L’homélie d’Origène sur la création du monde (I-VI)

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Chapelle palatine de Palerme © D.Vigne 2013

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2007 Articles

Daniel Vigne, « L’homélie d’Origène sur la création du monde », dans Vives flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité, (I) n° 266 (mars 2007), p. 41-50 ; (II) n° 267 (juin 2007), p. 55-64 ; (III) n° 268 (septembre 2007), p. 47-54 ; (IV) n° 269 (décembre 2007), p. 65-72 ; (V) n° 270 (mars 2008), p. 60-68 ; (VI) n° 271 (juin 2008), p. 54-61. [pdf]

L’homélie d’Origène sur la création du monde (I)

Né à Alexandrie vers 185, Origène est sans conteste le plus grand exégète de l’Antiquité chrétienne. Sa lecture de la Bible, fondée sur la conviction que le Christ éclaire et accomplit l’entièreté des Écritures, a influencé toute la tradition des Pères de l’Église. C’est avec un authentique génie qu’il explore la Parole de Dieu et qu’il nous en découvre les trésors.

Nous prendrons le temps, au cours de cette année, de lire par étapes sa première Homélie sur la Genèse[1]. Elle fut donnée à Césarée de Palestine vers 245. Origène a alors une soixantaine d’années. Son commentaire est donc une œuvre de maturité, riche de toute une vie d’étude et de méditation. C’est seulement à cet âge, dit-on, qu’il permit aux tachygraphes de prendre note de ses prédications au moment même où il les prononçait.

Précisons tout de suite qu’Origène ne prend pas le chapitre I de la Genèse comme un récit cosmologie, racontant les débuts de l’univers tels que la science les situe il y a 12 ou 15 milliards d’années. Il ne sera donc pas question de confronter le récit biblique au discours scientifique, comme si l’un excluait ou contestait l’autre, car ils ne se situent pas sur le même plan. La science décrit des faits, la Bible en dévoile le sens. L’une cherche à reconstituer le passé, l’autre éclaire nos vies au présent et dans la lumière de l’éternité. Car telle est la conviction d’Origène, un peu surprenante au premier abord : ce texte de la Genèse nous parle de nous. Il ne nous raconte pas des événements lointains, mais nous révèle ce que nous sommes. Le monde entier est un miroir où l’homme peut apprendre à se connaître. Chaque détail du récit symbolise un aspect de la personne humaine et nous enseigne quelque chose sur sa vocation.

Au Commencement : jour un

Origène ouvre son homélie par une méditation sur les premiers mots du texte : Au commencement. Bereshit, « en tête », disait le texte hébreu ; en archè, dit la Septante qu’Origène commente ; in principio, dira la Vulgate. Or, ce principe est beaucoup plus qu’un « début » chronologique : il s’agit du Prince lui-même, le Fils et Verbe de Dieu, en qui nous avons reçu la vie et l’être !

Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre. Quel est le commencement de tout, sinon Jésus-Christ notre Seigneur, le Sauveur de tous, premier-né de toute créature ? C’est donc dans ce commencement, c’est-à-dire dans son Verbe, que Dieu fit le ciel et la terre, selon ce que dit l’Évangéliste Jean au début de son Évangile : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Tout par lui a été fait et, sans lui, rien n’a été fait. Il ne parle pas ici d’un commencement temporel, mais il dit que le ciel et la terre et tout ce qui a été fait ont été faits dans le principe, c’est-à-dire dans le Sauveur[2].

Ainsi est tracé l’axe du commentaire d’Origène : montrer que si l’homme existe, c’est par et pour le Christ. Il est notre Origine et notre Fin, l’alpha et l’oméga de notre existence, comme l’affirme solennellement l’épître aux Colossiens :

C’est en lui qu’ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles […] Tout a été créé par lui et pour lui[3].

Croyons-nous vraiment que de toute éternité, Dieu nous a « conçus » comme ses enfants bien-aimés, comme des fils dans le Fils ? Croyons-nous vraiment que l’univers entier est uni vers le Christ, tourné vers ce mystère de la filiation de l’homme en Dieu ? Comme le dit encore l’épître aux Éphésiens : Dieu nous a élus en lui dès avant la création du monde pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour, déterminant d’avance que nous serions pour lui des fils adoptifs par Jésus-Christ[4].

Si nous le croyons, un nouveau regard sur l’homme devient possible, qui nous le montre non pas seulement comme un être d’en bas, un primate plus ou moins titubant dressé sur ses pattes de derrière, mais comme un être d’en haut, un citoyen du « ciel ». Ce qu’Origène montrera dans la suite de l’homélie, à partir d’une réflexion intéressante sur ce mot. Mais il remarque, avant cela, un autre détail du texte. Ici encore, l’attention à la lettre débouche sur une profonde considération spirituelle. Le premier jour de la création, en hébreu (yom ehad) comme en grec (hèméra mia), n’est pas désigné de façon ordinale, mais cardinale :

Dieu n’a pas dit : premier jour, mais jour un. C’est parce que le temps n’existait pas avant le monde. Mais le temps commence d’exister avec les jours suivants. Le second jour, en effet, le troisième, le quatrième et tous les autres, commencent à indiquer le temps[5].

Comme si ce jour un qui est celui de la Lumière était bien lus qu’un début temporel. Comme si, en lui, resplendissait le Fils éternel de qui la création entière reçoit son unité.

Deuxième jour : le ciel

Au deuxième jour de la Création, il est dit que Dieu crée le firmament qui sépare les eaux d’en haut et les eaux d’en bas et qui est appelé « ciel ». Or plus haut dans le texte, et dès les premiers mots, n’était-il pas dit : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ?

Ainsi, explique Origène, le mot « ciel » comporte plusieurs niveaux de significations :

– au sens spirituel et primordial, celui du verset 1, il désigne le trône de Dieu, sa gloire transcendante, son resplendissement supra-temporel.

– au sens matériel et dérivé, celui du verset 5, il est le ciel coloré que nos yeux voient, dans lequel les astres tournent et l’univers se déploie.

Cette double nature du ciel, poursuit Origène, est une image de la double nature de l’homme : car l’homme lui-même est une créature mixte, à la fois spirituelle et corporelle. Voici ce qu’en dit notre auteur :

Comme tout ce que Dieu allait faire était constitué d’esprit et de corps, il est dit que le ciel, c’est-à-dire toute substance spirituelle sur laquelle Dieu repose comme sur un trône, fut fait au commencement et avant toutes choses. Mais l’autre ciel, c’est-à-dire le firmament, est corporel. C’est pourquoi le premier ciel, que nous avons qualifié de spirituel, est notre esprit qui est essentiellement spirituel, c’est-à-dire notre homme spirituel qui voit et contemple Dieu. Mais l’autre, le ciel corporel, appelé firmament, c’est notre homme extérieur, celui qui voit avec les yeux du corps[6].

Étonnante comparaison ! Elle nous apprend que l’homme est simultanément, par son origine divine, un habitant du « ciel » supérieur, et dans son existence temporelle, un « firmament » intermédiaire entre les eaux d’en haut et les eaux d’en bas, entre la vie et la mort, entre la lumière et les ténèbres. Car l’abîme inférieur, que le récit de la Genèse nous montrera bientôt peuplé de grands monstres marins[7], figure symboliquement les antres infernaux ; l’Apocalypse ne dit-elle pas que Satan sera jeté dans l’Abîme[8] ? L’homme au contraire, ce « firmament » ouvert, s’il accueille les dons d’en haut et s’établit en Dieu, devient lui-même « ciel ».

Nous voici donc suspendus entre la gloire et la nuit, entre la plénitude et le néant, entre une éternité de bonheur et la chute dans la damnation. Comme le firmament, l’homme est un entre-deux, un être de possibles. Dieu l’appelle à sa communion bienheureuse symbolisée par les eaux d’en haut, les eaux de la Vie, qui sont notre vraie demeure. Mais il ne peut nous empêcher de nous éloigner de Lui, si nous le choisissons, et de nous noyer dans la mort. L’homme est un être libre, son avenir dépend d’un choix immense et capital ! C’est pourquoi Origène nous avertit :

Que chacun de vous prenne donc à cœur de devenir celui qui sépare l’eau qui est en haut de celle qui est en bas, afin d’arriver à l’intelligence et à la participation de l’eau spirituelle qui est au-dessus du firmament et de faire couler de son sein des fleuves d’eau vive jaillissant jusqu’à la vie éternelle, éloigné et séparé de l’eau d’en bas, c’est-à-dire de l’eau de l’abîme où l’Écriture place les ténèbres et où habitent le prince de ce monde et le dragon ennemi avec ses anges. […]

Ainsi donc, en participant à l’eau supérieure qui est au-dessus des cieux, chaque fidèle devient céleste, c’est-à-dire qu’il applique son esprit aux choses supérieures et élevées, n’a aucune de ses pensées en la terre, mais toutes dans le ciel et cherche les choses d’en haut, où le Christ se tient à la droite du Père. Alors lui-même sera jugé par Dieu digne de la louange qui se trouve dans notre texte quand il est dit : Et Dieu vit que cela était bon[9].

Séparant les eaux d’en haut et d’en bas, le firmament est donc une image de notre liberté, cette capacité de nous affermir et de nous affirmer, ce pouvoir immense par lequel nous pouvons nous élever vers Dieu ou nous enfoncer dans le mal. Comme on le voit, pour Origène, le récit de la Création est beaucoup plus qu’une simple description des origines du monde. Il est une révélation sur la place de l’homme dans le monde et la grandeur de sa vocation.

Car c’est dans l’être humain, en vérité, que l’univers entier prend sens. L’homme est un microcosme qui contient en lui-même le monde qui le contient. Extérieurement, il est dans le monde et en dépend ; mais spirituellement, c’est le monde qui est dans l’homme et dépend de lui. En nous, que nous le sachions ou non, se joue le sort des autres êtres, animés et inanimés, et jusqu’aux galaxies les plus lointaines : car c’est par nous que l’univers accède à la conscience et à la liberté. Nous sommes, en quelque sorte, la création devenue consciente d’elle-même et capable de rendre grâce au Créateur.

Troisième jour : la terre

La suite de l’homélie confirme cette perspective grandiose. De même que le firmament et le « ciel » représentent notre liberté spirituelle et notre perfection en Dieu, la « terre » représente notre vie concrète, notre existence corporelle. Mais pour cela, il faut que les eaux se retirent et qu’apparaissent les continents, bien distincts de la mer.

Ici s’éclaire le fait que le geste créateur de Dieu est toujours un geste de séparation : de la lumière et des ténèbres, des eaux d’en haut et des eaux d’en bas, de la terre et de la mer… Car le projet de Dieu sur l’homme est que celui-ci existe à travers des choix libres : non pas comme une créature passive, mais comme un partenaire du Créateur. C’est en cela qu’il est à son image : l’homme est capable, dans une certaine mesure, de se créer lui-même. Dieu lui en donne non seulement le pouvoir, mais la mission.

La séparation des eaux inférieures et du « sec », au troisième jour de la création, est donc pour Origène une image de l’affermissement de l’homme dans le Bien. Elle signifie que notre vie concrète et corporelle doit résolument se séparer de ce qui la dissout et l’amollit, pour prendre force et consistance dans la lumière divine. Au lieu de rester fluctuante et ondoyante comme les vagues, elle doit devenir ferme et stable.

Ce changement s’effectue en deux temps qu’Origène distingue à l’aide d’un détail peu souvent relevé. Le premier est celui de la conversion et de l’ascèse, qui nous arrachent au mal et, nous purifiant de nos mauvais penchants, font de nous, dit l’auteur, un sol « sec » :

L’Écriture dit en effet : Et Dieu dit : Que l’eau qui est sous le ciel se réunisse en une seule masse et que l’élément sec apparaisse. Et il en fut ainsi. Nous donc, cherchons à réunir l’eau qui est sous le ciel et à la chasser loin de nous, pour qu’apparaisse après cela l’élément sec, c’est-à-dire nos œuvres faites en condition charnelle, afin que les hommes, voyant nos bonnes œuvres, glorifient notre Père qui est dans les Cieux.

Car si nous ne séparons pas de nous les eaux qui sont sous le ciel, c’est-à-dire les péchés et les vices de notre corps, notre élément sec ne pourra pas apparaître ni avoir l’assurance de marcher vers la lumière. Quiconque, en effet, fait le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne l’accusent. Mais celui qui accomplit la vérité vient à la lumière pour que ses œuvres soient manifestées et qu’on les voie puisqu’elles sont faites en Dieu. Cette assurance ne nous sera donnée que si, comme les eaux, nous rejetons et retranchons loin de nous les vices du corps qui sont des matières de péchés[10].

Le second temps est celui de la sanctification, qui nous transforme en « terre » fertile et nous fait porter de bons fruits. Cette distinction entre le « sec » et la « terre » est subtile, mais significative. Origène est le premier des Pères de l’Église à la mettre en relief.

L’Écriture dit en effet : L’eau qui est sous le ciel se réunit en sa masse et l’élément sec apparut. Et Dieu appela l’élément sec : terre, et l’amas des eaux : mer. Or, de même que l’élément sec, une fois séparé de l’eau, comme nous avons dit tout à l’heure, ne demeure plus « l’élément sec », mais prend dès lors le nom de « terre », ainsi également nos corps : qu’une semblable séparation s’opère en eux, ils ne resteront plus « secs », mais prendront le nom de « terre », parce qu’ils pourront désormais porter du fruit pour Dieu. […]

Si donc quelqu’un reste sec par sa faute et ne porte pas de fruit, mais « des épines et des ronces », comme s’il produisait un aliment pour le feu, alors, en vertu de ce qu’il produit, il devient lui-même un aliment pour le feu. Mais si son zèle attentif l’a séparé des eaux de l’abîme, qui sont les pensées des démons et s’il s’est montré une terre qui porte des fruits, il doit espérer un traitement de la même sorte, car Dieu l’introduit dans une terre où coulent le lait et le miel. […] Nous voici désormais nous-mêmes « terre » et non plus « élément sec ». Apportons donc à Dieu des fruits abondants et variés, pour être, nous aussi, bénis par le Père qui dit : Voici l’odeur de mon fils comme l’odeur d’un champ fécond que le Seigneur a béni[11].

Restons aujourd’hui sur cette promesse de bénédiction, et récapitulons le magnifique projet qu’elle couronne. Il tient, pourrait-on dire, en trois affirmations capitales :

1. Dans le « commencement » qui est le Principe et le Prince de tout, le Christ, Dieu a créé l’homme pour le faire entrer dans sa communion, pour en faire un fils dans le Fils, un être princier, partageant son amour, sa gloire et sa beauté.

2. Parce qu’un tel amour ne peut être imposé, Dieu crée l’homme libre. Il lui ouvre l’espace d’un choix, le « firmament » où l’homme déploiera son existence selon sa volonté : soit en s’élevant vers son Créateur pour être transfiguré dans la lumière, soit en s’enfonçant dans les ténèbres.

3. Ce choix dépend avant tout de notre esprit, mais il s’inscrit dans une vie concrète, dans des actes quotidiens. Il passe par un corps que nous devons « assécher », séparer de la boue du péché, pour le rendre fertile et fructueux comme une bonne terre.

La suite de l’homélie nous apprendra comment notre esprit peut être illuminé par la grâce et comment notre vie concrète peut faire fructifier ce don reçu, « peupler la terre » de nos œuvres de vie. Origène ne manquera pas, pour cela, de nous partager son profond sens spirituel dans l’interprétation des Écritures.

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Daniel Vigne, « L’homélie d’Origène sur la création du monde (II) », dans Vives flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 267 (juin 2007), p. 55-64.

L’homélie d’Origène sur la création du monde (II)

En commentant les premiers paragraphes de la Genèse [12], Origène nous a fait découvrir un principe d’interprétation assez inattendu. Cet axe de lecture, origénien par son auteur, originel par son objet, original par sa méthode, est le suivant : le monde créé par Dieu est une image de l’homme. L’univers entier peut être regardé comme symbolisant notre propre mystère, comme une icône de notre vocation. Le cosmos est plus qu’une chose muette, il est un signe parlant.

D’un point de vue philosophique, ce principe est très profond. On pourrait montrer qu’il a de multiples implications théoriques et pratiques, depuis l’alchimie antique jusqu’à l’écologie moderne. Mais notre propos est de suivre Origène dans sa lecture du texte biblique : reprenons donc son commentaire là où nous l’avions laissé.

Troisième jour (suite) : la vie

La séparation du « sec » et de la mer, expliquait Origène, représente l’effort de l’homme pour s’arracher à ses mauvais penchants, pour remonter la pente de ces instincts charnels. Mais cet aspect négatif, ce travail purificateur de l’ascèse ne sont que des préalables. L’homme est appelé non seulement à éviter le mal, mais à faire le bien : à porter du fruit comme un sol généreux fait germer plantes et arbres. C’est la volonté de Dieu lui-même, déclarant en ce troisième jour de la Création :

Que la terre verdisse de verdure : des herbes portant semence et des arbres fruitiers donnant sur la terre des fruits contenant leur semence[13].

L’insistance du texte sur le mot semence est significative. La vie, en effet, est par nature ce qui se multiplie et prolifère. Chaque être vivant contient en soi le germe d’autres êtres vivants. Rapporté à l’homme et à ces actions, cela signifie que nos œuvres, elles aussi, peuvent s’engendrer l’une l’autre : que chaque acte bon, une fois posé, nous exerce et nous entraîne à en poser d’autres. La théologie, à la suite d’Aristote, nommera habitus cette disposition à agir bien, qui se confirme et se renforce avec le temps.

Encore faut-il qu’elle ne soit pas une simple habitude mécanique et répétitive. Nos engagements doivent toujours découler de ce que nous avons de plus profond et de plus précieux : notre liberté. N’est-elle pas, justement, cette semence spirituelle, étincelle divine qui fait de nous l’image du Créateur ? Notre volonté libre, tel un germe caché, doit demeurer le centre et le point de départ de tous nos actes. Sur ce trésor intérieur, que la Bible appelle le « cœur », nous devons veiller comme sur ce que nous avons de plus précieux. C’est le sens du commentaire d’Origène :

Dieu ordonne que la terre produise non seulement les herbes des champs, mais aussi la semence, pour pouvoir sans cesse porter du fruit ; non seulement des arbres à fruit, mais des arbres produisant des fruits qui contiennent en eux leur semence selon leur espèce, cela pour pouvoir sans cesse, grâce à cette semence qui est en eux, produire du fruit. Nous donc, semblablement, nous devons à la fois porter du fruit et avoir en nous-mêmes les semences, c’est-à-dire garder dans notre cœur les semences de toutes les bonnes œuvres et de toutes les vertus. Ainsi enfoncées dans nos esprits, elles nous feront accomplir avec justice tous les actes qui se présenteront. Car nos actes sont les fruits de cette semence, quand ils proviennent du bon trésor de notre cœur[14].

Mais cette explication serait insuffisante si elle ne rappelait pas que le trésor de notre cœur, c’est-à-dire notre liberté, doit lui-même être ensemencé par la Parole divine. Car pour porter du fruit, la bonne volonté ne suffit pas : il nous faut la grâce, comme une « eau d’en haut » arrosant les graines de nos bonnes dispositions. La parabole du semeur revient ici à la mémoire d’Origène, qui tient à souligner la lenteur nécessaire à une telle fécondation. La vie spirituelle est affaire de patience. Nous devons prendre le temps de laisser la Parole mûrir en nous avant de porter du fruit, faute de quoi nous ne produirons que des « œuvres mortes » et sans valeur.

Or si nous écoutons la parole et si, après l’avoir entendue, notre terre produit aussitôt de l’herbe, et si cette herbe, avant d’être mûre et de porter du fruit, vient à se dessécher, notre terre sera appelée caillouteuse. Mais si la parole s’implante dans notre cœur avec des racines si profondes qu’elle produise le fruit des œuvres et contienne les semences des biens à venir, alors vraiment la terre de chacun de nous portera du fruit selon son pouvoir, l’une cent, l’autre soixante, l’autre trente pour un[15].

Cent, soixante, trente : remarquons cet ordre décroissant[16], qui suggère que le dernier n’est pas inférieur au premier. Ce n’est pas au poids, quantitativement, que se mesure la valeur de nos œuvres : la fraise n’est pas moins précieuse que la citrouille ! Le volume et le nombre de nos engagements importe moins que leur saveur et leur qualité.

C’est pourquoi Origène conclut par un avertissement lancé à ceux qui, dans l’Église, portent davantage de fruits que les autres, ou du moins sont considérés comme tels. Le danger, pour ceux-là, est d’en rajouter : de barder leurs connaissances et leurs responsabilités de barrières défensives qui rendront leur savoir incompréhensible et leur pouvoir inaccessible. Ces « épines » humaines prétendant protéger les « grappes » divines ne sont pas voulues par Dieu, mais sont un fruit du péché[17]. D’où cette mise en garde qu’Origène, sans doute, s’adresse aussi à lui-même en tant que prêtre et prédicateur renommé :

Si pourtant tel d’entre nous a mérité d’être une vigne, que celui-là se garde de porter des épines en guise de grappes : sinon cette vigne ne sera ni taillée, ni piochée et les nuées n’auront pas l’ordre de laisser tomber la pluie sur elle ; elle sera au contraire laissée déserte, pour qu’y croissent les épines[18].

Il ne s’agit donc pas de porter du fruit pour soi-même, mais de nourrir généreusement les autres, en leur donnant accès à ce qui nous a été confié pour eux. Malheur à l’arbre dont les fruits pourriraient ou sécheraient sur la branche ! Malheur aussi à ceux qui, comme le figuier stérile, tardent trop à fructifier : ils en subissent les conséquences[19].

Quatrième jour : les astres

Comme le texte biblique, l’homélie d’Origène fait voyager notre regard d’un bout à l’autre du spectacle de la Création. Après le surgissement initial de la lumière (jour un), le tracé du firmament (deuxième jour), l’émersion de la terre et le jaillissement de la vie (troisième jour), nous assistons maintenant à l’apparition des « luminaires » : le soleil, la lune et les étoiles.

Mais cet immense tableau, rappelons-le, est un miroir : jusqu’au fond des constellations, c’est lui-même que l’homme est appelé à connaître. Ce que Dieu dispose autour de l’homme n’est pas une réalité impénétrable, un monde objectif qui lui serait étranger, mais un « ornement » (c’est le sens premier du mot cosmos) qui élève l’homme en lui révélant sa propre grandeur.

Les hommes des temps anciens, attentifs aux signes des cieux, ont cherché à connaître le ciel à l’aide de divers systèmes astrologiques basés, sur le zodiaque et les constellations. Nous savons aujourd’hui que ces systèmes n’ont pas de valeur scientifique, mais l’intuition métaphysique dont ils étaient porteurs n’est pas méprisable pour autant : le ciel porte l’empreinte du divin. Nous-mêmes, en levant les yeux dans la prière, en invoquant notre Père « qui est aux cieux », ne restons-nous pas fidèles à cette antique conviction ?

Notre civilisation a inventé la « conquête » de l’espace – projet si dérisoire par rapport à l’immensité des galaxies, si dispendieux par rapport à la misère des peuples, qu’on s’interroge parfois sur son utilité. Car l’univers qui nous entoure n’est pas à convoiter comme une chose, mais plutôt à contempler comme un mystère. Oui, le ciel est un temple : une cathédrale sublime, obscure pour nos yeux de chair, mais lumineuse pour qui sait demeurer à son ombre, écouter son silence. Les cieux racontent la gloire de Dieu, disait le psalmiste, qui ajoutait :

Non point récit, non point langage, point de voix qu’on puisse entendre, mais pour toute la terre en ressortent les lignes, et les mots jusqu’aux limites du monde[20].

Ainsi la voûte céleste est-elle pour Origène comme un immense parchemin chargé de signes divins, une partition à déchiffrer. Dieu nous parle par les Écritures, mais aussi par le livre de la nature : et quand les Écritures elles-mêmes nous parlent de la nature, quelle profondeur de signification ! Par-delà tout discours mythique ou scientifique, astrologique ou astronomique, le quatrième jour de la création indique une vérité qu’Origène ramène à un symbolisme simple et – c’est le cas de le dire – lumineux. Que représentent donc le soleil et la lune dans le « ciel » de notre âme, lorsque celle-ci s’ouvre à la vie divine ?

De même qu’au firmament qui porte déjà le nom de ciel, Dieu ordonne qu’il y ait des luminaires pour séparer le jour de la nuit, ainsi peut-il advenir en nous aussi, pourvu que nous nous efforcions d’être appelés et de devenir un ciel : nous aurons comme luminaires en nous, pour nous illuminer, le Christ et son Église. Le Christ, en effet, est la lumière du monde, lui qui éclaire l’Église de sa lumière. Car comme on dit que la lune reçoit sa lumière du soleil pour que la nuit même puisse être éclairée par elle, ainsi l’Église, recevant sa lumière du Christ, éclaire tous ceux qui se trouvent dans la nuit de l’ignorance. Mais si quelqu’un progresse au point d’être désormais un fils du jour, marchant honnêtement comme en plein jour, en fils du jour et en fils de la lumière, celui-là c’est le Christ lui-même qui l’illumine, comme le soleil le jour[21].

Notons la précision quasiment prophétique de cette image, dont Origène, semble-t-il, est le premier à faire usage. Que l’Église reçoive toute sa lumière du Christ, comme la lune la reçoit du soleil, nous l’admettons volontiers. Mais si nous poussons un peu la comparaison, force est de reconnaître que, de même que la lune connaît des variations, l’Église n’est pas toujours totalement ressemblante à son Seigneur ! Il est des périodes sombres de l’histoire où l’institution ecclésiale semble plongée dans une « légende noire » et aujourd’hui encore, comment ne pas constater que tout n’est pas reluisant dans la vie du peuple de Dieu ?

L’image de l’Église-lune nous invite donc à l’humilité. Certes, il arrive au christianisme de rayonner de façon grandiose dans la nuit de ce monde. La tentation est alors, pour l’Église, de se prendre pour un soleil, oubliant qu’elle n’en n’est qu’un reflet fragile et partiel. À d’autres époques, comme peut-être la nôtre, sa lumière semble s’éclipser, se réduire à un fin quartier, ou être concurrencée par le croissant d’un autre satellite… La tentation, ici, serait de désespérer de l’Église et de sa mission. Mais si peu que ce soit, elle reflète toujours la lumière divine et en d’autres temps, nous pouvons le croire, elle sera plus pleinement illuminée par le Christ, son époux. Qu’elle tourne pour cela son visage vers lui ! Qu’elle se laisse irradier par la Présence divine !

Car la leçon de cette métaphore est simple : l’Église ne peut donner aux hommes que ce qu’elle reçoit de Dieu. Notre vocation première n’est pas de faire, mais d’adorer. Accueillir la grâce, être transformé par elle, telle est la source de toute action chrétienne dans le monde. Alors les hommes, apercevant le Christ dans nos vies, se tourneront aussi vers sa lumière. Comme le dit Origène :

Le Christ est donc la lumière véritable qui illumine tout homme venant en ce monde, et l’Église, illuminée de sa lumière, devient elle-même la lumière du monde, illuminant ceux qui sont dans les ténèbres, comme le Christ lui-même l’atteste quand il dit à ses disciples : Vous êtes la lumière du monde. D’où il ressort que le Christ est la lumière des Apôtres, et les Apôtres à leur tour la lumière du monde. Ils sont en effet, pour n’avoir ni tache, ni ride, ni rien de semblable, l’Église véritable, selon cette parole de l’Apôtre que Dieu a voulu faire paraître devant lui une Église glorieuse, sans tache, sans ride ni rien de semblable[22].

Les paroles de Jésus sont donc vraies l’une et l’autre : Je suis la lumière du monde[23] – par essence et pour toujours. Vous êtes la lumière du monde[24] – par participation et dans la mesure, parfois fluctuante, de votre foi. Dans le récit de la création des astres, Origène voit le symbole de ce lien étroit et paradoxal entre le Christ et les chrétiens :

– d’une part, le Christ est la seule vraie lumière. L’Église doit se garder de se substituer à lui : elle n’est pas le soleil et ne fait que recevoir sa grâce.

– d’autre part, les chrétiens sont authentiquement témoins de cette flamme qui brûle en eux et brille à travers eux. L’ayant reçue, ils en sont porteurs pour le monde.

Et les étoiles, direz-vous ? Origène, élargissant sa méditation, y voit l’image de tous les justes qui, avant le Christ, ont préparé et attendu sa venue. La parole des prophètes n’est-elle pas une lampe brillant dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour commence à poindre[25] ? Les patriarches d’Israël, les auteurs inspirés de l’Ancien Testament, les sages de la tradition juive[26] font donc, avec nous, cortège au Messie qu’ils annoncent et espèrent – mais aussi peut-être, et plus largement, les sages de tous les temps qui ont été éclairés par la lumière du Verbe. Ne tracent-ils pas des « constellations de sens » que le Soleil de justice rassemble ?

De même que le soleil et la lune sont, d’après l’Écriture, les grands luminaires au firmament du ciel, ainsi, en nous aussi, le Christ et l’Église. Mais Dieu a ajouté des étoiles au firmament ; il faut donc voir aussi ce qui en nous, c’est-à-dire dans le ciel de notre cœur, tient lieu d’étoiles. Moïse est une étoile en nous, qui luit et nous illumine par ses actes. De même Abraham, Isaac, Jacob, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, David, Daniel et tous ceux dont l’Écriture a témoigné qu’ils ont été agréables à Dieu[27].

Entourés que nous sommes d’une si grande nuée de témoins (He 12, 1) et à l’écoute l’Origène, lui-même à l’écoute de la Parole de Dieu, soyons résolument ces signes dans la nuit, ces disciples à la fois humbles et fiers, à la fois effacés et sans complexes, que notre époque attend. Alors la création marchera, par nous, vers son accomplissement.

Car nous n’en sommes qu’au quatrième jour du récit de la Genèse, et Origène a encore beaucoup de trésors à en tirer… Si la création entière est à notre image, comment le « ciel » de notre esprit peut-il être illuminé par la grâce ? Comment la « terre » de notre existence quotidienne peut-elle devenir un jardin plein de vie ? Comment enfin, au sixième jour, serons-nous les hommes et les femmes que Dieu a voulus, à la fois pour sa gloire et pour notre bonheur ? La suite de l’homélie nous permettra de le découvrir.

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Daniel Vigne, « L’homélie d’Origène sur la création du monde (III) », dans Vives flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 268 (septembre 2007), p. 47-54.

L’homélie d’Origène sur la création du monde (III)

Lorsque les Pères de l’Église prennent en main le livre des Écritures, ce n’est jamais pour en tirer un savoir insipide ou superficiel. Cette Parole est, pour eux, pleine de feu. Leurs homélies veulent atteindre le cœur brûlant des textes qu’ils commentent, pour le mettre en contact avec notre propre cœur. Ainsi Origène, dans sa première Homélie sur la Genèse[28], nous a déjà ouvert des horizons d’une profondeur insoupçonnée. Son homélie, dont nous poursuivons la lecture, contient des trésors de spiritualité. La création des astres et celle des premiers animaux, les quatrième et cinquième jour de la Création, lui donnent encore l’occasion de nous instruire : voyons comment.

Quatrième jour : les astres (suite)

Nous voici parvenus au milieu de la semaine originelle, au centre du septénaire des jours de la Création. En ce quatrième jour, dit la Genèse, Dieu crée les étoiles dans le firmament. Ces luminaires lointains, poursuit Origène, nous ressemblent : comme nous, ils sont à la fois terrestres et célestes, faits de matière et porteurs de lumière. Les astres sont l’image des saints : des êtres créés, faisant pleinement partie du monde, et pourtant supérieurs à ce monde, car reflétant la gloire du Créateur.

Or, comme le remarquait déjà saint Paul, une étoile diffère en éclat d’une autre étoile[29]. La gloire de Dieu rayonne avec plus ou moins de force dans les croyants. Chacun de nous occupe, dans l’univers et dans l’Église, une place particulière qui dépend à la fois de la sagesse divine et de sa propre liberté. Le feu qui m’habite, je peux l’éteindre ou le ranimer. Ne suis-je pas cet « allumeur de réverbère » dont parle le Petit Prince de Saint-Exupéry, et qui a l’immense responsabilité de faire briller, chaque soir, son astéroïde dans la nuit ?

D’où l’insistance d’Origène sur un thème qui lui est cher : la diversité de nos vocations respectives, c’est-à-dire des formes et degrés de présence du Christ dans la vie de chacun. L’Église n’est faite d’étoiles « fixes », mais plutôt variables et scintillantes. Car la lumière divine illumine chaque chrétien de manière différente selon l’intensité de son lien personnel au Seigneur, de sa proximité plus ou moins grande avec lui :

Le Christ fournit sa lumière à nos esprits, mais il ne nous illuminera que si n’y fait pas obstacle la cécité de notre esprit. Et dans ce cas, il faut d’abord que ceux qui sont aveugles suivent le Christ en criant : Aie pitié de nous, fils de David ! […] Encore tous ceux qui voient ne sont-ils pas également illuminés par le Christ, mais chacun l’est à la mesure dont il peut recevoir la lumière. Les yeux de notre corps ne sont pas également éclairés par le soleil : plus on aura établi haut l’observatoire d’où le regard contemplera son lever, mieux on en percevra aussi l’éclat et la chaleur ; de même, plus notre esprit, en montant et s’élevant, se sera approché du Christ et offert de plus près à l’éclat de sa clarté, plus magnifiquement et plus brillamment aussi sera-t-il irradié de sa lumière[30].

Cette insistance se retrouve partout dans l’œuvre d’Origène, à travers deux idées quelque peu surprenantes mais caractéristiques de sa pensée. La première est que le Christ prend pour chaque homme une forme et un visage particuliers. Comme le Ressuscité a diverses apparences – au point que Marie-Madeleine ou les disciples d’Emmaüs ne le reconnaissent pas d’emblée –, il s’adapte à nos attentes et nos besoins. Pour l’un il sera surtout maître de Sagesse, pour l’autre source de Force, pour l’autre donateur de Vie… comme autant de couleurs d’une unique Lumière.

L’autre idée est que parmi les chrétiens, certains sont à considérer comme des commençants, d’autres comme des progressants, d’autres comme des croyants accomplis. Certes, les plus avancés sont toujours en chemin, et les débutants sont déjà sur l’unique Chemin. Certes, la lumière de Dieu peut connaître parfois, dans nos vies, des reculs et des éclipses. Mais dans une vie chrétienne normale, cette lumière doit grandir toujours davantage. Le feu doit s’étendre pour ne pas s’éteindre.

À chacun, donc, de se demander où il en est sur son chemin, et si sa flamme grandit ou s’amenuise. Quel disciple suis-je pour le Christ, un auditeur tiède ou un adorateur fervent ? Quel témoin suis-je pour les autres, un vague fanal ou un phare brûlant ? Tout dépend, ici encore, de ma relation personnelle avec Celui qui a dit : Je suis la lumière du monde[31].

Ce n’est pas de la même manière que nous allons tous à lui, mais chacun y va selon ses possibilités propres. Ou bien nous allons à lui avec les foules et il nous restaure en paraboles, seulement pour que le jeûne prolongé ne nous fasse pas défaillir sur la route. Ou bien nous restons continuellement et sans fin assis à ses pieds, ne nous préoccupant que d’écouter sa parole, sans nous laisser troubler par les nombreux soins du service, choisissant la meilleure part qui ne nous sera pas enlevée. Et si, comme les Apôtres, sans nous éloigner de lui si peu que ce soit, nous demeurons sans cesse avec lui dans toutes ses tribulations, alors il nous expose et explique en secret ce qu’il avait dit aux foules et nous illumine avec beaucoup plus de clarté. Et même, si l’on est capable d’aller avec lui jusqu’au sommet de la montagne, comme Pierre, Jacques et Jean, on ne sera plus illuminé seulement par la lumière du Christ, mais encore par la voix du Père lui-même[32].

Le récit de la Genèse fait donc bien plus que nous raconter les origines du monde. Il nous éclaire, à travers Origène, sur le sens de notre vie. Il nous oriente vers le Dieu de qui tout vient et pour qui nous sommes. En ce quatrième jour de la création, la lumière des étoiles rappelle le Fiat lux du premier jour, et annonce le dernier jour ou Dieu sera tout en tous, dans la Cité sainte qui peut se passer de l’éclat du soleil et de la lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée, et son flambeau, c’est l’Agneau[33].

C’est dans le Verbe incarné, en effet, que s’accomplit cette rencontre. Alpha et oméga de l’univers, le Messie qui garde le candélabre à sept branches[34] est lui-même l’axe et le pivot de toute la création. En lui s’unissent concrètement le ciel et la terre, Dieu et l’homme. C’est pourquoi Origène, commentant la Genèse, centre délibérément son homélie sur la figure de Jésus – et ici, nous venons de l’entendre, sur le mystère de sa Transfiguration. Au mont Thabor, la création entière découvre celui qui l’illumine : le Fils bien-aimé, dont le visage resplendit comme le soleil[35].

Ce commentaire d’Origène, en partie improvisé, n’avait sûrement pas l’ambition de traverser les siècles. Lorsqu’il prononce cette homélie, un certain jour de semaine des années 240, dans une certaine église de Césarée de Palestine, comment aurait-il imaginé que dix-huit siècles après, nous la scruterions dans les moindres détails ? Mais sa prédication a une impressionnante justesse et une incontestable portée théologique. Son écoute de la Parole est si intense qu’il en perçoit les résonances dans toute la Bible. Commentant le récit des origines, il y contemple la fin des temps. Entre les lignes de la Genèse, il entrevoit l’Apocalypse. Heureux celui pour qui l’Écriture sainte acquiert une telle transparence ! À sa suite, continuons donc notre lecture.

Cinquième jour : oiseaux, poissons, reptiles

Le décor s’anime. Jusqu’ici, la terre n’avait produit que des végétaux, créatures lentes et stables, attachées au sol nourricier. Au cinquième jour de la création, la Bible fait paraître un nouveau type d’êtres, rapides et mobiles, traversant les airs, rampant sur la terre, sillonnant les eaux. Ailes, pattes, nageoires leur donnent la faculté de se mouvoir. L’arborescence des espèces se diversifie, se complexifie…

Comme l’auteur de la Genèse, Origène n’a évidemment aucune idée des théories scientifiques qui, aujourd’hui, tentent de rendre compte de l’apparition et de l’évolution des êtres vivants. Inutile, donc, d’entrer dans le faux débat qui voudrait opposer Darwin et la Bible. La foi ne contredit pas la science, ni n’est contredite par elle. Les découvertes de la biologie et de la paléontologie doivent être non seulement respectées, mais assumées par la théologie. Ce sont des vérités factuelles (par exemple, l’existence de la sélection naturelle) qu’il serait vain de vouloir réfuter, mais dont il s’agit de discerner le sens à l’intérieur d’une vision plus large et plus complète du monde.

Tel est bien l’enjeu d’une lecture croyante, donc émerveillée, de la formation de notre univers. Quand la science l’attribue à des lois mécaniques et un hasard aveugle, en prétendant disqualifier toute réflexion sur l’origine et le sens des choses, elle s’enferme dans un scientisme dogmatique et dans un rôle qui n’est pas le sien. Quand la foi, par contre, accueille les données de la science et y voit la trace d’un Dessein supérieur, elle arrache l’univers au péril de l’insignifiance et de l’absurdité. Elle ouvre notre connaissance de la création à la contemplation du Créateur. Elle voit le monde dans une lumière plus haute que celle de notre petite intelligence : celle de l’immense et stupéfiante Sagesse divine. Là où la science serait tentée de ne voir que mécanismes fortuits et cacophonie incohérente, la foi discerne un message et un langage.

Oui, ce monde parle à qui sait l’écouter. Parole secrète, à la limite du silence. Point de voix qu’on puisse entendre, mais par toute la terre en ressortent les lignes, et les mots jusqu’aux limites du monde[36]. Telle est la conviction de l’auteur de la Genèse, comme celle d’Origène commentant ce chapitre – et la nôtre à l’écoute de son homélie.

Le récit de la Création n’est donc pas à comprendre comme la simple description d’une série de faits, mais comme la révélation de vérités qui traversent les faits et les transcendent. Une fois Dieu a parlé, deux fois j’ai entendu[37], dit le Psalmiste – ce que les Pères de l’Église expliqueront volontiers de la façon suivante : chaque texte de la Bible est unique, mais peut être compris de diverses manières et à divers niveaux d’interprétation. La Parole de Dieu, une fois proférée, résonne en nos cœurs, y rebondit en échos : quand Dieu nous dit un mot, nous en entendons plusieurs !

Ainsi, se demande Origène, que peut signifier pour nous, au plan spirituel, la description des premiers animaux, reptiles, oiseaux, poissons, peuplant la terre, l’air et les eaux ? Réponse inattendue : les vivants sont l’image de nos pensées. Elles aussi, de façon imagée, peuvent prendre leur envol et partir au loin, ou bien ramper sur le sol de nos préoccupations quotidiennes, ou plus bas encore, hanter les profondeurs de notre psychè. L’homme, nous le savons, est un microcosme, un monde en miniature ; tout ce qui existe au-dehors de lui a son correspondant en lui. Aussi portons-nous, au-dedans de nous, toutes sortes de « bêtes et bestioles » plus ou moins nobles qu’il s’agit de connaître et distinguer, dans la lumière de la grâce.

Je pense que lorsque notre esprit a été illuminé par le Christ, notre soleil, il reçoit ensuite l’ordre de produire à partir des eaux qui sont en lui « des êtres qui rampent » et des « oiseaux qui volent », c’est-à-dire d’étaler au jour les bonnes et les mauvaises pensées pour opérer la séparation des bonnes et des mauvaises, puisque aussi bien les unes et les autres viennent du cœur. C’est de notre cœur en effet que sortent, comme des eaux, les bonnes et les mauvaises pensées. Sur la parole et sur l’ordre de Dieu, étalons-les donc les unes et les autres au regard et au jugement de Dieu, afin qu’illuminés par lui, nous puissions séparer ce qui est mal de ce qui est bien, autrement dit écarter de nous ce qui rampe sur la terre et donne des préoccupations terrestres[38].

Ainsi la Bible ne nous fait pas seulement connaître Dieu, mais nous invite aussi à nous connaître nous-même. De ce passage de la Genèse, Origène tire un projet d’introspection, de discernement intérieur. Comment ne pas penser ici à la psychanalyse qui, elle aussi, se veut une exploration de notre espace intérieur, conscient et inconscient ? Freud n’a, en quelque sorte, rien inventé : les grandes traditions spirituelles connaissent depuis toujours ce travail d’élucidation, parfois douloureux, qui distingue et identifie les mouvements de l’âme.

Nous approfondirons bientôt cette invitation à l’examen de soi. Elle confirme à quel point, pour les Pères de l’Église, la lecture de la Bible n’est pas seulement étude intellectuelle, mais exercice spirituel. Le pain de la Parole fortifie le cœur de l’homme[39], le purifie et le transforme. Au contact de cette Parole, Origène accueille le Souffle qui l’inspire. Laissons-nous pénétrer, nous aussi, par la sagesse des Écritures : elle est notre vie !

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Daniel Vigne, « L’homélie d’Origène sur la création du monde (IV) », dans Vives flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 269 (décembre 2007), p. 65-72.

L’homélie d’Origène sur la création du monde (IV)

Commentaire d’un commentaire, notre lecture se poursuit sans le souci de « condenser » cette belle homélie : prenons au contraire le temps de la savourer. Et puisqu’Origène, d’une seule page de la Bible, tirait des jours d’étude et de méditation, laissons-nous imprégner par son interprétation. Elle nous vient de si loin, et pourtant nous est si proche…

Cinquième jour : oiseaux, monstres marins

Au cinquième jour de la Création, apparaissent des vivants à haute valeur symbolique. Volant dans le ciel, ondoyant dans les profondeurs des eaux, ces êtres ne sont pas seulement des animaux physiques. Ils sont l’image de réalités spirituelles. Et de même que l’homme est un « microcosme » en qui le monde entier se reflète et se condense, ainsi le macrocosme reflète, à sa façon, le monde intérieur de l’homme.

Pour Origène, donc, ces animaux représentent les mouvements de notre âme, soit en ce qu’ils ont de sain et de pur, soit en ce qu’ils ont de trouble et d’impur. Ainsi les « oiseaux » symbolisent nos pensées dignes et libres : ces mêmes pensées qui, d’en haut, nous permettent de repérer les « serpents de mer » que sont nos pensées basses et honteuses.

Les êtres meilleurs, c’est-à-dire les oiseaux, laissons-les voler non seulement sur la terre, mais aussi au firmament du ciel. Autrement dit, revenons en nous sur la pensée et la considération des êtres terrestres tout autant que des célestes pour pouvoir comprendre, par les êtres rampants, ce qui est en nous élément nuisible[40].

De ce « vol » de l’âme au-dessus des miasmes du mal, le prédicateur donne trois illustrations tirées de l’Ancien Testament (Joseph qui échappe à la femme de Potiphar[41]), du Nouveau Testament (la veuve qui donne tout pour le trésor du Temple[42]) et de la vie de l’Église (les chrétiens faisant face à la menace des persécutions). Admirons la justesse de ces trois exemples qui, en des images simples, rejoignent notre expérience la plus intime. Le désir, l’avarice et la peur ne sont-ils pas en nous trois passions primordiales, trois bêtes tapies à ta porte et que tu dois dominer[43] ?

Avons-nous regardé une femme avec concupiscence, voilà en nous un reptile venimeux ; mais si nous avons le sens de la retenue, une maîtresse égyptienne aura beau s’éprendre de nous, nous devenons des oiseaux : laissant entre ses mains les vêtements égyptiens, nous échapperons d’un coup d’aile à d’infâmes embûches.

Y a-t-il en nous une tentation de larcin, voilà un reptile détestable ; mais si, quand bien même nous ne disposerions que de deux petits sous, si nous avons l’idée de les verser en aumône au don de Dieu, cette idée est un oiseau qui ne songe à rien de terrestre, mais se dirige à tire-d’aile vers le firmament du ciel.

Si nous nous laissons prendre à l’idée que nous ne devons pas endurer les souffrances du martyre, ce sera un reptile venimeux ; mais si se forme en nous l’idée réfléchie d’avoir à combattre jusqu’à la mort pour la vérité, ce sera là un oiseau qui, de la Terre, gagne les hauteurs[44].

Lorsqu’Origène parle d’endurer le martyre et combattre jusqu’à la mort pour la vérité, ce ne sont pas des mots en l’air : quelques années plus tard, en 253, il sera emprisonné et supplicié pour le forcer à apostasier. Cet « homme de fer » (Adamantius, son surnom) mourra des suites de ses tortures. La colombe de l’Esprit, en lui, avait vaincu le serpent de la peur.

L’énigme du mal

Ici se pose une question redoutable. Si les monstres marins qui hantent les océans représentent le mal, comment peut-on dire que Dieu les a créés ? Ont-ils, dans l’ordre général du monde, une quelconque utilité ? Comment justifier que ce monde, dont Dieu vit que cela était bon, comporte des éléments négatifs ?

La réponse d’Origène ne prétend pas résoudre le problème en lui-même. Au plan théorique, pour l’intelligence, cette question demeure abyssale. Mais d’un point de vue pratique et moral, c’est-à-dire pour la volonté, elle trouve une réponse dans l’idée que le mal donne au bien l’occasion de se déployer encore davantage. La méchanceté des hommes n’empêche pas les saints de faire briller dans ce monde des trésors d’amour et de générosité : au contraire, l’adversité révèle la sainteté, comme l’obscurité fait apprécier la lumière. Les difficultés de toutes sortes rencontrées dans le combat spirituel rendent notre persévérance plus belle et plus méritoire. Ainsi le mal peut-il, paradoxalement, être mis au service du bien :

Pour les saints, même les êtres qui leur sont hostiles sont bons, car ils peuvent les vaincre et cette victoire leur mérite une gloire plus grande auprès de Dieu. C’est ainsi que, lorsque le diable eut demandé que lui fût donné pouvoir contre Job, les attaques de l’ennemi furent pour Job la cause d’une gloire deux fois plus grande après la victoire. La preuve en est qu’il recouvra au double ce qu’il avait perdu en ce monde. […]

L’Apôtre dit que nul n’est couronné que s’il a combattu selon les règles. Et comment y aurait-il combat s’il n’y avait pas d’adversaire ? La beauté et l’éclat de la lumière ne se remarqueraient pas si ne survenait l’obscurité de la nuit. […] Considère quelque chose de sombre, ce qui est clair que paraîtra plus attrayant. Bref, la considération des méchants fait ressortir l’honneur plus éclatant des bons[45].

Injustifiable en soi, le mal peut donc avoir une utilité providentielle, quand l’homme en fait le matériau de son progrès moral et spirituel. Certes, nos souffrances comme telles n’ont rien de « bon ». Mais si, par grâce, nous les transfigurons, elles deviennent le chemin d’une plus grande perfection. C’est pourquoi, remarque Origène, Dieu n’a pas dit que ces animaux étaient bons : mais il vit, sur le mode de la prévision, qu’ils pouvaient l’être. Car « Dieu vit leur utilité et la raison qui leur permettait, bien qu’ils ne fussent pas bons en eux-mêmes, de pouvoir faire passer les bons à l’état de parfaits[46]. »

Précieuse leçon, qui nous encourage à l’optimisme ! Oui, comme le dit saint Paul, toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu[47]. Nos épreuves, nos erreurs et même nos fautes peuvent être le terreau d’une croissance. L’histoire de toute personne est marquée par des ruptures et des blessures, comme la genèse du monde comporte des cataclysmes effrayants, mais ces zones d’ombre n’arrêteront pas la grâce. Comme dans les toiles du Caravage ou de La Tour, la nuit peut rehausser l’irruption de la lumière, mettre en valeur sa beauté et son mystère. Ce Léviathan qui, tel le monstre du Loch Ness, hante les eaux de notre âme, ce grand serpent de mer ne nous engloutira pas. Car Dieu, dit le Psaume, l’a formé pour s’en rire[48] !

Redisons-le : ce qu’il y a de plus noir dans notre âme peut être visité par la grâce. Ce qu’il y a de plus affreux dans le monde et dans l’homme ne résiste pas à cette lumière que Gandhi nommait la « force de vérité[49] ». Encore faut-il qu’elle luise dans nos ténèbres et y soit accueillie. Les larmes nous sauvent des « grandes eaux » où rôde le mal, la repentance nous rétablit dans l’amitié divine.

Dans ces grands animaux aquatiques, il faut voir, à mon avis, les pensées impies et les dispositions abominables contre Dieu. Tout cela, néanmoins, est à produire au regard de Dieu et à exposer devant lui, pour nous permettre de diviser et de séparer ce qui bon du mauvais et pour que le Seigneur assigne à chacun sa place.

Ainsi le cinquième jour de la Création, à travers les « monstres » qu’il met en scène, laisse entrevoir une terrible énigme. Pourtant ce jour a sa place dans l’histoire du monde ; il fait partie du plan divin. Il y eut un soir, il y eut un matin : au-delà de toute nuit, se lèvera une aube.

Sixième jour : les animaux, image de l’homme

Il n’est pas sans intérêt de remarquer que dans la Bible, l’homme est créé le même jour que les animaux terrestres. Comme si, entre les quadrupèdes et le bipède humain, l’auteur inspiré n’avait pas voulu marquer une rupture complète. La science moderne confirme que certains animaux sont pour nous des « cousins » biologiques : entre les grands primates et l’homme, la différence génétique est infime. Et pourtant, spirituellement, elle est immense et même infinie, puisqu’elle permet à l’homme d’entrer en relation consciente et libre avec l’Infini. L’homélie d’Origène éclaire cette double proximité : de l’homme avec l’animal, au plan physique et corporel ; de l’homme avec Dieu, au plan métaphysique et spirituel.

Les animaux terrestres sont notre image en tant qu’ils représentent notre condition charnelle : notre corps animal, prisonnier de ses instincts grossiers et de ses besoins contraignants. Origène distingue ce symbolisme de celui des oiseaux, animaux célestes, image des pensées libres de notre âme :

Que la terre produise l’animal vivant selon son espèce, des quadrupèdes, des êtres qui rampent et des bêtes de la terre selon leur espèce. Je pense qu’il faut y voir les mouvements de notre homme extérieur, c’est-à-dire charnel et terrestre. En effet, dans les passages où il s’agit de la chair, il n’est pas fait mention d’oiseaux, mais seulement de quadrupèdes, de bêtes qui rampent et de bêtes de la terre. Ainsi lorsque l’Apôtre dit que le bien n’habite pas dans ma chair et que la sagesse de la chair est ennemie de Dieu, tels sont les êtres que produit la terre, c’est-à-dire notre chair. C’est à leur propos que l’Apôtre donne encore ce commandement : Faites mourir vos membres qui sont sur la terre, la fornication, l’impureté, la luxure, l’avarice, l’idolâtrie, etc[50].

Les passions charnelles, comme les animaux, naissent de la terre, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus lourd et opaque dans l’homme. Elles expriment sa part bestiale, le matériau brut dont il est tiré. Les oiseaux, quant à eux, sont issus des eaux : matière fluide et transparente, symbole de ses facultés spirituelles.

Pesanteur et inertie du corps, mobilité et légèreté de l’esprit : Origène se montre fidèle à la mentalité hellénistique, marquée par la philosophie platonicienne, qui oppose volontiers ces deux aspects de la condition humaine. Le livre de la Sagesse, partageant cet aspect de la culture grecque, écrit :

Un corps corruptible appesantit l’âme, cette tente d’argile alourdit l’esprit aux mille pensées[51].

Mais la distinction du corps et de l’esprit n’est pas chez Origène, comme elle l’est chez Platon, un dualisme radical et théorique : elle est surtout une exigence morale et pratique. Que les « oiseaux » volent au-dessus des « animaux », c’est le signe que notre âme doit dominer notre corps, que nos pensées doivent prévaloir sur nos instincts. L’homme est appelé par Dieu à régner sur les bêtes de la terre, et même, expliquera Origène, sur les poissons de la mer et les oiseaux des cieux :

Au sens allégorique, ce qui me semble indiqué par les poissons, les oiseaux, les animaux et les êtres qui rampent sur terre, c’est ce que nous avons dit plus haut : soit ce qui procède des dispositions de l’âme et de la pensée du cœur, soit ce qui provient des désirs corporels et des mouvements de la chair. Sur tout cela, les saints et ceux qui gardent la bénédiction de Dieu exercent leur domination en dirigeant l’homme tout entier selon la volonté d’esprit. Les pécheurs, au contraire, sont sous la domination de ce qui provient des vices de la chair et des plaisirs du corps[52].

Cette distinction est aussi un principe exégétique : la Bible ne doit pas être lue « à ras de terre » et de façon littéraliste, comme le font les fondamentalistes. À la lourdeur de leur interprétation, il faut préférer la fluidité et la perspicacité du sens spirituel :

L’eau, c’est-à-dire l’esprit de l’homme, a reçu l’ordre de produire le sens spirituel, et la terre d’exprimer le sens charnel, en sorte que l’esprit domine les animaux et non pas ceux-ci l’esprit[53].

Ici Origène se montre très fin, car il justifie sa lecture spirituelle de la Bible par une interprétation spirituelle de la Bible elle-même. Au lieu de lire le texte de la Genèse à la lettre, il suggère que ce texte nous invite à prendre de la hauteur pour le comprendre, à voyager en lui avec intelligence.

En nous montrant la grandeur du cosmos, la beauté de la Nature, la Genèse nous ouvre aussi le cœur pour mieux entendre la Parole de Dieu, pour mieux comprendre les Écritures. Ces deux livres, celui de la Création et celui de la Révélation, s’éclairent l’un l’autre et contiennent tant de mystères ! Nous voici parvenus au seuil du plus grand d’entre eux : la création de l’homme. De ce vivant exceptionnel, en qui Dieu a voulu déposer sa propre image, Origène a encore bien des choses à nous dire.

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Daniel Vigne, « L’homélie d’Origène sur la création du monde (V) », dans Vives flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 270 (mars 2008), p. 60-68.

L’homélie d’Origène sur la création du monde (V)

Enfin l’homme ! Dans ce temple grandiose qu’est le cosmos, il fallait un prêtre. À cette symphonie, il faut un chef d’orchestre. Au sixième jour de la création, Dieu suscite donc un être en qui tous les autres êtres trouvent leur synthèse et leur couronne. La création de l’homme est le moment décisif du récit de la Genèse. L’homélie d’Origène lui voue une attention toute particulière, lui consacrant la plus large part de son commentaire[54].

Mais nous savons que depuis le premier verset commenté, Origène n’a jamais cessé de rapporter le texte biblique à l’homme comme clé de compréhension de tout le reste. Le ciel, la mer, la terre, les plantes, les animaux, ont été interprétés par lui comme des aspects, des dimensions du mystère de l’homme. En sorte que du début à la fin de cette homélie, c’est toujours, en réalité, de cet homme, c’est-à-dire de nous-mêmes, qu’il s’agit. Origène ne nous raconte pas le passé de l’univers comme s’il y avait assisté (ce que les savants sont parfois tentés de faire), mais il rejoint l’homme au présent, éclairant le sens de notre existence.

L’homme microcosme

Oui, qu’est-ce que l’homme ? Kant dit que toute la philosophie se ramène à cette unique question. Et déjà le psalmiste interroge : Qu’est-ce que l’homme, que tu t’en souviennes, le fils d’Adam, que tu en prennes souci[55] ? Laissons Origène nous aider à comprendre cet être si particulier, à la fois petit et grand, infime et infini, que nous avons l’honneur d’être et que nous connaissons pourtant si mal.

Diverses relations structurent l’existence de l’homme : sa relation au monde, sa relation à Dieu, sa relation à l’autre et à lui-même… Présentes dans le récit biblique comme dans l’homélie d’Origène, elles guideront notre réflexion. De la première, nous connaissons l’idée directrice : l’homme est un résumé, un condensé de toute la création. Origène en réaffirme le principe :

Lorsque, sur l’ordre de Dieu et par son Verbe, toutes les choses visibles ont été faites, que cet immense monde visible a été préparé, et qu’ainsi, de façon allégorique, sont apparues toutes les choses qui pouvaient embellir ce « petit monde » (minorem mundum) qu’est homme, alors est créé l’homme lui-même[56].

Que l’homme soit un « monde dans le monde » est une idée ancienne, déjà présente chez Aristote et reprise par les Stoïciens. Elle peut paraître naïve ; elle est en réalité très profonde. La science moderne la confirme à sa façon.

Poussière d’étoiles ?

En exergue d’un livre qui l’a rendu célèbre, Hubert Reeves a placé la citation suivante : « On m’a dit : Tu es cendres et poussières. On a oublié de me dire qu’il s’agissait de poussières d’étoiles[57]. » La formule a fait fortune ; mais Origène en avait déjà eu l’idée ! Pour lui aussi, l’homme a une parenté avec le monde stellaire. Il dit en effet :

Toutes les autres créatures ont été faites à partir d’un ordre de Dieu, comme le dit l’Écriture : Et Dieu dit : Qu’il y ait un firmament. Et Dieu dit : Que les eaux se réunissent en une seule masse et qu’apparaisse le sec. Et Dieu dit : Que la terre produise l’herbe des champs. Il en est ainsi pour toutes les autres.

Mais voyons quelles sont les créatures que Dieu lui-même a faites et, par elles, mesurons la grandeur de l’homme. Il est écrit : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. De même il est dit : Il fit les deux grands luminaires. Et maintenant : Faisons l’homme. Ce sont donc seulement ces créatures, à l’exclusion de toute autre, qui sont désignées comme l’œuvre personnelle de Dieu. Dieu n’a fait que le ciel et la terre, le soleil, la lune et les étoiles, et, maintenant, l’homme, tandis que tout le reste, dit l’Écriture, a été fait sur son ordre.

Considère par là quelle est la grandeur de l’homme : on l’égale aux plus grands et aux principaux éléments. On l’honore à l’égal du ciel ; aussi bien a-t-il la promesse du Royaume des cieux. On l’honore à l’égal de la terre ; aussi bien espère-t-il pénétrer dans une terre bonne, cette terre des vivants où coule le lait et le miel. On l’honore à l’égal du soleil et de la lune ; aussi bien lui est-il promis de resplendir comme le soleil dans le royaume de Dieu[58].

Ainsi l’homme est parent des étoiles. Le ciel, tant physique que céleste, ne lui est pas étranger. Les astres nous sont en quelque sorte des cousins éloignés ! Car le corps de l’homme est une combinaison inouïe d’éléments et d’atomes, produits par de formidables combustions stellaires qui ont mis des millions d’années à s’accomplir. Chaque être humain est le résultat de cette mystérieuse transmutation des éléments du cosmos : en lui, l’univers entier se condense et se synthétise.

Mais plus encore, l’homme est le lieu d’une transmutation de la matière à l’esprit : par lui, la chose devient personne. Les astres immenses et lointains nous sont connaturels, dans la mesure où nous sommes faits de la même étoffe ; mais nous sommes plus grands qu’eux, car nous transcendons la matière dont nous sommes faits. Un seul cerveau humain, disent les savants, est plus complexe que n’importe quelle galaxie ! Une seule personne humaine, peut-on préciser, est plus grande que n’importe quelle chose.

Pour compléter la citation ci-dessus : « On m’a appris que j’étais poussières d’étoiles, mais on a oublié de me dire que j’étais le fils du Créateur des étoiles »…

L’homme image de Dieu

Car l’homme n’est pas seulement une créature particulièrement complexe, mais un être porteur d’une suréminente grandeur, d’une infinie dignité. S’il est miroir du monde, c’est parce qu’il est, dans ce monde, le reflet et le représentant de l’Auteur même du monde. S’il est un microcosmos, c’est parce qu’il est aussi et d’abord un microtheos : un être divin, par origine et par vocation. C’est ce que la Bible signifie en affirmant qu’il est image et ressemblance de Dieu. Telle est la deuxième relation qui structure son existence. Comme le dir Origène :

Je distingue dans la condition de l’homme quelque chose de plus éminent encore, que je ne trouve pas dit ailleurs : Dieu fit l’homme, et il le fit à l’image de Dieu. Cela ne se trouve indiqué ni pour le ciel, ni pour la terre, ni pour le soleil ou la lune[59].

Certes, un non-croyant repoussera cette affirmation comme puérile. « Si les chevaux avaient des mains, il peindraient les dieux comme des chevaux, et les bœufs, comme des bœufs », disait Xénophane, philosophe antique. Il se moquait par là d’un anthropomorphisme naïf, imaginant Dieu comme une sorte de surhomme. Voltaire le redira sa manière : « Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu » ! Mais Origène connaît l’objection et y répond :

Certes, cet homme qui, d’après l’Écriture, a été fait à l’image de Dieu, nous ne l’entendons pas corporel. Le modelé du corps, en effet, ne contient pas l’image de Dieu […][60]. Celui qui a été fait à l’image de Dieu, c’est notre homme intérieur, invisible, incorporel, incorruptible et immortel. Car c’est à ces qualités-là que l’on reconnaît plus justement l’image de Dieu. S’imaginer que c’est l’être corporel qui a été fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, c’est laisser supposer que Dieu lui-même est corporel et a une forme humaine : une telle idée de Dieu est de toute évidence une impiété[61].

Ainsi Origène, lui aussi, repousse fermement l’anthropomorphisme. Il ne s’agit pas de se représenter Dieu à l’image de l’homme, en l’abaissant à notre échelle, en l’enfermant dans nos représentations, mais au contraire, de discerner dans l’homme quelque chose qui l’élève, le dépasse, et qui est d’ordre divin.

Car ce « quelque chose » n’est pas matériel. Le génome humain n’est pas porteur d’un chromosome spécial qui ferait de l’homme un extra-terrestre. Son corps de chair obéit aux lois de la nature tout comme celui des animaux. Mais son âme spirituelle, son être intérieur, donne à ce corps lui-même une beauté particulière. Ce quelque chose, c’est précisément qu’il n’est pas une chose, mais qu’il est quelqu’un.

Le corps icône de l’âme

Voyez l’homme (ou la femme), semble dire la Genèse : ce vivant vertical, dressé vers le ciel, cette personne toujours unique et inimitable, a de la grâce dans tous les sens du terme. Son corps n’est pas simplement le contenant matériel d’un esprit immatériel : il est le symbole de son âme, le sacrement de sa personne.

Le visage en est le signe, lieu de prédilection où l’âme et le corps fusionnent, où le dedans transparaît au dehors. Le regard d’une personne ne laisse-t-il pas deviner qu’il y a dans l’être humain plus que lui-même ? L’homme, dira Pascal « passe infiniment l’homme[62] »…

Si donc l’homme est image de Dieu, ce n’est donc pas à la manière d’une copie, mais plutôt d’une icône. Il n’est pas sa reproduction physique et matérielle, mais son reflet, son évocation esthétique et spirituelle. C’est pourquoi il faut un certain regard pour percevoir ce qui, dans le corps de l’homme, signifie le divin.

Marqué par sa formation platonicienne, de tendance dualiste, Origène souligne peu la beauté et la portée sacramentelle du corps. Mais il n’oublie pas que le Dieu de la Bible est le créateur des corps, et singulièrement de ce corps humain qu’il a lui-même formé et façonné, pour ainsi dire, de ses propres mains :

Le modelé du corps ne contient pas l’image de Dieu, et il n’est pas dit que l’homme corporel a été « fait », mais qu’il a été « façonné », comme il est écrit par la suite. L’Écriture dit en effet : Et Dieu façonna (plasmavit) l’homme, c’est-à-dire le modela (finxit), du limon de la terre[63].

Saint Irénée de Lyon, au deuxième siècle, commente abondamment ce verset capital. Il y voit même l’annonce du mystère de la Trinité : les « mains » du Père ne sont-elles pas la Parole et le Souffle, c’est-à-dire le Fils et l’Esprit, en sorte que l’homme est l’œuvre commune des trois Personnes divines ?

Les « pieds » de Dieu

L’homme porte donc, jusque dans son corps, une certaine empreinte du divin. Pétri par les mains du Créateur, il en garde la marque. Mais cette ressemblance n’est pas à revendiquer comme un droit : elle est plutôt un devoir. L’homme doit « devenir ce qu’il est », adhérer librement au projet de Dieu sur lui. Origène distingue donc plusieurs degrés de ressemblance, selon que l’homme accueille plus ou moins le don que Dieu lui fait.

Résumons la pensée du prédicateur. De façon un peu inattendue, son homélie passe ici de l’image des « mains » à celle des » pieds » divins. Dieu n’a pas de corps, rappelle Origène, bien que certaines expressions de la Bible semblent le suggérer, comme celle-ci par exemple : Le ciel est mon trône, et la terre l’escabeau de mes pieds[64]. Le Très-Haut n’a évidemment ni trône matériel, ni pieds physiques. Et pourtant, en un sens spirituel, les hommes ne sont-ils pas le support de sa gloire, le piédestal de sa sagesse, de sa puissance et de sa providence ?

Ils le sont d’abord, en un sens très « basique », en tant que créatures. Car même lorsque leur vie est indigne de Dieu, même lorsque leur comportement ne tient aucun compte de l’image de Dieu en eux, ces hommes n’échappent pas à la bienveillance divine. Ils adhèrent à Dieu, pourrait-on dire, « par en dessous » et sans le vouloir. Mais s’ils acceptent de s’élever librement vers lui, ils participent à sa royauté comme le trône participe à la gloire du roi :

Dans ceux qui ont encore une conduite terrestre, c’est la partie la plus reculée de sa Providence que l’on trouve, comme cela est indiqué d’une manière figurée par la mention des pieds. Mais s’il en est parmi eux qui mettent leur application et leur zèle à se rendre céleste par la perfection de la vie et la profondeur de la pensée, ils deviennent eux-mêmes un trône de Dieu[65].

Plus haut encore, les saints ne sont pas seulement les pieds ou le trône de Dieu, mais ils deviennent son temple, sa demeure vivante :

Ces mots Le ciel est mon trône s’interprètent d’une façon digne de Dieu quand nous savons que Dieu réside en ceux dont la demeure est dans les cieux. […] Et Dieu ne se contente pas de reposer sur eux, mais il habite aussi en eux. Et s’il en est qui parviennent à un degré tel qu’ils puissent dire : Cherchez-vous la preuve que le Christ parle en moi ?, en ceux-là Dieu ne se contente pas d’habiter, mais encore il marche au milieu d’eux[66].

Origène espère bien, à ce moment de son homélie, être lui-même inspiré et animé par Dieu : être la « bouche » et le serviteur de la Parole divine. Il s’apprête d’ailleurs à nous révéler d’autres aspects essentiels du mystère de l’homme. Nous continuerons à l’écouter.

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Daniel Vigne, « L’homélie d’Origène sur la création du monde (VI)», dans Vives flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 271 (juin 2008), p. 54-61.

L’homélie d’Origène sur la création du monde (VI)

Le récit de la Création culmine dans l’apparition de l’homme. Au sixième jour de la grande Semaine symbolisant l’histoire de l’univers, se dresse un être singulier, personnel, porteur d’une éminente dignité… Et cet être, c’est nous-mêmes ! Révélé au miroir des Écritures, voici l’homme, tel que Dieu l’a voulu. Voici celui en qui le Créateur se reflète et se complaît. Car ce « petit prince », bien qu’arrivé le dernier dans la série des créatures, est à leur tête et les couronne. Il arrive à la fin parce qu’il est la fin à laquelle le cosmos conspirait.

L’homélie d’Origène, nous le savons, n’a donc pas pour but de raconter les origines du monde, mais de nous éclairer sur notre propre mystère. Elle veut nous révéler notre divine grandeur, notre vocation surnaturelle, que la Bible évoque en des mots bien connus :

Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la. […] Je vous donne toutes les herbes portant semence qui sont sur toute la surface de la terre, tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture[67].

Ces lignes évoquent trois aspects essentiels de la vie de l’homme : sa relation au divin (dont il est image), sa relation à l’humain (homme et femme) et sa relation aux choses (dont il se nourrit). Trois dimensions de l’existence humaine – théologique, spirituelle et morale – sur lesquelles se conclut l’homélie, et sur lesquelles j’achève ici mon propre commentaire. Elles nous confirmeront la hauteur, la largeur et la profondeur de ce génial prédicateur. Commençons par la première, verticale, qui relie l’homme à Dieu.

L’homme, image de l’Image

Pour comprendre le propos d’Origène, il faut ici se souvenir qu’il lit l’Ancien Testament dans le grec de la Septante[68]. Or le verset cité utilise, en grec, la préposition kata (selon, conformément à) qui évoque par elle-même, l’idée de similitude. L’homme créé kat’eikona Theou est donc fait « selon l’image de Dieu », ce qui pose la question : quelle image ?

Remarquons encore, dans ce même verset, une répétition un peu inattendue : Dieu créa l’homme […] à l’image de Dieu. Pourquoi la Bible ne dit-elle pas simplement : « à son image » ? Parce que, explique Origène, le mot n’a pas exactement le même sens au début et à la fin de la phrase. Le Père créateur est distinct de Dieu le Fils, à l’image de qui l’homme a été créé, et qui est lui-même l’Image du Père – ce qui, bien sûr, ne fait pas deux dieux, car le Fils, « Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière », est un seul Dieu avec le Père. D’où ce puissant commentaire :

Dieu fit l’homme, il le fit à l’image de Dieu. Il nous faut voir quelle est cette image de Dieu et cher­cher à la ressemblance de quelle image l’homme a été fait. Car il n’est pas dit que Dieu fit l’homme à son image ou à sa ressemblance, mais qu’» il le fit à l’image de Dieu ». Quelle est donc cette autre image de Dieu à la ressem­blance de laquelle l’homme a été fait ? Ce ne peut être que notre Sauveur, qui est le premier-né de toute créa­ture. De lui il est écrit qu’il est la splendeur de la lumière éternelle et la forme visible de la substance de Dieu. Il dit de lui-même : Je suis dans le Père et le Père est en moi et qui m’a vu a vu le Père. En effet, celui qui voit l’image de quelqu’un voit celui que l’image représente : ainsi par le Verbe de Dieu, qui est l’image de Dieu, on voit Dieu. C’est donc en vérité qu’il dit : Qui m’a vu, a vu aussi le Père. Et c’est à la ressemblance de cette image que l’homme a été fait[69].

Ainsi la création de l’homme est déjà en lien avec le mystère du Christ. Si nous voulons connaître l’homme, regardons Jésus, le Verbe incarné : il nous révèle non seulement le Père, mais notre propre nature. Nous avons été façonnés sur ce modèle. Tertullien de Carthage, à la même époque qu’Origène, le dit dans une formule célèbre : « Lorsqu’il pétrit cette glaise, Dieu pense au Christ[70]. » Plus tard, les sculpteurs médiévaux représenteront parfois le Père regardant vers le Fils pendant qu’il façonne le premier homme…

Mais si nous avons été créés « selon l’Image », c’est pour devenir « à sa ressemblance » en adhérant personnellement au projet de Dieu sur nous. Si nous sommes faits à l’image de l’Image, c’est pour devenir fils dans le Fils, dans un élan de communion personnelle avec Celui qui nous a créés. La lumière qui nous est donnée doit être vitalement reliée à sa source. La marque divine qui est en l’homme doit être révélée, déployée, épanouie par son oui libre et par la grâce de l’Esprit Saint.

Car nous pouvons aussi, malheureusement, ternir ce don, assombrir l’image, la rendre méconnaissable. Nous pouvons défigurer le visage du Fils en nous. Alors, ose dire Origène, nous nous mettons à ressembler au diable. Nous devenons la caricature grimaçante de celui que nous devrions être, et non plus « tout le portrait » de Celui qui nous a faits. Mais par la foi, qui nous fait lever les yeux vers le Christ Sauveur, nous pouvons retrouver notre identité, notre vraie nature. D’où cet appel à la confiance :

Ayons donc toujours les yeux sur cette image de Dieu, pour pouvoir être formés de nouveau à sa ressemblance. Car si l’homme fait à l’image de Dieu est devenu semblable au diable par le péché en regardant, au rebours de sa nature, l’image du diable, à combien plus forte raison, s’il regarde l’image de Dieu à la ressemblance de laquelle il a été fait par Dieu, recevra-t-il par le Verbe et sa puissance la forme qui lui avait été donnée par la nature ! Que personne, s’il s’aperçoit qu’il ressemble au diable plus qu’à Dieu, ne désespère de pouvoir recouvrer la forme de l’image de Dieu, puisque le Sauveur n’est pas venu appeler à la pénitence les justes, mais les pécheurs[71].

L’homme fait à l’image de Dieu n’est pas seulement celui qu’il a créé à l’origine, mais aussi celui qu’il recrée dans le temps, qu’il veut configurer au Christ pour l’éternité. Le Peintre de cette icône saura la restaurer, si elle est abîmée ! Comme une toile noircie qu’on remet à neuf, notre être peut être lavé, purifié. Rien ne peut effacer l’empreinte divine en chacun de nous. Elle n’attend que d’être mise en lumière : grand motif d’espérance !

L’homme, homme et femme

Relié à Dieu, l’homme est aussi relié à l’» autre » humain : la femme, puisqu’homme et femme il les créa[72]. Ici Origène s’étonne : pourquoi l’Écriture parle-t-elle déjà de la femme alors que le récit de la création d’Ève, tirée du côté d’Adam, n’arrive qu’au chapitre suivant ? Comment l’homme est-il « homme et femme » avant même l’apparition de cet être distinct qu’Adam découvrira comme sa compagne ?

C’est que, pense-t-il, la différence des sexes est l’expression d’une bipolarité très profonde, qui la précède et que chacun porte en soi avant de la constater en dehors de soi. Tout être humain est, d’une certaine façon, marié à soi-même avant de l’être éventuellement à un autre. La Bible évoque ici cet accord premier entre soi et soi-même, ce mariage intérieur qui accorde les données de notre nature entre elles et qui nous donne notre unité. Celui qui est divisé au-dedans, quel bon fruit peut-il porter au-dehors ?

Ainsi tout homme – et toute femme – est à la fois masculin et féminin, c’est-à-dire « constitué d’esprit et d’âme[73] ». Pour caractériser ces deux dimensions de notre personne, l’une plus volitive, l’autre plus affective, les psychologues parlent parfois, à la suite de Jung, d’animus et d’anima ; la pensée chinoise parle de yang et de yin, l’un plus rationnel, l’autre plus intuitif, etc. Mais il ne s’agit pas d’opposer ces éléments ni de les mettre en rivalité : plus que leur distinction, ce qui est ici visé, c’est leur union. Chaque être humain doit conjuguer en soi-même ces deux aspects de sa nature, trouver leur équilibre et leur harmonie. Toute la nature n’est-elle pas régie par des lois de symétrie et de complémentarité ?

Toutes les œuvres de Dieu vont par groupes et sont unies, comme le ciel et la terre, le soleil et la lune ; l’Écriture montre que l’homme est de même une œuvre de Dieu et qu’il n’a pas été réalisé sans le complément ni l’union qui lui convenaient. […] Mais voyons aussi ce que signifie au sens allégorique que l’homme a été fait mâle et femelle à l’image de Dieu. Notre homme intérieur est constitué d’un esprit et d’une âme. On peut dire que l’esprit est masculin, que l’âme est féminine. S’ils s’entendent et s’accordent entre eux, par leur union ils croissent et multiplient ; alors ils engendrent des fils qui sont les bons mouvements, les idées et les pensées profitables, au moyen desquels ils remplissent et dominent la terre[74].

Avouons-le : on peut être gêné que l’esprit comme faculté directrice soit ici associé au masculin, et l’âme comme faculté d’» accompagnement », au féminin. Notre époque, très sensible sur ce sujet, y verra aussitôt des relents de machisme ! Il est vrai qu’Origène, comme tout penseur antique et comme saint Paul lui-même, admet spontanément que l’homme a davantage un rôle de direction que la femme. Ont-ils tort ou raison, et dans quelle mesure, ce n’est pas le lieu de l’examiner.

Mais si on lit attentivement la suite de l’homélie, on s’aperçoit que la pensée d’Origène est plus subtile. Son anthropologie ne comporte pas deux éléments, mais trois : l’esprit, l’âme et le corps. Dans ce schéma, l’âme est au centre, comme l’élément intermédiaire et médiateur. Elle symbolise le « cœur » de notre être, son axe conscient et libre. Or l’enjeu est de savoir à qui est liée et « mariée » cette âme, représentant notre personne : à l’esprit, porteur du souffle béni de l’Esprit Saint, ou aux envies du corps, à ses désirs multiples et jamais satisfaits ? Ici, c’est un sérieux avertissement qu’Origène fait entendre :

Si l’âme, qui est unie à l’esprit et pour ainsi dire mariée avec lui, s’abaisse vers les plaisirs corporels et s’enfonce dans les jouissances de la chair, si tantôt elle semble obéir aux salutaires avertissements de l’esprit et tantôt cède aux vices charnels, cette âme est comme souillée par un adultère corporel. Elle ne peut plus croître ni multiplier légitimement, puisque l’Écriture déclare que les fils d’adultère ne prospéreront pas. Une telle âme, séparée d’avec l’esprit, se livre tout entière au sens de la chair et aux désirs corporels. Elle se détourne effrontément de Dieu et elle s’entendra dire : Tu as pris un visage de courtisane et tu t’es livrée sans pudeur à tout le monde. Elle sera donc punie comme une courtisane et l’on ordonnera de préparer un massacre à ses fils[75].

Ce texte signifie-t-il que le corps soit mauvais, que cet élément terrestre soit à rejeter ? Origène ne le dit nullement, et la fin de son homélie apporte un précieux éclairage à ce sujet.

Les nourritures terrestres

Et Dieu dit : voici que je vous donne toute herbe portant semence à la surface de toute la terre, et tout arbre qui porte du fruit avec sa semence ; ce sera pour vous une nourriture[76]. Le sens allégorique de ce verset, pour Origène, renvoie précisément aux désirs du corps, qui ne sont ni méprisables ni dangereux, pourvu qu’ils soient mis à notre service et utilisés à bon escient. Nous ne devons pas être « dévorés » par eux : c’est à nous, au contraire, de les « consommer » avec sagesse !

L’auteur prend ici deux exemples : la colère et le désir amoureux, que la philosophie classique nomme respectivement l’irascible et le concupiscible. Quand nous nous emportons de façon injuste et irrationnelle, nous sommes rongés par notre violence. Mais quand nous le faisons avec mesure et sagesse, par exemple pour corriger un enfant, nous nous affermissons dans le bien : la colère nous nourrit.

« Il faut en dire autant de la convoitise et des passions du même genre », poursuit Origène. « Si nous regardons avec convoitise une femme étrangère, ou si nous convoitons le bien du prochain, le désir devient une nourriture bestiale », un poison. Mais « quand notre âme désire et languit en soupirant vers le Dieu vivant, la convoitise est notre nourriture[77]. » Car on peut aimer Dieu de façon amoureuse ! Ses paroles sont savoureuses, dit le Psalmiste, douces plus que le miel[78]

Que cette pensée nous serve de conclusion. Origène, au long de son homélie, nous a appris tant de choses qu’il est impossible de les résumer ici. Du reste, mon commentaire a laissé de côté bien des richesses de son exégèse, et le texte de la Genèse en contient encore beaucoup d’autres. Mais l’important n’est pas d’accumuler des connaissances sur l’Écriture : c’est de l’aimer toujours davantage. Merci à ce Père de l’Église de nous en ouvrir les trésors !

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  1. Origène, Homélies sur la Genèse, trad. Louis Doutreleau, Paris, Cerf (coll. « Sources chrétiennes » n° 7 bis), 1985 ; Homélie I, p. 24-75.
  2. Homélie I, 1, p. 25, citant Jn 1, 1-3.
  3. Col 1, 16-17.
  4. Ep 1, 4-5.
  5. Homélie I, 1, p. 27.
  6. Homélie I, 2, p. 29.
  7. Gn 1, 21.
  8. Ap 20, 2.
  9. Homélie I, 2, p. 31.
  10. Homélie I, 2, p. 31-33, citant Mt 5, 16 et Jn 3, 20-21.
  11. Homélie I, 2-3, p. 33-35, citant He 6, 8 et Gn 27, 27.
  12. Origène, Homélies sur la Genèse, trad. Louis Doutreleau, Paris, Cerf (« Sources chrétiennes » n° 7 bis), 1985.
  13. Gn 1, 11.
  14. Homélie I, 4, p. 37, citant Lc 6, 45.
  15. Homélie I, 4, p. 37, citant Mt 13, 3-23.
  16. Inverse de celui de Mc 4, 20.
  17. Cf. Gn 3, 18 : « [La terre] produira pour toi épines et chardons ».
  18. Homélie I, 4, p. 37-39, citant Is 5, 2-6.
  19. Cf. Mt 21, 18-19.
  20. Ps 19, 2 et 4.
  21. Homélie I, 5, p. 39, citant Gn 1, 14 ; Rm 13, 13 ; 1 Th 5, 5.
  22. Homélie I, 6, p. 41, citant Jn 1, 9 ; Ep 5, 27.
  23. Jn 8, 12.
  24. Mt 5, 14.
  25. 2 P 1, 20 ; cf. Jn 5, 35 : « Jean était la lampe qui brûle et luit »…
  26. Cf. Homélie IX, 2, p. 247 : « Dans le peuple juif, il y a eu beaucoup de justes et de prophètes qu’on peut comparer à bon droit aux étoiles du ciel. »
  27. Homélie I, 7, p. 41.
  28. Paris, Cerf (« Sources Chrétiennes » n° 7 bis), 1985.
  29. 1 Co 15, 41.
  30. Hom. I, 7, p. 43, citant Mt 9, 27.
  31. Jn 8, 12.
  32. Hom. I, 7, p. 43-45.
  33. Ap 21, 22.
  34. Cf. Za 4, 1-14.
  35. Mt 17, 2.
  36. Ps 18 (19), 4-5.
  37. Ps 61 (62), 12.
  38. Hom. I, 8, p. 45-47.
  39. Ps 103 (104), 15.
  40. Hom. I, 8, p. 47.
  41. Gn 39, 7-12.
  42. Lc 21, 1-4.
  43. Gn 4, 7 (parole adressée par Dieu à Caïn).
  44. Hom. I, 8, p. 47.
  45. Hom. I, 10, p. 49-51 (trad. revue), citant 2 Tm 2, 5.
  46. Hom. I, 10, p. 51.
  47. Rm 8, 28.
  48. Ps 103 (104), 26.
  49. Satyagraha, un des noms de la non-violence.
  50. Hom. I, 11, p. 53, citant Rm 7, 10 ; Rm 8, 7 ; Col 3, 5.
  51. Sg 10, 15.
  52. Hom. I, 16, p. 69.
  53. Hom. I, 12, p. 55.
  54. Origène, Homélies sur la Genèse, Paris, Cerf (« Sources chrétiennes » n° 7 bis), 1985 (sur les 25 pages du texte, 11 portent sur la création de l’homme).
  55. Ps 8, 5.
  56. Hom. I, 11, p. 53 (trad. revue, ici et par la suite).
  57. Poussières d’étoiles, Paris, Seuil, 1984, p. 9.
  58. Hom. I, 12, p. 54-56.
  59. Hom. I, 13, p. 57.
  60. Nous citons plus bas le passage ici sauté.
  61. Ibid.
  62. Pensées, 434.
  63. Hom. I, 13, p. 57.
  64. Is 66, 1.
  65. Hom I, 13, p. 59.
  66. Ibid. (2 Co 13, 3).
  67. Gn 1, 2729.
  68. Bible traduite de l’hébreu en grec par 70 sages juifs, au IIIe siècle avant notre ère, à Alexandrie.
  69. Hom. I, 13 (SC 7 bis, p. 61).
  70. De resurrectionis carnis 6, 3.
  71. Hom. I, 13 (p. 6365).
  72. Litt. : « mâle et femelle » (masculum et feminam).
  73. Hom. I, 15 (p. 67).
  74. Ibid. (trad. rev.).
  75. Ibid., citant Sg 3, 16 ; Jér 3, 3 ; Is 14, 21.
  76. Gn 1, 29.
  77. Hom. 1, 17 (p. 73), citant Ps 83 (84), 3.
  78. Ps 18 (19), 11.

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