Nicolas Berdiaev – Le sens de la création, Paris, DDB, 1955 (1914 en russe), p. 13-79 (résumé-citations D. Vigne, 8 pages pdf).
Nicolas Berdiaev
Le sens de la création
Paru en 1914 en russe, « ce livre a été écrit d’un seul élan, presque en état d’extase ». « J’y ai déposé ma thèse fondamentale. » (Essai d’autobiographie philosophique, 1940)
Préface de Stanislas Fumet
« Berdiaev est resté en communion avec son Église, ce qui ne l’empêchait pas de la critiquer »13. « Même s’il a la vocation de l’orthodoxie, il lui faut échapper à ses objectivations ». « Son culte de la Liberté est si impérieux qu’il ne veut pas s’enclore dans une ‘orthodoxie’ contraignante »15.
« La Liberté est avant l’Être » : « là est le thème central du Sens de la création ». Mais « le fait que Dieu doive être en propre Liberté et non point Être, laisse entendre que le philosophe s’est fait de l’Être même une idée kantienne ; qu’il a été privé, comme les philosophes modernes dans leur généralité, de cette ‘intuition de l’être’ qui sacre le métaphysicien ». « Ce dialecticien n’est pas un métaphysicien »16.
« Aussi se forge-t-il de la philosophie une idée très éloignée de celle d’Aristote ou de saint Thomas. La philosophie n’est pas chargée de ‘connaître’ : c’est le rôle de la science »17. « Elle est l’art de la pensée, son génie ». « La philosophie, pour Berdiaev, est un acte de l’esprit, qui crée des valeurs vraies » ; elle est « une expression de la spiritualité, une illumination du cosmos »18.
« Berdiaev était pour la lutte sociale et pour la guerre spirituelle ». « Il se plaçait philosophiquement du côté du changement »19.
« Quand Berdiaev, débarrassé de toute logique préventive et de tout appareil théologique, s’engage sur les pistes des découvreurs de Dieu, il rencontre une dualité, toujours la même : Dieu et l’Homme. Pas n’importe quel homme : l’Homme absolu, l’Adam Kadmon, le Christ ». « Quand il veut regarder Dieu, c’est tout de suite le Christ qu’il a en vue »20. « Dieu attend de nous que nous acquérions cette taille de l’Homme absolu »21. Il faut que l’Homme naisse en Dieu comme Dieu naît dans l’Homme, pour que nous ayons une christologie parfaite ».
« Mais pour que le Royaume arrive, le Dieu de Berdiaev veut la fin de ‘ce monde' ». « La philosophie de Berdiaev n’a pour but que de nous délivrer de ‘ce monde’ des contraintes, des limites, de la nécessité »22.
« L’homme détient ses dons créateurs de Dieu, mais il y a un élément de liberté inhérent aux actes créateurs de l’homme qui n’est déterminé ni par le monde ni par Dieu »24. ‘La création humaine continue la création du monde’ 25. « L’on comprend que Berdiaev ne se plaise pas à imaginer un Tout-Puissant qui crée un monde pour le regarder tourner comme un manège perpétuel ».
« Il y aurait un ‘humain prééternel en Dieu’. C’est là le fond de la pensée de ce chrétien excentrique mais fidèle ». Il déclare : ‘L’humain est inhérent à la seconde Personne de la Sainte Trinité’26. ‘La bassesse de l’homme empirique ne saurait ébranler ma conviction à ce sujet. J’ai le pathos de l’humanité, bien que je sois de plus en plus persuadé du peu d’humanité dans l’homme’. « ‘Dieu est humain, mais l’homme est inhumain' »27.
Introduction
Appel à la liberté
« L’esprit humain est dans une prison. Cette prison, je l’appelle le ‘monde' ». « Ce ‘monde’ illusoire est la projection de notre péché »32.
« L’homme a été fait par le créateur génialement (il n’est pas nécessairement génial), et cette génialité doit découvrir en lui l’activité créatrice ». « C’est en s’affranchissant de tout ce qui est divisé et fragmentaire que l’homme acquiert la puissance d’être un créateur, une personne ». « La nature de tout pessimisme et de tout scepticisme est imprégnée d’égoïsme ».
« L’absence d’un secours transcendantal ne signifie pas le désastre : car l’homme trouve au fond de lui-même un secours infini à condition qu’il ait 34 le courage de découvrir en soi, dans son acte créateur, toutes les forces de Dieu et du monde authentique. Être libéré du monde signifie la réunion au monde authentique, au cosmos ».
« L’âme contemporaine a peur de la lumière. Par de sombres corridors, elle a cheminé à travers une science privée de lumière, et a abouti à une mystique également sombre. L’âme n’est pas parvenue encore à une connaissance solaire ». « La réaction contre le rationalisme avait pris la forme d’une hostilité envers la pensée et le verbe. Il faut se délivrer d’une telle réaction, affirmer dans la liberté de l’esprit cette Pensée »35.
Dualisme et monisme
« Je confesse presque un dualisme manichéen. Qu’il en soit ainsi. ‘Le monde’ est le mal, il est sans Dieu ». « À lui s’opposent la liberté dans l’esprit, la vie dans l’amour divin, la vie dans le Plérôme.
Je confesse ici presque un monisme panthéistique. Le monde est divin par sa nature, l’homme est divin par sa nature »36. « Cette antinomie du dualisme et du monisme, elle m’est connue jusqu’au bout ». « L’expérience religieuse éprouve le monde jusqu’au bout, à la fois en tant que divin et extra-divin »37.
« Une antinomie reste encore à résoudre : celle de l’unique et du multiple ». « Je professe un mono-pluralisme : la pluralité des substances, le développement, dans le Dieu Un, de la pluralité des individualités ». « Une telle connaissance conduit au personnalisme métaphysique ».
« Je crois au caractère divin du monde, à la divinité du processus mondial intérieur, à la nature céleste de tout ce qui est terrestre ». « Sur cette voie, j’accepte de passer par la dispersion, par le dualisme ». « C’est là qu’est pour moi le secret du christianisme »39.
« Le secret suprême de l’humanité, c’est la naissance de Dieu dans l’homme. Mais le secret divin suprême, c’est la naissance de l’homme en Dieu »40 ; « Il est temps d’écrire la justification de l’homme, d’édifier une anthropodicée, d’autant qu’il se peut que l’anthropodicée soit la voie unique vers la théodicée »41.
I – La philosophie en tant qu’acte créateur
Philosophie et science
« Chaque philosophe a voulu être scientifique de la façon précisément qui correspondait à son époque »44. « Tous ont voulu transformer la philosophie en une scolastique scientiforme ».
Or « la philosophie, en quelque acception que ce soit, ne doit pas être une science, et ne doit pas être scientiste ». « Il ne peut y avoir de science de l’art, de la morale, de la religion »45.
« Le scientisme suppose le transfert des critères scientifiques dans d’autres domaines de la vie spirituelle, étrangers à la science »46. « Mais le scientisme n’est pas la science, et ce n’est pas la science qui mène à lui ». « Le scientisme (et non la science) représente l’esclavage de l’esprit par les sphères inférieures de l’être »47.
« La science est un instrument perfectionnable d’adaptation aux données du monde et à la nécessité ambiante ». « Et l’on peut aussi dire de la science qu’elle est la représentation figurée de cette nécessité »48. « La nécessité de la pensée est un indice de défense vis-à-vis de la nécessité du monde ». « Il est difficile de nier en général la nature pragmatique de la science, son caractère biologique et utilitaire »49.
Liberté et nécessité
« Il est très important de souligner ce principe selon lequel la science est obéissance à la nécessité. La science n’est pas création mais soumission ; son élément n’est pas la liberté, mais la nécessité ». « La catégorie de la nécessité est la catégorie fondamentale de la pensée scientifique : elle l’oriente vers l’adaptation pratique aux données de la condition de l’être »50.
« La philosophie est une direction générale qui vaut pour l’ensemble de l’être, et non une direction particulière ». « La philosophie cherche la Vérité et non des vérités. Elle aime la sagesse ». « La philosophie n’a jamais été une adaptation à la nécessité ». « L’élément de la philosophie est la liberté »51.
« Le concept de la sagesse est au-dessus du concept logique ». « La philosophie est création, et non adaptation ni obéissance ». « L’acte créateur de l’esprit humain consacre sa libération dans la philosophie »52.
« Le postulat de toute philosophie authentique, c’est de supposer qu’il y a une sens »53. « Une philosophie subjective pénétrerait bien mieux le secret du lien entre la philosophie et le monde qu’une philosophie extérieure, objective et scientiforme ».
« La généralisation scientifique de la conscience contemporaine est celle d’un esprit rétréci et affaibli par les préjugés ».
Intuition et logique
« Il y a une analogie entre la généralisation scientifique et la généralisation juridique »56. « La philosophie scientiste est une philosophie juridique, allant vers le général à partir de la perte de la liberté »57.
« Il peut exister une logique de la science, mais une logique de la philosophie, il n’y en a pas et il ne doit pas y en avoir »59. « L’instinct en philosophie a le dernier mot, la logique n’a que l’avant-dernier ».
« La philosophie ne demande ni n’admet aucune justification scientifique ou logique ». « La logique est un escalier par lequel la philosophie intuitive s’échappe hors du monde ».
« La compréhension du monde en tant que valeur et que signification n’est pas une compréhension scientiste : c’est un acte créateur, et non un arrangement avec la nécessité ». « La philosophie est courage »60.
Critique de Bergson
« Le pragmatisme est une philosophie débile et privée de tout caractère créateur »61. « Les frontières entre science et philosophie n’ont pas été respectées par Bergson » ; mais « il a compris que la conscience philosophique peut se satisfaire par l’intuition, par une effusion d’amour et de sympathie qui mène à l’essence des choses »62. « L’instinct métaphysique est déjà une irruption dans un monde différent ». « L’instinct philosophique comporte toujours une part de génialité. C’est cela que l’on trouve chez Bergson ».
Critique de Kant
« Le matérialisme et le positivisme sont des philosophies de soumission à la nécessité dans la même mesure que la métaphysique scolastique ou rationnelle. Mais la philosophie de Kant est peut-être l’expression la plus parfaite et la plus subtile de cette philosophie de l’obéissance, de la philosophie du péché »63. « Elle est soumission, non à la nécessité de la nature, mais à celle de la connaissance, non à la matière, mais à la raison ; c’est une soumission à la nécessité par l’intermédiaire de la soumission aux catégories ». « La raison à laquelle ont cru les rationalistes et les criticistes n’était que la nécessité naturelle, transposée sur un autre plan ».
« Le passage de la béatitude dans la connaissance qu’on trouve encore chez saint Thomas d’Aquin à la tragédie de l’entendement chez Kant a été une étape féconde. Le retour au dogmatisme enfantin du passé était rendu impossible, mais il s’agissait de se tourner vers un nouveau dogmatisme, un dogmatisme créateur, visionnaire et hardi »68.
La vérité comme création
« La conscience philosophique ne s’oppose pas à l’être comme quelque chose que serait en dehors de lui »64 : « elle est une qualité particulière de l’être, une fonction de la croissance de l’être ». « La vérité ne se découvre que par l’activité créatrice de l’esprit ». « La Vérité n’est pas ce qui est ; elle n’est pas une doublure, une répétition de l’être dans le connaissant. La vérité est l’élucidation et la libération de l’être, elle suppose dans l’être l’acte créateur du connaissant ».
« Dostoïevski écrit que si d’un côté il y avait la vérité, et de l’autre le Christ, il préférerait renoncer à la vérité pour aller au Christ ». « Aujourd’hui toute la philosophie doit se résoudre à cet acte héroïque de s’arracher à la ‘vérité’ ; alors seulement elle deviendra une connaissance par la création et par l’art ». « La vérité s’oppose au monde tel qu’il est. Autrement, elle ne pourrait être valeur et pensée »66.
« L’acte créateur de la connaissance est un acte d’amour électif ». « Les plus créateurs parmi les philosophes ont été des philosophes érotiques, comme le fut Platon »68. « La connaissance philosophique, en tant qu’acte créateur est un mariage d’intérêt ».
« La philosophie créatrice doit se libérer du pouvoir illusoire de la preuve »69. « Rien de logique n’a précédé l’intuition philosophique ». « C’est par la perfection des formules, par leur acuité et leur clarté que la philosophie doit convaincre, et non par des preuves et des déductions ». « Les preuves ne sont nécessaires qu’à ceux qui morcellent leur esprit. La preuve est l’ennemie de la vérité et non son alliée ».
Anthropologisme
« C’est l’homme qui philosophe » ; « le milieu où la connaissance philosophique se déploie est le milieu anthropologique »70. « Les philosophes n’en conviennent qu’à regret ». « Pour eux, c’est la philosophie elle-même qui devrait philosopher, et non l’homme. Ils voudraient faire d’elle un absolu »71. « C’est le triomphe du panlogisme ». Or « après Hegel commence le naufrage, le ‘krach’ de la philosophie : l’homme se dresse contre la philosophie ».
Mais « il existe une autre voie pour éviter que l’anthropologisme ne tombe dans un relativisme funeste ». « La philosophie doit être comprise comme l’expression du pouvoir créateur que l’homme exerce par la connaissance » 72. « La philosophie créatrice est une philosophie anthropologique : mais son anthropologisme, de relatif et demi-conscient à l’origine, s’élève jusqu’à devenir conscient et absolu ».
« Il est juste de combattre le psychologisme ». « C’est dans une acception différente et beaucoup plus élevée que l’homme peut être reconnu comme ‘la mesure de toute chose' »73. « Le psychologisme ne peut être surmonté que par les philosophes qui reconnaissent un Logos universel ». « La philosophie est la découverte de l’homme en tant qu’il fait partie du Logos, en tant qu’Homme absolu »74.
« Le secret de l’homme, en définitive, c’est là le problème qui se dégage de la philosophie de la création »80. « Déchiffrer l’énigme de l’homme, c’est déchiffrer l’énigme de l’Être »81.
Philosophie et liberté
« Le but de la philosophie n’est pas de bâtir des systèmes : il est d’atteindre l’acte créateur de la connaissance ». « La systématisation s’oppose à l’intuition créatrice ». « La philosophie doit être libre de toute autorité placée en dehors d’elle »75. « La philosophie de la création suppose la philosophie de la liberté, la philosophie des libérés : elle ne peut être une philosophie académique, étatiste, bourgeoise »77. « La philosophie créatrice ne peut admettre non plus une théosophie scientiforme »79.
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