Origène, maître spirituel (I-VIII)

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Saint Matthieu écrivant, enluminure des Péricopes de Henri II - Bayerische Staatbibliothek, Munich, vers 1010

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2020 Articles

Daniel Vigne, « Origène, maître spirituel », dans Vives Flammes. Revue carmélitaine de spiritualité, (I) n° 318 (mars 2020) : (II) n° 319 (juin 2020), p. 60-66 ; (III) n° 320 (septembre 2020), p. 58-65 : (IV) n° 321 (décembre 2020), p. 58-65 ; (V) n° 322 (mars 2021), p. 56-64 ; (VI) n° 323 (juin 2021), p. 58-65 ; (VII) n° 324 (septembre 2021), p. 58-65 ; (VIII) n° 325 (décembre 2021), p. 56-64. [pdf]

Origène, maître spirituel – I. La voie

Je vous invite à un voyage. À travers la Parole de Dieu, puisque le Psaume 118 servira de fil conducteur à notre méditation, mais surtout à travers les commentaires de ce psaume par Origène. Grand écrivain chrétien, né à Alexandrie en 185, mort à Césarée de Palestine en 254, Origène en effet aimait beaucoup les Psaumes et les a commentés tout au long de sa vie.

La plupart de ses commentaires sont aujourd’hui perdus, mais pour le Psaume 118, nous avons de la chance : trois siècles après la mort d’Origène, un scribe anonyme, sans doute un moine de Palestine, a soigneusement recopié les explications de notre auteur sur ce psaume, et celles d’autres auteurs anciens : Athanase, Apollinaire, Eusèbe, Théodoret… Mais Origène reste l’auteur principal de cette belle anthologie, publiée en 1972 par Marguerite Harl : La Chaîne palestinienne sur le Psaume 118. C’est à elle que je me réfère ici[1].

Le psaume et son commentaire

Rappelons que ce psaume est le plus long de toute la Bible : 176 versets, répartis en 22 strophes de 8 versets par strophe. Il est alphabétique, c’est-à-dire que les versets de chaque strophe commencent par la même lettre de l’alphabet hébreu, qui compte justement 22 lettres. Enfin, chaque verset du psaume comporte un mot pris dans une série de termes presque synonymes, tels que loi, commandement, jugement, témoignage… Cela donne à la récitation de ce psaume un caractère rythmé et apaisant, où le psalmiste redit sans cesse à Dieu son amour de la loi et sa fidélité aux commandements. Essayez un jour de le cantiler d’une traite, à haute voix (environ 16 minutes), c’est une expérience à faire !

Origène, qui connaissait certainement ce psaume par cœur, y voit une sorte de synthèse de la vie spirituelle. Chaque verset, en effet, lui paraît refléter un aspect important de notre relation à Dieu, chaque mot du psaume dire quelque chose de fort et profond. D’où une lecture suivie et très attentive, mais qui ne cherche pas à être systématique : comme le psaume lui-même, son interprétation est souple et variée. D’une page à l’autre, les mêmes thèmes se retrouvent, abordés sous divers aspects. Pourtant, la cohérence de l’ensemble est incontestable. À ma manière, j’aimerais vous faire découvrir ce trésor.

Du passé au présent

Commençons par remarquer les nombreuses médiations qui rendent aujourd’hui possible une telle relecture. Depuis la naissance de ce psaume, que la tradition juive attribue à David et que les historiens modernes datent du VIe siècle avant notre ère, combien de scribes l’ont recopié en hébreu jusqu’à sa traduction en grec[2] par les Septante ? Combien d’autres ont permis à Origène de le lire, puis d’en écrire le commentaire, lequel sera transmis à l’auteur de cette précieuse anthologie, connue de nous grâce à deux manuscrits du XIIIe siècle ? Enfin, à notre époque, ces médiations continuent : les travaux des savants, l’effort de votre serviteur, enfin vous-mêmes qui devenez des relais de cette longue tradition spirituelle… Rendons grâce à tous ceux qui nous précèdent ! Ils sont le tronc dont nous sommes les rameaux.

À la façon d’Origène, et déjà du psalmiste, ma réflexion ici sera assez souple. Classer les idées de façon logique serait trahir leur vitalité et leur originalité. Je les regrouperai cependant de façon thématique, en commençant par un thème essentiel du commentaire d’Origène : l’idée de progrès spirituel, autrement dit de voie. Les prochains articles aborderont d’autres thèmes : le combat, la connaissance, la vie…

Le chrétien, un être en chemin

Un mot précis du psaume illustre notre thème : dérèk en hébreu, hodos en grec, voie en français. Mais d’autres mots et d’autres verbes renvoient à la même image, et partout chez Origène se retrouve l’idée que la vie spirituelle n’est pas un état, mais un mouvement, un processus de transformation. C’est ici, certainement, une expérience personnelle qu’Origène nous partage. Lui-même vit sa vocation chrétienne comme un appel à se mettre en chemin, comme une mystérieuse aventure. Le verset 1 du psaume donne le ton : Heureux ceux qui sont irréprochables dans la voie ! Le commentateur saisit cette occasion pour tracer le portrait du vrai disciple :

Comprenons ce que signifie cette première béatitude. Il convient d’abord de cheminer, ensuite de parvenir au terme, et c’est pour cela qu’il est question de voie. Et il ne suffit pas simplement de cheminer, il faut encore cheminer irréprochablement pour arriver ainsi, avec pureté, jusqu’au terme. Chemine irréprochablement celui qui est tendu vers ce qui est devant, oublieux de ce qui est derrière, celui qui ne se retourne pas en arrière, qui ne s’écarte ni à droite ni à gauche, qui ne trébuche pas, qui ne s’arrête pas, qui n’attend pas, mais qui chemine et persévère dans son projet[3].

Ce portrait dynamique, il est clair qu’Origène se l’est donné comme modèle. La tension vers l’avant, en effet, est un trait marquant de son caractère et de sa spiritualité. Toute sa vie l’atteste, et déjà sa jeunesse, où il voulait mourir martyr à la suite de son père, mort décapité. À moins de 20 ans, Origène reçoit d’importantes responsabilités dans l’église d’Égypte. À la tête du Didascalée, célèbre école de théologie, il exerce un ministère d’enseignement très fécond. Mais en 233, victime de haines injustes, il est chassé de son pays. Faisant sa « traversée du désert », il trouve refuge à Césarée de Palestine où il fonde une nouvelle école qu’il dirigera encore pendant vingt ans. Enfin en 253, lors de la persécution de Dèce, il est arrêté, emprisonné, et meurt suite aux tortures subies pendant son incarcération. Sa force de volonté lui avait valu le surnom d’Adamantius, « l’homme d’acier »…

Les voies et la voie

Quelle est donc cette voie en laquelle nous sommes invités à marcher ? Ce n’est ni une route nationale, ni un sentier spécial, ni une morale toute faite, ni un ensemble de pratiques, mais avant tout une personne : Jésus-Christ. C’est pourquoi le christianisme, que les premiers chrétiens appelaient justement la Voie[4], n’est pas une religion parmi d’autres, mais notre relation à cette personne unique qui répond à l’attente de tout homme et de toute l’humanité. Jésus est le Verbe de Dieu dont nous entendons la voix, le Berger qui nous éveille à la vie, le Médecin qui nous guérit de nos torpeurs et de nos paralysies, le Bien-aimé qui nous appelle : Lève-toi, ma bien-aimée, ma belle, viens[5] ! C’est par lui que nous nous relevons, avec lui que nous avançons, en lui que nous grandissons. Il est la Voie en personne.

Origène est très attaché à cette unité, cette simplicité de la vie chrétienne. Il l’appuie sur une idée qui lui tient à cœur : l’unité des Saintes Écritures. Il rappelle souvent que l’étude de la Bible ne consiste pas à accumuler des connaissances de façon intellectuelle et dispersée, mais à entrer en relation personnelle avec le Christ, qui est la Parole de Dieu en personne. C’est en Jésus, à sa lumière, que les textes bibliques trouvent leur accomplissement, malgré leurs différences et leur diversité. Ainsi l’Ancien et le Nouveau Testament ne sont pas des messages séparés, ni des voies opposées, mais des chemins convergents. Si on les lit de façon spirituelle et profonde, la Loi et les prophètes conduisent à l’Évangile. C’est dans ce sens qu’Origène lit le verset 4 du psaume, parlant des voies de Dieu au pluriel. Il explique :

Les voies multiples du Seigneur, ce sont Moïse et ceux qui sont venus après lui. À partir des voies qu’étaient les prophètes, on arrive à la voie de la nouvelle alliance, Jésus-Christ, qui a dit : Je suis la voie. Celui qui y arrive, celui-là est heureux, et tous ceux qui font comme lui[6].

Voies sans issue

Le thème des voies permet aussi à Origène de corriger une idée fausse, aujourd’hui très répandue, selon laquelle chacun décide de son chemin selon ses désirs et ses envies. Vivre de cette manière, explique l’auteur, c’est se prendre pour le centre et le but de tout. Mais ce style de vie n’est agréable qu’en apparence : en fait, il nous rend esclaves de nos désirs et nous égare, nous empêchant de trouver le chemin qui nous rendra vraiment heureux. Le verset 16 du psaume, où le psalmiste dit : J’ai énoncé mes voies, est ainsi commenté par l’auteur de façon à la fois simple et éclairante :

Lorsqu’on chemine selon le désir de la chair et des pensées, on chemine sur ses propres voies. Lorsqu’au contraire on s’est détaché du péché et qu’on se consacre à Dieu, en lui demandant de le craindre et de cheminer dans toutes ses voies, alors on ne chemine plus sur ses propres voies, mais on est passé sur les voies de Dieu et on marche sur elles[7].

C’est donc à l’intérieur de soi, parfois, que l’on se perd. Ici encore, Origène nous met en garde contre l’idée selon laquelle chacun doit se faire entièrement confiance à lui-même, écouter sa propre voix pour trouver sa propre voie. Cet individualisme nous livre à de graves illusions et aux forces mauvaises qui, malheureusement, habitent notre cœur. Il nous fait croire que ce sont les autres, la société, le monde qui sont mauvais et égarés, et que nous-mêmes sommes purs et intègres. Or comme le dit l’Évangile, c’est du cœur des hommes que sortent les desseins pervers[8], c’est en lui que se trouvent les impasses qui nous bloquent. Sur la bonne voie nous ne pouvons avancer seuls, mais nous avons besoin d’un guide, le Christ, et du soutien de l’Esprit Saint. Origène explique cela avec finesse à propos du verset 29, qui dit : Éloigne de moi la voie d’injustice. Il fait remarquer l’ordre des mots :

Alors que le psalmiste pouvait dire : Éloigne-moi de la voie d’injustice, ce n’est pas ce qu’il a dit. Il dit : Éloigne de moi la voie d’injustice, parce qu’elle est en moi, qu’elle m’est immanente. En effet, en tant que nous sommes mauvais, la voie d’injustice est en nous : il faut tout faire pour la déposer hors de notre âme, il faut surtout invoquer pour cela le secours de Dieu[9].

Voie étroite, mais cœur large

Terminons par un beau paradoxe, qu’Origène aime à faire remarquer. Le verset 32 lui en donne l’occasion : J’ai couru sur la voie de tes commandements quand tu as mis mon cœur au large. Finalement, cette voie sur laquelle Dieu nous appelle est-elle facile ou difficile ? Y sommes-nous à l’étroit, ou au large ? Lisons la réponse du commentateur :

C’est la voie étroite et resserrée qui mène à la vie, mais c’est le cœur large et spacieux, agrandi par le Verbe, qui est saint, qui verra Dieu et qui parcourt la belle course de la voie des commandements de Dieu. Inversement, la voie large et spacieuse conduit à la perdition, et le cœur étroit, qui n’admet pas en lui le séjour du Père et du Fils, met à l’écart de Dieu, à cause de son étroitesse, celui qui par sa propre méchanceté s’est fait un tel cœur[10].

Bien qu’il marche sur un chemin exigeant, le chrétien est donc au large, dégagé, libéré de toute étroitesse. Son cœur respire, soutenu par la force de Dieu, libre pour accomplir le commandement essentiel, celui de l’amour. Le verset 96 dit précisément : Large est ton commandement, ce qu’Origène commente ainsi :

En effet, celui qui chemine suivant ton commandement, même s’il va sur la voie étroite et resserrée, chemine dans la largeur des commandements, puisqu’il dit : Dans l’oppression tu m’as mis au large[11].

Dans le sillage d’Origène, ne craignons donc pas d’avancer sur cette voie : elle est notre vie. Osons aussi nous demander : quelles sont les voies sur lesquelles je m’égare, alors même que je les revendique farouchement comme miennes ? Quelle est la Voie en laquelle Dieu m’appelle à marcher, avec lui, vers un plus grand bonheur ?

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Daniel Vigne, « Origène, maître spirituel (II)», dans Vives Flammes. Revue carmélitaine de spiritualité n° 319 (juin 2020), p. 60-66.

Origène, maître spirituel – II. Le progrès

Poursuivons notre voyage à travers le plus long psaume de la Bible, à la suite du plus grand exégète de l’Antiquité. Les versets du Psaume 118, de façon doucement cadencée, nous entraînent. Ils sont comme les pas du voyageur sur la route. Entrer dans le rythme de ce psaume, en réciter les versets et les strophes, c’est mettre un pied devant l’autre… et recommencer, comme dit la chanson. Il ne s’agit donc pas, pour le psalmodier, d’adopter l’immobilité qui convient à certaines formes d’oraison. Mieux vaut le réciter en se balançant un peu d’avant en arrière, comme tout marcheur le fait naturellement, et comme nos frères juifs le font parfois avec vigueur.

Nous voici donc en route, avec la foi comme boussole et le sac à dos plein de ferveur. À l’école de ce psaume, nous voici pèlerins de la Parole. On pourrait craindre que cette marche soit monotone, mais au contraire elle nous fait constamment découvrir quelque chose de nouveau. Certes, la direction ne change pas : du début à la fin, le psaume délivre la même invitation à l’obéissance, à la confiance et l’espérance en Dieu. Mais le ton varie, le vocabulaire aussi. Et surtout, si l’on est attentif aux détails du texte, on peut en retirer de profondes leçons. C’est à cela qu’Origène va nous aider.

Dans le précédent article[12], j’avais retenu le thème de la voie. Aujourd’hui, un thème lié à celui-ci se présente à nous comme une évidence : celui du progrès spirituel. Puisqu’il s’agit d’avancer sur la voie, non d’y stagner, voyons comment Origène lit le Psaume 118 dans une perspective de changement intérieur, de transformation profonde.

Mieux vaut commencer tôt

Partons d’un constat qui relève du bon sens : si nous voulons que le voyage nous emmène loin, il est conseillé de ne pas trop attendre avant de l’entreprendre. Les paresseux, les indolents, les indécis regretteront un jour ou l’autre d’avoir tardé à se mettre en route. Quant à ceux qui commencent en partant dans la mauvaise direction, ils s’en mordront les doigts. Certes, peu nombreux sont ceux qui prennent le bon chemin dès l’enfance, voire la petite enfance, comme on le dit de certains saints irrésistiblement attirés par le bien. Pour nous qui ne sommes pas dans ce cas, comment éviter que l’attrait du mal retarde notre départ ou empêche notre avancement dans la vie spirituelle ? Pauvres de nous, tentés par tant de choses impures, quand nous lèverons-nous pour revenir vraiment vers la maison du Père ?

La question inquiétait déjà le psalmiste. Comment, jeune, garder pur son chemin ? se demande-t-il au verset 9, et de répondre : À observer ta parole. Ou d’après la version grecque utilisée par Origène : Comment un jeune redressera-t-il sa voie ? En gardant tes paroles. Pour Origène, c’est l’occasion de méditer sur ces fameux « péchés de jeunesse » qui, chacun le sait, nous entraînent parfois sur de mauvais chemins.

Comme le dit Jérémie, il est bon pour l’homme de prendre le joug dès sa jeunesse[13]. Celui qui l’a pris après sa jeunesse, après les péchés qu’il a commis, celui-là n’est pas immédiatement dans le bien : il lui faut d’abord, en menant quelque temps une vie correcte, noyer et anéantir les fautes passées. Mais celui qui dès sa jeunesse a pris le joug, celui-là, en même temps qu’il l’a pris, acquiert aussi le bien, parce que le poids des fautes n’a pas entraîné son âme[14].

À bon entendeur, salut ! Dès que possible, redressons notre voie et gardons pure notre marche. Ne nous laissons pas alourdir par le mal, ne nous encombrons pas de ces fardeaux qui freineront nos progrès. Et si nous avons un caillou dans la chaussure, arrêtons-nous vite pour nous en débarrasser. Mais pour cela, ne comptons pas sur nos seules forces ou notre propre sagesse : confions-nous à la Parole. Car c’est elle-même qui nous garde quand nous la gardons, souligne Origène avec finesse :

Qu’ils apprennent, ceux que le péché commence à émouvoir et à troubler, qu’ils apprennent à redresser leur voie ! Et tandis qu’ils questionnent et cherchent comment cela pourrait se faire, eux que l’on instruit à garder les paroles de Dieu, qu’ils répondent en une prière et qu’ils disent à Dieu : En gardant tes paroles[15].

Ainsi, que l’on soit jeune ou vieux, on peut toujours se lever ou se relever à l’appel de la Parole. Le proverbe le dit : « Un voyage de mille lieues commence par un seul pas ». Tout progrès spirituel commence par un acte minuscule, qu’il est toujours temps de poser !

Qui n’avance pas recule

Le verset 10, en forme de prière, prolonge l’invitation à chercher Dieu tant qu’il se laisse trouver. Il nous exhorte à faire ce que nous pouvons faire au moment présent. Le psalmiste dit : De tout mon cœur je t’ai recherché, ne me repousse pas de tes commandements. Autrement dit, explique Origène, avançons à partir du point où nous en sommes, sans nous décourager. Car la deuxième partie de la phrase est la conséquence et la récompense de la première : si quelqu’un cherche Dieu de tout son cœur, il ne sera pas repoussé.

Telle est la promesse bien connue de l’Évangile : Quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira[16]. Mais ces mêmes paroles suggèrent que celui qui ne frappe pas restera à la porte, que celui qui ne cherche pas ne trouvera pas, et que celui qui ne demande rien ne doit pas s’attendre à recevoir ! Une autre parole du Christ le dit clairement : À celui qui a, il sera donné et il aura en abondance ; mais celui qui n’a pas, même ce qu’il croit avoir, on le lui enlèvera[17]. Le commentaire d’Origène unit les deux aspects du problème :

Disons : à celui qui cherche Dieu de tout son cœur, il sera donné, par une collaboration divine, ce qui manque à la nature humaine pour accomplir tout commandement de Dieu. Mais à celui qui ne cherche pas Dieu de tout son cœur, celui qui accomplit les œuvres du Seigneur mais de façon négligente, sera enlevé cela même qu’il croit avoir en faisant les œuvres du Seigneur mais de façon négligente[18].

Le progrès spirituel n’a donc rien d’automatique. Ce n’est pas un capital qui fructifie tout seul et qu’il suffit d’engranger. Ce n’est pas un placement garanti, mais un ensemble d’« actions » à risques et à surveiller. D’un jour à l’autre, celui qui se prenait (ou qu’on prenait) pour un riche propriétaire peut avoir la désagréable surprise d’être renvoyé les mains vides. Nous qui voulons éviter une telle déception, veillons sur nos « actions » : surveillons notre âme, et veillons sur elle comme sur notre vrai trésor…

Enrichissez-vous !

Le désir de richesse, le plaisir de s’enrichir nous habitent. Ils sont conformes à notre nature, que Dieu lui-même a créée de telle manière qu’elle tend à toujours se dépasser, à s’augmenter. La question est de savoir si cette augmentation se fait par le haut ou par le bas, si elle nous élève ou nous enfonce. L’enrichissement matériel est comme l’image inversée de la croissance spirituelle. Il lui ressemble, mais de façon inférieure et trompeuse. Aussi la Bible joue-t-elle souvent sur leur comparaison.

Sur la voie de tes témoignages j’ai eu de la joie, autant que de toute richesse, dit le verset 14. Pour éclairer cette parole, Origène cite l’épître aux Corinthiens : Vous avez été comblés de toute richesse, toutes celles de la parole et toutes celles de la science[19]. En effet, explique-t-il, la richesse de Dieu est multiple ; elle comprend toutes les vertus, tant de l’action que de la contemplation ; elle inclut tout ce qui est conforme à la vérité et à la raison. Elle seule, donc, nous comble de la façon entière et plénière à laquelle le milliardaire lui-même aspire en voulant posséder toujours plus :

De même, en effet, que celui qui reçoit la richesse matérielle a de la joie à cause d’elle, non pas lorsqu’il l’a en partie, mais lorsqu’il l’a toute, complète à la fois de biens immobiliers et de biens mobiliers, de même aussi celui qui désire la richesse spirituelle se réjouit d’elle lorsqu’il l’a tout entière, grâce à son progrès dans les témoignages de Dieu et grâce à la pratique des vertus.

Soyons donc infiniment riches, semble nous dire l’auteur. Soyons des milliardaires de la Parole de Dieu, car à la différence de tant de fortunes terrestres, ce trésor-là ne se dévaluera jamais. C’est bien ce qu’affirme le verset 72 : Bonne est pour moi la loi de ta bouche, plus que des milliers de pièces d’or et d’argent. Et le commentaire d’Origène d’ajouter : « Ta bouche, c’est le Christ[20] ». En effet, de façon unique et incomparable, celui qui est la bouche même et le Verbe de Dieu nous comble. Les paroles qu’il prononce sont esprit et vie, elles ne passeront pas, nul ne peut nous les ravir.

De l’argent ou de l’or ?

Ici resurgit le thème du progrès spirituel, car les paroles divines nous enrichissent de manières diverses, tout comme l’argent et l’or n’ont pas la même valeur. Sans doute faut-il commencer par certaines et continuer par d’autres, de façon graduelle. Toutes les pages de la Bible ne sont pas évidentes pour tout le monde, leur lecture et leur compréhension dépendent de notre degré d’avancement. C’est là un principe essentiel de l’exégèse alexandrine : chacun reçoit la Parole de Dieu proportionnellement à sa capacité à la comprendre. Dieu lui-même y veille, et nourrit les hommes de façon adaptée à leur situation :

La loi de la bouche, c’est l’ordonnance des paroles prononcées et dites par la bouche de Dieu. Les premières sont dites pour ceux qui commencent, les secondes pour ceux qui sont en possession des premières, et ainsi de suite, jusqu’à la perfection[21].

La distinction entre les commençants, les progressants et les parfaits n’est pas une division élitiste. Elle ne crée pas des catégories séparées : chacun est appelé à tendre vers la perfection, à faire le trajet qui va des premiers balbutiements jusqu’aux plus hauts mystères de la foi. Nous sommes tous en chemin, et les « parfaits » sont justement ceux qui se savent très éloignés de la perfection et se mettent humblement au service des commençants. Loin de diviser les chrétiens, le progrès spirituel les rassemble en les faisant tendre vers un même but.

Mais voyons plus précisément ce qui, d’après Origène, mesure ce progrès et permet de le vérifier. Notre avancement dans la foi, dit-il, dépend avant tout de notre écoute de la Parole de Dieu, c’est-à-dire notre capacité à la recevoir comme parole inspirée. Or qui peut comprendre un texte inspiré par l’Esprit sans être éclairé par l’Esprit ? Ce même Esprit qui a inspiré les auteurs de la Bible doit aussi guider les lecteurs de la Bible, sans quoi ils se confient à leur propre intelligence et en restent à la surface des textes. Tel est le grand danger contre lequel Origène ne cesse de mettre en garde : une lecture purement humaine, qu’elle soit naïve ou savante, de la Parole de Dieu. Une lecture rationnelle et non pas spirituelle.

Au sens allégorique, il faut comprendre que l’argent représente la raison, l’or représente l’esprit. Bien qu’il y ait des milliers de pièces de cet or et de cet argent chez les tenants d’une sagesse du monde, dans les écoles de philosophie, plus que tout cela, pour celui qui est épris de la sagesse de la vérité de Dieu, bonne est la loi de la bouche de Dieu. De fait, d’elle seule peut venir ce qui est un réel bénéfice pour ceux qui s’attachent à elle[22].

La voilà devant nous, la belle aventure d’une « spéculation » qui ne dépend pas d’une Bourse fluctuante, mais qui fait fructifier des vérités éternelles. Le voilà, le vrai Progrès : non plus ce rêve humain (ou plutôt inhumain, car excessif et destructeur) auquel nous devons désormais renoncer, mais le grand projet que Dieu a pour nous, de nous partager sa propre vie. La voilà, cette Voie sur laquelle nous pouvons nous engager à fond et avec enthousiasme. Sur elle, il y a vingt-six siècles, le psalmiste marchait plein de joie, et il y a 1800 ans, Origène dans ses pas ; qu’ils soient remerciés d’être nos guides.

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Daniel Vigne, « Origène, maître spirituel (III) », dans Vives Flammes. Revue carmélitaine de spiritualité n° 320 (septembre 2020), p. 58-65.

Origène, maître spirituel – III. De la lettre à l’Esprit

Poursuivons notre lecture du Psaume 118 à l’école d’Origène[23], et demandons-nous aujourd’hui : comment se fait-il qu’un auteur chrétien s’intéresse autant à ce vieux texte juif ? Il suffit d’en parcourir les dix ou douze pages, dans notre Bible, pour constater que son auteur est un pieux Israélite soucieux d’observer les préceptes de Moïse. Que vaut sa prière pour un disciple de Jésus, affranchi des préceptes de la Loi ? Les mots qu’il emploie font-ils encore sens pour nous, qui ne vivons plus sous le joug de la lettre mais dans l’Esprit ?

Des lettres et des chiffres

Commençons par une approche un peu ludique (mais il ne s’agit pas ici de jeu télévisé !), en nous demandant quels sont les mots qu’on y rencontre le plus souvent. Dans cette longue prière, en effet, le psalmiste déclare avec ferveur son attachement au Seigneur et son désir de lui rester toujours fidèle. Pour cela, à chaque ligne et chaque verset[24], il utilise des termes qui sont toujours les mêmes, donnant à l’ensemble son unité littéraire et son atmosphère si particulière.

Quels sont ces mots-clés ? J’en ai dénombré huit, dont quatre sont presque toujours au singulier : loi, parole, promesse, témoignage, et quatre presque toujours au pluriel : préceptes, volontés, jugements, commandements. On pourra aisément, si on le souhaite, le vérifier en traduction française ; les plus savants le feront à partir de l’hébreu et du grec. Si l’on veut pousser encore l’analyse, on découvrira que la moyenne globale d’emploi de ces mots est de vingt-deux fois[25].

Or il se trouve que ces mêmes nombres retiennent l’attention d’Origène dès le début de son commentaire, pour une autre raison : c’est que le psaume est divisé en vingt-deux strophes de huit versets. Il s’agit en effet d’un psaume alphabétique, où les versets de chaque strophe commencent par une lettre de l’alphabet hébreu : aleph pour la première strophe, beth pour la deuxième strophe, guimel pour la troisième, etc. Comme il y a vingt-deux lettres hébraïques, le psaume comporte en tout 176 versets (8 x 22).

De deux manières, nous voici donc en présence du même constat, à savoir que dans ce psaume, les lettres et les nombres jouent un rôle structurant. À ceux qui aiment les maths, disons : le nombre de mots-clés multiplié par leur fréquence est égal au nombre de lettres de l’alphabet multiplié par le nombre de versets de chaque strophe. C’est un peu inattendu, mais ce n’est certainement pas un hasard. Les sages d’Israël savaient compter !

Une table des éléments

Convaincu de la portée symbolique des nombres utilisés dans la Bible, Origène s’interroge. Que représentent les mots-clés de ce psaume ? Pour lui, ils forment ensemble un enseignement complet sur le genre de vie qui plaît à Dieu, et qu’il appelle « l’éthique » dans un sens à la fois moral, religieux et mystique. Ils tracent donc le portrait du croyant accompli, qui vit de façon conforme à sa foi et obéit sur tous les plans à la volonté de Dieu :

Ce psaume embrasse la totalité de l’éthique, avec l’énumération complète des différents termes employés dans les passages de l’Écriture consacrés à l’éthique. Autre chose, sachons-le, est la loi, autre chose le jugement, autre chose l’ordonnance, autre chose le témoignage, autre chose la décision… Et à ma connaissance, nulle part ailleurs, je pense, la question éthique n’a été plus abondamment traitée que dans ce psaume[26].

De la même façon, les lettres de l’alphabet hébreu, qu’Origène appelle des « éléments », représentent les divers aspects d’une vie parfaite. Passer leur ensemble en revue signifie donc acquérir toutes les vertus, ou du moins se mettre en route, par un chemin de purification, vers la perfection. En effet, écrit-il, « c’est par l’enseignement des lettres que notre âme est purifiée[27] ». En récitant les versets de ce psaume, nous nous en imprégnons comme d’un remède bienfaisant. Nous en recevons tous les ingrédients nécessaires à notre salut.

On pourrait comparer ces mots et ces lettres aux « éléments » chimiques et moléculaires que comporte notre corps : vitamines, protides, glucides etc. Comme chacun sait, un seul de ces éléments ne suffit pas pour être en bonne santé. La vie suppose toutes sortes d’éléments qui se complètent et s’équilibrent. C’est une question de bon dosage et de sagesse, le bon médecin étant celui qui nous prescrit ce qui convient selon la posologie qui convient. Combien plus la Parole de Dieu, qui est infiniment sage, sera-t-elle pour nous une « ordonnance » parfaite, couvrant exactement les besoins de notre âme ! Nous en connaissons les effets, qui sont autant de fruits de l’Esprit : charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi[28]

Du temps vers l’éternité

Mais le Psaume 118 fait plus encore que nous fournir un panel de remèdes spirituels. Il « booste » leur efficacité, pour ainsi dire, puisque chaque strophe de huit versets commence à chaque verset par la même lettre, nous redonnant ainsi huit fois le même « élément ». Comme si le médecin divin avait multiplié par huit toutes les doses pour être sûr de leur action ! Ici encore, Origène se montre très attentif à ce détail numérique :

Puisque ce texte a été écrit par l’Esprit Saint, il y a nécessairement une explication sensée au fait qu’en hébreu, dans ce psaume, chacune des lettres est répétée huit fois. Examinons donc le chiffre huit. Partout où il est employé dans l’Écriture, voyons à propos de quoi il a été mentionné. Cette réflexion sera utile pour constater que chaque lettre, dès lors qu’elle est régie par le nombre huit, est perfection[29].

La suite du commentaire met en œuvre le symbolisme du « huitième jour », celui de la résurrection. Le chiffre sept symbolisait déjà la bonté et la beauté de l’œuvre divine, lors de la création achevée en sept jours. Mais le chiffre huit, lendemain du sabbat, premier jour de la nouvelle création, va au-delà de cette temporalité cyclique et ouvre le temps à l’éternité. Cela veut dire que la vie chrétienne dépasse la loi juive et tous les cadres anciens : notre « éthique » est plus qu’un code moral, même très exigeant. Elle est l’union au Christ ressuscité.

Ainsi, même si les lettres et les mots du texte se présentent comme des « éléments », l’enseignement que délivre ce psaume n’a rien d’» élémentaire » ; il nous emmène très haut. Ce n’est pas à la simple l’observance d’une loi qu’il invite, mais à une vie de grâce. Il ne nous tourne pas vers un code à respecter, mais vers la « loi de l’Esprit[30] » qui habite notre cœur. Le légalisme en reste toujours à une obligation extérieure, qu’il s’agit d’appliquer à la lettre. L’Évangile va plus loin et nous fait entrer dans la loi parfaite de liberté[31]. Il y a par conséquent deux façons de lire l’Écriture :

Lorsqu’il s’agit de l’introduction élémentaire, elle est encore seulement sous le signe de l’unicité. Mais lorsque nous atteignons la perfection dans les lettres, sous le signe du chiffre huit, alors nous atteignons la perfection dans l’enseignement des paroles de Dieu […] Notre âme est purifiée lorsque nous apprenons l’éthique et que nous atteignons la perfection dans sa connaissance[32].

Le mouvement de pensée qu’Origène vient de tracer est très intéressant à observer. Il part d’une étude minutieuse de la lettre du texte, mais il s’achève dans un dépassement du sens littéral. Il met, pour ainsi dire, des petits calculs arithmétiques au service de grandes vérités théologiques. Au départ, Origène semblait s’attacher à des détails : combien de lettres dans l’alphabet ? combien de strophes, de versets, de mots-clés dans le psaume ? Mais loin de s’enfermer dans ces observations « élémentaires » et séparées, il en fait une synthèse puissamment spirituelle. Il élève la « lettre » vers l’Esprit, le terrestre vers le céleste, le temps vers l’éternité, et comme nous allons le voir, la Loi de Moïse vers l’Évangile du Christ.

Toute l’Écriture est inspirée

La même démarche, en effet, nous fait comprendre l’attitude constante d’Origène à l’égard de la Loi juive et plus largement de l’Ancien Testament. Jamais il ne les déprécie, mais il les comprend et les contemple à la lumière du Christ. Il sait que cette Parole est entièrement inspirée, d’un bout à l’autre et de part en part. C’est là un principe central de son exégèse, qui rayonne à travers toute son œuvre et qu’il applique ici au Psaume 118.

Ce principe, Origène s’y réfère constamment dans son commentaire. Ainsi à propos du verset 102 : Je n’ai pas dévié de tes jugements, parce que tu m’as donné ta loi. De quelle loi s’agit-il, se demande le commentateur, et qui l’a donnée ? Réponse :

Moïse a donné comme loi le texte littéral, pour ceux qui ne pouvaient pas encore recevoir la venue de la nouvelle alliance. Mais le Christ Jésus, maintenant qu’il est venu ici-bas, m’a donné comme loi l’Évangile et a montré la loi de Moïse comme une loi céleste et spirituelle, alors que ceux du peuple élu ne l’avaient jamais vue ainsi[33].

La fin de ce texte est très importante : la loi de Moïse n’est pas abolie, mais illuminée par la venue du Christ. Même si le chrétien ne lit pas l’Ancien Testament à la lettre, il n’oublie pas cette « lettre », au contraire : il la garde en son cœur et l’intériorise avec gratitude.

Origène fait la même lecture du verset 95 : Pour l’éternité je n’oublierai pas tes jugements, parce que par eux tu m’as fait vivre. Quels sont ces jugements qu’il ne faut pas oublier, sinon les paroles de la Première Alliance ? Origène cite à ce sujet la parole de saint Paul : La loi nous a servi de pédagogue jusqu’au Christ[34] et explique :

Celui qui a eu la loi pour pédagogue, jusqu’à ce que vienne la plénitude du temps, une fois qu’il s’est débarrassé de ce qui concernait l’enfant, n’est pas pour cela ingrat ni oublieux de son pédagogue. Voilà pourquoi le psalmiste dit : Pour l’éternité, Seigneur, je n’oublierai pas tes jugements, parce que par eux tu m’as fait vivre. Je garderai le souvenir des enseignements reçus de toi, ceux que j’ai appris ici-bas, car grâce à eux je passe la terre au ciel, j’habite avec les anges[35].

Rien n’est donc inutile dans la Bible. Aucun passage de ce texte inspiré ne doit être méprisé. Le plus petit verset mérite attention et respect : il est comme une braise brûlante, une pépite purifiée. Ton enseignement a été complètement éprouvé au feu, et ton serviteur l’a aimé, disait le psalmiste au verset 140, ce qu’Origène commente ainsi :

Nulle syllabe n’est venue dans les Écritures au hasard et n’importe comment, mais tout a été écrit comme l’argent éprouvé au feu […]. Ainsi les enseignements de Dieu n’ont aucun élément vain ni totalement étranger à eux. Voilà pourquoi le Sauveur nous enseigne à ne mépriser nulle virgule écrite dans l’Écriture sainte, quand il dit : Pas un iota ou une virgule ne passeront de la loi, que tout ne soit accompli[36].

Aimer la Parole

Aimer tout entière la loi du Seigneur, de la Genèse à l’Apocalypse, n’est pas chose facile. Ce sens profond de l’unité de la Parole de Dieu, qui caractérise la pensée d’Origène, n’est pas donné à tous ni accessible d’emblée. Il exige de beaucoup fréquenter cette Parole, de la « scruter » pour s’en nourrir et l’assimiler. Et plus encore que nos efforts humains, il exige un don divin, l’intelligence des Écritures, qui vient d’en haut et nous dépasse.

Mais ici encore, il n’y a pas à opposer notre volonté et la grâce de Dieu : notre humble désir de comprendre la Bible est déjà une grâce. À partir de nos pauvres efforts, Dieu nous conduit plus loin et nous fait pénétrer les secrets de sa Parole. Donne-moi l’intelligence et je scruterai ta loi, et je la garderai de tout mon cœur, dit le verset 34 du psaume. Et Origène d’expliquer :

Le prophète veut scruter la loi de Dieu, car il sait qu’elle n’est pas claire et s’attire facilement le mépris. Ainsi donc, donne-moi l’intelligence, afin que j’examine ta loi avec l’application et l’attention qui conviennent, et qu’ainsi je reçoive d’elle l’usage et la compréhension concernant l’action et la contemplation. Car de cette façon je pourrai la garder de tout mon cœur[37].

Comment acquérir ces dispositions, comment faire de notre cœur un tabernacle de la Parole ? Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, qu’Origène affectionne particulièrement. Tout son enseignement, pourrait-on dire, a pour but de former des chrétiens amoureux de l’Écriture sainte et de ses trésors. Pour cela il développe des méthodes de lecture, forge des outils d’interprétation, distingue des niveaux de sens, mais surtout nous invite à ne jamais séparer exégèse et prière, travail intellectuel et démarche spirituelle. Son rapport à la Bible, loin d’en faire un simple objet d’étude, est une façon de mieux l’aimer.

C’est pourquoi le psalmiste, murmurant jour et nuit la loi du Seigneur, reste pour nous un modèle. Notre piété est le prolongement de la sienne. Ce que ce juif pieux, vivant encore sous le joug de la Loi, faisait il y a près de trois mille ans, le chrétien habité par l’Esprit Saint le fait avec la même ferveur. La prière d’Israël continue dans l’Église, qui n’a jamais rompu avec la foi de ses frères aînés. Béni soit donc ce vieux psalmiste, et Origène qui nous aide à savourer sa Parole inspirée.

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Daniel Vigne, « Origène, maître spirituel (IV) », dans Vives Flammes. Revue carmélitaine de spiritualité n° 321 (décembre 2020), p. 58-65.

Origène, maître spirituel – IV. Une connaissance vivifiante

L’œuvre d’Origène est immense. À ce jour, une cinquantaine de livres ont été traduits en français dans la collection Sources Chrétiennes. Il reste encore plusieurs écrits à publier, notamment une trentaine d’homélies sur les Psaumes découvertes en 2012 dans un manuscrit de la bibliothèque de Munich. Ce fut une belle surprise ! Elle nous console un peu du malheur survenu au cours de la crise origéniste, durant laquelle de nombreuses œuvres de l’auteur ont été détruites à jamais. Heureusement, beaucoup avaient été traduites en latin et c’est dans cette langue qu’une grande partie de ce qui est conservé subsiste aujourd’hui.

En lisant ces ouvrages, on ne peut qu’être impressionné par la pensée puissante qui leur a donné naissance. Nourrie de la Parole de Dieu, qu’il connaît mieux que personne, la parole d’Origène se déploie avec aisance, sans artifices rhétoriques, dans un style imagé et profondément spirituel. Ainsi en est-il de son Commentaire du Psaume 118[38], que je continue ici d’explorer.

Après les thèmes de la voie, du progrès spirituel, de l’intelligence des Écritures, intéressons-nous au thème de la connaissance, qui sous-tend constamment l’effort d’Origène. Son but est toujours de nous partager cette connaissance de la vérité, ces trésors de la sagesse et de la connaissance, ce parfum de la connaissance[39] que saint Paul déjà souhaitait aux lecteurs de ses épîtres. Mais cela est-il possible, et si oui, par quels moyens ?

Un retournement préalable

Commençons par un triste constat : l’intelligence humaine n’est pas naturellement tournée vers Dieu. Au contraire, elle s’en détourne souvent au profit d’images et de pensées qui lui sont totalement étrangères. Dans le verset 37 du psaume : Détourne mes yeux pour qu’ils ne voient pas la vanité, Origène perçoit ce problème et cite la phrase de Paul : Dans la vanité de leur esprit, leur pensée s’est obscurcie de ténèbres et ils se sont séparés de la vie de Dieu. Il l’explique ainsi :

La vanité, c’est la folie des spectacles, la contemplation de ce qu’il ne faut pas, l’imagination déréglée de la pensée. […] Ce que nous appelons vanité de l’esprit, c’est le fait qu’un homme possède l’intelligence et que, au lieu de s’en servir pour contempler le vrai, il la livre à Satan qui l’enchaîne[40].

Notre esprit peut être littéralement captivé par des esprits mauvais qui l’enferment dans l’illusion et le mensonge. Aujourd’hui où nous passons beaucoup de temps à regarder des écrans, avec le danger d’addiction que l’on sait, veillons-y : que ce foisonnement d’images ne nous fasse pas perdre le sens du réel et le goût du vrai. Au milieu de tout ce qui nous entoure, et dont nous devons tenir compte, restons intérieurement unifié, branché sur la source divine. Pour cela supplions le Seigneur que notre intelligence, dégagée de toute chaîne, respire librement le souffle de l’Esprit.

Telle était déjà la prière du psalmiste : Donne-moi l’intelligence et je vivrai, dit le verset 144 du psaume. Ces mots plaisent à Origène, qui y voit une circulation et une réciprocité entre vie et intelligence. Pour vivre vraiment, il faut être intelligent, mais la vraie vie nous fait elle-même désirer l’intelligence, et le tout vient de Dieu.

Au milieu de toutes les circonstances, le prophète demande à Dieu l’intelligence, le plus nécessaire de tous les dons de Dieu, et dit : Donne-moi l’intelligence et je vivrai. Car l’insensé ou l’inintelligent n’accède pas à la vie bienheureuse de là-haut. Il faut donc demander à Dieu l’intelligence, lui qui la donne à qui la lui demande de tout cœur, de sorte qu’ayant obtenu l’intelligence, nous puissions dire : Donne-moi l’intelligence et je vivrai[41].

Non seulement l’intelligence nous aide à vivre, mais elle nous fait désirer d’acquérir encore cette intelligence vivifiante. De fait, l’Évangile ne dit pas seulement : Demandez et l’on vous donnera, mais il dit aussi : À celui qui a, on donnera[42]. L’intelligence que nous recevons de Dieu nous fait comprendre combien il est intelligent d’en demander davantage ! Voilà une circularité heureuse, à l’inverse des addictions qui nous entraînent dans leur tourbillon.

Une vigilance indispensable

Ne croyons pas pour autant que la partie est gagnée. En recevant de Dieu la connaissance de la vérité, le chrétien ne devient pas un » gnostique » prétendant posséder un savoir supérieur, mais le serviteur d’un trésor qu’il doit faire fructifier. Si l’absence d’intelligence est un malheur, et si l’intelligence dévoyée est un poison, une intelligence stérile, qui se suffit à elle-même et se complaît dans l’autosatisfaction, est un gâchis. Comme le montre la parabole des talents, il ne faut pas enfouir le don reçu mais le faire grandir, c’est-à-dire le mettre concrètement en pratique, et aussi le donner à d’autres pour qu’il se multiplie.

Origène, qui a reçu tant de talents dans l’ordre de la connaissance, est sensible à cet avertissement. Lui qui, durant cinquante ans, dirigea des didascalées[43] à Alexandrie et à Césarée, sait que la vérité ne doit pas être frileusement conservée dans un linge, mais au contraire courageusement annoncée. Il fait donc sienne la prière du psalmiste, au verset 43 : N’enlève pas définitivement de ma bouche la parole de vérité, car j’ai espéré en tes décisions, et explique :

Le psalmiste dit cela parce que celui qui a déjà reçu la parole de vérité risque de la perdre. Dieu l’enlèvera de la bouche de celui qui l’a reçue, si celui qui est déjà un maître se rend indigne de cette parole. Aussi est-il dit à juste titre : Ne néglige pas la grâce qui est en toi. Il la néglige, non seulement celui qui ne cultive pas la grâce et ne la fait pas croître, mais aussi celui qui ne lui conforme pas sa vie[44].

Car on peut, malheureusement, s’installer dans la connaissance comme dans une forteresse. Les plus instruits ont alors tendance à mépriser les ignorants au lieu de désirer leur partager ce trésor. Plus grave encore, ces savants se complaisent dans leur science en négligeant d’en appliquer les principes ; ils ne vivent pas ce qu’ils enseignent. Leur théologie devient un savoir mort, non une connaissance vivifiante.

La tentation de « transformer l’expérience chrétienne en un ensemble d’élucubrations mentales qui finissent par éloigner de la fraîcheur de l’Évangile[45] », comme dit le pape François, frappe notamment les théologiens quand la parole de vérité n’est plus sur leur bouche, mais prisonnière de leur cerveau. Origène, lui-même théologien, s’en inquiète :

On peut se demander si la parole de vérité leur sera enlevée seulement de la bouche et non pas du cœur, afin que soit sauvegardée la possibilité de conversion, grâce à la présence intérieure de la parole de vérité en celui qui, une fois pour toutes, l’a reçue. […] Mais si le pécheur va complètement dans son péché, peut-être la parole de vérité sera enlevée également de son cœur, car celui-ci est obscurci et devient en quelque sorte aveugle à la connaissance de la vérité[46].

C’est le problème soulevé, dans le verset du Psaume, par le mot définitivement. Il peut signifier deux choses, dit Origène : soit que le savant orgueilleux perde complètement la connaissance, ce qui peut arriver de multiples façons : folie, hérésie…, soit qu’il la garde au fond de soi mais ne l’ait plus sur la bouche, c’est-à-dire qu’il soit devenu incapable de la transmettre. Dans les deux cas son savoir est stérile et ne porte pas de fruits.

Ainsi la vraie connaissance n’est pas quelque chose que l’on possède, mais une expérience qui doit nous transformer et se donner à d’autres à travers nous. Si nous n’y veillons pas, le savoir acquis croupit inutilement en nous. Mais comment s’assurer que nous sommes dans la bonne dynamique ? Origène a là-dessus beaucoup à dire.

Du flambeau à la lumière

Commentant le verset 105 du psaume : Ta loi est un flambeau pour mes pas et une lumière pour mes chemins, Origène y voit la vraie connaissance qui nous vient du Verbe, le logos qui nous dirige et nous éclaire à chaque pas. Le chrétien est celui qui se sert réellement de cette lampe en se fiant à elle à tout moment :

Si quelqu’un possède le logos de Dieu et qu’il use de ce logos pour ainsi dire en tout acte, même lorsqu’à chaque pas il lève le pied pour avancer, celui-là ne peut pas achopper, car il possède le flambeau et il s’en sert. […] En toutes circonstances, donc, une fois que nous avons reçu le logos de Dieu, lorsque nous nous apprêtons à faire un mouvement, en parole, en action, ou en pensée, nous userons du flambeau en le plaçant devant nous[47].

Cette connaissance est vivante parce qu’elle est appliquée, dans tous les sens du terme, de même que la lumière ne brille qu’en étant projetée. C’est une lampe qui doit éclairer tous les domaines de notre existence, sans rien laisser dans l’ombre et les ténèbres. De plus, elle doit rayonner autour de nous, ce qui suppose de la mettre sur un lampadaire, au sommet et au centre de nos pensées et de nos paroles. Elle doit briller à la fois dans notre cœur et sur nos lèvres, explique Origène :

Le lampadaire est le lieu du flambeau. Par conséquent si tu envisages ton esprit, je veux dire l’esprit humain, tu allumeras le lampadaire qu’il est selon une première interprétation ; c’est là, sur ton esprit, qu’il faut placer le logos de Dieu. Selon une seconde interprétation, pense à ta bouche et à la parole que tu profères par ta bouche lorsque tu l’ouvres au logos de Dieu, en plaçant ce flambeau sur le lampadaire qu’est ta bouche. Alors ceux qui entrent chez toi verront la lumière, que ce soit selon la première interprétation ou selon la seconde[48].

Le commentateur aperçoit encore, dans ce verset du psaume, une différence entre le flambeau et la lumière. Le second mot, plus vaste que le premier, signifie une sagesse plus complète : celle que nous pouvons acquérir, avec le temps et la grâce de Dieu, si nous progressons dans la connaissance. Ce thème est cher à Origène, qui distingue souvent les « commençants », les « progressants » et les « parfaits » dans la foi, non comme des catégories statiques, mais comme les étapes d’une croissance. Sur le chemin de la connaissance, certains font leurs premiers pas, d’autres sont plus avancés :

J’ai donc besoin de deux choses : d’un flambeau pour mes pas, et d’une lumière plus forte pour l’ensemble de mes chemins ; car lorsque je chemine sur un chemin, j’ai besoin d’un flambeau devant mes pas, mais ensuite j’ai encore besoin d’une lumière plus forte[49].

De la foi à la connaissance

La vie entière d’Origène est sous le signe de l’élan vers une connaissance plus parfaite, distincte de la foi naïve des commencements. Il ne suffit pas de croire, affirme-t-il souvent ; il s’agit de savoir fermement, de connaître profondément ce en quoi nous croyons. Commentant le verset 75 du Psaume : J’ai su, Seigneur, que tes décisions sont justice, il écrit :

Le croyant croit que les décisions de Dieu sont justice, mais il ne le sait pas, s’il ne reçoit une parole de connaissance. […] Celui qui est devenu meilleur ne croit pas simplement : il sait quel jugement réside dans les décisions de Dieu. […] Car j ‘ai su diffère de j’ai cru ; en effet, si l’on croit, on ne connaît pas pour autant. […] Et dans la liste des dons de l’Esprit, l’Apôtre distingue foi et connaissance[50].

L’invitation à progresser dans la connaissance est constante sous la plume d’Origène. Ainsi à propos du verset 160 : Le commencement de tes paroles est vérité :

Lorsque nous sommes débutants, nous recevons la vérité, mais sans la science qui établit cette vérité avec certitude et sans la raison qui démontre cette vérité. C’est pourquoi le commencement des paroles que l’homme reçoit pour son salut n’est pas sagesse, n’est pas raison, mais il est vérité […] et non pas encore vérité dévoilée et établie avec sagesse et raison. Plus tard, s’il aime à s’instruire, la démonstration du dogme viendra[51].

Ou à propos du verset 152 : Dès le début j’ai su d’après les témoignages que tu les avais fondés pour l’éternité :

Quand j’en étais tout au début de la piété, la connaissance m’est venue des témoignages. Aidé par la compréhension des témoignages, des témoins et de ce qui a été transmis, j’en ai été illuminé et j’en suis venu à la connaissance[52].

Notons l’importance reconnue ici aux témoignages au début d’un chemin de foi. Nous en avons tous fait l’expérience. Mais nous savons aussi qu’il s’agit de devenir nous-mêmes, un jour, des témoins pour les autres, ce qui n’est possible que si notre foi a mûri et s’est épanouie en connaissance.

Prions donc humblement pour que Dieu illumine les yeux de notre cœur[53], si nous sommes au début du chemin, qu’il nous fasse croître dans la grâce et la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ[54], si nous progressons, et qu’il nous fasse parvenir à la pleine connaissance de sa volonté, en toute sagesse et intelligence spirituelle[55], dans la perfection à venir !

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Daniel Vigne, « Origène, maître spirituel (V) », dans Vives Flammes. Revue carmélitaine de spiritualité n° 322 (mars 2021), p. 56-64.

Origène, maître spirituel – V. Face à l’épreuve

Poursuivons notre lecture du Psaume 118 à l’école d’Origène[56]. Comme à chaque fois, nous le ferons à l’aide d’une clé de lecture, d’un thème de prédilection, repérable à la fois chez le psalmiste et chez son commentateur. Jusqu’ici, les thèmes retenus étaient plutôt positifs et heureux, nous ouvrant un chemin (voie, progrès) et nourrissant notre intelligence (exégèse, connaissance). Mais il faut aujourd’hui aborder des aspects plus « rugueux » de ce Psaume.

Car sur le chemin qui nous mène à Dieu, des obstacles se dressent, des difficultés et épreuves que nous ne comprenons pas et qui mettent notre intelligence en échec. Le chrétien n’est pas un « gnostique » qui aurait réponse à tout : il est parfois troublé, attaqué, accablé. Le psalmiste ne se cache pas cette réalité, il l’assume entièrement, et Origène à sa suite. Voyons comment, en faisant d’abord le constat du problème, puis en évoquant trois précieux remèdes.

Tout chrétien est persécuté

Dire cela n’est pas pessimiste. Saint Paul l’affirmait sereinement : Tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ Jésus seront persécutés[57], et dans le Psaume 118 le constat est fréquent : Nombreux sont mes persécuteurs, mes oppresseurs. Des princes me persécutent sans raison. Mes persécuteurs s’éloignent de ta loi. Quand le mensonge me persécute, aide-moi ! Quand jugeras-tu mes persécuteurs[58] ? Il ne s’agit pas nécessairement de persécution étatique et violente, comme l’Église en subit à certaines époques. Il s’agit d’abord de situations humaines difficiles, et qui d’entre nous en est épargné ?

En entendant dire qu’ils seront persécutés, ne t’attends pas forcément à des persécutions venant de l’extérieur, car en ce sens il y a des gens qui vivent pieusement dans le Christ sans être persécutés. Les persécutions que nous avons connues auparavant n’existent plus à ce jour, et pourtant le juste connaît toujours des persécutions, au-dehors des luttes, au-dedans des craintes. Les puissances adverses nous persécutent par l’intermédiaire de nos proches, par une femme querelleuse, bavarde et coléreuse, par un serviteur insubordonné, de telle sorte que nous péchons à cause de beaucoup d’autres personnes, à cause même de leurs fautes[59].

Ce commentaire discrètement ironique nous rappelle que parfois, nos proches nous font souffrir autant que tel ou tel ennemi déclaré. Supporter courageusement les humeurs d’un conjoint fragile, d’un collègue de travail mal luné, ce n’est pas la guillotine, mais cela peut être très éprouvant ! Certains, pour leur foi, sont emprisonnés ; d’autres acceptent de grandes épreuves là où ils vivent, et eux aussi seront récompensés. Le martyre intérieur ou « à petit feu » existe, affirme Origène, de même que l’apostasie de celui qui renie sa foi sans le dire, par simple lâcheté.

Si je ne lutte pas pour confesser Dieu par la tempérance et les autres vertus, je deviens un apostat. Car de même qu’il y a eu des martyrs (je les appelle ainsi selon la coutume de l’Église), de même on devient martyr de Dieu à chaque fois que l’on est persécuté par les puissances adverses et que l’on n’est ni vaincu, ni défait par quelque passion avilissante. Le juste, par conséquent, ne cesse pas d’être persécuté, il ne cesse pas de témoigner face à des puissances invisibles, dans le secret de son cœur[60].

Espérer dans la nuit

Dans les tribulations de toutes sortes que nous rencontrons, face aux esprits du mal qui veulent en profiter pour nous abattre, quels conseils nous donne la Parole de Dieu ? Le premier est très simple : tenir bon. Sans volontarisme, sans prétention, les yeux levés vers Celui qui ne nous abandonnera pas, il s’agit avant tout de ne pas l’oublier. « C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière », dit-on[61]. Le psalmiste nous adresse le même message : Dans la nuit je me suis rappelé ton nom, Seigneur, et j’ai gardé ta loi. Origène explique :

En tout temps nous avons besoin de nous rappeler les enseignements de Dieu, mais surtout lorsque les ténèbres m’environnent et que les murs me cachent, lorsque le désir impur s’introduit et trouble la raison. C’est alors, en effet, que nous devons nous rappeler les enseignements de Dieu pour garder la loi de Dieu qui concerne la tempérance. D’autre part, s’il faut présenter une exégèse allégorique de ce passage, on dira que l’on est dans le jour quand les temps sont propices, dans la nuit lorsqu’ils sont difficiles. L’admirable n’est pas de se souvenir de Dieu dans des circonstances considérées comme bonnes, mais de se souvenir de lui dans des circonstances sombres[62].

Un autre verset du psaume a également ce caractère nocturne. La Bible de Jérusalem, basée sur le texte hébreu, le traduit ainsi : Je devance l’aurore et j’implore, j’espère en ta parole. Le texte grec de la Septante commenté par Origène dit plus précisément : À l’heure sombre je n’ai pas attendu et j’ai crié ; j’ai redoublé d’espoir en tes paroles. Il s’agit donc pour chacun de nous, explique le commentateur, d’affronter l’heure sombre librement, d’aller au-devant d’elle, au lieu de la subir comme une fatalité. Le croyant est un « lève-tôt », qui ne craint pas la nuit car elle mène à l’aurore !

Voici le sens du texte : je n’ai pas attendu l’approche du jour pour te prier, mais à l’heure sombre, dans la nuit, je me suis levé, devançant les signes du jour, pour que, te priant dans la nuit, j’obtienne que se lève en mon âme la lumière de vérité. Et en plus de mon espérance, j’ai redoublé d’espoir en progressant dans l’amour, puisque l’amour espère tout[63].

Ainsi la nuit de l’épreuve ne doit éteindre ni notre foi, ni notre amour, mais les redoubler et les faire grandir. Est-ce possible ? Oui, mais pas par nos seules forces. Nous ne sommes pas ici dans le registre de la morale, qui nous dit ce que nous avons à faire, mais dans le domaine spirituel, qui nous annonce une bonne nouvelle : Dieu lui-même se soucie de nous et de nos soucis. D’où une deuxième approche de l’épreuve, centrée sur la grâce de Dieu et son action consolatrice.

De la désolation à la consolation

L’épreuve nous est pénible non seulement parce qu’elle est difficile, mais parce qu’elle est humiliante. Objectivement lourde à porter, elle est aussi, subjectivement, la révélation de notre faiblesse. Elle nous renvoie une image de nous-même que nous n’aimons pas. Pourtant, nous ne sommes pas condamnés à nous refermer sur la déception et la tristesse. Dans la nuit, nous attendons l’aurore. Dans notre solitude et notre désolation, nous pouvons goûter cette chose mystérieuse que la Bible appelle la consolation. Le psalmiste en a fait l’expérience. Ceci m’a consolé dans mon humiliation : ton enseignement m’a fait vivre, dit-il. Origène s’interroge sur le premier mot de ce verset :

Que représente Ceci ? C’est l’espoir né en moi de ta Parole qui m’a consolé, qui m’a encouragé, de telle sorte que si jamais une difficulté, ou un danger, ou l’attente de la mort, ou une grave maladie, ou la perte de mes biens, ou une persécution, ou l’une quelconque des choses que l’on considère comme des malheurs s’abattait sur moi, mon espoir en toi serait ma consolation. Toutes ces difficultés sont appelées humiliation, car le temps des difficultés et des tentations est l’humiliation de l’âme abandonnée et livrée au tentateur, pour qu’elle lutte contre la puissance adverse[64].

Précieuse leçon ! Là même où nous nous découvrons humiliés, dans l’humus de nos échecs et l’humidité de nos larmes, Dieu nous promet sa consolation – mais pour cela nous ne devons pas désespérer. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés, oui, s’ils acceptent d’être visités par un Autre, alors que la tristesse obstinée et morbide ferme la porte aux consolations divines. Mais même cet état de « déprime », qui est souvent moins une faute qu’une faiblesse, n’arrête pas l’action de Dieu : il a pitié de chacun de nous. Et si jamais le désespoir nous guette, nous pouvons crier avec le psalmiste : Que vienne ta pitié pour me consoler, selon ton enseignement pour ton serviteur. Origène commente ainsi ce verset :

Le prophète, comme un vaillant lutteur qui a appris à supporter ce qui lui arrive, demande dans sa prière non pas que s’éloignent les maux qui l’affligent, mais que lui soit donnée, au moment des afflictions, une puissante parole de consolation qui lui permette de supporter avec une joie et une paix entières ce qui lui arrive. En cette occasion, dit-il, aie pitié de moi, afin que j’éprouve consolation et encouragement. Tel était Paul : lorsqu’il était éprouvé davantage, il demandait une plus grande consolation et il l’obtenait de Dieu[65].

Une stratégie gagnante

Si Dieu est avec nous dans nos épreuves, nous pouvons non seulement tenir bon et compter sur son aide, mais utiliser les « munitions » qu’il nous donne pour mener une contre-offensive, pour contre-attaquer les esprits du mal et ainsi nous rapprocher de la victoire. Ce troisième élément est parfois oublié quand on recommande à celui qui souffre un « abandon » proche de la passivité. Certes, notre prière doit rester humble et suppliante, mais elle doit aussi se savoir victorieuse ! La Bible ignore le misérabilisme et la désertion. Même dans l’humiliation, le croyant reste un fier soldat, un digne serviteur de son Maître. Vois mon humiliation et délivre-moi, car je n’ai pas oublié ta loi, dit le psalmiste. Origène commente :

Le prophète appelle Dieu, car il se trouve au milieu des épreuves et il a vaincu. Il demande que les yeux de Dieu le considèrent, car il a bien combattu et il a vaincu… C’est comme quelqu’un subissant le martyre, humilié à plusieurs reprises, maltraité et fouetté, tout le monde le raillant et le condamnant, lui et sa foi, qui à ce moment-là dit lui aussi à Dieu, s’il rend témoignage et endure patiemment : Vois mon humiliation et délivre-moi, car je n’ai pas oublié ta loi[66].

Une première « munition » dans l’épreuve est donc la conscience de notre fidélité au Seigneur. Mais nous en avons d’autres, qu’Origène aperçoit dans le psaume et relève avec finesse. Nos meilleures armes, dit-il, sont celles de nos ennemis, si nous en faisons bon usage. La souffrance, la peur, l’insulte, le mépris, devraient nous détruire : et pourtant, nous pouvons en faire des moyens de victoire. Évoquons brièvement ces quatre paradoxes.

La souffrance, le juste ne fait pas que la subir : il sait aussi se l’infliger. C’est ce qu’on appelle l’ascèse ou la mortification, qui est une victoire sur soi-même et un puissant levier de vie spirituelle. Quand le psalmiste dit : Je suis devenu comme une outre dans le givre, je n’ai pas oublié les jugements, explique Origène, il s’agit de l’outre de son corps, mise dans le givre de l’ascèse :

On trouvera plusieurs fois, ailleurs dans l’Écriture, le corps désigné allégoriquement par le mot outre. Ce que veut dire le juste est donc ceci : J’ai mortifié mes membres terrestres, j’ai glacé la chaleur de mon corps sous l’effet de la parole divine, je ne suis plus brûlant de désir pour les plaisirs du ventre ou les biens corporels. J’ai mortifié et glacé mes membres terrestres, je suis devenu comme une outre dans le givre. Voilà pourquoi je n’ai pas oublié tes jugements, car tes jugements n’ont pas de place dans la vie de la chair, ni chez celui qui combat avec les moyens de la chair[67].

La peur aussi, nos adversaires l’utilisent de façon destructrice pour nous abattre. Mais réorientée vers la crainte de Dieu, elle est salvatrice et nous attache à Lui. Interprétant le verset : Des princes m’ont persécuté en pure perte, Origène en tire ce tableau frappant :

Voyons le martyr. Il regarde les divers instruments de torture et n’en est pas effrayé, mais il se rappelle le jugement de Dieu et en a peur, tout entier occupé à se représenter ce jugement et les châtiments réservés là-haut à celui qui renie. […] Il faut donc pratiquer la peur qui vient des paroles de Dieu, afin de nous détourner des péchés, et surtout de cette faute effrayante qui consiste à renier celui qui est mort pour nous[68].

L’insulte, elle aussi, vise à nous détruire. Mais à propos de ce même verset, contre les païens qui ridiculisent les chrétiens, Origène cite un proverbe tiré de leur propre sagesse :

Puisque ceux qui nous accusent sont des Grecs, voici ce qu’il faut dire afin de les persuader, eux et ceux qui sont ébranlés par la séduction de leurs discours. Nous trouvons en effet chez eux une formule de paradoxe : « Il faut pratiquer l’insulte, et même l’insulte cinglante, mais contre soi-même. » Celui qui dit : « Il faut pratiquer l’insulte, mais contre soi-même » fait là un usage paradoxal du langage, demandant que nous n’insultions pas notre prochain, mais que nous nous insultions nous-mêmes à cause de nos fautes[69].

Le mépris, enfin, qui nous fait tant de mal quand nous le subissons, peut-il être un atout en notre faveur ? Oui, répond Origène à propos du verset : Écarte de moi l’opprobre et le mépris, car j’ai recherché tes témoignages. En effet :

Il existe deux mépris : d’une part, ce que dans le monde on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; d’autre part, le méchant est méprisé en présence de Dieu. Aussi je dédaigne le mépris dont me méprisent les hommes ; insensés, qui méprisent ce qui mérite honneur et non mépris ! En revanche, j’évite le mépris dont le méchant est méprisé en présence de Dieu et je dis : Écarte de moi l’opprobre et le mépris, car j’ai recherché tes témoignages[70].

Que la souffrance, la peur, l’insulte et le mépris ne soient plus des instruments du Malin, mais puissent être retournés en moyens de grâce, la croix du Christ, suprême épreuve, le montre de façon rayonnante. Si le Fils de Dieu a traversé une telle persécution, et s’il nous a sauvés par elle, comment douter qu’il nous accompagne dans les nôtres ?

Que ces méditations, donc, nous encouragent. Face aux épreuves et persécutions que nous pouvons subir, nous ne sommes pas seuls. La grâce du Christ, de façon secrète mais certaine, nous soutient. Elle nous aidera à tenir bon dans la nuit, à guetter les consolations divines, à prendre l’ennemi à ses propres pièges. Trois conseils spirituels qu’Origène tire de l’Écriture, ce puits d’eau vive : qu’il continue de nous désaltérer.

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Daniel Vigne, « Origène, maître spirituel », dans Vives Flammes. Revue carmélitaine de spiritualité (VI) n° 323 (juin 2021), p. 58-65.

Origène, maître spirituel – VI. Face à nos ennemis

Au fil des mois, nous entrons de façon toujours plus « sérieuse » dans le commentaire du psaume 118 par Origène[71]. La précédente approche concernait le thème de l’épreuve, de la souffrance, de la persécution, choses inévitables en cette vie. Nous en avons retenu quelques précieux conseils : tenir bon, garder confiance, recevoir les consolations divines, résister fermement à la peur, à l’insulte et au mépris.

Aujourd’hui, allons plus loin en remontant à la cause de tous nos problèmes. D’où vient que nous ne sommes pas plus heureux, que si souvent les difficultés nous harcèlent, que nous nous sentons oppressés et contrariés par tant de choses ? La réponse est claire : nous avons des ennemis ! De ces adversaires invisibles, que la tradition appelle des démons, voyons ce que dit Origène, en s’appuyant toujours sur les versets du psaume. Ce qu’il a à nous dire, loin de nous effrayer, nous rendra plus forts et plus lucides face à ces forces adverses.

Leurs pièges sont partout

Partons d’un constat évident : la condition humaine n’est ni simple ni facile. Exister est une chose « compliquée », comme on dit aujourd’hui. Au fil des années, celui qui a un peu vécu s’en rend compte, quel que soit son itinéraire. Même sur les chemins les meilleurs, même dans les choix de vie et les vocations les plus nobles, de mauvaises surprises nous attendent. Parfois la déception est rude : on se croyait plus ou moins à l’abri, par exemple en entrant dans une communauté ou un couvent, et voilà que le mal y est présent aussi, comme caché sous les apparences du bien ! On se croyait en présence de saints, et voilà que nos compagnons de vie sont, comme nous, de pauvres pécheurs…

Avons-nous donc été piégés ? Peut-être, mais inutile de chercher un endroit d’où les pièges sont absents, car ils sont partout. Les pécheurs ont posé un piège contre moi, dit le psaume. On y voit les pécheurs, nombreux, cerner de toutes parts l’unique petit moi. De plus, derrière les hommes qui agissent mal, se tiennent des esprits encore plus malveillants qui les manipulent et qui nous veulent du mal à tous. Origène en tire un tableau qui peut sembler inquiétant :

De même que ceux qui chassent les animaux privés de raison disposent des pièges pour les prendre, de même le diable et ses anges ont empli le monde entier de pièges, et la vie tout entière pleine de pièges[72].

Mais ce n’est pas seulement autour de nous que le diable a posé ses filets : c’est aussi en nous. Si le danger n’était qu’au-dehors, l’affaire serait résolue par le repli sur soi et la solitude. Malheureusement, il en va du péché comme de ces maladies que le corps fabrique tout seul, sans cause extérieure. Si bien que lorsque le psalmiste s’écrie : Écartez-vous de moi, malfaisants !, ce n’est pas seulement aux autres qu’il parle, mais aussi à lui-même :

L’homme secret de notre cœur est rempli de malfaisants. De l’intérieur viennent en effet les mauvaises pensées, meurtres, adultères, fornications, etc., tout ce qui souille l’homme. C’est à des pensées de ce genre qu’il dit : Écartez-vous de moi. Je suis rempli de puissances adverses qui livrent combat à mon âme ; elles sont malfaisantes contre moi. c’est pourquoi je leur dis à elles aussi : Écartez-vous de moi, malfaisants[73].

La situation est donc grave, puisque nos ennemis sont à la fois au-dehors et au-dedans. Nous sommes pris entre deux feux : impossible de nier que quelque chose ou quelqu’un me veut du mal. Il arrive même que je sois l’ennemi de moi-même, comme un traître qui sortirait de mon propre camp ! D’ailleurs, chacun le sait bien : c’est de soi-même d’abord qu’il faut se méfier, de ses faiblesses, de ses lâchetés, de son infidélité. C’est en laissant prise au mal que j’en deviens victime.

Leur arrogance est très habile

Tâchons donc de comprendre comment nos ennemis s’y prennent pour nous faire tomber avec notre propre complicité. Ce scénario est classique, mais efficace ; le récit de la Genèse le met clairement en scène. Tout commence par une suggestion, une insinuation, en vue d’une destruction aussi complète que possible. Très malin, le serpent se sert de nos envies et de notre imagination pour nous injecter son venin. Il nous séduit pour mieux nous faire violence. Le psalmiste le sait, lui qui s’écrie : Ne me livre pas à ceux qui me violentent !, ce qu’Origène commente ainsi :

Toute faute que nous commettons, nous la commettons en donnant place au diable, qui guette et épie le moment où il pourra s’introduire dans notre esprit, pour lancer ses traits et après cela venir lui-même habiter en nous et y exercer son action contre nous […] Il nous violente en nous incitant au péché[74].

Mais l’affaire ne s’arrête pas là, car une fois que nous avons commis le mal, le malin resserre le piège, referme le filet. Tant que nous ne sommes pas tombés, il minimise notre chute. Mais dès qu’elle a eu lieu, il en exagère la portée, nous faisant porter tout le poids d’un mal qu’il a lui-même suscité. Telle est sa ruse, double comme lui et comme tout ce qu’il fait : avant la faute, la banaliser ; après la faute, la dramatiser. Il commence par dire : « Fais-le, ce n’est pas grave…», et poursuit en disant : « Tu l’as fait ? c’est impardonnable ! »

L’Accusateur est cet « arrogant » qui se régale du mal qu’il fait commettre aux autres. Tel est son ricanement, avant et après chacune de ses victoires. C’est pourquoi, au verset suivant, le psalmiste invoque Dieu en disant : Reçois ton serviteur comme un homme de bien, que les arrogants ne me calomnient pas !, et Origène d’expliquer :

Reçois ton serviteur comme un homme de bien, car eux, ils m’ont reçu comme un homme méchant. Si tu ne me reçois pas, moi ton serviteur, qui ai été en butte aux coups de mes ennemis, eux, les arrogants, les puissances adverses, vont me calomnier. Comment ces puissances me calomnient-elles ? Elles ont agi en moi et m’ont persuadé de pécher, et ce sont elles qui m’accusent, en m’attribuant toute la responsabilité des péchés[75].

Il y a encore une autre ruse dont l’« arrogant » est capable, car le diable a plus d’un tour dans son sac. Il arrive, heureusement, que nous rejetions ses tentations et repoussions ses attaques. Comment dès lors va-t-il s’y prendre ? En nous caressant dans le sens du poil : en nous louant du bien que nous faisons ! C’est l’exact contraire de la ruse précédente. D’abord il veut nous décourager d’agir bien, en nous faisant croire que c’est pénible et difficile. Et si nous persévérons, il nous en flatte, par ce sentiment d’autosatisfaction qui est un des pires dangers de la vie spirituelle. Suprême arrogance, qui vise à changer le bien lui-même en mal !

Mais Dieu veille, et ce n’est pas le diable qui rira le dernier, puisqu’à la fin des temps, ce Léviathan que Dieu forma pour s’en rire[76] sera totalement démasqué. Tu t’en es pris aux arrogants, dit prophétiquement le psalmiste. Origène rapproche ces mots de ceux du livre des Proverbes : Dieu s’oppose aux arrogants ; c’est aux humbles qu’il fait grâce, et commente :

Quand donc la puissance adverse n’est-elle pas en lutte contre nous ? Non seulement elle nous attaque lors que nous péchons indubitablement, mais encore, lorsque nous atteignons le bien et l’excellent, elle lutte pour nous gonfler d’orgueil et nous rendre superbes. Mais Dieu s’oppose aux arrogants ; c’est aux humbles qu’il fait grâce. À cause de cela, plus tu es grand, plus tu dois t’humilier, et auprès du Seigneur tu trouveras grâce[77].

Ainsi la Parole de Dieu, commentée par Origène, nous éclaire sur les multiples façons que nos ennemis ont de provoquer notre chute :

– D’abord, le piège de nos désirs désordonnés, contre lequel elle nous invite à agir fermement. Il faut renvoyer le tentateur dès le début, sans laisser s’engager le processus : « On ne discute pas avec le diable », rappelle avec sagesse le pape François.

– Ensuite, au cas où nous avons péché, le piège de la culpabilité écrasante. Contre l’Accusateur, qui veut nous enfoncer, c’est ici du fond de notre cœur que nous devons crier vers Dieu pour revenir à lui et retrouver notre innocence.

– Enfin, le piège de l’orgueil et de l’autosuffisance, le plus grave de tous puisque c’est celui du diable lui-même. Ici, pas d’autre remède que la conscience de notre indignité et de notre fragilité, qui nous accompagneront jusqu’au bout du chemin.

Ils se servent des hommes

Nous retrouverons bientôt le thème de l’humilité comme remède et arme contre le mal. Mais avant cela, une question : en présentant nos ennemis comme des démons, n’oublions-nous pas qu’ils sont parfois, en chair et en os, des êtres objectifs et visibles ? Lorsque le psalmiste s’écrie : Quand me feras-tu justice contre tous ceux qui me persécutent ?, ne fait-il pas allusion aussi à des hommes méchants ? Origène n’est pas tout à fait de cet avis :

Quels sont ceux qui nous persécutent ? […] Satan et les esprits du mal. Et même quand il semble que ce soit un homme qui nous persécute, celui qui nous persécute au premier chef, ce n’est pas l’homme, mais l’être auquel cet homme a livré place en lui-même[78].

Noble indulgence qui, d’une certaine façon, atténue la responsabilité de ceux qui nous font du mal. On retrouve la même bienveillance à propos d’un autre cri, apparemment sévère, du psalmiste : Que les arrogants soient dans la honte ! Mais la « honte » en question, explique Origène, est le plus grand bien qui soit : celui de la repentance et du retour à Dieu. Ainsi donc, prier « contre » nos ennemis est en réalité prier « pour » eux :

Le prophète ne prononce pas cette prière contre les arrogants qui sont injustes envers lui : c’est en leur faveur qu’il dit ces mots. Tant que le pécheur n’a pas conscience d’avoir péché, il ne rougit pas ; mais lorsqu’il prend conscience de ses fautes, alors il éprouve la honte. Qu’ils en viennent donc, dit-il, à connaître cette honte[79].

Certains objecteront : mais si un homme est méchant et impie, ne faut-il pas le haïr ? Le psalmiste lui-même ne dit-il pas : J’ai détesté les iniques ? Avec finesse et un brin d’humour, Origène remarque que cet adjectif n’a pas de nom accolé, autrement dit qu’il se rapporte moins aux personnes qu’à leurs actes, aux pécheurs qu’à leurs péchés. Et puisque les Psaumes sont attribués à David, il rappelle au passage la générosité du personnage :

Il n’a pas dit « les hommes iniques », et sa vie a bien montré que ce ne sont pas « les hommes iniques » qu’il a détestés. Il n’a en effet détesté ni le parricide Absalom, ni Saül, qui […] à plusieurs reprises l’a attaqué, ni aucun autre homme inique. Mais en saint qu’il est, il clame qu’il déteste ce qui mérite la détestation : les paroles iniques, les opinions iniques, les enseignements de cette sorte, la disposition qui fait pécher[80].

Noble attitude qu’Origène rapproche habilement de la parole du Christ selon laquelle il nous faut « haïr » nos proches, et nous-mêmes, pour nous attacher à lui. En effet, cette « détestation » est toute orientée vers le bien, le leur et le nôtre :

La même raison qui me fait détester père, mère, frères et sœurs, et même ma propre vie, cette même raison me fait détester aussi les hommes iniques, pour les convertir, pour devenir moi-même meilleur et ne pas leur être assimilé[81].

Qui leur échappera ?

Me revient à l’esprit une parole de saint Antoine le grand, le père des moines, né en 251, trois ans à peine avant la mort d’Origène et dans le même pays. A-t-il lu le Commentaire des Psaumes d’Origène ? C’est bien possible, car on dirait qu’il s’inspire ici du premier extrait que j’ai cité dans cet article. En tout cas, toute la tradition monastique connaissait l’œuvre et s’en est nourrie. Dans les déserts d’Égypte et de Palestine, on rapportait cet apophtegme :

L’abbé Antoine a dit : J’ai vu tous les filets de l’ennemi tendus sur la terre, et j’ai dit en gémissant : Qui donc y échappera ? Et j’ai entendu une voix me répondre : L’humilité[82].

Voici donc la réponse au problème qui nous préoccupe. Nous n’avons pas à nous convaincre que tout va bien sur terre, ni que nous sommes plus forts ou meilleurs que les autres. Ce n’est pas en nous prenant pour des surhommes que nous avancerons, mais en reconnaissant humblement notre misère pour recevoir la miséricorde de Dieu. Ne cherchons pas à grimper par-dessus l’obstacle, mais plutôt à passer en-dessous !

Mon âme est collée au sol, fais-moi vivre selon ta parole, dit le psalmiste. Origène voit dans ces mots un aveu salutaire, un appel à l’aide. Celui qui dit cela, explique-t-il, se reconnaît pécheur et demande d’être secouru pour vivre selon la Parole de Dieu […] Il représente celui qui se convertit[83].

Ne craignons donc pas de nous sentir petits : le Seigneur se penche sur celui qui l’appelle. Ne craignons pas l’arrogance des puissants : ils seront un jour ou l’autre, pour leur plus grand bien, abaissés. Enfin ne craignons pas nos ennemis, visibles ou invisibles : ils ne peuvent rien contre celui qui demeure à l’abri du Très-Haut et loge à l’ombre du Puissant[84].

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Daniel Vigne, « Origène, maître spirituel (VII) », dans Vives Flammes. Revue carmélitaine de spiritualité n° 324 (septembre 2021), p. 58-65.

Origène, maître spirituel – VII. La conversion comme guérison

Le psaume 118 (119), le plus long de la Bible, est décidément un puits très profond. Toujours à nouveau, Origène y lance le « seau » de la foi, qu’il remonte par la « corde » de l’intelligence spirituelle des Écritures[85]. Et nous, les assoiffés, nous voici rassemblés autour de la margelle pour boire l’eau fraîche qu’il en tire.

Aujourd’hui, mettons-nous à son école sur un sujet qui nous concerne tous : la conversion. Pas seulement celle qui a inauguré notre vie chrétienne, mais celle qui la sous-tend à chaque instant. Car nous le savons, le passage des ténèbres à la lumière n’est pas joué une fois pour toutes. C’est tous les jours que notre conversion se rejoue, bien qu’elle ne soit pas un jeu, mais plutôt l’» enjeu » le plus grave et sérieux de notre existence. Voyons ce qu’Origène en dit dans ces pages.

Une âme collée au sol

Le premier constat est que nous sommes tous blessés, contaminés par le mal. Au temps d’Origène, on ne parle pas encore du péché originel dans les termes qui seront ceux de saint Augustin, mais l’expérience prouve que tout être humain a en lui ce triste penchant, dès l’enfance et plus spécialement à partir de ce qu’on appelle l’âge de raison :

Lorsque l’âme humaine atteint la plénitude de la raison, elle vient nécessairement au mal, car il est impossible qu’avec l’accomplissement de la raison naturelle en l’homme, ne vienne pas aussi le péché. Lors donc qu’est né le mal et que l’âme a été tordue par lui, elle a besoin de redressement[86].

Remarquons ici les mots : « raison naturelle », qu’on pourrait traduire : « intelligence non convertie ». Car cette faculté intellectuelle dont nous sommes si fiers, et qui est si valorisée aujourd’hui, le diable l’a spécialement attaquée et atteinte. Ce don de Dieu, il l’a littéralement « perverti » (la perversion étant le contraire de la conversion) en le détournant de sa fin.

Désormais, ce qui devait être notre lumière s’est obscurci : au lieu d’adorer Dieu, notre raison l’ignore. Au lieu de nous élever vers le ciel, notre intelligence est occupée, obsédée par toutes sortes de choses terrestres. Mon âme est collée à la poussière, dit le verset 25 du psaume, qu’Origène commente ainsi :

Le prophète fait une confession à propos de son âme : elle a cessé d’être comme auparavant collée au Seigneur, lorsqu’elle s’est trouvée dans le péché. Elle s’est par sa faute collée au sol, elle a ruiné sa hauteur et son élévation naturelles. Toute âme pécheresse, en effet, est collée au sol[87].

Piégés par le serpent, nous nous sommes mis à lui ressembler, c’est-à-dire à ramper sur le sol et à fuir Dieu par crainte, au lieu de nous élever vers lui par amour. Le pire est que nous refusons même les remèdes qu’il nous propose, et qui nous guériraient de notre mal. Le verset 155 l’affirme : Il est loin des impies, le salut, ils ne recherchent pas tes volontés. Origène explique :

Le salut est loin des pécheurs : à cause de quoi ? à cause d’eux-mêmes. Il est écrit en effet : Voici que ceux qui s’éloignent de toi périront. Car ce n’est pas le salut qui nous fuit, mais nous qui fuyons le salut […] Si donc quelqu’un ne recherche pas les jugements de Dieu, loin de lui est le salut qui vient de Dieu[88].

Vivifie-moi par ta parole !

Doublement malade, celui qui ne reconnaît pas qu’il l’est et qui ne veut pas être soigné. Tels nous sommes, prisonniers du péché qui nous aveugle sur notre état de pécheurs. Mais quand cette âme collée au col s’éveille, quand ce malade appelle à l’aide, quand ce pécheur se relève, alors commence pour lui la grande aventure du « retour » vers Dieu. La suite du v. 25 fait entendre son appel : Mon âme est collée à la poussière, vivifie-moi selon ta parole !

Celui qui dit ces paroles représente celui qui se convertit […] Il demande à être secouru par Dieu pour vivre, une fois qu’il a renoncé à être collé au sol, pour vivre selon la Parole de Dieu, c’est-à-dire selon l’Écriture divinement inspirée[89].

Origène, amoureux de la Bible, sait que cette Parole peut vraiment nous vivifier. Elle est une pharmacie divine, pleine de sagesse et d’énergies. La fréquentez-vous souvent ? Lisez-vous l’Écriture tous les jours, avec intérêt ? Si vous avez pris goût à cette lecture, vous savez combien elle nous soutient et nous transforme. Sur votre chemin de conversion, elle est le viatique, le pique-nique, la barre énergétique : n’oubliez jamais de la mettre dans votre sac !

Le psalmiste le sait, lui qui la rumine sans cesse. Il veut non seulement la connaître, mais s’attacher à elle et la mettre en pratique. D’où cette belle prière, au verset 17 : Sois bon pour ton serviteur et je vivrai, j’observerai ta parole. En la relisant attentivement, comme il aime à le faire, Origène s’interroge. Pourquoi l’auteur dit-il : je vivrai, alors que manifestement, il est déjà vivant ? La réponse est évidente : la vie que nous communique la Parole de Dieu n’est pas la vie ordinaire (bios), mais la « vie de la vie », la vie (zoè) éternelle, qui se prépare et s’élabore secrètement dès aujourd’hui.

Le mot : je vivrai rapporte l’action de vivre au temps futur, car je ne pense pas que celui qui vit déjà dise : je vivrai. Je vivrai se rapporte sans doute à la vie véritable. Écoutons Paul, en effet, parlant de lui-même et de ses semblables : Notre vie est cachée avec le Christ en Dieu. Quand le Christ, notre vie, aura été manifesté, alors vous aussi avec lui, vous serez manifestés dans la gloire[90].

La conversion n’est donc pas un simple relooking, mais une métamorphose. Celui qui s’y engage doit le savoir et y être disposé : il s’agit, ultimement, de « muter ». Notre vieil homme doit mourir pour que l’homme nouveau naisse. Celui qui se contente de ravaler la façade, se donnant une vie religieuse de surface, commet une grave erreur et connaîtra de grandes déceptions. Il n’a pas donné son cœur : comment la grâce de Dieu peut-elle le transformer ?

Le psalmiste, lui, s’écrie au verset 58 : De tout cœur je veux attendrir ta face, pitié pour moi selon ta promesse. De ces mots, Origène retient d’abord que la conversion doit être un vrai retournement, un « changement total », faute de quoi elle est inefficace – ceci pour nous déconseiller la mollesse et le laisser-aller. Mais d’autre part, Origène ajoute avec sagesse que c’est Dieu lui-même, dans sa « pitié », qui reste maître du processus – ceci pour nous éviter le forcing spirituel et le volontarisme religieux. Je dois donc faire tout ce que je peux, mais en laissant la grâce suppléer à mes faiblesses. Je dois aller « de tout cœur » vers Dieu, mais en sachant que finalement, c’est Lui qui vient à nous et à notre aide :

L’enseignement de Dieu annonce le pardon aux pécheurs, à condition qu’il se fasse un changement total dans l’âme et qu’il n’y reste pas trace du péché. Cependant, sans l’aide et la pitié de Dieu, nul ne saurait voir sa face, car c’est lui-même qui se manifeste à un tel homme[91].

Une sage hospitalisation

Après nous être relevés de terre, après avoir crié de tout notre cœur vers Dieu, voici que commence pour nous le temps de la « thérapie ». Car la conversion est un traitement long, une guérison qui concerne tout notre être, de la tête aux pieds, de l’âme au corps, en commençant par cette intelligence tordue qui est la nôtre et qui nous fait tout voir de travers. À la source de nos actes visibles, il y a nos pensées invisibles. Derrière les symptômes de la maladie, il y a ce qui la provoque. En bon médecin, Dieu va donc s’intéresser aux causes plus encore qu’aux effets. C’est à sa source qu’il veut assainir le fleuve.

Cela prendra du temps… mais Dieu est patient, et ses remèdes sont nombreux, comme le suggère le verset 128 : J’ai été redressé à l’aide de tous tes commandements. Pourquoi : tous ? se demande Origène, sinon parce que, pour guérir et sauver l’homme, il faut toute une pharmacopée :

Qu’est-ce donc qui redresse ? Un seul commandement peut, d’une certaine façon, redresser la torsion de l’âme due au mal. Deux commandements peuvent encore plus redresser l’âme. Mais le redressement parfait ici-bas de l’âme est irréalisable sans le secours de tous les commandements[92].

Voici une belle chose à retenir : les commandements de Dieu sont les médicaments de l’âme. Là où nous voyons des obligations et des interdits, breuvages amers et piqûres qui font peur, le Seigneur nous offre, en réalité, ce qu’il y a de meilleur pour nous soigner. Ses ordres sont des ordonnances, au sens médical du mot, et nous avons tout avantage à les suivre de près – faute de quoi le traitement devra être plus lourd, comme Origène l’envisage à regret :

Si pourtant l’âme persiste à être tordue, ce ne sont plus des commandements qui la redresseront, mais le feu, la ténèbre, la séparation ou l’un quelconque des moyens plus terribles appliqués par Dieu[93].

Soyons donc des patients dociles. Faisons confiance à Celui qui ne nous veut que du bien. Mieux qu’aucun spécialiste au monde, il nous promet la guérison et il nous l’obtiendra. Sur les étagères du ciel, il dispose de tous les remèdes adaptés à notre cas. On dit que les plantes, sur terre, ont des « vertus » bienfaisantes. Combien plus les soins divins !

À cette posologie qui le soulage, le psalmiste adhère fidèlement. Il s’y tient, il n’en dévie pas. Il l’applique scrupuleusement, comme on compte ses granules homéopathiques ou ses gouttes de sirop. Il dit à son médecin : Je me tiens collé à ton témoignage, Seigneur, ne me déçois pas ! Commentant ce verset 31, Origène y voit l’assurance que le traitement sera efficace. C’est garanti : même pour les plus atteints, même pour celui, précise-t-il, « qui a accompli auparavant des actions qui méritent la honte », la guérison est promise s’il se fie à la prescription. Et ici encore, ce sont les « vertus » qui, sur l’âme comme sur le corps, ont des effets thérapeutiques :

La Parole et la vertu, venues dans l’âme de l’homme qui a jadis péché, dissipent parfaitement toutes les fautes antérieures, et lui donnent réellement la rémission des péchés. Ainsi fait la justice pour les actions injustes, la tempérance pour les débauches, le courage pour les lâchetés, la prudence pour les folies. En cela consiste pour nous la rémission des péchés que le Fils de Dieu est venu donner[94].

Le jugement qui sauve

La métaphore médicale l’a clairement montré : pour être guéri, il faut accepter d’être diagnostiqué. À chaque étape de notre conversion, le regard de Dieu se pose sur nous de façon plus profonde. Pour aller vers notre guérison – en termes spirituels : notre salut –, peut-être nous faudra-t-il être scanné, radiographié, examiné sous toutes les coutures – en termes spirituels : être jugé.

Nous n’aimons pas cela. Depuis la désobéissance d’Adam, nous avons peur d’être à nu devant Dieu. Mais comment lui cacher ce que nous sommes ? Et comment soignera-t-il nos plaies, si nous refusons de les lui montrer ? Sortons donc vite de nos misérables cachettes, au lieu de laisser s’infecter nos blessures ! Courons à Celui qui peut les recoudre et les panser, puisqu’il les a toutes endurées. Il a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies[95], dit l’Évangile. Vers quel meilleur médecin pourrions-nous aller ?

Vivant de longs siècles avant la venue du Christ, le psalmiste pouvait difficilement imaginer ce mystère. Mais sa confiance en Dieu reste un modèle, d’autant plus admirable qu’il n’a pas connu le Verbe fait chair. Lorsqu’il s’écrie : « Prononce ton jugement et rachète-moi » (v. 154), ne dirait-on pas qu’il a entrevu le Sauveur ? Aussi Origène, de façon tout aussi admirable, commente ce verset en unissant ces deux thèmes du jugement et du salut :

Lorsque Dieu prononce le jugement de chacun, il le rachète, parce qu’il sépare celui qu’il juge de son péché. Lorsqu’il le juge, il ne le laisse pas dans le péché […] Celui que ton jugement va toucher, le salut aussi va le toucher ; et celui dont le salut est loin, loin de lui aussi est ton jugement[96].

Nous sommes sauvés en étant jugés, et réciproquement ! Si la croix de Jésus juge le monde, c’est en le sauvant. Par sa mort, dira saint Maxime le Confesseur, il a « condamné la condamnation[97] ». Jugement ultime, incroyable renversement de situation : en se déchaînant contre Dieu, le mal échoue, car il rencontre un Amour plus fort que la mort.

Voilà où doit nous mener notre conversion : non à l’amélioration de nous-mêmes, non à des progrès autocentrés, mais à l’agenouillement devant le Crucifié. Plus encore qu’un retour, la conversion est un retournement, celui de nos cœurs durs, de nos intelligences fermées, vers Celui qui nous offre son amour.

Le tout dernier verset du psaume est comme la prophétie de ces bouleversantes retrouvailles. Je m’égare, brebis perdue : viens chercher ton serviteur[98] ! Oui, viens, bon médecin, bon berger ! Alors nous réaliserons, au-delà de nos pauvres efforts, l’immensité du chemin que Tu as fait pour nous sauver. Alors, penchés sur Ton épaule, nous pleurerons de joie.

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Daniel Vigne, « Origène, maître spirituel (VIII) », dans Vives Flammes. Revue carmélitaine de spiritualité n° 325 (décembre 2021), p. 56-64.

Origène, maître spirituel – VIII. Aux portes du Royaume

Notre traversée du Psaume 118 s’achève. Ou plutôt elle ne s’achèvera jamais, puisque le chemin tracé par ce Psaume s’en va jusqu’en Dieu, qui est l’Éternel. Dans ce huitième et dernier article, je voudrais donc lever les yeux vers la « ligne d’horizon » que le psalmiste a tracée pour nous, et qu’Origène contemple avec nous.

De son beau commentaire[99], bien que nous n’en ayons que des fragments, quelles ultimes leçons pourrions-nous tirer ? Quels derniers conseils pour avancer sur notre route ? Retenons, si vous le voulez, trois courtes formules qui résument l’enseignement d’Origène dans ce livre, et qui résument surtout la prière du psalmiste telle qu’il l’a longuement méditée. La première est bien connue, nous la dirons plutôt à genoux :

« Seigneur, prends pitié »

Souvenons-nous toujours, en effet, que si nous sommes sur le chemin de Dieu, c’est par sa grâce et non par nos mérites. Du début à la fin de notre trajectoire, nous avons absolument besoin de son soutien. Sans lui nous ne sommes rien, ne valons rien, ne pouvons rien. C’est par sa pitié seule que nous serons sauvés. Que vienne sur moi ta pitié, Seigneur, ton salut selon ta parole ! disait le verset 41 du psaume. Origène souligne l’ordre des mots :

Après ta pitié, j’ajoute ton salut, afin que pris par ta pitié, je sois ensuite sauvé. Car le but de la pitié de Dieu, c’est le salut qu’il donne. Aussi le psalmiste a-t-il raison de ne pas prier d’abord pour le salut que Dieu donne, ensuite pour sa pitié, mais l’inverse : car si je suis sauvé, ce n’est pas tant par mes œuvres que par ta grâce[100].

Cette miséricorde est universelle. La pitié de Dieu s’étend à toutes ses créatures, elle va bien plus loin que la nôtre et bien plus loin que nous ne l’imaginons. Nombreuses sont tes compassions, dit le verset 156, qu’Origène associe aussitôt à un autre texte de l’Écriture : La pitié de l’homme est pour son prochain, mais la pitié du Seigneur est pour toute chair[101]. Et il explique :

Même si l’on paraît parfaitement juste par comparaison avec les hommes, on a besoin de la pitié de Dieu au regard de son jugement rigoureux. Le simple fait de paraître juste est déjà un effet de la pitié de Dieu. Que peut-on avoir fait qui mérite la béatitude éternelle et le royaume céleste[102] ?

Ainsi non seulement les pécheurs, mais aussi les justes ont besoin de la pitié de Dieu. Malheur à qui se croit dispensé de cette pitié, au nom de ses vertus ou de ses progrès ! S’il se croit à l’abri de la chute, il devra « défaillir » pour être sauvé, comme dit le psalmiste au v. 123 : Mes yeux ont défailli en vue de ton salut. C’est comme un pauvre, comme les yeux d’une servante vers la main de sa maîtresse[103] qu’il devra regarder vers le Seigneur. Et cela s’applique à tous, y compris au psalmiste :

Le prophète, alors même qu’il a progressé et qu’il est devenu tel, a encore besoin de la pitié de Dieu. Tout être de la terre a en effet besoin de la pitié, parce qu’il marche chaque jour au milieu des pièges et en haut des créneaux[104].

Nous retrouvons ici le thème de la « voie » par lequel nous avions commencé, il y a deux ans, notre étude. Elle est étroite, elle est rude, cette voie, mais Dieu soutient celui qui s’y engage. S’il garde les yeux tournés vers le but, il ne sera pas confondu. Le verset 6 le dit : Quand je tiendrai mes yeux vers tous tes commandements, je n’aurai pas de honte. Origène y voit l’assurance que malgré nos faiblesses, et malgré toutes les tentations (attrait du plaisir, de la richesse, de la célébrité…) qui nous assaillent, Dieu nous guide et nous soutient :

Contre tous ces obstacles, l’aide de Dieu qui prépare la voie est nécessaire. Il enlève tous ces embarras, il soutient le zèle amoureux du beau, il attire la part rétive de la volonté et, pour ainsi dire, l’entraîne vers le haut en utilisant la propension naturelle qu’elle a à osciller[105].

L’idée finale est inattendue, mais éclairante : de notre instabilité même, Dieu peut tirer profit pour nous permettre d’avancer. Par exemple, quand nous tombons dans certaines tentations, il lui suffit d’attendre : nous sommes tellement changeants que nous serons bientôt dégoûtés de nos propres passions, et que nous demanderons à en être libérés. Ainsi donc, même si nous sommes et restons des pécheurs, ayons confiance. La sagesse de Dieu est immense autant que sa pitié. Il veille sur nous. D’où cette deuxième formule, que l’on peut dire debout :

« J’ai levé les mains… »

Après nous être prosternés, redressons-nous ! La certitude que Dieu nous aime n’est pas une invitation à la mollesse. Ce n’est pas parce qu’il a pitié de nous que nous n’avons rien à faire, au contraire. Si nous « levons les yeux » vers ses commandements, c’est en vue de « lever les mains » vers eux, c’est-à-dire d’agir conformément à eux. Telle est la leçon qu’Origène tire du verset 47 du psaume :

Le psalmiste a raison de dire d’abord : Je méditais en tes commandements que j’ai aimés, et ensuite : J’ai levé mes mains vers tes commandements que j’ai aimés. En effet, après qu’on a médité et qu’on a acquis le sens des commandements, il est beau de lever les mains vers les œuvres et les actions conformes aux commandements, et de ne pas accomplir ces œuvres avec chagrin ni par contrainte, mais joyeusement[106].

C’est dans le même sens qu’Origène interprète le verset 16 : Je méditerai en tes jugements, je n’oublierai pas tes paroles. Il y ajoute une remarque importante : seule l’action permet de ne pas oublier ce que nous avons compris avec notre intelligence. Les grandes idées, les nobles intentions ne suffisent pas, il faut mettre la main à la pâte !

On médite dans les jugements de Dieu, non pas avec des paroles ou de belles phrases, mais en les accomplissant après les avoir compris […] Ceux qui les accomplissent et les méditent par leurs œuvres, du fait qu’ils les méditent de cette façon, n’oublieront jamais les paroles de Dieu[107].

Insistons sur le fait que cette action est joyeuse. Les divins commandements ne sont pas un fardeau, une obligation pesante. Ce n’est pas comme des esclaves craintifs que nous nous y conformons, mais comme des fils, de façon aimante. Ce n’est pas non plus de façon solitaire et grincheuse, mais dans une communion heureuse avec tous ceux qui avancent dans la même direction. Le psalmiste le dit, au verset 63 : Je suis compagnon de tous ceux qui te craignent et qui gardent tes commandements. Et Origène, toujours attentif à l’ordre des mots, d’expliquer :

Au-dessus de ceux qui craignent, il y a ceux qui gardent les commandements. Ceux-là sont plus riches en amour, car ils sont compagnons de l’amour de Dieu[108].

Ajoutons encore, sur ce sujet, une pensée très profonde d’Origène : c’est que nous pouvons faire pour Dieu des choses qu’il ne nous a pas demandé de faire – et qui sont bien différentes des choses qu’il nous a demandé de ne pas faire ! Ces dernières sont des fautes, alors que les premières sont des « cadeaux » que nous lui offrons sans obligation.

De fait, en tant qu’être libre, l’homme a le pouvoir d’» inventer », pour ainsi dire, des façons de faire plaisir à Dieu sans que celui-ci ne les exige de nous. L’Ancien Testament les appelait des « offrandes votives », qui ne font l’objet d’aucune prescription. Dans l’Église, de même, il y a place pour des « vœux » libres, prononcés par certains dans un désir d’offrande de soi.

Le psalmiste avait sans doute pris tel ou tel engagement de ce type, car il fait cette prière au verset 108 : Agrée les propos volontaires de ma bouche, Seigneur ! Origène la commente de façon fort intéressante, notamment pour ceux d’entre nous qui ont choisi le célibat :

Les actions que nous n’avons pas reçu l’ordre d’accomplir, mais que nous accomplissons de notre propre volonté, c’est ce qu’il appelle les propos volontaires de notre bouche. Par exemple, au sujet des vierges, disait saint Paul, je n’ai pas reçu d’ordre du Seigneur. Si donc j’observe la virginité, qui n’est l’objet ni d’un commandement ni d’un ordre, mais que j’assume volontairement, je choisis la meilleure part. Cela, donc, agrée-le, Seigneur ! Et pour tout le reste de notre existence, nous découvrirons qu’il en va de même : nous accomplissons certaines actions comme des esclaves qui en ont reçu l’ordre, d’autres volontairement[109].

Ainsi « lever les mains » n’est pas une attitude extérieure, mais un acte qui engage toute notre personne, qui représente l’offrande de nous-mêmes à Dieu. Car le chrétien ne vit pas sous la loi : c’est la loi qui vit en lui. Il ne fait pas la volonté de Dieu par obligation, mais par choix, c’est-à-dire par amour.

Remarquons-le : en commentant un psaume qui, à toutes les lignes, comporte les mots commandements, loi, préceptes, observances, Origène conduit donc le lecteur bien au-delà du légalisme religieux. Il nous introduit au cœur de la foi, qui est le lien vivant avec Celui en qui nous croyons. Il nous invite à vivre comme en conversation avec lui.

D’où une troisième formule, que nous pourrions dire en nous élevant sur la pointe des pieds, comme nous y invite Clément d’Alexandrie, le prédécesseur d’Origène : « Levons la tête, tendons les mains vers le ciel, et dressons-nous sur la pointe des pieds en prononçant l’acclamation qui conclut la prière[110]… »

« J’appelle de tout cœur ! »

Cette intimité avec le Dieu vivant, ce contact personnel avec Lui, le psalmiste déjà y avait goûté. Vers la fin du psaume, très long comme nous le savons (176 versets), on voit en effet que sa prière se fait de plus en plus fervente et intense. Ainsi s’exclame-t-il au verset 145 : J’ai crié de tout mon cœur, entends-moi, Seigneur ! Origène interprète ces mots à la lumière de la Révélation chrétienne :

Lorsque nous devenons des saints, nous avons à l’intérieur de nous ce cri, car l’Esprit présent en nous crie : Abba, Père ! Et c’est encore de cette façon que j’entends la parole : Jésus se tint debout et cria : si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive[111] !

Il ne s’agit donc pas, redisons-le, d’une prière d’esclave, faite de formules à répéter. Il s’agit de la prière des fils, qui monte en nous dans le souffle de l’Esprit. Il s’agit de la prière du Fils, qui nous fait participer à son intimité avec le Père. Une prière qui voit loin, qui vise haut, qui n’en reste pas à des objets immédiats et terre à terre :

Quel est celui qui crie vers Dieu ? Celui qui l’implore pour de grandes choses, et qui ne réclame pas des choses petites. Et comment ai-je crié ? De tout mon cœur […] Je ne t’ai pas parlé médiocrement, ni avec mes lèvres ou de bouche seulement. C’est par mon cœur, et celui-ci a crié en élevant sa voix, que j’ai élevé ma prière, et que je te demande de m’écouter[112].

Quel encouragement puissant à élargir notre prière ! Trop souvent nous n’osons pas demander de grandes choses : le salut de telle personne, par exemple, ou d’un groupe de personnes, ou même d’un pays entier. Nous n’osons pas dire à telle montagne, qui se dresse devant nous comme une barrière, d’aller se jeter dans la mer. Mais dans un cœur qui prie, qui prie avec ferveur, se tient l’Esprit qui remplit tout l’univers. Le croyons-nous ? Le laisserons-nous agir à travers nous ?

Encore faut-il, pour cela, que notre prière monte jusqu’aux cieux et ne retombe pas sur terre sans les avoir atteints. Encore faut-il, comme dit le psalmiste au verset 169, qu’elle s’approche de Dieu : Que ma prière s’approche en ta présence, Seigneur ! Et Origène de remarquer qu’il dit cela à la fin du psaume :

Jusqu’ici, il cheminait vers Dieu et n’en était pas encore proche. Une fois parvenu à la fin du présent texte, et à la dernière lettre de l’alphabet hébreu, alors il demande dans une prière que sa prière s’approche de Dieu et lui parvienne[113].

Or il ne suffit pas, ajoute finement Origène, que notre prière s’approche de Dieu. Il faut encore que nous-mêmes, nous devenions ses proches :

Pour ce qui est d’approcher de Dieu, il faut savoir que nous avons découvert la différence suivante. Le parfait s’approche en personne de Dieu ; celui qui est moins parfait, mais voisin du parfait, ne s’approche pas en personne de Dieu, mais c’est sa prière qui s’approche de Dieu.

Et comment donc nous approcherons-nous du Dieu infini, qui n’est pas quelque part dans l’espace ? Il ne s’agit pas de prendre une fusée, mais plutôt de descendre au fond de notre cœur. Origène le dit :

Si Dieu n’est pas dans un lieu, et s’il est possible quelquefois de s’approcher de Dieu, il est clair que c’est par l’élément invisible en nous que nous approchons de lui. Et quel est cet élément invisible en nous, sinon l’homme caché du cœur, que l’Écriture a nommé l’homme intérieur ? C’est à lui qu’il revient de s’approcher de Dieu[114].

Enfin, après nous être approchés de Dieu grâce à ce véhicule mystérieux qu’est notre cœur, ne faut-il pas aller encore plus loin ? Le verset 170, un des derniers du psaume, l’affirme : Que ma demande entre en ta présence. Origène, toujours attentif aux mots, explique :

Il faut en effet d’abord s’approcher, ensuite que ce qui s’est approché entre. Quelqu’un, par exemple, s’approche de la maison d’un maître : après s’être approché, s’il est un ami du maître et s’il est digne de sa compagnie, il entre chez celui-ci[115].

Ce n’est pas un hasard si ces phrases « intimistes » concluent le Commentaire du Psaume 118 d’Origène. C’est exactement là que l’auteur voulait nous mener : au seuil du mystère. Franchissant, pour ainsi dire, les enceintes successives du château de l’âme, cheminant avec le psalmiste jusqu’à la maison de Dieu, il nous a conduits devant l’ultime porte, celle de la chambre du Roi.

Désormais c’est à nous d’y frapper, disant d’abord avec humilité : Seigneur, prends pitié. Puis avec foi : J’ai levé les mains… Et enfin avec ferveur : J’appelle de tout cœur ! Le Bien-aimé, soyons-en sûrs, nous ouvrira.

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  1. Éditions du Cerf, coll. « Sources Chrétiennes », n° 189 (texte et traduction) et 190 (commentaire).
  2. Vers 200 av. J.-C. Le n° du psaume a alors changé, passant de 119 (hébreu) à 118 (grec).
  3. SC 189, p. 187.
  4. Ac 9, 2 ; 18, 25-26 ; 19, 9. 23 ; 24, 14.
  5. Ct 2, 10. 13.
  6. SC 189, p. 195 ; Jn 14, 6.
  7. SC 189, p. 233.
  8. Mc 7, 21.
  9. SC 189, p. 237.
  10. SC 189, p. 243 ; Mt 7, 13-14.
  11. SC 189, p. 343 ; Ps 4, 2.
  12. Vives Flammes n° 318, p. 58-65.
  13. Lamentations 3, 25.
  14. La Chaîne palestinienne sur le Psaume 118, trad. Marguerite Harl, Paris, Cerf (« Sources Chrétiennes » n° 189), 1972, p. 203.
  15. SC 189, p. 203.
  16. Mt 7, 8.
  17. Mt 25, 29.
  18. SC 189, p. 205-207.
  19. 1 Co 1, 5.
  20. SC 189, p. 301.
  21. SC 189, p. 301-303.
  22. SC 189, p. 303.
  23. La Chaîne palestinienne sur le Psaume 118, Paris, Cerf (coll. « Sources Chrétiennes » n° 189-190), 1972.
  24. À l’exception des versets 3, 84, 90, 122 et 132.
  25. D’un mot à l’autre, elle oscille entre 19 et 25.
  26. SC 189, p. 183 (trad. M. Harl).
  27. SC 189, p. 185.
  28. Ga 5, 22.
  29. SC 189, p. 183-185.
  30. Rm 8, 2.
  31. Jc 2, 12.
  32. SC 189, p. 185.
  33. SC 189, p. 355.
  34. Ga 3, 24.
  35. SC 189, p. 337-339 ; cf. Ga 4, 4 et 1 Co 13, 11.
  36. SC 189, p. 413 ; cf. Mt 5, 18.
  37. SC 189, p. 249-251.
  38. La Chaîne palestinienne sur le Psaume 118, Cerf (SC 189-190), 1972.
  39. 2 Co 2, 14 ; Col 2, 3 ; 1 Tm 2, 4.
  40. SC 189, p. 253-255.
  41. SC 183, p. 417-419.
  42. Mt 7, 7 et 26, 29.
  43. Écoles de formation chrétienne et théologique, en Égypte (203-230) puis en Palestine (231-243).
  44. SC 189, p. 263 ; 1 Tm 4, 14.
  45. Exhortation apostolique Gaudete et Exsultate, 46. Cf. le chap. 2 sur le « gnosticisme actuel ».
  46. SC 189, p. 263.
  47. SC 189, p. 359.
  48. SC 189, p. 361 ; Lc 8, 16 et 11, 33.
  49. SC 189, p. 361.
  50. SC 189, p. 311 ; 1 Co 12, 8-9.
  51. SC 189, p. 439.
  52. SC 189, p. 429.
  53. Ep 1, 18.
  54. 2 P 3, 18.
  55. Col 1, 9.
  56. La Chaîne palestinienne sur le Psaume 118, Paris, Cerf (« Sources Chrétiennes » n° 189-190), 1972.
  57. 2 Tm 3, 12.
  58. Versets 157, 161, 150, 86, 84.
  59. SC 189, p. 435-437, sur le v. 157 ; cf. 2 Co 7, 5 et Pr 21, 19.
  60. SC 189, p. 437.
  61. E. Rostand, Chantecler, acte II, scène 3.
  62. SC 189, p. 277, sur le v. 55 : cf. Si 23, 18.
  63. SC 189, p. 423, sur le v. 147 ; cf. 1 Co 13, 7.
  64. SC 189, p. 271, sur le v. 50.
  65. SC 189, p. 313, sur le v. 76.
  66. SC 189, p. 431, sur le v. 153.
  67. SC 189, p. 323, sur le v. 8 ; cf. Col 3, 5.
  68. SC 189, p. 447, sur le v. 161.
  69. SC 189, p. 445, sur le v. 161.
  70. SC 189, p. 225 sur le v. 22 ; cf. 1 Co 1, 28 et Ps 13 (14), 4.
  71. La Chaîne palestinienne sur le Psaume 118, Paris, Cerf (« Sources Chrétiennes » n° 189-190), 1972.
  72. SC 189, p. 369, sur le v. 10.
  73. SC 189, p. 377, sur le v. 115, citant Mt 15, 19-20.
  74. SC 189, p. 385, sur le v. 121.
  75. SC 189, p. 387, sur le v. 122.
  76. Ps 103 (104), 26 ; cf. Is 27, 1.
  77. SC 189, p. 223, sur le v. 21, citant Ps 3, 34 (Jc 4, 6 ; 1 P 5, 5).
  78. SC 189, p. 325, sur le v. 84.
  79. SC 189, p. 315, sur le v. 78.
  80. SC 189, p. 373, sur le v. 113.
  81. SC 189, p. 373-375, sur le v. 113.
  82. Les Sentences des Pères du désert, Solesmes, 1966, p. 207 (Antoine, 7).
  83. SC 189, p. 231, sur le v. 25.
  84. Ps 90 (91), 1.
  85. La Chaîne palestinienne sur le Psaume 118, Paris, Cerf (« Sources Chrétiennes » n° 189-190), 1972.
  86. SC 189, p. 395-397, sur le v. 128.
  87. SC 189, p. 231.
  88. SC 189, p. 435.
  89. SC 189, p. 231.
  90. SC 189, p. 215.
  91. SC 189, p. 283.
  92. SC 189, p. 397.
  93. Ibid.
  94. SC 189, p. 243.
  95. Mt 8, 17, citant Is 53, 5.
  96. SC 189, p. 433.
  97. Questions à Thalassios, 42 (SC 554, p. 26) : κατάκρισιν κατακρίνῃ.
  98. Ps 118 (119), 176.
  99. La chaîne palestinienne sur le Psaume 118 (Origène, Eusèbe, Didyme, Apollinaire Athanase, Théodoret), Paris, Cerf, « Sources Chrétiennes » n° 189 (texte et traduction) et 190 (commentaire), 1972.
  100. SC 189, p. 261.
  101. Si 18, 13.
  102. SC 189, p. 435.
  103. Ps 122 (123), 2.
  104. SC 189, p. 389, citant Si 9, 13.
  105. SC 189, p. 199.
  106. SC 189, p. 269.
  107. SC 189, p. 213.
  108. SC 189, p. 289.
  109. SC 189, p. 367, citant 1 Co 7, 25 et Lc 10, 42.
  110. Strom. VII, 40, 1 (SC 428, p. 141).
  111. SC 189, p. 421, citant Ga 4, 6 et Jn 7, 37.
  112. SC 189, p. 421.
  113. SC 189, p. 457. Rappelons qu’il s’agit d’un psaume alphabétique.
  114. SC 189, p. 457, citant 1 P 3, 4 ; Ep 3, 16 ; Rm 7, 22.
  115. SC 189, p. 461.

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