Jean au Tabor

La Transfiguration, par Giovanni Bellini, 1457

La Transfiguration, par Giovanni Bellini, 1457

2009 Homélies

Daniel Vigne, Jean au Tabor (Lc 9, 28-36), église Notre-Dame-du-Rosaire, Toulouse, 8 mars 2009. [pdf]

Jean au Tabor

Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre et son vêtement devint d’une blancheur éblouissante. Voici que deux hommes s’entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie. […] Et, de la nuée, une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! » (Lc 9, 28-31.35)

Il faisait encore nuit lorsque Jésus nous a touché l’épaule. Pierre, assis contre un arbre centenaire, dormait profondément. Près de lui, Jacques était couché à même le sol, le bâton à la main. Moi, Jean, un peu à l’écart, j’avais déjà ouvert les yeux sur les étoiles, mais je les ai fermés quand j’ai senti le Seigneur approcher. Et j’ai pensé à la parole du Cantique des cantiques : « J’entends mon bien-aimé, voici qu’il vient, bondissant sur les montagnes…»

Nous nous sommes levés sans bruit, laissant les disciples à leur sommeil. Ils avaient remarqué, la veille, que Jésus nous disait quelques mots en aparté. Mais nous-mêmes n’avions pas bien compris le sens de ses paroles : « Rendez-vous avant l’aurore ». À présent nous marchions dans ses pas vers cette colline noire et abrupte, qu’un croissant de lune semblait caresser. L’atmosphère était lourde : celle d’un secret.

En silence nous avons gravi le Tabor. Arrivant au sommet, j’ai remarqué que l’horizon commençait à pâlir. Il faisait froid. Jésus est entré en prière, debout, le visage et les mains levés. Nous étions assis à quelques pas, sur des rochers. Et peu à peu, devant nos yeux, s’est produit l’impensable. Ce que j’ai vu, je ne l’oublierai jamais.

Il était devenu comme une flamme blanche, une colonne de prière dressée entre terre et ciel. Il était plus lumineux que toutes les étoiles réunies. Même sa tunique rayonnait. Il parlait à son Père, à voix basse. Là encore, nous ne comprenions pas tout, mais qu’importe : nous étions si bien, près de lui… Fatigués, mais fascinés ; le corps appesanti, mais l’âme soulevée par une joie immense ; l’esprit écarquillé.

D’autant qu’il n’était plus seul : avec lui conversaient deux personnages, portant des livres roulés. J’ai pensé tout de suite : la Loi et les Prophètes ; c’est l’Écriture entière qui lui rend témoignage. Le premier lisait le récit de l’Exode (ch. 17) où Moïse, sur la colline, priait les bras levés pendant qu’Israël combattait les Amalécites. J’ai entendu Jésus dire : « c’était le signe de ma croix. » Le second a ouvert le Premier Livre des Rois (ch. 19) où Élie, à la montagne de l’Horeb, voit passer l’ouragan, le tremblement de terre, le feu du ciel, puis perçoit une brise légère. Jésus a dit : « c’était le souffle de mon Esprit. »

Ils ont parcouru beaucoup d’autres textes, qui le préfiguraient de mille manières. L’échelle de Jacob, sur laquelle les anges montent et descendent, c’était lui ! Le rocher frappé, d’où coule l’eau vive, c’était lui ! Le serpent d’airain, dressé dans le désert, guérissant ceux qui le regardaient, c’était lui ! Tout s’éclairait. Quelle leçon d’exégèse, quel cours de théologie !

Sur les collines, le soleil s’était levé, timidement car Jésus l’éclipsait. Il était, lui, le centre et le Seigneur du monde. Toute la création, comme l’Écriture, s’organisait autour de ce visage. Pierre, toujours impulsif, a dit quelque chose – je ne sais plus quoi – qui a fait sourire le Seigneur. Nous sommes alors rapprochés jusqu’à sentir son rayonnement. Ce n’était ni une hallucination, ni un mirage : nous étions tout à fait réveillés.

J’ai remarqué que les pieds de Jésus reposaient sur le sol (contrairement à ce que certains, plus tard, ont imaginé). Nous n’étions pas en transe ; il n’était pas en lévitation. Il parlait avec nous, avec Moïse et Élie, comme l’ami avec l’ami. Jamais je n’ai éprouvé un tel bien-être. Comme si, loin de tout goût pour le paranormal, tout était enfin redevenu normal. Comme si par lui, avec lui et en lui, tout avait retrouvé son sens et sa place.

Mais j’ai mieux écouté ce qu’il disait aux mystérieux personnages, et j’ai frémi. Il parlait de sa mort proche, violente, inévitable. De la trahison de l’un d’entre nous. De la lâcheté des prêtres, de la cruauté des soldats. Il parlait de corps livré, de sang versé. Son visage s’est durci. Désormais il était seul. Une présence invisible s’est alors fait sentir, autour de nous, en nous, et comme les autres j’ai entendu la voix qui nous disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. » Et j’ai pensé : « À qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle ; tu es la voie, la vérité, la vie ; tu es la lumière du monde ; tu es la véritable vigne ; tu es le bon berger, qui donne sa vie pour ses brebis. » Oui je veux t’écouter, te suivre…

Le cœur brûlant, nous avons pris le chemin du retour. Dans la descente, il nous a parlé de nos compagnons qui étaient peut-être inquiets. De cet enfant, possédé par un démon, dont on nous avait parlé et qu’il fallait aller guérir. Des villages que nous devrions traverser cette semaine-là. De Jérusalem, la grande ville, où sa mission le conduisait.

Il marchait d’un pas ferme, plus décidé que jamais. Non, je n’avais pas rêvé. Dans les yeux de Pierre et de Jacques, je retrouvais cette certitude. Un jour, nous raconterions. Un jour, j’écrirais : « Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons ». Personne, à ce moment-là, ne devait savoir ce que nous venions de vivre ; mais dans nos cœurs nous en gardions l’icône. Et aujourd’hui, frères et sœurs, nous en célébrons le secret.

____

 

À lire aussi

To top