la première fois. En effet, lorsqu’il est venu autrefois pour sauver nos âmes, c’était dans l’humilité. Mais quand il viendra pour tirer ce cadavre de son sommeil de mort, pour « le rendre semblable à son corps glorieux » et remplir d’honneur ce vase si faible aujourd’hui, il se montrera dans toute sa splendeur. Alors nous verrons dans toute sa puissance et dans sa majesté celui qui jadis s’était caché sous la faiblesse de notre chair…
Étant Dieu, le Christ ne pouvait pas grandir, car il n’y a rien au-delà de Dieu. Et pourtant il a trouvé le moyen de croître -– c’était en descendant, en venant s’incarner, souffrir, mourir pour nous arracher à la mort éternelle. « C’est pourquoi Dieu l’a exalté ». Il l’a ressuscité, il s’est assis à la droite de Dieu. Toi aussi, va et fais de même : tu ne pourras pas monter sans commencer par descendre. « Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé ».
Heureux, Seigneur Jésus, sera celui qui n’a que toi pour guide ! Puissions-nous te suivre, nous « ton peuple et les brebis de ton bercail », puissions-nous aller par toi vers toi, parce que tu es « la voie, la vérité, la vie ». La voie par l’exemple, la vérité par tes promesses, la vie parce que c’est toi notre récompense. « Tu as les paroles de la vie éternelle, et nous savons et nous croyons que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » et Dieu lui-même, plus haut que toutes choses, béni à jamais.
Bernard de Clairvaux – 2ème sermon pour l’Ascension
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Invoque Marie
« Le nom de la vierge était Marie » (Lc 1, 27). Ce nom signifie, dit-on, « étoile de la mer », et il convient admirablement à la Vierge mère. Rien n’est plus juste que de la comparer à une étoile qui donne ses rayons sans être altérée, comme elle enfante son fils sans dommage à son corps vierge. Elle est bien cette noble « étoile issue de Jacob » (Nb 24, 17), dont la splendeur illumine le monde entier, qui brille dans les cieux et pénètre jusqu’aux enfers… Elle est vraiment cette étoile belle et admirable qui devait se lever au-dessus de la mer immense, étincelante de mérites, éclairant par son exemple.
Vous tous, qui que vous soyez, qui vous sentez aujourd’hui en pleine mer, secoués par l’orage et la tempête, loin de la terre ferme, gardez vos yeux sur la lumière de cette étoile, pour éviter le naufrage. Si les vents de la tentation se lèvent, si tu vois approcher l’écueil de l’épreuve, regarde l’étoile, invoque Marie ! Si tu es ballotté par les vagues de l’orgueil, de l’ambition, de la médisance ou de la jalousie, lève les yeux vers l’étoile, invoque Marie… Si tu es troublé par la grandeur de tes péchés, humilié par la honte de ta conscience, épouvanté par la crainte du jugement, si tu es sur le point de sombrer dans le gouffre de la tristesse et du désespoir, pense à Marie. Dans le péril, l’angoisse, le doute, pense à Marie, invoque Marie !
Que son nom ne quitte jamais tes lèvres ni ton cœur… En la suivant, tu ne t’égareras pas ; en la priant, tu désespéreras pas ; en pensant à elle, tu éviteras toute fausse route. Si elle te tient par la main, tu ne sombreras pas ; si elle te protège, tu ne craindras rien ; sous sa conduite, tu ignoreras la fatigue ; sous sa protection, tu arriveras jusqu’au but. Et tu comprendras par ta propre expérience combien sont justes ces paroles : « Le nom de la vierge était Marie ».
Bernard de Claivaux – Homélies sur ces paroles de l’Évangile : « L’ange fut envoyé », n° 2, 17
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J’ai prié pour toi
Le Christ Médiateur « n’a pas commis de péché et sa bouche n’a pas prononcé de mensonge » (1P 2, 22). Comment oserais-je m’approcher de lui, moi pécheur, très grand pécheur, dont les péchés sont plus nombreux que le sable de la mer ? Il est tout ce qu’il y a de plus pur, et moi, de plus impur… C’est pour cela que Dieu m’a donné ces apôtres, qui sont des hommes et des pécheurs, et de très grands pécheurs, qui ont appris en eux-mêmes et par leur propre expérience à quel point ils devaient être miséricordieux envers les autres. Coupables de grandes fautes, ils accorderont aux grandes fautes un pardon facile et ils nous rendront la mesure qui a servi pour eux (cf. Lc 6, 38).
L’apôtre Pierre a commis un grand péché, peut-être même n’y en a-t-il pas de plus grand. Il en a reçu un pardon aussi prompt que facile, à tel point qu’il n’a rien perdu du privilège de sa primauté. Et Paul, qui avait déchaîné une fureur sans borne contre l’Église naissante, est amené à la foi par l’appel du Fils de Dieu lui-même. En retour de tant de maux, il est comblé de si grands biens qu’il devient « l’instrument choisi pour porter le nom du Seigneur devant les nations, les rois et les enfants d’Israël » (Ac 9, 15)…
Pierre et Paul sont nos maîtres : ils ont pleinement appris du seul Maître de tous les hommes les chemins de la vie, et ils nous instruisent encore aujourd’hui.
Bernard de Clairvaux – Premier sermon pour la fête des Ss. Pierre et Paul, 1, 3, 5 (trad. Orval)
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Jeûner avec Lui
Pourquoi le jeûne du Christ ne serait-il pas commun à tous les chrétiens ? Pourquoi les membres ne suivraient-ils pas leur Tête ? (Col 1, 18). Si nous avons reçu les biens de cette Tête, n’en supporterions-nous pas les maux ? Voulons-nous rejeter sa tristesse et communier à ses joies ? S’il en est ainsi, nous nous montrons indignes de faire corps avec cette Tête. Car tout ce qu’il a souffert, c’est pour nous. Si nous répugnons à collaborer à l’œuvre de notre salut, en quoi nous montrerons-nous ses aides ? Jeûner avec le Christ est peu de chose pour celui qui doit s’asseoir avec lui à la table du Père. Heureux le membre qui aura adhéré en tout à cette Tête et l’aura suivie partout où elle ira (Ap 14, 4). Autrement, s’il venait à en être coupé et séparé, il sera forcément privé aussitôt du souffle de vie…
Pour moi, adhérer complètement à toi est un bien, ô Tête glorieuse et bénie dans les siècles, sur laquelle les anges aussi se penchent avec convoitise (1P 1, 12). Je te suivrai partout où tu iras. Si tu passes par le feu, je ne me séparerai pas de toi, et ne craindrai aucun mal, car tu es avec moi (Ps 22, 4). Tu portes mes douleurs et tu souffres pour moi. Toi, le premier, tu es passé par l’étroit passage de la souffrance pour offrir une large entrée aux membres qui te suivent. Qui nous séparera de l’amour du Christ ? (Rm 8, 35)… Cet amour est le parfum qui descend de la Tête sur la barbe, qui descend aussi sur l’encolure du vêtement, pour en oindre jusqu’au plus petit fil (Ps 132, 2). Dans la Tête se trouve la plénitude des grâces, et d’elle nous la recevons tous. Dans la Tête est toute la miséricorde, dans la Tête le débordement des parfums spirituels, comme il est écrit : « Dieu t’a oint d’une huile de joie » (Ps 44, 8)…
Et nous, qu’est-ce que l’évangile nous demande en ce début du carême ? « Toi, dit-il, quand tu jeûnes, oins de parfum ta tête » (Mt 16, 17). Admirable condescendance ! L’Esprit du Seigneur est sur lui, il en a été oint (Lc 4, 18), et pourtant, pour évangéliser les pauvres, il leur dit : « Oins de parfum ta tête ».
Bernard de Clairvaux – Sermon 1 pour le premier jour du carême, 1, 3, 6 (trad Brésard, 2000 ans B, p. 84)
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La conversion des affections
« Convertissez-vous, dit le Seigneur, de tout votre cœur. » Frères, s’il avait dit : « Convertissez-vous » sans rien ajouter, peut-être aurions-nous pu répondre : c’est fait, tu peux nous prescrire autre chose. Mais le Christ nous parle ici, si je comprends bien, d’une conversion spirituelle qui ne se fait pas en un seul jour. Puisse-t-elle même s’achever au cours de cette vie ! Fais donc attention à ce que tu aimes, à ce que tu crains, à ce qui te réjouit ou à ce qui te contriste, et tu verras parfois que, sous l’habit religieux, tu restes un homme du monde. En effet, le cœur est tout entier dans ces quatre sentiments et c’est d’eux, je pense, qu’il faut entendre ces paroles : « Convertissez-vous au Seigneur de tout votre cœur. »
Que ton amour se convertisse de sorte que tu n’aimes rien sinon le Seigneur ou bien que tu n’aimes rien que pour Dieu. Que ta crainte se tourne aussi vers lui, car toute crainte qui nous fait redouter quelque chose en dehors de lui et non pas à cause de lui est mauvaise. Que ta joie et ta tristesse se convertissent à lui ; il en sera ainsi si tu ne souffres ou ne te réjouis qu’en lui. Si donc tu t’affliges pour tes propres péchés ou pour ceux du prochain, tu fais bien et ta tristesse est salutaire. Si tu te réjouis des dons de la grâce, cette joie est sainte et tu peux la goûter en paix dans l’Esprit Saint. Tu dois te réjouir, dans l’amour du Christ, des prospérités de tes frères et compatir à leurs malheurs selon cette parole : « Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. » (Rm 12, 15)
Bernard de Clairvaux – 2ème Sermon pour le 1er jour du Carême, 2-3 ; PL 183, 172-174 (trad. Bouchet, Lectionnaire, p. 142)
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La dernière place
Si nous savions clairement à quelle place Dieu nous met chacun, nous devrions acquiescer à la vérité, sans nous situer jamais ni au-dessus, ni au-dessous de cette place. Mais dans notre état présent, les décrets de Dieu sont enveloppés de ténèbres, et sa volonté nous est cachée. Il est donc plus sûr, selon le conseil de la Vérité elle-même, de choisir la dernière place, d’où on nous tirera ensuite avec honneur pour nous en donner une meilleure. Si l’on passe sous une porte trop basse, on peut se baisser tant qu’on voudra sans rien craindre, mais si l’on se redresse ne serait-ce que d’un doigt au-dessus de la hauteur de la porte, on se cognera la tête. C’est pourquoi il ne faut craindre aucune humiliation, mais redouter et réprimer le moindre mouvement de suffisance.
Ne vous comparez ni à ceux qui sont plus grands que vous, ni à vos inférieurs, ni à d’autres, ni même à un seul. Qu’en savez-vous ? Imaginons un homme qui vous paraît le plus vil et le plus méprisable de tous, dont la vie infâme vous fait horreur. Vous pensez pouvoir le mépriser non seulement par rapport à vous-même, qui vivez soi-disant dans la sobriété, la justice et la piété, mais même comparé à d’autres malfaiteurs, vous disant qu’il est le pire. Mais savez-vous s’il ne sera pas un jour meilleur que vous et s’il ne l’est pas déjà au regard du Seigneur ? C’est pourquoi Dieu n’a pas voulu que nous prenions une place moyenne, ni l’avant-dernière, ni même l’une des dernières, mais il a dit : « Prends la dernière place », afin d’être vraiment seul au dernier rang. Alors tu ne songeras pas, je ne dis pas à te préférer, mais simplement à te comparer, à qui que ce soit.
Bernard de Clairvaux – Sermon 37 sur le Cantique des Cantiques (trad. Beguin, Seuil 1953, p. 438 rev)
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La voie, la vérité, la vie
« Je suis la voie, la vérité et la vie. » La voie, c’est l’humilité, qui conduit à la vérité. L’humilité, c’est la peine ; la vérité est le fruit de la peine. Tu diras : d’où est-ce que je sais qu’il parle de l’humilité puisqu’il dit simplement : « Je suis la voie » ? C’est lui-même qui te répond quand il ajoute : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29). Il se propose donc comme exemple d’humilité et de douceur. Si tu l’imites, tu ne marcheras pas dans les ténèbres, mais tu auras la lumière de la vie (Jn 8, 12). Qu’est-ce que la lumière de la vie sinon la vérité ? Elle illumine tout homme venant en ce monde (Jn 1, 9) ; elle lui montre la vraie voie…
Je vois le chemin, c’est l’humilité ; je désire le fruit, c’est la vérité. Mais que faire si la route est trop difficile pour que je puisse arriver au but que je désire ? Écoutez sa réponse : « Je suis moi-même le chemin, c’est à dire le viatique qui te soutiendra le long de cette route ». À ceux qui se trompent et ne connaissent pas le chemin, il crie : « C’est moi qui suis la voie » ; à ceux qui doutent et ne croient pas : « C’est moi qui suis la vérité » ; à ceux qui montent déjà mais se fatiguent : « C’est moi qui suis la vie ». Écoutez encore ceci : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela — cette vérité secrète — aux sages et aux intelligents, c’est à dire aux orgueilleux, et de l’avoir révélé aux tout petits, c’est à dire aux humbles » (Lc 10, 21)…
Écoutez la vérité dire à ceux qui la cherchent : « Venez à moi, vous qui me désirez et vous serez rassasiés de mes fruits » (Eccl 24, 19) et encore « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai » (Mt 11, 28). Venez, dit-il. Où ? À moi, la vérité. Par où ? Par le chemin de l’humilité.
Bernard de Clairvaux – Traité sur les degrés d’humilité, ch. 1-2
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Le Verbe m’a visité
« Supportez de moi un peu de folie » (2 Co 11, 1). J’avoue – et je le dis en toute simplicité ‒ que le Verbe m’a visité, et même très souvent. Mais bien qu’il soit entré fréquemment en moi, je n’ai jamais, en aucun temps, ressenti le moment de sa venue. J’ai senti qu’il était présent ; je me souviens qu’il a été avec moi ; j’ai quelquefois même pu pressentir qu’il viendrait ; mais je n’ai jamais senti sa venue ou son départ. Comment est-il venu ou parti ? Je ne sais.
Ce n’est pas par les yeux qu’il entre, car il n’a ni forme ni couleur que nous puissions discerner ; ce n’est pas par les oreilles, car sa venue ne produit aucun son ; sa présence ne peut-être reconnue non plus par le toucher, car il est insaisissable. Par où est-il donc venu ? Faut-il croire qu’il n’est pas entré du tout puisqu’il ne vient pas du dehors ? Il n’est pas, en effet, du nombre des choses extérieures. Mais d’autre part il ne saurait venir du dedans de moi, puisqu’il est bon et qu’en moi, je le sais, il n’y a rien de bon.
Je suis monté jusqu’à la cime de moi-même, et j’ai vu que le Verbe résidait plus haut encore. Explorant curieux, je suis descendu au plus bas de mon être, et il se trouvait encore plus bas. Lorsque j’ai tourné mes regards vers le dehors ; j’ai découvert qu’il était au-delà de tout ce qui m’est extérieur ; puis je me suis retourné vers le dedans, et il était encore plus à l’intérieur. J’ai reconnu enfin la vérité de ces mots que j’avais lu dans l’Écriture : « En lui nous vivons, en lui nous avons le mouvement et l’être » (Ac 17, 28). Heureux celui en qui est le Verbe, qui vit pour lui et qui est mû par lui !
Bernard de Clairvaux – Sermon 74 sur le Cantique, 4-6, in Lectures chrétiennes pour notre temps, fiche O31 ; trad. Abbaye d’Orval, 1971
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Les anges montent et descendent
« Vous verrez les anges monter et descendre sur le Fils de l’Homme. » Ils montent pour eux, ils descendent pour nous, ou plutôt ils descendent avec nous. Ces bienheureux esprits montent par la contemplation de Dieu, et ils descendent pour avoir soin de nous et pour nous garder dans tous nos chemins (Ps 90, 11). Ils montent vers Dieu pour jouir de sa présence ; ils descendent vers nous pour obéir à ses ordres, car il leur a commandé de prendre soin de nous. Toutefois, en descendant vers nous, ils ne sont pas privés de la gloire qui les rend heureux, ils voient toujours le visage du Père…
Lorsqu’ils montent à la contemplation de Dieu, ils cherchent la vérité dont ils sont comblés sans interruption en la désirant, et qu’ils désirent toujours en la possédant. Lorsqu’ils descendent, ils exercent envers nous la miséricorde, puisqu’ils nous gardent dans toutes nos voies. Car ces esprits bienheureux sont les ministres de Dieu qui nous sont envoyés pour nous venir en aide (He 1, 14) ; et dans cette mission ce n’est pas à Dieu qu’ils rendent service, mais à nous. Ils imitent en cela l’humilité du Fils de Dieu qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et qui a vécu parmi ses disciples, comme s’il avait été leur serviteur (Mt 20, 28)…
Dieu a donné ordre à ses anges, non pas de te retirer de tes chemins, mais de t’y garder soigneusement, et de te conduire dans les chemins de Dieu par ceux qu’ils suivent eux-mêmes. Comment cela, me diras-tu ? Les anges, bien sûr, agissent en toute pureté et par seule charité ; mais toi, du moins, contraint et averti par la nécessité de ta condition, descends, condescends à ton prochain en faisant preuve de miséricorde envers lui ; puis, toujours à l’imitation des anges, élève ton désir et, de toute l’ardeur de ton cœur, efforce-toi de monter jusqu’à la vérité éternelle.
Bernard de Claivaux – 11ème Sermon sur le Psaume 90 « Qui habitat » 6, 10-11 (trad. En Calcat)
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Les anges, nos serviteurs
Nous célébrons aujourd’hui la fête des saints anges… Mais que pouvons-nous dire de ces esprits angéliques ? Voici notre foi : nous croyons qu’ils jouissent de la présence et de la vue de Dieu, qu’ils possèdent un bonheur sans fin, ces biens du Seigneur « que l’œil n’a pas vus, ni l’oreille entendus, qui ne sont pas montés jusqu’au cœur de l’homme » (1 Co 2, 9). Qu’est-ce qu’un simple mortel peut dire à ce sujet à d’autres hommes mortels, incapable qu’il est de concevoir de telles choses ?… S’il est impossible de parler de la gloire des saints anges en Dieu, nous pouvons au moins parler de la grâce et de l’amour qu’ils manifestent à notre égard, car ils jouissent non seulement d’une dignité incomparable mais aussi d’une serviabilité pleine de bonté… Si nous ne pouvons pas comprendre leur gloire, nous nous attachons d’autant plus étroitement à la miséricorde dont sont remplis ces familiers de Dieu, ces citoyens du ciel, ces princes du paradis.
L’apôtre Paul lui-même, qui a contemplé de ses yeux la cour céleste et qui en a connu les secrets (2 Co 12, 2), nous atteste que « tous les anges sont des esprits chargés d’un ministère, envoyés en service en faveur de ceux qui doivent hériter du salut » (He 1, 14). Ne voyez là rien d’incroyable, puisque le Créateur, le Roi des anges lui-même « est venu, non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie pour la multitude des hommes » (Mc 10, 45). Quel ange dédaignerait donc un tel service où l’a devancé celui que les anges servent dans les cieux avec empressement et avec joie ?
Bernard de Clairvaux – 1er Sermon pour la fête de saint Michel
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Miséricordes du Christ
Le Christ a en une seule personne deux natures, l’une selon laquelle il a toujours été, l’autre selon laquelle il a commencé d’être. Selon son être éternel, il connaît toujours toutes choses, mais en tant que né dans le temps, il a appris beaucoup de choses. C’est pourquoi, quand il a commencé d’être dans le temps, fait de chair, il a commencé à connaître les misères de la chair, à les connaître selon ce genre de connaissance qui vient de la faiblesse de la chair.
Il aurait été plus heureux et plus sage pour nos premiers parents de ne pas acquérir cette connaissance, car pour l’acquérir il leur a fallu passer par la folie et le malheur. Mais Dieu leur créateur, venant à la recherche de ce qui s’était perdu, a eu pitié de son œuvre et est venu les trouver : miséricordieusement, il est descendu lui-même jusqu’où ils étaient misérablement tombés. Il a voulu éprouver en sa propre personne ce qu’ils souffraient pour avoir agi contre lui, non pas, bien sûr, poussé par la curiosité comme eux, mais par une charité admirable ; non pour rester dans le malheur avec eux, mais pour devenir miséricordieux et les délivrer de leur misère.
Le Christ est donc devenu miséricordieux, non de cette miséricorde qu’il avait déjà, dans son bonheur de toute éternité, mais de celle qu’il a trouvée dans notre vêtement de chair, en traversant lui-même la misère.
Bernard de Claivaux – Les Degrés de l’humilité et de l’orgueil, §12
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Nous lui serons semblables
Le prophète Isaïe nous décrit une vision sublime : « J’ai vu le Seigneur assis sur un trône » (Is 6, 1). Magnifique spectacle, mes frères ! Heureux les yeux qui l’ont vu ! Qui ne désirerait de toute son âme contempler la splendeur d’une si grande gloire ?… Mais voici que j’entends le même prophète nous rapporter une autre vision de ce même Seigneur, bien différente : « Nous l’avons vu ; il n’avait ni beauté, ni éclat : nous l’avons pris pour un lépreux » (Is 53, 2s Vulg)…
Toi donc, si tu désires voir Jésus dans sa gloire, cherche à le voir d’abord dans son abaissement. Commence par fixer les yeux sur le serpent élevé dans le désert (cf. Jn 3, 14), si tu désires voir le Roi siéger sur son trône. Que cette première vision te remplisse d’humilité, pour que la seconde te relève de ton humiliation. Que celle-là réprime et guérisse ton orgueil, avant que celle-ci ne comble et rassasie ton désir. Vois-tu le Seigneur « réduit à rien » ? (Ph 2, 7) Que cette vision ne te laisse pas insouciant, sinon tu ne pourras, sans souci, le contempler ensuite dans la gloire de son exaltation.
« Tu lui seras semblable », certes, quand tu le verras « tel qu’il est » (1Jn 3, 2) ; sois donc semblable à lui dès maintenant en voyant ce qu’il est devenu à cause de toi. Si tu ne refuses pas de lui ressembler dans son abaissement, il te donnera sûrement en retour la ressemblance de sa gloire. Il ne souffrira jamais que celui qui a participé à sa Passion soit exclu de la communion à sa gloire. Il refuse même si peu d’admettre avec lui dans le Royaume celui qui a partagé sa Passion, que le larron, pour l’avoir confessé sur la croix, se retrouva le jour même avec lui au paradis (Lc 23, 42)… Oui, « si nous souffrons avec lui, avec lui, nous régnerons » (Rm 8, 17).
Bernard de Clairvaux – Sermon 1 pour le premier dimanche de novembre (trad. Sr Isabelle de le Source, Lire la Bible, t. 6, p. 33)
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Se connaître en vérité
Pour atteindre à l’humilité, on ne peut rien trouver de plus direct ni de mieux adapté que la rencontre de soi-même dans la vérité. Il suffit pour cela de ne rien dissimuler, de chasser l’esprit de tricherie, de se placer face à soi-même sans se laisser détourner.
Se regardant ainsi, à la lumière de la vérité, l’âme ne découvrira-t-elle pas qu’elle est dans « la région de la dissemblance » ? Alors, soupirant tristement, car sa réelle misère ne saurait plus lui demeurer cachée, ne s’écriera-t-elle pas vers le Seigneur, avec le prophète : « Dans ta vérité, tu m’as rendu humble » (Ps 118, 75 Vg) ? Et comment ne se sentirait-elle pas pénétrée d’humilité, quand elle se connaît en toute vérité ? Car l’âme se perçoit sous le poids du péché (…) aveugle, repliée sur elle-même, sans force, sujette à de multiples erreurs, exposée à mille dangers, alarmée par mille craintes, anxieuse pour mille problèmes, en butte à mille soupçons, préoccupée par mille besoins, avec un penchant pour le vice et une impuissance pour la vertu.
Pourra-t-elle avoir encore un regard hautain et tenir sa tête haute ? Quand la souffrance se fait perçante comme une épine, n’est-ce pas vers celle-ci que l’âme se tournera ? Je veux dire qu’elle se tournera du côté des larmes, se tournera du côté des pleurs et des gémissements, se tournera vers le Seigneur et criera avec humilité : « Guéris mon âme, car j’ai péché contre toi » (Ps 40, 5). À peine se sera-t-elle tournée vers le Seigneur que l’âme recevra la consolation, puisqu’il est, lui, « le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation » (2 Co 1, 3). (…) Suite à pareille expérience, Dieu se manifeste comme Sauveur. (…)
Aussi, te connaître toi-même sera une étape pour reconnaître Dieu. Par le renouvellement en toi de son image, lui-même deviendra visible. En effet, lorsque, le visage sans masque, tu réfléchiras comme dans un miroir la gloire du Seigneur, tu seras transformé en cette même image, toujours plus nette et claire, comme il convient à l’action de l’Esprit de Dieu (cf. 2 Co 3, 18).
Bernard de Clairvaux – Sur le Cantique des Cantiques, sermon 36, 5-6 (in “Lectures chrétiennes pour notre temps”, fiche D33, trad. Orval, © 1973 Abbaye d’Orval)
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Selon ta parole
Écoutons tous la réponse de celle qui a été choisie pour être la Mère de Dieu et qui cependant n’a pas perdu son humilité : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole »… En disant ces mots, Marie exprime la vivacité de son désir plutôt qu’elle n’en demande la réalisation à la façon de quelqu’un qui garderait des doutes. Rien n’interdit toutefois de voir une prière dans ce « fiat », ce « qu’il me soit fait ». Car…Dieu veut que nous lui demandions même les choses qu’il nous promet. C’est sans doute pourquoi il commence par nous promettre bien des choses qu’il a résolu de nous donner : la promesse éveille notre ferveur, et la prière nous fait mériter ce que nous allions recevoir gratuitement…
La Vierge l’a compris, puisqu’au don de la promesse gratuite elle joint le mérite de sa prière : « ‘Qu’il me soit fait selon ta parole.’ Que la Parole éternelle fasse de moi ce que dit ta parole aujourd’hui. Que la Parole qui dès l’origine était auprès de Dieu (Jn 1, 1) se fasse chair de ma chair selon ta parole… Que cette Parole ne soit pas seulement perceptible à mes oreilles, mais visible à mes yeux, palpable à mes mains, et que je puisse la porter dans mes bras. Que ce soit non une parole écrite et muette, mais la Parole incarnée et vivante ; non pas ces signes inertes tracés sur un parchemin desséché, mais une Parole à forme humaine, imprimée vivante dans mes entrailles… ‘Jadis, Dieu a parlé souvent et de bien des manières aux patriarches et aux prophètes’ (He 1, 1) ; sa parole leur a été donnée à entendre, à proclamer ou à pratiquer… Quant à moi je demande qu’elle soit mise dans mes entrailles… J’appelle la Parole insufflée en moi dans le silence, incarnée dans une personne, corporellement mêlée à ma chair… Qu’elle se fasse en moi pour le monde tout entier ».
Bernard de Clairvaux – Louanges de la Vierge Marie, 4, 11 (trad. Beguin, Seuil 1953, p. 956)
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Tout Lui donner
Au Christ Jésus tu dois toute ta vie, puisqu’il a donné sa vie pour ta vie, et qu’il a supporté des tourments amers pour que tu ne supportes pas de tourments éternels… Qu’est-ce qui ne te semblera pas doux, lorsque tu auras rassemblé dans ton cœur toutes les amertumes de ton Seigneur ?… Comme les cieux sont plus hauts que la terre (Is 55, 9), ainsi sa vie est plus haute que notre vie, et pourtant elle a été donnée pour notre vie. Comme le néant ne peut être comparé à nulle autre chose, de même notre vie n’a pas de proportion avec la sienne…
Lorsque je lui aurai consacré tout ce que je suis, tout ce que je peux, ce sera comme une étoile comparée au soleil, une goutte d’eau à un fleuve, une pierre à une tour, un grain de sable à une montagne. Je n’ai rien sinon deux petites choses, et même très menues : mon corps et mon âme, ou plutôt une seule petite chose : ma volonté. Et je ne la donnerais pas à celui qui a prévenu de tant de bienfaits un être aussi petit que moi, à celui qui, en se donnant tout entier, m’a racheté tout entier ? Autrement, si je garde pour moi ma volonté, avec quel visage, avec quels yeux, avec quel esprit, avec quelle conscience irais-je me réfugier près du cœur de la miséricorde de notre Dieu ? Oserais-je percer ce rempart très fort qui garde Israël, et faire couler pour prix de mon rachat, non pas quelques gouttes, mais les flots de ce sang qui coule des cinq parties de son corps ?
Bernard de Clairvaux – Sermons divers, n° 22, 5-6 (trad. Brésard, 2000 ans, p. 104 rev)
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Un baiser de sa bouche
« Qu’il me donne un baiser de sa bouche. » (Ct 1, 2) Qui parle ainsi ? L’épouse. Et qui est cette épouse ? L’âme assoiffée de Dieu. Et à qui parle-t-elle ? À son Dieu… On ne saurait trouver de noms plus tendres, pour exprimer la tendresse réciproque de Dieu et de l’âme, que ceux d’Époux et d’épouse. Tout leur est commun, ils ne possèdent rien en propre ni à part. Unique est leur héritage, unique leur table, unique leur maison, unique même la chair qu’ensemble ils constituent (Gn 2, 24)…
Si donc le mot aimer convient spécialement et en premier lieu aux époux, ce n’est pas sans de bonnes raisons qu’on donne le nom d’épouse à l’âme qui aime Dieu. La preuve qu’elle aime, c’est qu’elle demande à Dieu un baiser. Elle ne souhaite ni la liberté, ni une récompense, ni un héritage, ni même un enseignement, mais un baiser, à la manière d’une chaste épouse, soulevée par un saint amour et incapable de cacher la flamme dont elle brûle…
Oui, son amour est chaste puisqu’elle désire seulement celui qu’elle aime, et non quelque chose qui serait à lui. Son amour est saint, puisqu’elle aime non pas dans un désir lourd de la chair mais dans la pureté de l’esprit. Son amour est ardent, puisqu’enivrée de cet amour même, elle en oublie la grandeur de Celui qu’elle aime. N’est-ce pas lui, en effet, qui d’un regard fait trembler la terre ? (Ps 103, 32) Et c’est à lui qu’elle demande un baiser ? N’est-elle pas ivre ? Oui, elle est ivre d’amour pour son Dieu…
Quelle force dans l’amour ! Quelle confiance et quelle liberté dans l’Esprit ! Comment manifester plus clairement que « l’amour parfait bannit la crainte » ? (1 Jn 4, 18)
Bernard de Clairvaux – Sermon 7 sur le Cantique des cantiques
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