Bernard Sesboüé – Croire. Invitation à la foi catholique…

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Cathédrale Notre-Dame de Paris, XIIe s.

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Livres religieux

Bernard Sesboüé – Croire. Invitation à la foi catholique pour les femmes et les hommes du XXIe siècle, Droguet et Ardent, 2000 (résumé-citations D. Vigne – [pdf 40 p.]).

Bernard Sesboüé

Croire. Invitation à la foi catholique pour les femmes et les hommes du XXIe siè

Ce livre veut être une invitation, qui rejoint un désir, qui présuppose un questionnement, qui rejoint notre expérience humaine profonde7. Car la foi ne se résume pas à des énoncés, elle repose avant tout sur un acte de liberté. Mais croire suppose un minimum de savoir8. Le Credo n’est pas un catalogue de vérités : c’est un récit, une histoire, un résumé de la Révélation biblique13.

Nous vivons dans « l’ère du vide », dans un nihilisme individualiste. Pourtant la question du sens resurgit toujours8… Les chrétiens tièdes ou recommençants ont besoin, eux aussi, de réentendre l’essentiel de leur foi, sous la forme d’un témoignage9. Pline le Jeune parlait du christianisme comme d’une « contagion » : il n’avait pas tout à fait tort13

I – Qu’est-ce que l’homme ? Qui suis-je ?

C’est en nous d’abord qu’il faut chercher la trace de Dieu. Karl Rahner parle en ce sens d’« expérience transcendantale20 ». L’homme est un être conscient et capable de langage, ce qui le distingue des animaux ; il est une Personne22. Le pôle subjectif, originaire de notre être est presque insaisissable, car il se tient toujours derrière nos yeux24.

Il est habité par un désir qualitatif d’être plus, d’aller plus loin25, qui va bien au-delà de nos simples besoins et du quantitatif26. On a pu définir l’homme comme celui qui se pose toujours des questions, et même la question de la question27. « L’homme passe infiniment l’homme » : il ne veut pas seulement l’indéfini, mais l’infini27.

Nous sommes des êtres libres et nous le savons profondément, mais la reconnaissance de notre liberté est elle-même un acte libre29. La liberté comme « option fondamentale » et responsabilité est bien supérieure au simple libre arbitre. Elle engage notre « salut »30. Notre situation est donc mystérieuse, et nous ne pouvons l’affronter que par un acte de liberté31, un pari, une option pour le Sens32.

« Cette expérience de dépassement qui nous habite ne peut être fondée sur le néant32. » « L’hypothèse de l’absurdité totale me paraît impensable32. » C’est ici le moment de nommer Dieu, dont nous avons tous un « savoir anonyme » (Rahner)34. En amont de la foi chrétienne, nous rencontrons ici la dimension religieuse de l’homme (et de son action, et des sociétés humaines)36.

II – Qu’est-ce que croire ?

La croyance est de l’ordre de l’intime conviction, non d’un savoir universellement démontré et certain37. Mais nous ne pouvons pas vivre sans croire : la confiance est la base de la société, et même la science fait appel à la croyance38. Je ne peux aimer quelqu’un sans croire en lui, je ne peux vivre sans croire en certaines valeurs40. « L’acte de croire est un acte essentiel de la condition humaine, et non point un acte honteux41. » « Nous sommes condamnés à nous décider au-delà de ce que nous savons », à faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre41.

« Toute attitude religieuse n’engage pas forcément la foi42 » : ainsi dans la superstition, la magie, l’idolâtrie. Dans la tradition biblique, Abraham est le premier grand témoin de la foi comme relation de confiance en un Dieu personnellement rencontré43. Car la vraie question n’est « pas de croire que Dieu existe, mais de croire que l’homme existe pour Dieu »43. Une telle foi est vécue dans une fidélité, comme une alliance au départ unilatérale, mais par la suite bilatérale44.

On peut distinguer le croire que (comme adhésion à une vérité) et le croire en (comme confiance en une personne45). Pour Pierre Rousselot, la foi donne des yeux pour croire : elle dépasse donc constamment les « limites de la raison »46. La science, elle aussi, fait des hypothèses et les valide à partir d’autres hypothèses qui ne sont pas démontrées ; ce « cercle » n’est pas vicieux47.

La foi est à la fois libre et certaine : elle n’est pas moins certaine parce qu’elle est libre, et pas moins libre parce qu’elle est certaine48. Le droit à la liberté religieuse n’est pas une approbation du relativisme, mais le respect de la dignité de chacun50. La violence religieuse vérifie l’adage corruptio optimi pessima. L’Église catholique a malheureusement, parfois, cédé à cette tentation53.

Le croyant ne prétend pas maîtriser Dieu, il veut l’accueillir. Il reçoit sa foi elle-même comme un don de Dieu51. Mais cela ne signifie pas que la foi soit réservée à quelques-uns : elle est offerte à tous, chacun peut l’accueillir et doit y persévérer52. La foi a-t-elle inventé Dieu, comme le désir crée son objet ? Mais dans ce cas, d’où nous vient le désir de Dieu et l’idée du divin54 ?

III – Quel langage pour les choses de la foi ?

1. Langage et langages. Toute connaissance a besoin d’un langage spécifique. Le langage scientifique n’en est qu’un parmi d’autres59. Le langage poétique a une force particulière, de type métaphorique et symbolique, qui a toute sa valeur61.

2. Le langage de la foi : un cas unique.Le langage religieux se sert souvent de la poésie, mais d’une manière qui va au-delà de ses limites et qui vise l’absolu62. Il se sait inadéquat, et il assume cette mise en question, mais il dépasse la négation elle-même par la « voie d’éminence »63. Surtout, il s’appuie sur une Révélation et des témoignages64.

Ainsi, concernant le commencement du monde, la Bible prend appui sur le langage mythique du milieu mésopotamien65. Mais elle le réinterprète de façon tout à fait originale et par certains côtés, démythologisatrice68. Il en va de même de la fin du monde, décrite par la Bible selon des scénarios qui ont un caractère mythique, à décoder69.

La Genèse est « proto-scientifique », elle ne concurrence pas la science et n’a pas à être accordée à elle de façon concordiste67. La science elle-même recourt à des « récits » de l’origine et fabrique d’une certaine manière ses propres mythes68.

Les théophanies de l’Ancien Testament sont écrites dans un langage qui comporte une part de symbole70. Et la résurrection de Jésus reste un mystère que les mots ne peuvent cerner, et qui d’ailleurs n’est pas décrit en lui-même71. Jésus lui-même, en tant que Verbe incarné, est un mystère qui dépasse toutes les paroles humaines72.

3. Langage religieux et langage universel. Tout langage est inévitablement particulier, et pourtant le langage religieux prétend à l’universel73. Ce n’est pas contradictoire, car les cultures ne sont pas étanches : elles communiquent entre elles73. Les langues humaines sont très différentes, mais elles gardent toujours une portée universelle74.

Ainsi la Bible est née dans un monde culturel donné, mais elle a transformé et « converti » les mots de son temps75. Pour nous aujourd’hui, le langage biblique lui-même doit être interprété et traduit dans les mots de notre temps75.

L’Église a dû, très tôt, transposer la révélation biblique dans les catégories de la pensée grecque76. Les Conciles ont défini des formules dogmatiques qui excluaient certaines formulations comme mettant en danger l’essentiel de la foi76. « Les grandes déclarations conciliaires sont un c’est-à-dire par rapport aux affirmations bibliques76.» «

Ce passage dans la culture grecque fut le premier acte de ce que l’on appelle aujourd’hui l’inculturation77. » Le travail est à poursuivre : rendre les mots de la foi compréhensible aux hommes d’aujourd’hui et aux civilisations non européennes77.

IV – Dieu et ses images en notre temps

Le Dieu biblique n’est pas le rival de l’homme. Il est « philanthrope » et veut nouer avec lui une alliance d’amour81. Les preuves de l’existence de Dieu sont une question secondaire par rapport à celle de notre représentation de Dieu82.

1. Modernité et post modernité. Depuis les Lumières, l’homme se sent « majeur » et récuse toute tutelle religieuse, qu’ils considère comme infantilisante84. Dans la post-modernité, la question de Dieu disparaît ou revient en force de façon sauvage85.

2. Du refus à l’absence. Feuerbach et Marx considèrent Dieu comme une simple projection de l’homme86, Nietzsche proclame sa mort au profit du Surhomme87. L’athéisme se propose comme un humanisme (Sartre), qui élèverait l’homme alors que la religion le rabaisse87.

Freud explique la religion comme une névrose obsessionnelle, à partir des contradictions internes du psychisme humain88. Le structuralisme a ajouté à la mort de Dieu l’idée de la mort de l’homme, au profit des structures qui expliquent l’un et l’autre88.

L’athéisme contemporain n’est plus militant : il se désintéresse de Dieu, jugé inutile ou absent89. Dietrich Bonhoeffer et d’autres prônent un christianisme « majeur », sans Dieu, sans religion90. Face aux non-chrétiens, Vatican II a renoncé aux anathèmes et l’Église privilégie désormais le dialogue91.

3. De sinistres images de Dieu. Gide dénonce un dieu castrateur, qui surveille et punit ; Maurice Bellet un dieu pervers (ou plutôt perverti), culpabilisateur92. Il est vrai que la peur a hanté une certaine pastorale et des prédications qui entretenaient cette caricature93.

L’Ancien Testament, les guerres de religion et le fanatisme actuel n’accréditent-ils pas l’image d’un Dieu violent94 ? Mais cette perception de Dieu n’est-elle pas une projection en lui de notre propre violence94 ?

4. Pourtant le mot « Dieu » est toujours là. La religion a été remplacée par une « foi en l’homme » qui atteste l’élan de notre esprit vers un horizon, un absolu95. L’idée de Dieu est consubstantielle à l’homme et ressurgit toujours96.

V – Un Dieu Père

« La révélation judéo-chrétienne apporte une révolution radicale dans l’idée que les hommes se faisaient de Dieu99. » « Dieu s’y fait proche de l’homme, il se tourne vers lui avec un amour prévenant. […] Il entre dans notre histoire99. »

1. Le Dieu de l’Ancien Testament. L’histoire du peuple hébreu est celle d’une pédagogie. Dieu prend acte de ses instincts guerriers, de ses désirs de biens matériels100. Israël renoncera aux sacrifices humains, et passera progressivement d’un hénothéisme étroit à un monothéisme vraiment universel101.

« La révélation de l’Ancien Testament part de l’image de Dieu que se font les hommes, afin de la convertir progressivement102. » Ainsi, « la façon de parler des Hébreux ne tient pas compte des causes secondes mais fait tout remonter à Dieu de manière immédiate102. »

« Les grands attributs bibliques de Dieu marquent une différence radicale par rapport aux religions du temps et de la région102. » « Le Dieu de la Bible est un Dieu qui aime les hommes », qui cherche l’homme depuis le commencement : « Où es-tu103 ? » Il fait le premier pas, instaure une amitié, une forme d’égalité avec l’homme considéré comme un partenaire, se « compromet » avec lui103.

Il a des sentiments maternels et conjugaux envers l’homme, et même une sorte de jalousie amoureuse104. Ses colères mêmes sont l’expression de cette passion. Il accepte d’être vulnérable, trahi, « fragile105 » (Zundel) Les punitions annoncées sont pédagogiques, et sans proportion par rapport aux promesses de bénédiction106.

Il n’est pas laxiste, mais ferme, fidèle, exigeant et juste. Il ne ferme pas les yeux : il fait miséricorde107. Il réprouve le péché, mais « il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive107. » Il est avant tout un Dieu de tendresse, ce qu’exprime l’image du Père, distincte de l’idée de création et de gouvernement du monde108. « Le fils doit respect et obéissance à son père, mais le père est plein de bonté, de tendresse, de sollicitude et d’indulgence pour son fils108. » « Mais l’évocation de Dieu-Père est encore loin d’avoir la prégnance qu’elle prendra dans le Nouveau Testament109. »

Il a aussi, bien sûr, les attributs métaphysiques de transcendance, grandeur, gloire, éternité, immutabilité, omniprésence, omniscience109… Le titre de tout-puissant (Sabaoth, Pantokratôr) est surtout liturgique et renvoie non seulement au cosmos, mais à l’histoire109. Il exprime « la tension entre la puissance absolue et l’amour absolu, entre l’éloignement absolu et la proximité absolue110 » (Ratzinger). Le Tout-Puissant demeure le Père, qui engage avec l’homme une relation d’intimité et de réciprocité110.

On peut reprocher à la Bible d’être trop anthropomorphique : mais elle reflète une expérience, une relation vivante avec Dieu110. « Chaque fois qu’une qualité est attribuée à Dieu, elle doit être ni niée au sens où les hommes la possèdent, puis réaffirmée comme un absolu visé au terme d’un point de fuite110. »

Le Dieu biblique attend l’homme, le respecte, le laisse libre. C’est presque trop beau pour être vrai111 ! « Une telle image de Dieu ne dépasse-elle pas en vérité tout ce que l’homme peut concevoir de lui111 ? »

2. Le Dieu Père de Jésus dans le Nouveau Testament. Désormais il y a répartition des images paternelle et nuptiale entre le Père et le Fils : l’époux, c’est Jésus111

L’image paternelle de Dieu est aujourd’hui rejetée comme synonyme de paternalisme et de société patriarcale112. L’archétype freudien du « meurtre du père », alimenté par un féminisme revendicateur, hante douloureusement notre société112. Il est extrêmement difficile de surmonter ces-images négatives. Mais « cette difficulté même peut être l’occasion d’une découverte et d’une libération112. »

« Le Dieu dont parle Jésus est à l’évidence le Dieu de l’Ancien Testament112 », puissant, sage et juste. Mais il est aussi un Dieu déconcertant, miséricordieux. « Jésus revendique une relation tout à fait particulière avec Dieu en l’appelant « mon Père » en un sens privilégié114. » Son attitude existentielle « le situe de plain-pied avec Dieu, en proximité immédiate, en commerce familier avec lui115 » (Schlosser).

Le mot Abba caractérise cette intimité unique, dont la communauté chrétienne a hérité115. « Jésus est le seul à s’adresser à Dieu en utilisant le terme Abba », avec une connotation de tendresse et de respect116. « L’attitude de Jésus envers Dieu est tout entière filiale ». « Sa prière d’homme est comme une longue respiration filiale116 ».

« Jésus ne détaille pas tellement le comportement paternel de Dieu à son égard. Il nous révèle le Père en nous montrant ce que c’est qu’être son Fils116. » « Dans sa manière de mourir, Jésus nous révèle jusqu’où peut aller la toute-puissance de Dieu ». « Dieu est tellement puissant qu’il peut exprimer son amour absolu dans le contraire absolu de la puissance116. »

VI – Dieu qui a fait le ciel et la terre

Ciel et terre, visibles et invisibles : « pour les Hébreux, un couple de contraires exprime la totalité du domaine considéré119 ». « Il n’y a rien dans la création qui soit le fruit d’un dieu antagoniste, d’un dieu du mal, ou d’une émanation consécutive à un quelconque mal antérieur119. » Mais qu’est-ce que créer ? Humainement, c’est imaginer, inventer, fabriquer, mettre en mouvement. Mais ici il s’agit de Dieu120.

1. Un conflit entre la foi et la science ?

L’opposition séculaire entre les savants et Église se prolonge aujourd’hui dans le faux débat entre évolutionnisme et créationnisme121. « L’instituteur parle du commencement du monde, tandis que le catéchiste parle de son origine. […] Car la création est continue122. »

« Le récit du commencement est la description d’un comment, le récit de l’origine est la révélation d’un pourquoi » qui inclut une finalité122. La création et le big-bang sont à distinguer, mais non pas à opposer. Entre les deux plans, il faut chercher une certaine forme de cohérence et d’unité123.

« De Kepler à Newton, le spirituel se trouve exclu de la connaissance du monde. » C’est ainsi qu’on arrive à la fameuse réponse de Laplace124. Pour Jacques Monod, il ne s’agit plus d’éliminer Dieu, mais de se libérer de l’anthropocentrisme traditionnel125. « La communauté scientifique revendique aujourd’hui l’abandon de l’anthropocentrisme. L’exil de l’homme de la considération scientifique est le corollaire de l’exil de Dieu126. »

« Les autorités de l’Église ont considéré trop vite que la fois était menacée quand la science établissait une donnée qui ne concordait pas avec la cosmologie biblique125. » « La science physique s’intéresse à l’ordre des causes secondes », mais « Dieu est beaucoup plus que le grand horloger de Voltaire125. »

Certains physiciens croyants combattent cette perspective au nom d’un supposé « principe anthropique », mais la question est très débattue127. Sauf à sortir de son domaine, la science ne peut répondre aux questions de la motivation et du but de l’univers127. La confusion des plans et le concordisme sont dangereux : « on ne peut faire coïncider l’acte créateur de Dieu avec un « instant zéro » quelconque127. »

« Devant les progrès énormes de la science […] les théologiens ont eu tendance à abandonner en quelque sorte la création aux savants128. » « Nous devons donc être mieux armés maintenant pour parler sans confusion de l’origine et du pourquoi de la création128. »

2. Le récit de l’origine et du pourquoi : la création en perspective chrétienne

Entre l’origine et la fin, la ligne qui les relie fait sens et donne une direction129. Les récits bibliques de création expriment ce sens de façon imagée130. Leur originalité est de nous présenter un Dieu personnel et transcendant, antérieur au monde, qui le crée à partir de rien130 (2 M 7, 28).

Édith Stein et certaines traditions juives présentent cet acte comme un retrait : « Dieu accepte de ne plus être tout130. » La création n’est pas une simple chiquenaude initiale, c’est une action constante. Dieu soutient le monde à chaque instant131. La création est bien distincte de l’émanation, qui induit une vision cyclique de l’histoire, alors que la vision biblique est linéaire131.

Le second récit de la création est plus ancien que le premier. Il est centré sur l’homme, que Dieu façonne amoureusement, et sur son devenir131. L’ontogenèse se retrouve dans la phylogenèse : le développement de chaque individu ressemble à celui de l’humanité entière134.

L’homme est créé libre, ce qui est paradoxal puisqu’il ne l’a pas choisi. Il doit accéder à sa liberté, qui se déploiera de façon progressive133. Initialement, il est donc en situation de « liberté surveillée », qui le protège et protège sa liberté elle-même134.

Le rêve sartrien d’une liberté absolue est illusoire, car il fait abstraction du dessein divin qui est la source de la liberté de l’homme134. De même Camus se disait « horripilé d’être une créature ». Mais si cette attitude adolescente se comprend, elle doit cependant être dépassée135. La loi n’est pas le contraire de la liberté, mais son tuteur et sa structure. Refuser notre condition d’homme est une impasse135.

La Sagesse suprême, que symbolise l’arbre de la connaissance du bien et du mal, n’est pas à notre portée. Mais notre liberté demeure : le « tu ne dois pas » n’abolit pas le « tu peux136 ». Cette situation n’est pas un piège ni une privation, mais l’expression d’une tendresse paternelle et bienveillante136.

Le récit de la création de la femme appartient au registre du symbole et de l’amour136. La ressemblance/différence entre hommes et femmes n’est pas seulement biologique, elle permet l’altérité nécessaire à l’amour.

La femme est le prolongement (Ishah) est le complément (côte manquante) de l’homme. « Vint la femme, et advint à l’homme la parole » (Paul Beauchamp). Ils deviendront une seule chair au sens large du terme : l’union des corps symbolise celle des cœurs137.

Leur fécondité, elle aussi, est mystérieuse (belle citation en2 M7,22), faite de ressemblance et de distance : « L’homme quittera son père et sa mère… »

Le premier récit de la création est un poème, scandé par des refrains. Il la représente comme la mise en ordre d’un chaos, par distinctions successives. Il insiste sur la bonté du créé138.

Il voit l’homme comme un être revêtu d’une dignité spéciale, fait à l’image de Dieu (distinction sexuelle comprise)139. Dieu lui partage des attributs divins comme l’intelligence, la liberté, la capacité d’aimer.

La dignité de l’homme image de Dieu n’est pas un simple état de fait : elle est de l’ordre d’un projet, d’une promesse140. Elle est le signe d’un amour gratuit qui est la seule réponse à la question : pourquoi existons-nous ?

La création est couronnée par l’homme et lui est offerte. Il peut et doit la cultiver, la parachever. Le développement de la science et de la technique n’est pas sans lien avec une certaine désacralisation du monde qui caractérise la tradition judéo-chrétienne.

Mais l’homme n’est pas le maître absolu de la création : il doit agir en intendant, en gestionnaire responsable141. L’écologie, elle aussi, a un arrière-fond biblique. Elle doit d’ailleurs éviter de resacraliser le monde142.

Le Nouveau Testament insiste sur le rôle du Fils dans la création : Il en est le premier ministre, la Personne divine qui s’occupe de l’homme au plus près et qui est l’expression même de la philanthropie divine143.

La notion de création a une consistance rationnelle qui n’a rien de primitif. Elle n’est pas une émanation de type physique, ni une génération de type biologique. Elle est un acte personnel et radical, ex nihilo144.

La Bible est résolument anthropocentrique, alors que la science moderne voit dans l’homme un épiphénomène marginal et hasardeux. Mais cette vision désenchantée du monde est une option philosophique : elle part du postulat que le monde n’a pas de sens146.

Tout en respectant les découvertes de la science, le croyant part d’un autre présupposé : que l’existence est bonne, qu’elle est un don, que le monde est beau et précieux147. Teilhard de Chardin a tenté de formuler une cosmo-théologie qui valorise l’évolution comme forme concrète de la création.

La création est un commencement, un premier don qui en annonce d’autres. Elle est orientée vers une plénitude qu’on peut appeler le salut. Elle se déploie dans l’histoire148.

VII – Un Dieu qui se révèle et dialogue

Pour le christianisme (qui n’est pas à proprement parler une religion du livre), la Bible est « Parole de Dieu », qui s’est révélé149. La Révélation n’est pas l’énoncé d’une connaissance, mais l’expression de l’être même de Dieu qui veut se communiquer à l’homme et lui partager sa vie150.

1. Dieu peut-il parler à l’homme ?

L’objection rationnelle. Pour Spinoza, la prétendue révélation de « mystères » divins n’a pas de sens puisqu’ils échappent à la raison150. La Bible ne fait qu’exprimer de façon imagée et populaire des vérités qui peuvent être atteintes rationnellement et universellement151. Cette objection méconnaît le vrai sens du mystère, qui n’est pas ignorance et obscurité, mais lumière surabondante151.

Kant et Hegel chercheront aussi à donner une interprétation rationnelle des grandes affirmations chrétiennes151. Il est vrai que la Révélation n’est pas contraire à la raison, puisqu’elle la suscite et l’approfondit. Mais vient-elle vraiment d’ailleurs et de Dieu152 ?

L’objection d’une histoire contingente. Pour Lessing, « des vérités historiques contingentes ne peuvent jamais devenir la preuve de vérités rationnelles nécessaires152. » Blondel tentera de résoudre la difficulté à l’aide de sa méthode d’immanence, qui voit dans l’homme, en creux, l’aptitude à recevoir une Révélation153.

L’objection du développement historique. Pour Loisy, l’idée même de Révélation est une production historique, contextuelle, et non pas un fait surnaturel153. On peut répondre que la Révélation, effectivement, n’est pas extrinsèque à l’histoire, mais qu’elle s’y insère et la renouvelle de l’intérieur153.

L’objection éthique. Comment Dieu pourrait-il se révéler à quelques-uns à l’exclusion des autres ? N’est-ce pas une injustice odieuse154 ? Mais « le Dieu qui se révèle à Israël n’est pas le Dieu de la nature, mais le Dieu de l’histoire » (Geffré), qui passe nécessairement par le particulier154. De plus, l’élection n’est pas un privilège, mais une mission dont l’horizon est universel155.

2. Le Christ, sommet de la révélation chrétienne

La constitution Dei Verbum reprend le mouvement de la révélation biblique : Dieu veut se communiquer à l’homme, converser avec lui155. Plus encore, il veut le diviniser, sans l’arracher à sa condition humaine, mais en élevant celle-ci à son accomplissement156.

Le Christ est à la fois l’auteur, l’objet, le centre et le sommet de la Révélation. Il est la Parole faite chair, dont la Révélation se déploie dans l’histoire157.

Le cosmos est déjà un langage : la beauté du monde nous parle de Dieu à travers les êtres créés158. La révélation « naturelle » (Rm1) est la condition de possibilité de la seconde et le moment premier du salut158.

La conscience, parlant au cœur de l’homme, est déjà surnaturelle en ce qu’elle oriente et guide tout homme vers sa fin159. Aucun homme n’est oublié par Dieu : une voix intérieure lui donne des ordres auxquels il répond ou non159.

Abraham et les promesses qu’il reçoit inaugurent la Révélation proprement dite160. Cet événement fondateur est raconté de façon anthropomorphique, mais qui renvoie à une expérience décisive (que nous pouvons refaire161).

Moïse reçoit le Décalogue, dans le cadre d’une théophanie particulièrement solennelle, comme « la voix d’un absolu qui s’adresse à la conscience. » Une législation détaillée accompagne ces Dix Paroles comme un code d’alliance162.

Les prophètes énoncent des révélations plus individuelles, qui sont inscrites dans leur langage et leur culture, qui ont souvent une forme poétique, mais qui viennent de Dieu et qui parfois leur coûtent la vie163.

Jésus-Christ est le Verbe éternel fait chair, qui « réalise en un sens absolu la présence de Dieu parmi nous » (Rahner). Qui le voit, voit le Père164. Sa personne est première : le christianisme n’est pas un enseignement ni un programme, c’est quelqu’un. En lui Dieu a désormais un visage164. Il est la Révélation en personne, donc ultime et parfaite. Mais il nous appelle, sans nous contraindre, à y entrer. Il est à la fois « voie, vérité et vie165 ».

3. Comprendre la Révélation

Elle n’est pas magique ni chimiquement pure, mais passe par la subjectivité de l’auteur inspiré. Elle ne lui est pas « dictée » comme on le dit du Coran166. Le prophète fait un acte de foi en la parole qu’il reçoit. L’inspiration respecte sa liberté. « L’écoute fait donc partie de la révélation. » Elle est dialogue167.

La révélation est toujours située dans une histoire, donc dans des limites et des imperfections. Elle doit « accoutumer » l’homme à Dieu167 (Irénée de Lyon). L’écriture conserve la parole dans le temps et dans la société. Mais elle relate souvent des événements bien antérieurs à la rédaction des textes168.Ainsi le Pentateuque ou le livre d’Isaïe ont été écrits par plusieurs auteurs, à des époques n’ayant pas le même sens de la propriété littéraire que nous168.

Ces livres n’en sont pas moins considérés comme Parole de Dieu et Écritures saintes. La formule « il est écrit » est un passif divin169. Le Nouveau Testament a été uni à l’Ancien dans la conviction qu’il y a entre eux une cohérence profonde, un unique dessein de Dieu169.

Les Pères de l’Église n’insistent pas sur les aspects humains comme causes secondes de l’Écriture. Thomas d’Aquin, lui, distingue Dieu comme auteur principal et l’homme comme auteur instrumental170. L’exégèse moderne, très attentive aux circonstances et aux procédés de la rédaction, peut en venir à négliger leur origine divine170. La Bible dit vrai, mais il s’agit d’une vérité religieuse et salvifique, non d’une vérité scientifique, ni d’une vérité historique au sens moderne du mot171.

Dieu veut se révéler, s’autocommuniquer (Rahner) à tous les hommes de tous les temps. Les religions sont en partie porteuses d’une offre de salut172. Mais celle-ci est ordonnée au Christ comme à son sommet et à son critère. Un discernement chrétien des religions est donc nécessaire172. Vatican II a inauguré une vision positive des religions non-chrétiennes qui contrebalance une approche plus ancienne et plus agressive172.

La Révélation est plénière en Jésus-Christ et achevée avec « la mort du dernier apôtre ». Mais elle annonce le Royaume, donc ouvre sur un avenir173. Elle est achevée dans sa phase constitutive, mais se continue dans sa phase de réception à travers la vie de l’Église, comme la lumière des étoiles voyage173. « Tout le temps de l’Église est en état constant d’accueil et de réception de la Révélation. En ce sens la Révélation continue173. » Le « développement » du dogme doit être homogène par rapport au dépôt initial, qu’il reformule dans des situations et des cultures nouvelles174.

Des révélations privées ne sont pas impossibles, mais elles demandent un discernement rigoureux et demeurent l’objet d’une adhésion libre174. Le message des apparitions est soumis au jugement ecclésial, qui est toujours très réticent à l’égard d’annonces d’événements à venir175. Les fruits de sainteté de ces messages en sont un critère important. Le goût des phénomènes extraordinaires n’est pas à encourager175.

VIII – Mais alors, pourquoi le mal ?

Le scandale du mal semble, comme à Voltaire dans Candide, l’objection principale à la foi en Dieu. Face à lui, la détresse et même la révolte sont légitimes et ne peuvent être écartées177.

On ne peut pas donner d’explication rationnelle au mal, car si on le fait, il devient alors nécessaire et justifié. Le mal doit rester injustifiable, irrécupérable, et notre réflexion sur lui doit rester modeste178.

Les différentes formes du mal. Le mal innocent (ou plutôt normal) est lié à la finitude de notre monde et de notre vie. Les plaques tectoniques provoquent des tremblements de terre, mais elles font naître les montagnes et les îles. La vieillesse et la mort nous attendent, mais elles sont, d’une certaine manière, dans l’ordre des choses179.

Il est vrai que la souffrance (d’un enfant) et la maladie (douloureuse) semblent « de trop », inacceptables. Mais pourquoi nous révoltent-elles, sinon parce que nous avons de l’homme une certaine idée, une certaine exigence, qui transcendent la brutalité factuelle de ces phénomènes ?

Le mal responsable et coupable est d’un autre ordre181. Les génocides, la cruauté, l’intelligence perverse sont l’œuvre de l’homme182. Mais on peut objecter : comment Dieu, s’il est puissant et bon, a-t-il pu laisser faire de telles horreurs183 ?

Hans Jonas a tenté de répondre en affirmant que la création est, de la part de Dieu, un acte de retrait, de renoncement à sa puissance. Dieu devient dès lors souffrant, soucieux, en devenir, en péril. Cette intuition peut être rapprochée de la foi chrétienne, à travers le mystère de la Passion.

Mais le mal commis par l’homme a aussi des formes plus ordinaires : divisions, violences184… Au plan économique, l’avidité, l’exploitation et l’injustice sont partout. Au plan politique, le mensonge et la domination185. On peut parler de « structure de péché » pour désigner cette réalité collective et anonyme. Mais chacun de nous est complice de ce mal social et capable, dans certaines circonstances, du pire186. Je peux être un salaud189.

Le mal « mixte » est encore plus difficile à identifier, par exemple sous l’angle du « moindre mal » ou des risques inévitables187.

La Bible et l’excès du mal : Job. Israël a connu de terribles épreuves (esclavage, exil). Les Psaumes résonnent du cri de l’homme qui souffre. Une certaine sagesse avait fait du mal une sorte de nécessité pédagogique, châtiant nos actes mauvais.

Mais le livre de Job affronte la question en refusant ces réponses classiques190. Job clame son innocence et l’absurdité de sa situation193. À cela, Dieu ajoute une révélation de son incroyable puissance créatrice. Alors Job « met la main sur sa bouche », ce qui suggère que le problème du mal n’a pas vraiment de réponse194.

IX – De l’excès du mal à l’excès de l’amour  

À la démesure du mal, seul peut répondre l’amour fou de Dieu qui se manifeste à la Croix198 […]. Le Credo n’aborde le mal et le péché qu’en parlant de salut et de pardon des péchés203.

Quelles explications donner du mal ? – soit il n’existe pas, parce que le monde n’a aucun sens. – soit il est éternel et en conflit éternel avec le bien. – soit il vient entièrement de l’homme. La réponse chrétienne est plus complexe : le péché originel (cf. Pascal)204.

Nous faisons l’expérience constante de notre ambiguïté : chacun de nous est à la fois victime et coupable205. Nous commettons le mal et nous le transmettons comme par contagion. Cette situation globale est ce que la Bible appelle le péché206. Il blesse de façon universelle nos relations familiales et sociales. Il ne se réduit pas à une ou des fautes particulières, il nous concerne tous et de l’intérieur207.

Mais peut-on, dès lors, y voir une nécessité inévitable, liée à notre finitude ? Si c’était le cas, Dieu nous aurait créé enclins au péché et serait lui-même la cause du mal208. Il faut donc introduire l’idée d’une rupture entre deux origines :

– la première est bonne, elle tient à notre statut de créatures.

– la deuxième est mauvaise et tient à un égarement de notre liberté.

Adam, c’est nous et chacun de nous209. Il est une personne corporative, fondatrice d’un groupe qui porte son nom. Son péché est le nôtre, à la fois personnellement et collectivement. Il est à la fois explicable, en tant qu’induit par d’autres, et inexplicable en tant qu’il trahit le fond de bonté qui est en chacun.

L’essence de ce péché est l’ingratitude, ou volonté de prendre ce qui nous est donné, en considérant le Donateur comme un rival210. La liberté, alors, s’égare en croyant se grandir.

Mais la Bible affirme que cette liberté a été séduite. Elle n’est pas l’origine absolue de sa propre chute. Le monde créé comporte une face invisible : des êtres spirituels dont certains auraient refusé le don divin. On touche là à un impensable, de l’ordre d’un orgueil suicidaire211.

Les conséquences du péché originel sont des divisions en chaîne entre les hommes, d’avec le monde et d’avec Dieu. Le péché désintègre. À notre finitude naturelle, il ajoute des distorsions de toutes sortes212. Mais il n’a jamais le dernier mot !

X – Jésus de Nazareth devant l’histoire

Notre mentalité marquée par la culture scientifique et la démarche historico-critique s’interroge sur les récits des Évangiles. Cela est légitime, car Jésus n’est pas un mythe : il fait vraiment partie de l’histoire221.

Mais « l’histoire » elle-même est écrite de différentes manières selon les époques. Ce n’est qu’au XVIIe siècle qu’elle devient une science, et au XIXe siècle qu’elle distingue radicalement, jusqu’à les opposer, le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi222.

Ainsi Frédéric Strauss et Ernest Renan, dans leurs Vies de Jésus, considèrent les évangélistes comme suspects et partiaux223. Albert Schweitzer a fait un bilan très négatif de ces diverses approches du Jésus historique. Leurs auteurs ne sont-ils pas suspects, à leur tour, de plaquer sur lui leurs propres convictions224 ?

Rudolf Bultmann en conclut que « nous ne pouvons pratiquement rien savoir de la vie et de la personnalité de Jésus224 », mais depuis Ernest Käsemann, on a renoncé à cette conclusion extrême. On accorde plus d’attention et de confiance aux récits évangéliques225. Joachim Jeremias y cherche les ipsissima verba de Jésus, et les exégètes scrutent le texte avec une minutie étonnante226. « Aucun livre dans le monde n’a été l’objet d’une recherche aussi critique et répétée que la Bible. Le vrai miracle est que celle-ci résiste encore227. »

Nous disposons de trois témoignages païens sur Jésus. La Lettre à Pline le Jeune de Trajan, vers 112 (« ils chantaient entre eux les hymnes au Christ comme à un Dieu »), un passage des Annales de Tacite, vers 116 (« ce nom leur vient du Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice »), et un passage de la Vie de l’empereur Claude, vers 120 (« (« les juifs se soulevaient continuellement à l’instigation d’un certain Chrestos228 »). « Cette maigre moisson permet déjà de récuser la thèse selon laquelle Jésus n’aurait jamais existé228. »

Du côté juif, Flavius Josèphe, vers 80 dans les Antiquités juives, fait trois allusions à l’histoire de Jésus, mais la plus frappante est peut-être une addition chrétienne. Quant aux découvertes de Qumran, elles sont sans lien direct avec la naissance du christianisme229.

Le Nouveau Testament, source la plus importante, a été rédigé des années 50 au début du IIe siècle Il faut y ajouter de nombreux écrits apocryphes230, et quelques récentes données archéologiques231. L’historicité d’un récit évangélique peut être soumise à des critères tels que son originalité, sa cohérence avec d’autres récits, ses divergences d’avec le judaïsme de l’époque, etc.232. Les quatre Évangiles font de lui des portraits différents, mais très concordants, qui n’excluent pas l’échec de sa mission237.

Le consensus des historiens admet que Jésus est mort sous Ponce Pilate le 7 avril 30, après deux ou trois ans de prédication233. La date de sa naissance est plus incertaine, entre – 4 et – 6. Le lieu, Bethléem, est au moins plausible234.

Prophète itinérant, Jésus n’est pas un ascète234. Sa parole, souvent donnée en paraboles, frappe. Il est proche des petits et des pauvres, mais il a des liens avec le milieu pharisien. Il respecte le Temple, mais il critique son personnel235. Il respecte la Loi, mais il se place au-dessus d’elle. Il prétend pardonner les péchés, privilège divin. Il appelle Dieu son Père et se présente comme son Fils unique, privilège exorbitant pour le judaïsme de l’époque236.

Les récits de miracles ont pu sembler, à l’époque positiviste, naïfs et invraisemblables. Mais ils sont plutôt indéniables238. La littérature juive et païenne fait état de nombreux thaumaturges à cette époque239. Il faut dépasser l’idée que le miracle soit « contraire aux lois de la nature » : il est plutôt au-dessus d’elles en s’appuyant sur elles, comme la liberté s’appuie sur les déterminismes240. Le miracle n’est pas un fait « brut », c’est un fait significatif. Il est moins un prodige qu’un signe. Là où le savant ne voit qu’un phénomène inexplicable, le croyant perçoit un geste divin. Il n’y a miracle que pour celui qui se laisse interpeller par lui241. Émanant de la liberté divine, il ne peut être accueilli par l’homme que de façon libre242.

L’activité de Jésus comme thaumaturge et guérisseur est aujourd’hui considérée comme certaine243, même si une part de légende vient auréoler son comportement. Ses miracles ne sont pas ceux d’un magicien : ils sont toujours ordonnés au bien des personnes et marqués par une certaine discrétion244. Les exorcismes, quoique marqués par la mentalité de l’époque, soulignent le lien incontestable entre le physique, le psychique et le spirituel245. Les récits des trois résurrections (de la fille de Jaïre, du fils de la veuve de Naïn et de Lazare) comportent des détails qui renforcent leur authenticité246.

Quant aux miracles qui agissent sur les éléments de la nature, si certains les considèrent comme non historiques, n’est-ce pas l’effet de préjugés discutables247 ? En tout cas rien, dans l’approche historique de la vie de Jésus, n’est absolument contraire à l’acte de croire en lui248.

XI – De l’histoire de Jésus à la foi au Christ

Jésus n’a pas révélé son identité de façon intellectuelle et scolaire, mais de façon concrète, existentielle et progressive249.

1. Jésus se présente au peuple d’Israël. Son message inaugural est un appel au retournement intérieur

Le discours sur la montagne s’ouvre sur huit béatitudes très paradoxales, sur un dépassement de la Loi, sur la primauté absolue de l’amour252. Ce discours touche les foules, au moins provisoirement253. À Nazareth, ses proches tentent déjà de le tuer254.

Jésus parle de façon parabolique, c’est-à-dire indirecte, qui fait appel à la liberté de l’auditeur. À chacun, s’il le veut, de se reconnaître dans tel personnage de la parabole255. Jésus parle avec autorité, c’est-à-dire que son être est totalement conforme à ses paroles (par exemple les béatitudes). Il est transparent, innocent, bienveillant256.

Il s’approche des pécheurs et, sans les juger, les incite à changer de vie. Mais il est sévère avec ceux qui se croient justes et qui jugent les autres257. Il guérit, non par magie, mais par pitié et avec amour. Il ne guérit pas des corps, mais il relève des personnes entières, âme et corps258. Les repas, moments de convivialité et de joie, ont une grande place dans sa mission259.

Il vit d’une façon pleinement humaine, mais qui dépasse la condition humaine ordinaire. Il est à la fois entièrement disponible aux autres et totalement tourné vers Dieu262. Assez vite, sa situation devient difficile. Les autorités religieuses le suspectent, les foules se détournent. Jésus devine et prédit sa mort violente260.

2. La genèse de la foi des disciples. Dès le début de sa prédication, il appelle douze hommes à le suivre. Ce petit groupe, Jésus le forme, surtout par l’exemple. Il vit avec ses disciples, les fait entrer dans son intimité265. Souvent, ils ne le comprennent pas et s’interrogent sur son identité266.

Au départ, ils le perçoivent sans doute comme un prophète, un inspiré266, dans une atmosphère d’urgence et de fin des temps267. À Césarée, Pierre le reconnaît Christ et Fils de Dieu, de façon un peu obscure. Sur cette révélation, Jésus leur commande de garder le secret268.

La foi chrétienne repose sur l’histoire de Jésus, mais cette histoire, à elle seule, ne produit pas la foi. Il faut y ajouter un acte personnel d’adhésion, de confiance269.

XII – La Passion et la Croix de Jésus

L’identité de Jésus posait question, même à sa famille. On le soupçonnait de folie, de possession. Tout ce qui concerne sa mort, couronnement de sa vie, renvoie à cette même question : qui est-il271 ?

La Passion de Jésus devant l’histoire.

La pratique de la crucifixion, sans doute d’origine perse, a été adoptée par les Grecs puis par les Romains qui l’ont beaucoup utilisée dans la Palestine occupée. Elle était particulièrement atroce, sadique, obscène et infamante. Elle était réservée aux esclaves et aux criminels272.

Cicéron l’appelle « le supplice le plus cruel et le plus repoussant ». Elle était presque une forme de sacrifice humain, auquel on ajoutait une horreur dissuasive. Se réclamer d’un Messie crucifié suscitait la dérision. « Aléxaménos adore son dieu » : un crucifié à tête d’âne273 !

Les Évangiles relatent la Passion avec précision, mais aussi avec discrétion et sérénité. Leurs récits sont très concordants et portent la marque de l’authenticité. Quelle que soit leur chronologie exacte, les faits ont été rapides274.

Les autorités juives et le pouvoir romain, chacun à leur manière, ont contribué à la condamnation de Jésus. On ne peut approuver l’expression « peuple déicide », mais on ne peut nier que les grands prêtres et le Sanhédrin l’ont livré à Pilate, et on ne peut innocenter celui-ci275. Les pharisiens n’ont pas pris part à l’affaire, à la différence des sadducéens. N’oublions pas que les disciples eux-mêmes l’ont abandonné.

La colline du Golgotha, une ancienne carrière de pierre, était le lieu des exécutions publiques. Elle était en dehors de la ville. Ce monticule creusé de tombeaux ressemblait sans doute un crâne, d’où son nom276.

Jésus a vu venir sa mort violente. Après l’épisode de Césarée de Philippe, au nord du pays, il annonce trois fois sa Passion. Il sait que beaucoup de prophètes ont été persécutés277. Mais il renonce à se cacher et ne dévie pas de sa mission. Lui qui vit pour le Père et pour les hommes va mourir pour eux278.

L’institution de l’eucharistie signifie ce complet don de soi. Le sang versé n’est plus celui des sacrifices d’animaux, mais sa propre vie qui nous est communiquée.

Du scandale à la foi : les interprétations de la mort de Jésus

L ’abjection de la croix a été peu à peu surmontée par les disciples et transformée en exaltation de celle-ci279. Les récits de la Passion soulignent l’entière liberté de Jésus marchant vers son destin, sa totale innocence face à ses juges, sa grande dignité dans le supplice. Jusqu’au bout il aime, même ses bourreaux.

Matthieu et Marc signalent son cri d’abandon, auquel répond la profession de foi du centurion280. Luc insiste sur le pouvoir de conversion de l’événement sur les témoins. Jean magnifie la royauté souveraine de Jésus en croix281.

Les Évangiles soulignent la concordance des faits avec les Écritures, comme attestant un mystérieux dessein de Dieu. Ils suggèrent par la victoire secrète de celui qui est apparemment vaincu. Celui qui meurt ainsi ne peut pas mourir. Dans sa toute-faiblesse, il y a une toute-puissance282.

Les Actes et les épîtres nous montrent comment les premiers chrétiens ont assumé le paradoxe de la Croix. Ces textes n’ont rien de philosophique, ils parlent au cœur282. Trois hymnes (aux Philippiens, aux Colossiens, aux Éphésiens) témoignent de la focalisation de la prédication de Paul sur le Crucifié 283.

La Résurrection est sa victoire sur la mort et les forces du mal, qu’il a « livrées en spectacle284 ». Le témoignage de Jésus comme martyr ne peut laisser indifférent, à chacun d’en avoir « le cœur transpercé285 ».

Mais l’interprétation principale de la Croix est de type salvifique : Christ est « mort pour nous », « pour nos péchés ». Non que le Père ait voulu sa mort, ni déchaîné sur lui sa colère : le rôle du Père dans la Passion est de ressusciter Jésus285. C’est la violence des hommes qui l’a tué. Mais son obéissance parfaite nous ouvre à nouveau la voie de la communion avec Dieu. Être uni à lui, c’est renoncer à soi-même et marcher en nouveauté de vie286.

La Croix a une dimension symbolique et cosmique. C’est à partir du IVe siècle que sa représentation se diffusera287

XIII – Le sacrifice de la Croix

Comment la croix de Jésus peut-elle nous sauver290 ? Au premier millénaire, la Rédemption est pensée de haut en bas, comme la victoire paradoxale de l’amour. Au second millénaire, elle est pensée de bas en haut, à partir de la question : que fallait-il que l’homme fasse pour être sauvé ? D’où l’idée d’un Dieu vengeur à qui le Christ aurait « payé » la dette de nos péchés290.

Le terme de « sacrifice », dont la critique de René Girard a montré l’ambiguïté, doit être bien compris. La mort du Christ n’est pas un sacrifice matériel et rituel, mais personnel et spirituel. Son sang versé, c’est sa vie donnée291. C’est en se donnant à nous que le Christ se donne à Dieu.

Il faut guérir l’idée de sacrifice de ce qu’elle a de négatif et de violent292. « Le vrai sacrifice, c’est tout ce que nous faisons de bien pour Dieu et pour notre prochain. […] C’est ce qui nous rend heureux », dit saint Augustin. La souffrance peut y être incluse, mais elle n’est pas voulue pour elle-même293.

Dans les Temps modernes, l’attention « se fixera de manière unilatérale sur l’immolation sanglante et la notion d’expiation véhiculera une image indicative de Dieu. Cette dérive sacrificielle conduira à comprendre à tort la personne du crucifié non plus comme l’expression de l’amour bouleversant de Dieu, mais comme le plus ni la justice divine293. »

La mort sanglante de Jésus ne vient pas de Dieu, mais des hommes294. Ce sont nos péchés, et non pas Dieu, qui l’ont mis à mort. Le Père ne se venge pas sur lui : cette représentation de Dieu est indigne.

Il ne faut pas penser que l’humanité devait d’abord expier pour ensuite être pardonnée : En Dieu l’amour est premier295. Sa justice n’est pas la condition, mais l’effet de cet amour. Son pardon nous rend justes, c’est-à-dire à la fois nous réconcilie avec lui et nous transforme296.

« Ce n’est pas la souffrance de Jésus qui nous sauve, c’est l’amour avec lequel il a vécu cette souffrance » (Y. Congar). La souffrance est et demeure, en soi, un mal. Mais à la question qu’elle nous pose, nous devons répondre296. Le Christ a affronté la souffrance pour en changer le sens : elle est devenue synonyme d’amour, et nous pouvons, en le suivant, partager avec lui ce don de nous-mêmes.

Comment la croix nous sauve-t-elle ? En nous convertissant297. Par elle Dieu nous révèle son amour, nous fait grâce de façon inconditionnelle et nous « supplie » de revenir à lui. « Ô mon peuple, que t’ai-je fait ?… »

Dieu n’exige pas que nous ayons expié nos péchés pour nous pardonner : au contraire, c’est dans la grandeur de son pardon que nous percevons la profondeur de notre péché. On peut avoir, naturellement, une conscience morale et le sens de la faute. Mais ce n’est pas encore le sens du péché, en tant que le péché met en danger notre relation à Dieu299.

Si la croix nous touche, c’est à travers la beauté et la bonté de celui qui y est attaché, et qui nous « séduit » en donnant sa vie pour nous299. C’est une expérience, un choc bouleversant, qu’exprime bien le mot contrition. Telle a été la « stratégie » de Dieu pour nous atteindre300.

XIV – La résurrection de Jésus

Elle est au cœur de la foi chrétienne, inséparable de la Passion. « On a pu définir le chrétien comme celui qui croit au Christ ressuscité d’entre les morts ». Affirmation provocante, qui exige d’être bien comprise303.

Si la Passion a été publique, la Résurrection semble confidentielle. « Nous en sommes témoins », dit Pierre à la Pentecôte. Mais personne n’a été témoin de l’événement lui-même, et pour cause : par lui, Jésus échappe désormais à notre espace et notre temps304. Il apparaît et disparaît, son corps est spirituel donc très différent du nôtre. De plus, les récits de ses manifestations n’ont pas la rigoureuse cohérence des récits de la Passion305.

Il ne s’agit donc pas d’un événement historique au sens factuel, limité, scientifique et objectif du terme, mais d’un événement transhistorique, à la frontière du temps et de l’éternité, de ce monde et de ce qui le dépasse306 (comme la Création).

Mais ce n’est pas non plus un événement mythique et intemporel, car il est daté et situé. Il a un ancrage précis l’espace et le temps. Il a des témoins convergents, qu’on peut difficilement suspecter de mensonge. Il a pour lui un faisceau de signes convaincant307.

« La résurrection de Jésus n’est accessible qu’à la foi, » par « un acte de foi qui inclut en lui un jugement raisonnable de crédibilité. » Jésus ne s’est manifesté qu’à ceux qui s’ouvraient librement à cette foi, en acceptant de se convertir. Ainsi le fait est inséparable du sens, et inséparable aussi de la communauté qui l’accueille. C’est dans l’Église que le Ressuscité se manifeste308.

Le corps humain inclut en lui toutes les formes inférieures de corporéité : minérale, végétale, animale. Mais il les dépasse par la conscience réflexive, le langage, la raison, la liberté, l’amour, qui le pénètrent et qui par lui agissent dans le monde. Le visage laisse deviner l’âme qui l’anime. La beauté, la grâce du corps sont spirituelles309. Inversement, la souffrance n’est jamais seulement physique, et la mort nous affecte tout entiers. Nous n’avons pas un corps, nous le sommes, et ce corps n’est pas animal mais humain. Il nous exprime et nous constitue comme personnes humaines et nous relie aux autres personnes310.

Le cadavre n’est pas un simple déchet, il continue de signifier la personne. D’où les rites funéraires et la sépulture. L’homme est le seul animal qui enterre ses morts et en fait mémoire310.

Ainsi notre corps est déjà partiellement spirituel. Mais par la résurrection, c’est une transformation complète qui lui sera accordée. Ill ne faut pas penser cette transformation selon les lois et à la manière des phénomènes du monde. Même quand Jésus se montre à ses disciples, c’est une manière pédagogique et en ce proportionnant à leur état de non-ressuscités312.

Notre époque, comme celle de saint Paul, a de graves réticences à croire à la résurrection, et semble peu se préoccuper de la mort. Pourtant, jamais l’homme n’a voulu autant « vivre » et échapper à la mort313. Ce « désir d’une libération des limites mortelles de notre condition » est une forme d’espérance.

Les disciples n’ont pas cru facilement à la résurrection de Jésus. Les Évangiles insistent sur leurs doutes et leurs résistances314. Trois éléments vont être déterminants :

  1. Le tombeau vide. Jésus est vraiment mort et a été réellement mis au tombeau. Mais le fait que le tombeau soit vide ne suffit pas à prouver la résurrection. On peut supposer, comme le fait spontanément Marie de Magdala, que le corps a été enlevé. Pierre, de même, reste « tout étonné » de voir ce tombeau vide315. C’est Jean seul qui « voit et croit ». Le tombeau était-il vraiment vide ? Si ce n’était pas le cas, cela se saurait ! Ce signe objectif, incontestable, n’est pas par lui-même une preuve. Mais il dit « en creux » que l’histoire humaine est désormais ouverte, déchirée.
  1. Le message de l’ange et le témoignage des femmes. Celles-ci sont « bouleversées et tremblantes316» (Mc), mais elles courent annoncer la nouvelle (Mt). Luc insiste sur le fait qu’on ne les croit pas. De fait, pour la Loi juive, le témoignage des femmes n’était pas recevable. Tous ces éléments suggèrent que les récits ne sont pas inventés, mais renvoient à des événements authentiques317 Même après les apparitions, les disciples ont peur de témoigner. Il faudra le don de l’Esprit Saint pour les libérer de cette peur et leur faire proclamer le kérygme319.
  2. Les apparitions de Jésus. Dans un premier temps, les disciples ne le reconnaissent pas ou n’en croient pas leurs yeux. Jésus doit les convaincre par des gestes concrets, sensibles318, mais c’est la foi de leur cœur qu’il veut éveiller. C’est pourquoi il ne se manifeste pas à tous : ce serait tomber dans le merveilleux spectaculaire. « Jésus a donc choisi la pédagogie du témoignage qui se transmet. »

Le vocabulaire de la résurrection inclut les idées de réveil, de relèvement, d’élévation, d’immortalisation, de glorification. Saint Paul, qui dit avoir bénéficié d’une apparition du Ressuscité, affirme que 500 frères l’ont vu, ou plutôt qu’il s’est donné à voir320. Paul ne s’explique pas, sinon par des images tirées de la nature, le paradoxe de la continuité/discontinuité entre le corps de chair et le corps de gloire, mais la résurrection est pour lui la clé de voûte de la foi chrétienne321.

Ressuscité, Jésus est pleinement révélé comme transcendant et Fils de Dieu322. Inversement, sa vie d’homme (et sa mort) est indispensable à l’accueil de son être glorifié : sinon, sa résurrection perdrait toute épaisseur. Elle est la victoire de la vie sur la mort, c’est en quoi elle est « belle323 ».

La résurrection de Jésus préfigure, prépare et garantit la nôtre. Ce n’est pas une promesse vaguement consolante, mais une réalité agissante et déjà présente. Elle nous assure que l’amour vaincra324.

La réincarnation est-elle une alternative à la résurrection ? Pour l’hindouisme, elle n’est pas une espérance, mais un malheur. L’Occident en a fait un message consolant326, mais peu cohérent, car dépersonnalisant, et qui déprécie radicalement le corps327. Les deux messages sont totalement inconciliables328.

XVI – Confesser Jésus Fils de Dieu

Avec la résurrection de Jésus tout est dit, mais tout n’est pas encore explicité. Les premiers chrétiens sont remontés de la fin vers le commencement pour se demander : qui était-il, d’où venait-il347 ? Dire que cet homme est Dieu et parler d’incarnation de Dieu, n’est-ce pas comme parler d’un cercle carré348 ? Ayant contemplé son Ascension, on a compris qu’elle faisait suite à un abaissement, une descente349.

La résurrection, berceau de la foi au Christ. « Dieu l’a fait Seigneur et Christ » (Ac 2, 36). Jésus siège à la droite du Père comme son égal, son Fils351. « Jésus est manifesté et établi par sa Résurrection ce qu’il était déjà depuis toujours. Il est Fils au sens le plus fort et exclusif du terme352 ». « Aucun titre ne peut à lui seul suffire à dire l’identité divine, il faut les appeler tous en renfort pour viser au mieux cette identité paradoxale352 »

Un mouvement d’avant en arrière. Le Ressuscité n’est pas une figure mythique, mais un homme réel est connu353. « Tel Jésus a été manifesté par sa Résurrection, tel il était déjà au cours de son ministère public354 ». Il est le fils de Dieu : c’est l’idée directrice de l’Évangile de Marc354. Celui de Matthieu souligne davantage le titre de Messie et celui de Serviteur, celui de Luc le titre de Sauveur355. Dans tout l’Évangile de Jean, la fin renvoie au commencement : le Verbe s’est fait chair360.

Le mouvement de l’envoi : le Christ vient d’en haut. En Jésus, la fin absolue renvoie au commencement absolu355. Il faut donc remonter à l’identité de celui qui était auprès de Dieu avant que le monde fût356. Dieu ne s’est pas donné un fils en Jésus, il nous a donné son Fils356. « C’est à la lumière de la fin glorieuse de Jésus que la foi comprend qu’il préexistait en Dieu356. » [Commentaires des hymnes aux Philippiens357, aux Colossiens358, aux Éphésiens et aux Hébreux359.]

On ne peut mépriser le mouvement d’en bas qui rejoint la progression de la révélation de Dieu en Jésus. Mais le mouvement d’en haut explicite le précédent et le conduit à son terme362. Jésus ne pourrait pas nous diviniser s’il n’était pas Dieu. Il ne serait pas notre Sauveur s’il n’était pas aussi notre Créateur363.

XVII – La confession de Jésus Fils de Dieu, d’hier à aujourd’hui

Pourquoi ces changements de langage ? Le message de la foi chrétienne est un message de vie et doit donc rester vivant pour faire passer son sens366. Conçu d’abord dans un langage et des catégories sémitiques, il a été annoncé dans un monde de tradition grecque367. Il fallait donc traduire, inculturer, actualiser l’Évangile368.

De la foi des origines aux affirmations dogmatiques. La constitution du dogme christologique a été progressive. Elle est irrévocable : « On pourra et on devra même en certains cas dire les choses autrement, mais on ne devra jamais contredire ce que visait l’interprétation exprimée par ces Conciles369 ».

– « Jésus est le Fils de Dieu » : le concile de Nicée 325. Pour se représenter une génération purement spirituelle, on a pris l’analogie du Verbe. Notre pensée naît de nous, elle est nous et pourtant autre que nous371.

– « Le Verbe s’est fait chair » : le concile d’Éphèse 431. Pour Nestorius, Marie était simplement mère du Christ372. Mais c’est bien la personne du Verbe qu’elle a enfanté373.

– « Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme » : le concile de Chalcédoine 451. La formule de Chalcédoine est la plus célèbre de toute l’histoire il fait l’objet d’un très large consensus œcuménique374.

Parler de Jésus fils de Dieu aujourd’hui ? À la fin du premier millénaire le discours du dogme christologique est pratiquement achevé. Le Moyen Âge s’est efforcé de creuser l’anthropologie du Christ, les temps modernes en ont développé une approche historique375, puis philosophique376. Karl Rahner a souhaité que la théologie s’ouvre davantage à une considération concrète existentielle de la personne de Jésus377. Pannenberg, Moltmann, les théologies de la libération, le dialogue interreligieux soulèvent de nouvelles questions378.

Comment Jésus savait-il qu’il était Dieu ? Si le fils de Dieu s’est fait vraiment homme, il a fallu qu’il assume les conditions de la conscience de tous les hommes378. Il a grandi, appris, sa conscience réfléchie s’est développée. Mais il se sentait en unité profonde avec son Père379. Il était habité par une relation filiale qui a connu des moments d’épreuve. Mais le mystère de sa conscience nous demeure inaccessible380.

Vatican II souligne que l’existence de Jésus fut authentiquement humaine, solidaire de la nôtre. Par cette solidarité, il nous communique sa divinité381.

XVIII – Qui est le Saint-Esprit ?

L’Esprit Saint est véritablement énigmatique, il est ce qu’il y a de plus indicible en Dieu387. Il n’est pas devant nous comme le Père et le Fils. Il y a très peu de prières adressées directement à l’Esprit388.

Les mots ruah et pneuma renvoient au souffle vital et cosmique, une force divine quasi impersonnelle, un principe d’activité plutôt qu’une personne388. Mais son association au Père et au Fils en saint Mathieu, son titre et son rôle de Paraclet en saint Jean, la description de son action dans le croyant en saint Paul, montrent en lui un sujet personnel, quoique insaisissable389.

Il n’a pas de visage (prosopon), il n’est pas un tu, mais un il (troisième personne !) associé à un nous (en Actes 15, 28 : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé… »). Il est un souffle qui nous habite et nous anime et que nous ne pouvons cerner comme un objet. Comparé à une colombe, à une eau vive ou à des langues de feu, toujours il nous échappe390.

Il ne parle pas, du moins de lui-même, mais plutôt il gémit, interprète la parole de Jésus, ravive son souvenir, rend témoignage de lui. « Il n’y a pas de paroles, ni d’enseignement, ni de messages propres à l’Esprit », et pourtant « il a parlé par les prophètes391 », en tant qu’il est leur inspirateur.

« La parole de l’Esprit est intérieure à la parole des hommes qui parlent au nom de Dieu. » « Il ne faut pas chercher l’Esprit en face de nous, mais en nous », en quelque sorte comme notre « inconscient divin392. » Symboliquement, le Père est au ciel, le Fils est venu sur la terre, l’Esprit habite l’Église et le cœur des croyants393.

Dans le discours de Pierre à la Pentecôte, tout part du don de l’Esprit, puis, par l’annonce du Christ, débouche sur la promesse de l’Esprit392. Car il est notre communion avec le Fils, en qui il habite par nature comme en nous par grâce393.

« Les débats concernant la divinité du Fils vont avoir un effet boomerang sur le Saint Esprit. » Certains refuseront à l’Esprit d’être personnel et le considéreront comme une créature, un « milieu divin393, » un simple souffle analogue au vent. Mais Athanase et Basile montreront que le même mot pneuma a des niveaux de sens différents394. Le Credo de Nicée-Constantinople complète l’article sur le Saint Esprit à l’aide des travaux de Basile et Grégoire de Nazianze397.

Lorsqu’il désigne l’Esprit, il est appelé Seigneur, Saint, Esprit (de Dieu), Paraclet (comme le Christ). Il est présenté comme Créateur, sanctificateur, inspirateur… et dans la liturgie, il est adoré et glorifié avec le Père et le Fils. Dans la doxologie, on passera de la formule : « Gloire au Père par le Fils dans l’Esprit Saint » à la formule : « Gloire au Père et au Fils et au Saint Esprit395. » La coordination et la connumération de l’Esprit avec le Fils et avec le Père montrent qu’ils sont égaux395.

L’Esprit fait tout ce que ce Dieu fait (raisonnement à partir de ses opérations), il est donc Dieu396… Mais Basile s’abstient d’affirmer que le Saint Esprit est Dieu, parce que l’Écriture ne le dit pas. Il évite ainsi de prêter le flanc aux objections de ses adversaires395. De plus, Basile maintient toujours l’ordre des Personnes divines. N’étant ni créé comme le monde, ni engendré comme le Fils, l’Esprit « procède » du Père, c’est-à-dire provient de lui dans l’histoire du salut, mais aussi dans son origine éternelle396.

Au XXe siècle, la considération de l’Esprit Saint est revenue au premier plan dans la réflexion théologique. On peut le désigner comme une méta-personne ou une supra-personne, une présence invisible et intime398. « La mission du Fils appartient au pôle objectif, elle apparaît dans l’histoire des hommes. » « La mission de l’Esprit, avant tout invisible, intervient au niveau de notre pôle subjectif », originaire. Il est au plus profond de nous-mêmes celui qui inspire notre liberté sans la violenter399. L’Esprit est une personne divine, le concept de personne n’étant qu’analogique399. Distinct du Père et au Fils, il est une personne éminemment « subjective », qui ne se manifeste que dans et à travers les autres, en étant leur lien d’unité400.

Le discernement des esprits prôné par saint Ignace de Loyola, vise à reconnaître ce qui vient de l’Esprit de Dieu, ce qui vient de nous-mêmes ou ce qui vient du Mauvais400. L’allégresse intérieure, le dynamisme et la paix durable sont des signes de l’Esprit Saint. Les inquiétudes, la tristesse, le découragement, les complications psychologiques sont le signe du mauvais esprit401. Mais il y a aussi une « tristesse selon Dieu » qui est un appel à se convertir. Il ne faut pas prendre de décision importante sans discernement402.

Saint Augustin présente l’Esprit Saint comme l’Amour en personne, le lien et le fruit de la relation du Père et du Fils, « le lien d’unité à la fois en Dieu et entre Dieu et la création. » Il le présente aussi comme le Don, « achèvement du mouvement éternel d’échange » entre le Père et le Fils. « Le Don mutuel du Père et du Fils devient leur Don commun aux hommes. » « Il est l’ouverture de la communion divine à ce qui n’est pas divin », dit Christian Duquoc, « l’extase de Dieu vers son autre, la créature403 ».

Yves Congar aborde la question de la féminité de l’Esprit403

XIX –  Trois personnes en Dieu ?

Comment le christianisme peut-il se présenter comme un monothéisme tout en affirmant il y a trois Personnes en Dieu ? Le judaïsme et l’islam y voient une contradiction insoluble, la philosophie une bizarrerie logique. Pourtant, ce dogme est le joyau de la foi chrétienne. Il est à la source du concept moderne de personne. Il a suscité chez les médiévaux une réflexion métaphysique extrêmement profonde405. Il est en lui-même très mystérieux, mais toutes choses méritent d’être pensées à sa lumière. C’est ce que l’Église fait depuis 2000 ans, avec la conviction que Dieu est bien tel qu’il s’est révélé à nous406. Ce mystère n’est pas irrationnel, mais plutôt supra-rationnel.

L’Écriture. Le mot Trinité ne s’y trouve nulle part. Il apparaîtra plus tard, chez Théophile d’Antioche en Orient, chez Tertullien en Occident. Le mot personne, de même, n’émergera que progressivement. Peut-on en conclure que les chrétiens ont inventé la Trinité en divinisant Jésus et l’Esprit Saint407 ?

Plusieurs professions de foi attestent pourtant la « triade » du Père, du Fils et du Saint Esprit408, en les différenciant sans les séparer (Ac 2, 32-33 ; 1 Co 12, 4-6 ; Ep 4, 4-6 ; Mt 28, 19), dans un mouvement ascendant qui se fait dans l’Esprit, par le Fils, vers le Père. Certes, seul le Père est appelé formellement et couramment Dieu. Le Fils ne l’est que six fois explicitement, mais sans jamais suggérer qu’il serait un autre Dieu409, et le titre de Seigneur qui lui est constamment donné est un titre divin. Jésus affirme clairement son identité de Fils unique et son unité avec le Père, dans une communication est un amour constants410. L’ordre des trois noms, suggérant une certaine hiérarchie, est constant. Cependant, bien qu’il soit nommé en troisième, l’action de l’Esprit à la fois « précède » et suit la révélation du Fils dans l’histoire du salut. Il y a entre eux une mystérieuse réciprocité.

Ces trois noms ne mettent pas en cause le monothéisme : le Père est la seule source, le Fils et l’Esprit sont ses « deux mains ». Par eux c’est Dieu tout entier qui nous est révélé et communiqué411.

Le dogme. Deux questions principales : comment concilier monothéisme et Trinité ? Y a-t-il une correspondance réelle entre la manifestation trinitaire de Dieu dans l’histoire et son être éternel ?

Les chrétiens ne pouvaient renoncer au monothéisme, d’autant que la philosophie elle-même avait rejoint cette conception412. Certains eurent donc l’idée de ramener les trois noms divins à la singularité d’un unique sujet, désigné par divers « modes ». D’autres, à la suite d’Arius, considéreront que seul le Père est Dieu, le Fils et l’Esprit étant seulement des créatures ou des émanations inférieures413.

Irénée, sans citer le mot Trinité, souligne l’unité parfaite des trois à travers leur action synergique dans l’histoire du salut. La monarchie du Père est préservée, puisque tout part de lui, mais sans nier la divinité du Fils et de l’Esprit. Tertullien introduit le terme de personne pour les distinguer414 dans l’unité de leur nature. On s’interroge peu, jusque-là, sur la Trinité éternelle. Ces auteurs sont surtout attentifs à notre triple relation à Dieu : spirituelle, fraternelle et filiale.

Au IVe siècle, la réflexion sur Dieu en lui-même, à partir de Dieu tel qu’il s’est manifesté à nous, s’approfondit. Car la Révélation n’est pas une simple vitrine qui ne nous donnerait aucun accès à la réalité divine415. Mais un certain rationalisme (ainsi celui d’Eunome) rendait impossible de distinguer plusieurs personnes en Dieu sans mettre en cause son unité.

Saint Basile fait remarquer que le nom de Père comme celui de Fils sont des noms relatifs, ou plutôt relationnels. Le Père n’est père que s’il a un fils, et réciproquement416. Cette relation d’origine les distingue, mais ne leur confère pas deux natures numériquement distinctes, seulement ressemblantes, comme c’est le cas entre un père et un fils humains. La nature divine est unique. Le Père et le Fils ont tout en commun, sauf leurs attributs personnels c’est-à-dire relatifs. Après le Concile de Constantinople, Orient et Occident formuleront une même doctrine : une seule nature ou substance divine en trois personnes ou hypostases417.

Une telle formulation est-elle trop abstraite ? Mais il faut bien donner à l’intelligence des mots lui permettant d’exprimer le mystère et de le protéger de l’erreur. Il y a aussi un légitime élan amoureux dans cette recherche418. Elle est une forme d’adoration. Elle ne prétend donc pas épuiser la réalité qu’elle vise, mais s’y ouvrir d’une façon qui soit cohérente et éclairante.

Le sens. De toute éternité, Dieu n’est pas solitaire, ni narcissique. Il est Vie et Amour, donc connaît en lui-même une forme d’altérité et de pluralité. Il est parfaite communion dans l’unité419. Cette altérité intérieure à la Trinité fonde la possibilité de la Création comme altérité extérieure : parce que Dieu engendre, il est heureux de donner vie à des êtres très divers420. De même, la filiation intra-trinitaire fonde la possibilité de l’adoption filiale de l’homme : parce que Dieu est Père, il est heureux d’avoir des fils421. Enfin, la communion intra-divine fonde la possibilité de la Révélation, c’est-à-dire de la communication et de la solidarité, intime et aimante, entre Dieu et nous. « La logique amoureuse de l’incarnation suppose la logique amoureuse de la Trinité. »

C’est ce que signifie le lien entre la Croix et la Trinité422. La parfaite obéissance du Fils, dans le temps, révèle qu’il se reçoit éternellement du Père. « L’attitude filiale de Jésus à la Croix révèle son origine. » De même l’envoi du Fils dans le monde révèle le don éternel que le Père fait de lui-même au Fils. Les personnes divines se définissent par leur désintéressement, leur désappropriation d’elles-mêmes. La création elle-même suppose un certain effacement divin. Mais c’est surtout à la Croix que se manifeste la kénose mystérieuse et éternelle des personnes divines423.

À la Croix Jésus nous aime comme il aime son Père, « jusqu’à la fin ». Cet amour oblatif et vainqueur est la gloire même de Dieu. Le Père n’est pas étranger à la kénose du Fils, puisque d’une manière ou d’une autre, il y compatit, et l’Esprit non plus, puisqu’il est le Don commun qu’ils font au monde. La Résurrection et la Pentecôte, prolongeant le mystère de la Passion, font resplendir la Trinité : le Père exalte le Fils et donne l’Esprit.

XX –  L’Église et les Églises

On a longtemps identifié l’Église avec la hiérarchie ecclésiastique425. Mais Vatican II a rappelé qu’elle est le peuple de Dieu tout entier, et une réalité avant tout spirituelle426. On comprend mieux aussi que l’Église est à la fois une et plurielle, existant en chaque diocèse et dans leur communion427.

« Les Français d’aujourd’hui sont souvent habités par une sourde agressivité à l’égard de l’Église catholique. » Parcourons sans préjugés ses vingt siècles d’histoire. Il est certain que le christianisme a servi de matrice à la culture européenne. L’art, le droit, et même la science ont pris appui sur lui428. L’action caritative, les universités, sont une invention chrétienne429. D’innombrables témoins ont porté à travers le monde le message de l’Évangile431.

Mais si l’Église est sainte par sa source, elle est pécheresse en tant que faite d’hommes pécheurs. Elle est toujours à réformer et ose aujourd’hui se repentir432. Le premier millénaire de l’histoire du christianisme ne doit pas être idéalisé, car il a connu bien des déboires. Mais il est vrai que le second millénaire a connu de graves dérives, liées aux collusions entre le religieux et le politique433. La rupture entre catholiques et orthodoxes, puis la Réforme protestante brisent tragiquement son unité en Occident. « La Révolution française est le signal brutal d’une évolution irréversible. Elle est à la fois profondément antireligieuse et marquée par des valeurs chrétiennes évidentes434. » Au XIXe siècle, le catholicisme prend l’allure d’une forteresse assiégée, soupçonneuse est réticente au débat435. Quand la croix du Christ en vient à être brandie comme une arme de guerre, le contre-témoignage est total437.

Jésus a-t-il fondé l’Église ? Pas dans tous ses détails, mais il a bien posé des gestes institutionnels à caractère fondateur (le choix des Douze, celui de Pierre, le baptême, l’eucharistie…), et surtout, il est en sa personne le Fondement vivant et permanent de l’Église438.

C’est la Pentecôte qui est le véritable acte de naissance de l’Église438. « La grande tâche de l’Église institutionnelle est d’être toujours transparente à l’événement qui la constitue, » donc animée par l’Esprit Saint, qui est sa sève invisible. Mais il ne faut pas oublier que l’Église est aussi une réalité visible et humaine439. Pour lier ces deux aspects, on parle volontiers de l’Église comme d’un sacrement, c’est-à-dire d’un signe symbolique visible d’une action du Christ invisibles. Le Christ lui-même peut être vu comme le « sacrement de Dieu440 ».

L’Église est la réalisation du grand projet de Dieu : rassembler l’humanité et lui communiquer sa propre vie, par le Christ et dans l’Esprit. Cette vie est déjà présente en elle, de façon cachée mais réelle441. La résurrection à venir s’y laisse pressentir à travers des expériences spirituelles très diverses442.

L’unité et la sainteté de l’Église sont attestées par le Nouveau Testament. Mais cette unité, don originel, est à protéger et à restaurer quand elle est blessée442. De même la sainteté est un appel et une exigence, non un label443.

Le mot catholique retrouve pour la première fois chez Ignace Antioche. Il n’exprime pas seulement une universalité géographique, mais une plénitude spirituelle présente en chaque Église, dans la communion avec les autres. Il n’est pas l’apanage exclusif de l’Église romaine, même si celle-ci est la seule Église implantée partout dans le monde443.

Le mot apostolique renvoie d’une part à la continuité de doctrine, à l’intérieur d’une unique foi reçue des apôtres, d’autre part à la continuité du ministère, attestée par l’imposition des mains, ininterrompue depuis les apôtres à travers leurs successeurs les évêques. Ce deuxième aspect fait difficulté dans le dialogue œcuménique444.

La communion des saints, synonyme de l’unité actuelle de l’Église, préfigure l’unité finale du Royaume des cieux444.

XXI – L’Église comme institution

Comme toute société humaine, l’Église a besoin d’une organisation interne, d’un droit, d’une structure fondamentale447.

Un peuple rassemblé. L’Église est une convocation (ecclesia) et un rassemblement au double sens, passif et actif, de ces termes. Elle est née d’une réconciliation entre juifs et païens448.

Elle est un « sacerdoce royal », c’est-à-dire la « communauté sacerdotale du roi448 ». En Christ, tout chrétien est prêtre, c’est-à-dire consacré. Mais ce sacerdoce commun, existentiel, est à distinguer du sacerdoce ministériel449, qui est une mission de service.

Le peuple de Dieu est « infaillible » en tant qu’il a reçu l’onction de l’Esprit Saint et le sens surnaturel de la foi. La hiérarchie est, ici encore, au service de ce don partagé. Les distinctions ne doivent jamais faire oublier le fondement commun : « Pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien » (Augustin).

Vatican II a parlé de l’Église comme peuple de Dieu avant d’aborder ses aspects hiérarchiques450. Cela est sage, mais il ne faudrait pas tomber dans l’erreur inverse en identifiant l’Église avec les laïcs.

Le ministère du rassemblement. Ce n’est pas du peuple que les ministres de l’Église reçoivent leur mission, mais du Christ. C’est pourquoi ils sont toujours ordonnés par un geste d’imposition des mains et une prière d’épiclèse.

La trilogie évêques-prêtres-diacres apparaît au IIe siècle et s’est rapidement généralisée451. Les évêques et les prêtres, qui sont leurs coopérateurs, sont « représentants » du Christ-Tête, sous trois formes principales : « l’annonce officielle de la Parole de Dieu, la sanctification par les sacrements et la conduite de la communauté en vue du salut, en la maintenant dans la charité et l’unité. »

Les évêques ont la responsabilité particulière de maintenir l’authenticité de la foi chrétienne. Ils exercent, en ce sens, un « magistère » authentique et légitime, mais pas pour autant irréformable. Dans les cas difficiles, ils exercent ce magistère de façon collégiale, en concile et en communion avec le chef de leur collège, le pape452.

Dans son diocèse, l’évêque est « le ministre premier des sacrements est le seul qui puisse les administrer tous452. »

L’évêque a juridiction sur son diocèse, mais cette responsabilité est une autorité plus qu’un pouvoir.

Les diacres sont ordonnés pour le service, à l’image du Christ Serviteur. Ils ont longtemps eu des responsabilités d’ordre économique453. Certaines tensions entre diacres et prêtres ont amené, au IXe siècle, la disparition du diaconat permanent, que Vatican II a restauré454.

Le gouvernement universel de l’Église. « Aucune forme politique concrète valant pour un État ne peut valoir pour l’Église, » car sa mission est spirituelle et lui vient du Dieu trinitaire. Elle n’est pas une monarchie, ni une théocratie, ni une démocratie455. Elle repose sur trois principes : communautaire, collégial et de présidence455.

Le principe communautaire est très ancien : le peuple intervenait couramment dans la désignation de son évêque. Le sensus fidelium continue de s’exercer dans la « réception » des décisions hiérarchiques par l’ensemble de l’Église, et dans les synodes diocésains. Il exprime une authentique coresponsabilité dans l’Église456.

Le principe collégial, ou conciliaire, s’est lui aussi exprimé très tôt. Déjà du temps des apôtres, le concile de Jérusalem en a été le modèle. Des synodes régionaux d’évêques, comparables aux conférences épiscopales d’aujourd’hui, se réunissaient régulièrement457. La pentarchie des Patriarcats en a été une autre illustration. Les Conciles œcuméniques en sont la forme solennelle, considérée comme infaillible. Dans cette structure, le pape n’avait pas de pouvoir direct sur les Églises d’Orient458. Vatican II a redécouvert la collégialité épiscopale, au niveau national et continental459.

Le principe de présidence est illustré, parmi les Douze, par Pierre. Il s’est prolongé, parmi les évêques, à travers le rôle de l’évêque de Rome. « Mais l’Orient et Occident n’appréciaient pas les choses de la même façon : quand un concile acclamait une lettre du pape, les Occidentaux pensaient que celui-ci avait reçu la doctrine du pape, mais les Orientaux estimaient que le papa pensait comme le concile. » « L’Occident lui-même connaîtra une crise conciliariste au XVe siècle avec les conciles de Constance et surtout de Bâle460. » Mais c’est la supériorité du pape sur le concile qui s’imposera. Les conciles généraux de l’Occident, au Moyen Âge, sont des conciles « pontificaux ». Ceux de Lyon et de Florence tenteront en vain de refaire l’unité avec l’Orthodoxie.

Depuis le XIXe siècle, les papes publient des encycliques à résonance sociale et mondiale462. Vatican I (1870) a affirmé la « juridiction universelle, épiscopale et immédiate sur toutes les Églises catholiques de la terre », ainsi que son infaillibilité en des circonstances bien précises : il doit s’exprimer au nom de toute l’Église (donc en l’ayant consultée), en tant que pasteur, et dans des domaines proprement doctrinaux ou ecclésiaux. À ces conditions, « ses définitions sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l’Église462. » Mais « irréformable ne veut pas dire imperfectible463. »

L’insistance exclusive sur le principe de présidence a donné de l’Église catholique une image pyramidale, voire autoritaire, qui fait difficulté aux orthodoxes et aux protestants ainsi qu’à la conscience contemporaine. Vatican II a ouvert la voie à une ecclésiologie de communion, qui fait place à une concertation réciproque. Mais le catholicisme a des siècles d’habitude qui vont en sens contraire464.

Les laïcs. Le mot est ambivalent : positivement, il désigne les membres du peuple (laos) de Dieu ; négativement, il désigne ceux qui ne sont pas ordonnés ; plus largement, il désigne les chrétiens agissant et témoignant dans le monde465. En ce sens ils sont aptes à exercer des « ministères » stables, quoique non ordonnés, et d’exercer leur coresponsabilité dans l’Église. Leur lettre de mission, reçue de l’évêque, en témoigne466.

Les religieux. Les moines des origines ont pris le relais des martyrs467. De nombreux ordres et congrégations ont été créées à l’époque moderne468. « La vie religieuse reste un signe fort et parlant de l’Évangile dans notre monde. »

Paradoxe de l’Église : les dons de Dieu sont confiés à de pauvres hommes. Mais les misères de l’Église ne doivent pas cacher ses fruits de sainteté manifestes, et dont on ne s’étonne pas assez469. Pourtant « le miracle est là : l’Église est toujours au service de son Seigneur470. »

La Curie est une administration qui assiste le pape, mais qui ne doit pas se substituer à la collégialité épiscopale471.

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