À la mémoire d’Henri Crouzel

Henri Crouzel (1919-2003) © CL Signes du monde Toulouse

Henri Crouzel (1919-2003) © CL Signes du monde Toulouse

2003 Homélies

Daniel Vigne, À la mémoire d’Henri Crouzel, chapelle Sainte Claire, Institut Catholique de Toulouse, 25 juin 2003.

À la mémoire d’Henri Crouzel

Monsieur le Recteur, chers Pères, chers amis, la fin d’une année universitaire, surtout lorsqu’elle est écrasée de chaleur, nous donne parfois le sentiment de toucher à nos limites.

Limites de notre mémoire ou de nos capacités, pas toujours aussi sûres qu’on le souhaiterait – et voici, pour vous, étudiants, le stress des examens et de leurs résultats.

Limites de nos forces et de notre disponibilité, quand tout s’amoncelle : rendez-vous à honorer, devoirs à corriger, conseils de fin d’année, tracas de toutes sortes – et nous voici, nous, enseignants, tentés de nous sentir débordés, mécontents de nous-mêmes et des autres.

Limites, enfin, de nos différences, de nos sensibilités, de nos particularités, de nos susceptibilités, que nous ressentons d’autant plus vivement quand les événements nous sont contraires – et qui d’entre nous n’a pas ses contrariétés ? Et nous voici, les uns et les autres, aux prises avec nos rancœurs, nos blessures et nos craintes, sans trop savoir comment les surmonter.

Mais ce soir, le Seigneur nous appelle et nous rassemble. Il dit à chacun de nous ce qu’il disait à Abraham, et que nous venons d’entendre : « Ne crains pas ! Je suis un bouclier pour toi. » À cet homme qui marchait dans l’obscurité de la foi – et pour beaucoup d’entre nous, la foi ne passe-t-elle pas, comme pour lui, par l’obéissance humble et persévérante –, à cet homme expatrié – et beaucoup parmi nous, comme lui, n’ont-ils pas quitté leur pays d’origine, d’Afrique ou d’Asie –, à cet homme qui se voit comme cerné par l’inconnu et par la nuit, Dieu promet un avenir et une terre. Il lui dit : Regarde mieux la nuit, elle scintille de promesses. Regarde mieux ta nuit, elle est ensemencée de lumière. Et maintenant, « compte les étoiles, si tu le peux… » ! Dieu est le maître de l’impossible. Que m’importe ton âge, Abram ? Je ferai de toi Abraham, le père d’une multitude. Tu seras fécond à l’extrême. Tes limites ne sont pas un obstacle à ma grâce. Compte sur moi, Abraham. Garde confiance.

Le 2 mai dernier, après une longue vie d’étude et d’enseignement, le père Henri Crouzel, patrologue, qui fut pendant trente-cinq ans une des figures les plus prestigieuses de notre Faculté de Théologie, s’est éteint à Pau. Quelques jours plus tard, le père Fernand Crouzel, son frère, autre grand nom de notre Institut, le rejoignait. Ils ont touché à notre limite commune – et dans la paix, l’ont franchie. Henri Crouzel, puisque c’est spécialement de lui que l’on m’a demandé de faire mémoire ce soir, est parti, nous le croyons, rejoindre cette grande famille d’auteurs et de saints auxquels il avait voué sa vie : les Pères de l’Église, et parmi eux Origène, ce grand docteur du IIIe siècle dont il était, osons le dire, le spécialiste et certainement le meilleur connaisseur au monde.

Faut-il rappeler que le père Crouzel est l’auteur de plus de quinze livres, principalement consacrés à Origène, dont il a traduit plusieurs œuvres, et dont il a rédigé une bibliographie critique qui est un véritable monument, mais aussi de quelque 300 articles touchant à tous les aspects du christianisme primitif, à ses rapports avec la culture grecque, au mariage et au célibat, à la vie mystique… ?

L’Institut Catholique lui avait rendu hommage, il y a quelques années, en lui offrant des Mélanges patristiques au titre significatif : Recherches et tradition. Tradition au singulier, recherches au pluriel. Tout un programme, n’est-ce pas ? Articulant la liberté du théologien et la fidélité de l’homme d’Église. Et nous savons que ces deux aspects ne sont pas à opposer. Mgr André Dupleix, alors Doyen de la Faculté de Théologie, disait en présentant ce livre : « Recherches et tradition, tradition et recherches, l’ordre importe peu : ce qui compte, c’est de mesurer combien ces deux réalités ne peuvent se passer l’une de l’autre. » Et nous revoici devant le grand enjeu : dépasser nos limites, nos pauvretés humaines. Accueillir la Parole et l’Esprit de ce Dieu qui nous dit : va plus loin, aie confiance, je suis avec toi.

Henri Crouzel fut à la fois un amoureux de la tradition et un chercheur courageux. Il suffira, pour le prouver, de rappeler que l’œuvre d’Origène souffrait depuis des siècles d’un certain discrédit. On ne faisait attention qu’aux limites de cette œuvre. Mais les plus grands théologiens du XXe siècle nous ont aidé à mieux percevoir sa grandeur. Deux souvenirs personnels voudraient camper devant vous la figure de cet homme d’exception – mais tous ceux qui l’ont connu, et ils sont nombreux parmi nous, confirmeraient ce que je voudrais dire.

Je revois le père Crouzel à Rome, où je préparais, il y a 20 ans, une maîtrise en théologie sur Origène. Sachant que le « maître » était de passage, je lui avais demandé un rendez-vous. Il m’attendait sur le parvis de la Grégorienne, en haut des larges escaliers, bienveillant, souriant. J’ai toujours gardé en mémoire l’attention qu’il avait accordée à l’étudiant que j’étais. Il ne m’avait pas écrasé de sa science : entre son savoir et mon ignorance, il n’avait pas dressé de barrière, de limite. Les vrais maîtres ne sont pas de ceux qui nous écrasent, mais qui nous font grandir.

Je le revois, il y a quelques années, peu avant son départ de Toulouse. Il venait de publier, coup sur coup, ses trois derniers livres. Dans sa chambre, tout près d’ici, rue des Fleurs, les cartons s’amoncelaient. Sa lucidité était intacte, mais ses forces le quittaient. Il répondait à mes questions avec une précision étonnante, mais je savais qu’il était en partance. Les grands hommes ne sont pas de ceux qui se croient éternels, mais qui savent s’effacer. Qui acceptent leur limite, ou plutôt, qui savent que ce qui se présente comme une limite est en réalité un seuil.

Oui, frères et sœurs, notre Dieu est un semeur d’espérance. Il est celui qui transcende nos limites. Faisons monter vers lui une prière fervente, d’action de grâces pour l’année écoulée, de confiance en l’avenir, ou plutôt en Lui qui nous conduit vers cet avenir. Portons pour lui un fruit abondant. Poursuivons la route. Et lorsque le chemin se fait nocturne, comptons les étoiles, comme autant de promesses – et comptons sur Lui.

____

À lire aussi

To top