Jean-Daniel Kaestli, Daniel Marguerat (dir.) – Le mystère apocryphe. Introduction à une littérature méconnue, Genève, Labor et Fides, 1995 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
J.-D. Kaestli, D. Marguerat (dir.)
Le mystère apocryphe
« Leur transmission est marquée par une mise à l’écart, un oubli ou de profondes transformations. Leur contenu renvoie souvent, au-delà du sens immédiat, à une signification cachée, à des «mystères» qui ne se laissent pas facilement percer »5.
Éric Junod
Le ministère apocryphe. Les richesses cachées d’une littérature méconnue
« Les Actes de Jean et les Actes d’André remontent vraisemblablement à la fin du IIe siècle. Ce sont donc de très vénérables écrits chrétiens »11. « S’il s’agit de livres à succès, comment se fait-il qu’ils aient été progressivement retirés de la vente, de la circulation ?
La réponse est simple : dès les années 300-400, l’Église – plus exactement les dirigeants des communautés : les évêques et les clercs – en est venue à les considérer comme des livres mensongers et suspects »12. « Officiellement, la lecture des Actes d’André et des Actes de Jean, et avec eux celle de tous les apocryphes anciens, sera interdite à partir du Ve siècle. Pas question de les lire à l’Église, cela va de soi ; pas question non plus de les copier et de les diffuser »12.
« Il y aura des apocryphes qui survivront, mais ils ne réussiront à échapper à la mort qu’en payant un lourd tribut : ils seront tantôt remaniés, tantôt réécrits, tantôt laminés – défigurés pour tout dire ». « Nous avons, certes, des ouvrages entiers sur Jean et sur André, dans des langues variées ; mais ce sont là des ouvrages nouveaux, plus récents, qui, dans le meilleur des cas, apportent quelques échos des récits primitifs perdus »13. « Si Grégoire de Tours (+ 594) s’est donné la peine de composer une Vie d’André alors qu’il existait une traduction latine des Actes d’André, ce n’est pas pour copier servilement son modèle. L’évêque voulait fournir un nouveau texte, expurgé de tout ce qu’il trouvait déplaisant ».
« À la différence des textes bibliques et liturgiques ou des ouvrages des grands auteurs ecclésiastiques, les apocryphes n’ont pas bénéficié de protection. Ils ne sont parvenus à traverser les siècles qu’au prix d’amputations, de modifications, de versions librement conçues, de réécritures. Et c’est dans un triste état que nous les recueillons aujourd’hui »15.
« En fait de mystères indicibles, on trouve dans les Actes d’André et les Actes de Jean, à côté de guérisons et de miracles opérés par l’apôtre, des histoires d’amour ou de meurtres qui relèvent plutôt des romans de kiosque de gare que d’un manuel de spiritualité ou d’un traité mystique »16. « Le message religieux qui s’y trouve transmis est souvent simple dans ses éléments fondamentaux ». « Nos Actes de Jean et d’André apparaissent de prime abord comme de simples romans d’amour et d’aventure distillant un enseignement théologique assez court et parfois contestable. De surcroît, à l’instar de tous les romans, ce sont des œuvres d’imagination qui n’ont même pas le mérite de reposer sur un solide fondement historique »17.
Pourtant, « ces romans apocryphes à l’apparence si prosaïque sont des romans à clef. Ils racontent des faits, des actes qui sont autant de mystères ». « On commencera par regarder et écouter ce qui est relaté clairement pour ensuite, au moyen de la pensée, atteindre les réalités invisibles et indicibles »18.
Ainsi en Actes d’André, 37 : « Ce qu’il fallait surtout que je te dise – car je n’ai de cesse que je n’aie accompli l’œuvre qui est visible et se réalise à travers toi – s’est imposé à mon esprit : avec raison je vois en toi Ève qui se repent et en moi Adam qui se convertit ».
« André confie à Maximilla ce qu’il faut bien appeler une révélation. Tous deux, André et Maximilla, forment un couple ». « Aujourd’hui Maximilla se repent et se tourne vers les choses d’en haut, André se convertit et n’aspire plus qu’à retrouver Dieu. Et si André et Maximilla peuvent ensemble s’affranchir de la chute dans laquelle Adam et Ève s’étaient laissés entraîner, c’est parce qu’ils ne sont plus victimes de l’ignorance et que leur âme est capable de résister victorieusement aux passions qui l’assaillent »20.
Ainsi « par-delà son caractère tumultueux et dramatique, cette histoire annonce l’émergence d’une humanité régénérée, corrigée, redressée »21. « Les événements spectaculaires ne sont que des signes de délivrance, de libération spirituelle »23.
La suite du texte relate l’automutilation spectaculaire d’un jeune homme repenti d’un amour coupable. « Ce qu’enseignait le Physiologus, un ouvrage chrétien de la même époque, c’est que si l’on est la proie de pulsions sexuelles inspirées par Satan, il faut s’automutiler, et l’on sera guéri. Un courant du christianisme au IIe siècle recommandait donc la castration à ceux qui ne pouvaient dominer leur désir. Les Actes de Jean, dont l’histoire s’éclaire soudain, prennent l’exact contre-pied de ce courant. Jean blâme le jeune homme : Ce ne sont pas les organes qui sont nuisibles pour l’homme, mais les sources invisibles… »
« En somme, les Actes d’André et les Actes de Jean apparaissent comme des romans divertissants qui appellent à la conversion ». « Certes, ces deux ouvrages ne sont pas impeccables sur le plan de la doctrine ». Mais « il est temps qu’on relise ces textes comme des documents historiques des débuts du christianisme »25.
Jean-Daniel Kaestli
Les écrits apocryphes chrétiens. Pour une approche qui valorise leur diversité et leurs attaches bibliques
« Dans la ligne des études menées depuis quelques années par l’Association pour l’étude de la littérature apocryphe chrétienne (AELAC), qui regroupe les chercheurs qui collaborent à l’édition scientifique des textes apocryphes (Corpus Christianorum, Series Apocryphorum), ainsi qu’à leur traduction française, dans la Bibliothèque de la Pléiade et dans la collection de poche Apocryphes (éd. Brepols), je voudrais montrer qu’une autre approche est possible » que celles de France Quéré, dévalorisante, ou de Charles Mopsik, survalorisante 28.
Pourquoi préférer parler de Littérature apocryphe chrétienne, et mettre en cause l’appellation traditionnelle Apocryphes du Nouveau Testament ? « Son principal défaut est de suggérer l’existence d’un lien étroit et nécessaire entre les textes apocryphes et le Nouveau Testament ». « Surtout, elle établit un rapport entre l’apparition des apocryphes et le processus de canonisation du Nouveau Testament, comme si tous ces textes avaient eu la prétention d’entrer dans le canon »29.
« L’Ascension d’Ésaïe est un des témoins les plus anciens de la littérature apocryphe chrétienne. En faire un ‘apocryphe du Nouveau Testament’ n’a guère de sens, étant donné son lien avec une figure prophétique de l’Ancien Testament, l’époque de sa composition, et surtout son utilisation dans le récit de la naissance de Jésus, de traditions antérieures à la rédaction de l’Évangile de Matthieu ».
« L’Ascension d’Ésaïe n’est pas un cas isolé ». « Les Odes de Salomon célèbrent, dans un langage riche en métaphores, la relation mystique du croyant avec le Christ ; elles constituent le plus ancien document de la poésie religieuse des chrétiens de langue syriaque. De même, plusieurs Apocalypses placées sous l’autorité d’Esdras, de Baruch, de Sedrah, de Daniel, de Sophonie ou d’Élie ont été composées ou profondément remaniées dans des milieux chrétiens »31.
Les différences profondes qui caractérisent la transmission et l’état de conservation des textes révèlent la diversité des milieux où ils sont nés et où ils ont été reçus ». Ainsi, « nous ne posséderions pas le texte complet de l’Ascension d’Ésaïe si ce livre n’avait pas fait partie pendant longtemps de la Bible de l’Église d’Éthiopie. Nous ne connaîtrions pas aussi bien la «Correspondance apocryphe de Paul avec les Corinthiens» (III Corinthiens) ou le récit de la mort de l’apôtre Jean (partie finale des Actes de Jean) si ces textes n’avaient pas été intégrés dans la Bible des Arméniens ».
« Autre exemple, la Doctrine d’Addaï, texte syriaque du IVe siècle. Abgar, roi d’Édesse, se convertit au christianisme à la suite d’un échange de lettres avec Jésus, qui lui envoie l’apôtre Addaï (Thaddée) et promet de rendre sa ville invincible. Sous les traits de la légende, la Doctrine d’Addaï fournit des renseignements précieux sur les origines et l’histoire de l’Église d’Édesse, capitale du premier royaume chrétien de l’histoire et foyer de rayonnement culturel du christianisme de langue syriaque »33.
« On constate que les ouvrages les plus anciens ont généralement des rapports assez lâches avec les textes canoniques, alors que l’influence de la Bible sur la composition des apocryphes va en augmentant plus on s’éloigne du temps des origines »35. « Les plus anciens ont pu être composés indépendamment des textes du Nouveau Testament et être considérés dans certains milieux comme des textes fondateurs de la foi.
Tel a sans doute été le cas de l’Évangile de Thomas ou de l’Évangile de Pierre« 36. « L’Évangile de Thomas atteste l’existence, dans les premiers temps du christianisme, d’un genre littéraire dont nous ne connaissons aucun autre exemple, si ce n’est l’hypothétique source commune à Matthieu et à Luc (Q) ». « L’Évangile de Pierre n’est pas un produit de l’hérésie : à la fin du IIe siècle, il était lu dans une Église de Syrie sans que l’évêque, saisi de la question, y trouve rien à redire dans un premier temps ». « Certains apocryphes ont donc d’abord pu être utilisés dans l’Église sans susciter d’objection ; s’ils ont été rejetés et condamnés par la suite, c’est parce que leurs lecteurs étaient suspects d’hérésie »37.
« Je propose de les considérer comme l’équivalent chrétien du midrash juif » : « un genre édifiant et explicatif étroitement rattaché à l’Écriture, dans lequel la part de l’amplification est réelle, mais secondaire et reste toujours subordonnée a la fin religieuse essentielle, qui est de mettre en valeur plus pleinement l’œuvre de Dieu, la parole de Dieu (DS Suppl. V, 1263)38« .
« Le Protévangile de Jacques – texte ancien puisqu’on le date de la fin du IIe siècle – illustre particulièrement bien les affinités de nombreux apocryphes avec le midrash ». « Bon nombre de récits apocryphes baignent ainsi dans une atmosphère biblique. Ils visent un lecteur idéal qui connaît bien l’Écriture et qui est ainsi capable de percevoir les multiples résonances bibliques du récit »39. Il n’y a dans ce cas nulle opposition, nulle concurrence entre écrits canoniques et écrits apocryphes »40.
« Les apocryphes s’apparentent au midrash par une autre caractéristique : ils interprètent certains passages de l’Écriture en racontant une histoire ; ils pratiquent l’exégèse narrative ». Ainsi l’Évangile de Barthélémy à propos de la crucifixion. « À la différence des commentaires ou des homélies des Pères de l’Église, le sens du texte biblique n’est pas exposé sous la forme d’une argumentation ou d’un discours édifiant ; il est illustré par une histoire, interprété de manière vivante à travers un récit ».
« Lire les textes apocryphes comme une forme chrétienne du midrash peut aider à préciser leur statut théologique. Ils sont inséparables de l’Écriture sainte dont ils s’inspirent et qu’ils interprètent. On pourrait aller jusqu’à se demander s’ils ne faut pas les ranger avec les écrits canoniques, dans un ensemble plus vaste de textes scripturaires – ce que Priscillien appelait l’Écriture au sens large (Scriptura), par opposition au canon comme recueil fermé et normatif. En tout cas, il faut reconnaître en eux une sorte de constellation ‘interprétations et de traditions liée au centre de gravité qu’est le canon biblique »42.
Éric Junod
Comment l’Évangile de Pierre s’est trouvé écarté des lectures de l’Église dans les années 200.
« La constitution du canon pour les évangiles et les autres livres est le résultat d’un usage progressif et généralisé, et non d’une décision prise à un moment donné ». « Cette histoire véridique qui se déroule dans les années 200, c’est-à-dire au moment où s’opère la sélection, nous est rapportée par le premier historien de l’Église, Eusèbe de Césarée, dans son Histoire ecclésiastique (VI, 12) ».
« Sérapion est évêque d’une des plus importantes communautés chrétiennes de l’époque, Antioche de Syrie. Lors d’une visite dans un village voisin de la métropole, Rhossos, certains chrétiens lui demandent : pouvons-nous lire l’Évangile de Pierre ? L’évêque leur répond oui, sans même connaître le texte ». « L’évêque rentre à Antioche et quelque temps plus tard, il écrit aux chrétiens de Rhossos pour annuler l’autorisation qu’il avait donnée. Plus question de lire l’Évangile de Pierre. Pourquoi ce revirement ? Il a perdu confiance en ceux qui le lisent. Il vient en effet d’apprendre que les frères qui l’ont questionné à Rhossos sont suspects de quelque hérésie ». « Le texte devient objet de suspicion, pas tellement à cause de son contenu qu’à cause de ses lecteurs qui se recrutent exclusivement dans des cercles dont la foi est suspecte »44.
« Cette volte-face semble s’expliquer par la prise de conscience que la multiplicité des évangiles va de pair avec la diversité de la foi. Si l’Église veut préserver l’unité de sa foi, elle doit impérativement limiter le nombre de ses livres et s’en tenir exclusivement à ceux qui sont reçus en son sein, largement et depuis longtemps »45.
Jean-Daniel Kaestli
L’Évangile de Thomas. Que peuvent nous apprendre les « paroles cachées de Jésus »?
« Rappelons les circonstances de sa découverte. En 1945, un paysan égyptien met au jour, en creusant un champ près de la ville de Nag Hammadi, en Haute Égypte, une grande jarre de terre qui renfermait treize volumes sur papyrus, à reliure de cuir. Ces treize volumes – ou «codex» – contenaient une cinquantaine d’écrits différents, rédigés en langue copte, presque tous inconnus jusqu’alors. L’Évangile de Thomas fait partie de ces textes »47.
Logion 82 : « Jésus a dit : Celui qui est près de moi est près du feu. et celui qui est loin de moi est loin du Royaume ».
Logion 98 : « Jésus a dit : le Royaume du Père est semblable à un homme qui veut tuer un grand personnage. Il dégaina l’épée dans sa maison, il perça le mur pour savoir si sa main serait (assez) ferme. Alors il tua le grand personnage ».
« Ces deux exemples montrent que l’Évangile de Thomas contient quelques paroles de Jésus qui sont de fort bon aloi et appartiennent à un état très ancien de la tradition. Il se rattache donc à une autre filière de transmission que les évangiles synoptiques.
Une deuxième caractéristique de l’Évangile de Thomas vient renforcer la thèse d’une filière indépendante. Dans certains cas, Thomas conserve en effet une parole de Jésus sous des traits plus simples et plus primitifs que les synoptiques »51. Exemple : le logion 64 relatant Mt 22,1-14 (les invités qui se dérobent). « La version de l’Évangile de Thomas nous permet donc de remonter à une forme de la parabole plus ancienne que les rédactions synoptiques. Mais attention ! Elle ne doit en aucun cas être considérée comme la forme primitive.Il est clair en effet qu’elle a subi elle aussi des adjonctions et des modifications secondaires : elle a aussi été réinterprétée dans la perspective propre à notre apocryphe ou à sa source ». On doit mettre au compte de cette réinterprétation le fait que les excuses des invités sont toutes liées à des préoccupations d’ordre économique. « On voit percer là un thème cher à l’Évangile de Thomas : la condamnation des richesses et des préoccupations terrestres ». Le texte conclut : « Les acheteurs et les marchands n’entreront pas dans les lieux de mon Père »53.
« L’un des apports les plus remarquables du nouvel évangile est de prouver l’existence, dans les premiers temps du christianisme, d’un genre littéraire particulier : les recueils de paroles de Jésus ». « La source Q appartiennent en effet au même genre littéraire ». « Cette identité de genre apporte la preuve que certains milieux du christianisme primitif se sont intéressés avant tout à l’enseignement de Jésus et qu’ils l’ont conservé sous la forme de collections de sentences ou de dits54.
« La valeur de l’Évangile de Thomas tient au fait qu’il n’est pas un simple sous-produit de la tradition synoptique. Son étude jette un éclairage nouveau sur l’histoire des paroles de Jésus ; elle peut même aider, dans certains cas, à retrouver une forme plus ancienne que celle des évangiles canoniques »55.
« Par certains traits, il peut être rapproché d’une théologie de la Sagesse. Mais sous d’autres aspects, il présente des affinités évidentes avec le gnosticisme. Cette ambivalence doit être maintenue », comme reflétant peut-être des étapes de composition du texte.
Logion 1 : « Voici les paroles cachées que Jésus le Vivant a dites et qu’a écrites Didyme Jude Thomas. Et il a dit : Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort ».
« Dans quel sens ces paroles sont-elles «cachées», apocryphes ? On parle volontiers d’ésotérisme pour qualifier la théologie de notre texte ». En réalité, le terme caché s’applique ici à toutes les paroles de Jésus ; il renvoie à leur caractère énigmatique, mystérieux. Ce qui est caché, c’est leur sens ». « L’Évangile de Thomas se situe dans une ligne d’interprétation qui caractérise tout un pan de la transmission des paroles de Jésus »57.
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