Mark Rogin Anspach – À charge de revanche

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Mark Rogin Anspach (1959-)

Mark Rogin Anspach (1959-)

Livres philosophiques

Mark Rogin Anspach – À charge de revanche. Figures élémentaires de la réciprocité, Paris, Seuil, 2002 (résumé-citations D. Vigne, 9 pages pdf).

Mark Rogin Anspach

À charge de revanche. Figures élémentaires de la réciprocité

I – Vengeance et don

Tuer celui qui a tué

« Le meurtre est l’offense suprême. Celui qui tue doit payer de sa tête. Et celui qui tue celui qui tue ? » « La vengeance du meurtre constitue le premier cercle vicieux auquel toute société humaine est confrontée. » « Faute de pouvoir annuler le meurtre, elle cherche à restituer l’équilibre perturbé en annihilant le meurtrier. »page 9 « Une fois la vengeance accomplie, l’équilibre perdu est restauré, mais, aussitôt restauré, il est menacé de nouveau. »

« Le fonctionnement de ce mécanisme se laisse décrire par une formule quasi mathématique : Vengeance = Tuer celui qui a tué. »10 « Ce langage formel, impersonnel, est justifié par le caractère anonyme du mécanisme. De celui qui a tué celui qui a tué, ne dit-on pas qu’il a été « l’instrument de la vengeance » ? Il n’est que l’agent anonyme d’un processus qui le dépasse. »11 « La vengeance regarde perpétuellement en arrière, et le résultat est une fuite effrénée en avant. »12

« Dans la réciprocité négative de la vengeance, on donne un coup à celui dont on a reçu un coup pour rendre la réciproque – et non pas pour recevoir la réciproque. On ne recherche pas le retour, mais le retour vient pour ainsi dire vous chercher. C’est l’autre qui souhaitera vous donner un coup en retour. Dans la réciprocité positive du don, on prévoit le souhait de l’autre et on se donne un coup à l’avance. Ou plutôt, on s’impose un coût afin de satisfaire généreusement au souhait de l’autre avant même que celui-ci ne s’exprime. »14

« Ainsi, là où la vengeance regarde en arrière, la réciprocité positive se tourne vers l’avenir : elle commence par l’offrande qui précède le souhait. » « Le premier donateur s’est imposé d’avance un coût. S’imposer un coût n’est pas littéralement se donner un coup, mais c’est virtuellement le faire car cela équivaut à se sacrifier : « On se donne en donnant », souligne Mauss ». « Si le meurtre est l’offense suprême, le suicide est la « contre-prestation suprême »15, l’auto-sacrifice réciproque par lequel on passe de la vengeance à l’échange positif ».16

« Comment les êtres humains ont-ils accompli le passage de la vengeance à l’échange ? C’est en échangeant, affirme Mauss, que les peuples ont trouvé le moyen de « s’opposer sans se massacrer et se donner sans se sacrifier les uns aux autres ». Cependant, on ne peut entrer dans le cycle des échanges sans sortir préalablement du cycle de la violence. « Pour commercer, observe encore Mauss, il fallut d’abord savoir poser les lances ». »16 « Comment, dans la pratique, les hommes ont-ils échappé à l’emprise du principe « Tuer celui qui a tué » ? »17

Une « affaire très puissante »

« Le sacrifice sert à pacifier la vengeance. Pour sortir de la vengeance, les guerriers Moussey (d’Afrique centrale) ne l’abandonnent pas ; au contraire, ils lui vouent un culte. Ils recourent au culte, au rite, au sacrifice, puisque, simples êtres humains, ils ne sauraient inverser le cycle de la vengeance sans le secours d’une puissance surhumaine. En effet, nul homme n’est à la hauteur du défi. Une fois déclenchée, la vengeance échappe à la maîtrise des hommes, elle se perpétue comme si elle était dotée d’une vie propre ; bref, elle est autonome. »17 « En se représentant la vengeance comme une force qui les domine de l’extérieur, ils la mettent à distance, et, en la mettant à distance, ils accomplissent un premier pas pour se libérer de son emprise, ils conquièrent déjà un certain espace d’autonomie. »

« Ainsi, la sortie de la vengeance passe par la reconnaissance de sa transcendance. »18 « Cependant, cette élimination de la violence ne s’accomplit pas sans violence. On sort du cercle vicieux de la réciprocité violente par un acte lui-même violent : le sacrifice. »

« De plus, qu’est-ce qui garantit que cette dernière victime soit vraiment dernière ? » « Pour que, cette fois, le tueur ne soit pas le prochain tué, il faut un tué qui ne soit pas le dernier tueur. Autrement dit, il faut un tué qui n’a pas tué. » Cette nouvelle règle nous donne la formule du sacrifice propre à mettre fin à la vengeance : Sacrifice = Tuer celui qui n’a pas tué. » « Le sacrifice contient la violence, dans les deux sens du terme. »19

Donner à celui qui va donner

« Le sacrifice n’est pas étranger à toute réciprocité. Il y a non-réciprocité sur le plan de la violence, mais le sacrifice est plus qu’un acte de violence, il est aussi la présentation d’une offrande. Or, l’offrande est donnée pour obtenir quelque chose en retour : par exemple, « que personne ne soit plus tué ». » « On peut résumer cet aspect du sacrifice par une deuxième formule : Sacrifice = Donner à celui qui va donner. » « Ainsi, le sacrifice opère le passage de la réciprocité négative de la vengeance à la réciprocité positive du don. »20

« L’échange est souvent dans la pratique calqué très explicitement sur le modèle du sacrifice ».21 « La thèse maussienne de l’échange comme moyen de « s’opposer sans se massacrer » a été exprimée par Claude Lévi-Strauss dans ces termes : « Il y a un lien, une continuité entre les relations hostiles et la fourniture de prestations réciproques ; les échanges sont des guerres pacifiquement résolues, les guerres sont l’issue de transactions malheureuses ». »

« Cette formulation n’est pas inexacte, mais elle appelle une précision : la continuité entre violence et échange ne saurait être directe. »21 « On ne rend pas un cadeau pour un coup. Le passage de la vengeance au don implique qu’on cesse de répondre ou d’attendre que l’autre réponde au coup qui a été donné dans le passé, et que l’on fasse le geste unilatéral de donner un cadeau en pensant à l’avenir. En ce sens, il y a solution de continuité entre réciprocité négative et réciprocité positive, et c’est le sacrifice qui opère l’inversion nécessaire. La lance posée pour commercer est plongée dans la chair d’une victime dont le corps servira de première prestation pacifique. Le sacrifice permet ainsi de passer de la réciprocité violente à la réciprocité non-violente par le biais d’une violence non-réciproque. »22

« Lorsqu’on passe de la réciprocité négative de la vengeance à la réciprocité positive du don, il y a simultanément inversion de l’orientation temporelle et conservation de la circularité. »24 « La conception traditionnelle de l’échange ne retient que le parallèle entre les deux formes de réciprocité, en gommant l’inversion d’orientation temporelle. Pour voir l’insuffisance d’une telle conception, il suffit de comparer le cas du premier acte de vengeance avec celui du premier don. Un premier acte de vengeance est toujours déjà une réponse à une offense antérieure ? » 26 « Un premier don, par contre, ne saurait être la réponse à un don antérieur, il ne peut être que la réponse anticipée à un don futur. »25 Pourquoi l’autre va-t-il donner ? » « C’est l’inversion de l’orientation temporelle qui fait surgir cette question. Elle ne se pose pas dans le cas de vengeance, où le premier acte n’est pas entrepris en vue d’obtenir une réponse. Au contraire, le meurtrier prive sa victime de toute possibilité de répondre : celui qui a reçu un coup mortel ne va pas en donner un autre. Le meurtrier ne cherche pas à être tué, c’est le vengeur qui voudra le faire paver pour ce qu’il a fait. »26

« Celui qui a donné un coup va en recevoir un, et cela grâce à l’intervention d’une troisième personne : le vengeur. Dans le cas des échanges de dons, le processus est inversé : c’est celui qui a reçu qui doit donner. Or, où est la troisième personne qui se chargera de convertir le donataire en donateur ? » « La définition même du don implique la liberté de réponse ; l’échange positif pourrait très bien ne pas aboutir. Et pourtant, on sait que les cadeaux circulent. » « Si c’est un don, comment le donataire pourrait-il être obligé de rendre ? Et si le donataire est obligé de le rendre, comment pourrait-il être un don ? »27

II – Don et contre-don

La magie du don

« Celui qui s’attend à être payé de sa générosité, est-il généreux ? »29  « Reconnaître un cadeau en le rendant, n’est-ce pas le détruire en tant que cadeau ? »

« Mauss a pris pour thème de l’Essai sur le don « le caractère volontaire, pour ainsi dire, apparemment libre et gratuit, et cependant contraint et intéressé de ces prestations ». »30 « Son enquête tente d’identifier « quelle force il y a dans la chose qu’on donne, qui fait que le donataire la rend ». Cette « force », Mauss la trouvera dans le hau, l’esprit du don chez les Maori de la Nouvelle-Zélande. » « Ce qui, dans le cadeau reçu, échangé, oblige, dit Mauss, c’est que la chose reçue n’est pas inerte. Même abandonnée par le donateur, elle est encore quelque chose de lui. »

« Lévi-Strauss suggère que Mauss « se laisse mystifier » en tentant d’expliquer l’échange par une vertu qui ne saurait être « autre chose que l’acte d’échange lui-même, tel que se le représente la pensée indigène ». »32 « Mauss serait tombé dans une mauvaise circularité logique. Pour Lévi-Strauss, le hau n’est qu’une réification gratuite de l’échange. »33

Reconnaître ce qui n’est pas à reconnaître

« Si c’est un don, il faut le rendre, mais s’il faut le rendre, ce n’est pas un don ! » « Reconnaître ce qui n’est pas à reconnaître, voilà l’impératif paradoxal imposé par le donateur ». « Il y contradiction entre un premier message et un méta-message. Le premier message : « Je vous fais un cadeau », exige d’être reconnu pour son contenu généreux. Le méta-message porte sur la forme de la reconnaissance attendue ; il faut donner un nouveau cadeau. »

« L’analyse de Mauss révèle comment l’échange archaïque sort de cette contradiction : grâce à la présence d’une « troisième personne », l’esprit du don. Dans ce nouveau jeu à trois, l’obligation de rendre est toujours là, mais elle n’est plus imposée par le donateur : le donataire, nous dit Mauss, « est poussé par le hau » du cadeau. » « Le donateur dit :  Je vous fais un cadeau », et le hau du cadeau dit : « Donnez-lui donc un autre cadeau. »35

L’énigme de la « troisième personne »

« Pourquoi l’informateur Maori cité par Mauss a-t-il choisi d’introduire un troisième échangiste dans son explication du hau ? »37 « L’introduction de cette troisième personne paraît tout à fait gratuite. […] Mais elle est gratuite seulement si l’on part du présupposé moderne selon lequel tout échange est une transaction qui s’accomplit entre deux individus. Casajus propose un changement de perspective : ce qui est en jeu dans l’explication indigène, c’est moins une transaction individuelle que la circulation des objets dans la société. »38

« Le hau représente « l’impérieuse nécessité de ne pas interrompre ce flux dès lors qu’il est le retour d’un autre flux. »38 « Au lieu de se situer dans le cadre d’un échange réciproque limité à deux individus, le narrateur nous fournit un aperçu local sur une circulation générale dans laquelle participent une multiplicité d’échangistes. La présence d’au moins trois partenaires est nécessaire pour élargir le cadre de l’histoire vers cet horizon social. » 39

« Le problème désormais est de découvrir d’où vient la nécessité impérieuse de ne pas interrompre un flux de retour. Et ici il faut se tourner de nouveau vers la croyance au hau. »39

« On doit se concilier le hau pour ne pas être tué, pour ne pas tomber sous le coup de la vengeance. Autrement dit : pour ne pas parcourir en sens inverse le chemin qui mène de celle-ci au don. On n’interrompt pas la bonne circulation sans risquer de se retrouver dans la mauvaise. »40 « L’offrande du contre-don pour se concilier le hau se révèle être l’opération sacrificielle par laquelle on reste dans le cercle de réciprocité positive et on échappe aux représailles. »

« Or, même si ces représailles sont imputées à un esprit imaginaire, nous aurions tort de sous-estimer leur ampleur réelle. Car l’abondance produite par l’échange rituel est, elle, parfaitement réelle. »41 « Autrement dit, le hau est une réification de la circulation des dons elle-même. »42

Causalités circulaires

« L’alternative formulée par Lévi-Strauss oppose une circularité vicieuse à une hiérarchie inversée. Or, il existe une troisième possibilité : celle d’une hiérarchie circulaire, mais non vicieuse entre l’échange comme unité transcendante et les opérations individuelles qui le constituent. Que, d’une part, l’échange en tant que relation soit transcendant par rapport aux opérations discrètes de donner, de recevoir et de rendre n’empêche pas que, d’autre part, l’existence de l’échange dépende du bon déroulement de ces mêmes opérations. »44

« Pas d’échange sans le hau, dit Mauss ; pas de hau sans l’échange, réplique Lévi-Strauss. La solution consiste à reconnaître que les deux causalités contraires sont en réalité complémentaires. »45

« Comme dit Georg Simmel (Philosophie de l’argent) : « L’échange n’est pas l’addition de deux processus : donner et recevoir. C’est un tiers processus qui naît au moment où, tout à fait simultanément, les deux premiers deviennent mutuellement cause et effet. » Citation intéressante, mais le mot « simultanément » est inexact : dans l’échange de dons, le fait de recevoir et le fait de donner en retour n’ont guère la simultanéité d’une « transaction à haute tension » telle que le paiement d’une rançon, ou l’échange d’espions… »46

« En dernière analyse, on échange pour échanger et non pour avoir un retour. Échanger pour échanger, voilà une logique circulaire sans doute, mais c’est seulement en entrant dans ce cercle positif que l’on sort définitivement des divers cercles vicieux. »48

De la tournée de bière au dos tourné

« Chez les habitants de l’Australie moderne, et plus particulièrement chez les hommes qui se considèrent comme camarades ou « potes », se forment des groupes de buveurs. Tout individu doit, chacun à son tour, payer un verre de bière à tous les autres. »49 « D’un point de vue économique, personne n’a gagné et personne n’a perdu. Mais c’est qu’il y a bien plus, dans l’échange, que les choses échangées » (Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté).25 « C’est dans la circularité même de la transaction qu’il faut chercher la source de ce « plus » par rapport aux choses échangées. »51

« Autre cas étudié par Lévi-Strauss : dans les restaurants à bas prix du Midi de la France, chaque convive trouve, devant son assiette, une modeste bouteille. La petite bouteille peut contenir tout juste un verre, ce contenu sera versé, non dans le verre du détenteur, mais dans celui du voisin. Et celui-ci accomplira aussitôt un geste correspondant de réciprocité »50

« Dans ce second exemple, ce n’est pas entre copains que le vin s’échange : il s’agit, au contraire, d’étrangers. » « Lévi-Strauss interprète l’échange de boissons comme le moyen de résoudre le conflit créé par cette proximité insolite entre deux personnes qui ne se connaissent pas. »51 « Le fait même d’échanger permet d’affirmer l’existence d’une relation entre les échangistes, et c’est cette affirmation qui constitue le contenu du message. »53

« Lorsqu’on offre une boisson à tous ses camarades en même temps, chaque donataire individuel est noyé dans la foule. La réciprocité s’opère au niveau global sans qu’aucun geste ne paraisse comme le retour d’un autre geste fait par une personne en particulier. »

« Le système d’échanges où le groupe entier joue le rôle de médiateur de la réciprocité de la manière la plus absolue, c’est sans doute celui où il n’y a plus de don du tout dans les transactions entre individus, à savoir le marché moderne. Les transactions du marché sont régies par cette loi de « l’impersonnalité » qui caractérise la « socialité secondaire » par opposition à la « socialité primaire ». »57

Le marchand de bière, le boucher et le boulanger

« Payer un bien ou un service, c’est éliminer toute nécessité d’une relation qui durerait au-delà du moment même de la transaction. Ainsi, c’est dans le marché qu’il n’y a pas d’obligation de retour, c’est dans le marché qu’il n’y a pas d’exigence de réciprocité. »58

« Faire un don de retour, reconnaître la générosité du premier donateur par un geste correspondant de réciprocité, c’est reconnaître la relation dont le cadeau précédent n’est qu’un véhicule. » « Le paiement d’une marchandise, au contraire, met fin aux obligations mutuelles des échangistes. »59

« Le groupe social dans son ensemble est la « troisième personne » qui médiatise les échanges entre individus. En effet, ce n’est qu’au niveau de l’ensemble des échanges, au niveau du marché lui-même, que se réalise la réciprocité dans l’économie moderne. »62

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