La résurrection, impossible ?

Les saintes femmes au tombeau, fresque de l'église de Karanlik, Cappadoce, XIIe s.

Les saintes femmes au tombeau, fresque de l'église de Karanlik, Cappadoce, XIIe s.

2019 Homélies

Daniel Vigne, La résurrection, impossible ? (Lc 20, 27-38), église Saint-Martin, Vic-en-Bigorre, 10 novembre 2019. [pdf]

La résurrection, impossible ?

Quelques sadducéens – ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection – s’approchèrent de Jésus et l’interrogèrent. […], il y avait sept frères […] Jésus leur répondit : « Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent […]. Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. (Lc 20, 27-38)

Avouons-le : quelle drôle d’histoire, quel récit bizarre ! Une femme qui se marie sept fois et dont les sept maris meurent l’un après l’autre, on n’a jamais vu ça dans la réalité. Mais les Sadducéens, s’approchant de Jésus avec un brin d’hypocrisie, font comme si la chose s’était réellement passée, et font semblant de le consulter. « Maître, Moïse nous a dit… Or il y avait sept frères… » Et toi, qu’est-ce que tu en dis ? Vous l’avez compris, c’est un piège. C’est un problème fictif dans lequel les Sadducéens veulent faire tomber Jésus. Eux, les prêtres du temple de Jérusalem, eux, les maîtres de la religion juive, ils veulent coincer ce prophète marginal et, à leurs yeux, dangereux.

De fait, Jésus est aux antipodes des conceptions et des pratiques des Sadducéens. Sa lecture de la Bible est une lecture ouverte, spirituelle, libératrice, pleine d’espérance. Son message, c’est la bonne nouvelle de la vie éternelle, la promesse de la résurrection. Alors que ce qui caractérise les Sadducéens, c’est une orthodoxie sourcilleuse, c’est une lecture fermée de la Loi, c’est un littéralisme étroit. Dans les textes de la Loi, disent les Sadducéens, il n’est pas explicitement dit que les hommes et les femmes ressusciteront. Donc il n’y a pas de résurrection, et le cas de cette femme le confirme, puisqu’on ne peut pas imaginer que dans l’au-delà, elle aura sept maris. Quand on est mort, on est mort, point final.

Et là Jésus se met en colère. Ce pseudo-point final, il le récuse, il le fait exploser. Que la mort soit le dernier mot de tout, quelle triste croyance, quelle énorme erreur ! Oui, Jésus s’insurge contre ce discours mortifère. On le voit encore mieux dans l’Évangile de Matthieu et dans celui de Marc (on a lu ici celui de Luc), qui se concluent ainsi : « Vous êtes dans l’erreur » (Mt 22, 29 ; Mc 12, 24), et même : « Vous êtes grandement dans l’erreur » (Mc 12, 27). Vous croyez être des spécialistes, mais votre savoir est desséché. Vous êtes enfermés dans vos certitudes comme dans un tombeau…

Soit dit au passage, dans leur lecture de la Bible, les Sadducéens se trompent gravement, puisqu’il existe bien des textes de l’Ancien Testament qui, déjà, parlent de la résurrection : le livre des Martyrs d’Israël (autrefois appelé le livre des Macchabées), que nous avons entendu dans la première lecture, en donne un magnifique exemple. Souvenons-nous aussi du cri de Job : « Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant. Après mon éveil, il me dressera près de lui et, de ma chair, je verrai Dieu » (Jb 19, 25-26). Enfin, souvenons-nous de saint Thomas, qui n’y croyait pas et à qui Jésus fait toucher son corps ressuscité. « Avance ici la main, Thomas… Ne sois plus incrédule mais croyant » (Jn 20, 27). Allez, Thomas, laisse tomber tes doutes ! Je te dis que la Vie vaincra.

Oh, il est vrai que nos doutes sont tenaces. Il y a bien d’autres objections à la foi en la résurrection, et depuis le début de l’histoire de l’Église, il y a eu beaucoup de gens pour soulever ces difficultés. Si quelqu’un ressuscite, disent-ils, c’est avec quelle chair, avec quel corps ? Celui qu’il avait au moment de sa mort, peut-être ? Pas très souhaitable, n’est-ce pas, car ce corps-là est souvent malade et usé. Alors peut-être, celui qu’il avait dans sa jeunesse, disons à l’âge de vingt ans ? Mais comment ce corps-là sera-t-il reconstitué, puisque toutes nos cellules meurent et se remplacent ? Aujourd’hui encore, si vous dites que vous croyez en la résurrection, on vous opposera toutes sortes d’objections : l’enfant qui meurt à la naissance, ou même avant de naître, la personne handicapée, celle qui a été mangée par un animal ou même par un homme, etc.

En chacun de nous, il y a une espèce de Sadducéen qui sommeille, un saint Thomas qui doute encore de la résurrection. Il y a un raisonneur qui dit : c’est trop beau pour y croire. Vraiment, après ma mort, je vais retrouver ceux que j’ai aimés ? Vraiment, nous serons vivants, moi avec eux et eux avec moi, dans la lumière et dans la joie de l’amour ? Et si tout ça n’était qu’un rêve ? Et même parmi les chrétiens, qui récitent le Credo comme nous le ferons ensemble dans un instant, qui disent : « Je crois à la résurrection de la chai »r (Symbole des Apôtres), qui disent : « J’attends la résurrection des morts » (Symbole de Nicée-Constantinople), il y en a malheureusement trop pour qui ces mots-là n’ont qu’un sens très vague.

Mais écoutons Jésus qui nous dit : « Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » Écoutons celui qui a traversé la mort et qui est lui-même le Vivant. Il nous tend sa main transpercée, il nous donne son corps à manger. Il nous aime et nous veut près de lui à jamais. Il nous rassemblera autour de lui à la table du royaume. Ne doutons pas de ses promesses : elles sont vraies.

Un mot encore, puisqu’il me semble avoir entendu dire qu’il y avait aujourd’hui un anniversaire de mariage… Au ciel, dit Jésus, « on ne prend ni femme ni mari ». Bien sûr, puisque c’est sur terre que nous nous marions ! Mais la question se pose : au ciel, les époux seront-ils toujours mariés ? Au ciel, notre conjoint sera-t-il toujours notre conjoint ? Réfléchissons. Peut-on penser un seul instant que Dieu va séparer ceux qu’il a lui-même unis, pour les envoyer chacun à un bout du paradis ? Non, bien sûr. Ils se tiendront la main devant l’autel de Dieu, comme au jour de leur mariage. Ils chanteront à l’unisson, accompagnés par les anges. Et nous aujourd’hui, chantons le Dieu qui unit ceux qui s’aiment, et rendons grâce au Seigneur de la vie. Amen !

____

 

À lire aussi

To top