Congrégation pour l’Éducation catholique – L’étude des Pères de l’Église dans la formation sacerdotale, Rome, 1989 (résumé-citations D. Vigne, 8 pages pdf).
Congrégation pour l’Éducation catholique
L’étude des Pères de l’Église dans la formation sacerdotale
Chez les Pères, il y a quelque chose de singulier, d’unique et de perpétuellement valable, qui continue à vivre et résiste à la fugacité du temps paragraphe 2. Comme à ce moment-là, aujourd’hui encore un monde passe, tandis qu’un autre est en train de naître. Comme à ce moment-là, aujourd’hui encore l’Église est engagée dans un délicat discernement des valeurs spirituelles et culturelles, dans un processus d’assimilation et de purification3. Les nouveaux courants de spiritualité réclament un aliment solide et des sources sûres d’inspiration. Face à la stérilité de tant d’efforts, on repense spontanément à ce souffle frais de vraie sagesse et d’authenticité chrétienne qui émane des œuvres patristiques4.
Interprètes de l’Écriture
La vénération et la fidélité des Pères vis-à-vis des Livres Saints va de pair avec leur vénération et leur fidélité envers la Tradition. Ils se considèrent non pas propriétaires, mais serviteurs des Saintes Écritures, les recevant de l’Église, les lisant et les commentant en Église et pour l’Église, faisant ainsi de la Tradition la norme interprétative de l’Écriture28.
Les Pères sont en premier lieu et essentiellement des commentateurs de la Sainte Écriture. Ils restent pour nous des maîtres véritables et l’on peut dire supérieurs, sous de nombreux aspects, aux exégètes du moyen âge et de l’époque moderne par « une espèce de suave intuition des choses célestes, par une admirable pénétration d’esprit grâce auxquelles ils vont plus avant dans les profondeurs de la parole divine » L’exemple des Pères peut, en effet, enseigner aux exégètes modernes une approche vraiment religieuse de la Sainte Écriture26.
L’exégèse moderne, qui recourt à l’aide de la critique historique et littéraire, jette une ombre sur les contributions exégétiques des Pères, considérées comme simplistes et en substance inutiles pour une connaissance approfondie de la Sainte Écriture. Ces orientations diminuent indubitablement l’estime et l’intérêt pour les œuvres patristiques. L’exégèse des Pères pourrait au contraire nous ouvrir les yeux à d’autres dimensions de l’exégèse spirituelle et de l’herméneutique en l’enrichissant d’intuitions profondément théologiques9.
Témoins de la Tradition
Les Pères apparaissent toujours liés à la Tradition, pour en avoir été en même temps protagonistes et témoins. Ils sont plus proches de la pureté des origines ; les Pères ont transmis ce qu’ils ont reçu, « ont enseigné à l’Église ce qu’ils ont appris dans l’Église » ; « ce qu’ils ont trouvé dans l’Église, ils l’ont gardé ; ce qu’ils ont appris, ils l’ont enseigné ; ce qu’ils ont reçu des Pères, ils l’ont transmis aux fils »19.
En quelques cas, à la place de la conception d’une Tradition vivante, qui progresse et se développe avec les avancées de l’histoire, on en trouve une autre trop rigide, dite parfois ’intégriste’, qui réduit la Tradition à la répétition des modèles du passé et en fait un bloc monolithique et fixe, qui ne laisse aucune place au développement légitime et à la nécessité pour la foi de répondre aux situations nouvelles. De cette manière se créent facilement des préjudices vis-à-vis de la Tradition en tant que telle, qui ne favorisent pas un accès serein aux Pères de l’Église10.
La Tradition, telle qu’elle a été connue et vécue par les Pères n’est pas comme un bloc monolithique, immobile et sclérosé, mais comme un organisme pluriforme et palpitant de vie. C’est une praxis de vie et de doctrine qui connaît, d’une part, incertitudes, tensions, recherches faites à tâtons, et d’autre part décisions opportunes et courageuses, qui se sont révélées de grande originalité et d’importance décisive. Suivre la Tradition vivante des Pères ne signifie pas s’agripper au passé comme tel, mais adhérer, avec un sentiment de sécurité et une liberté d’élan, à la ligne de la foi en maintenant une orientation constante vers le fondement : ce qui est essentiel, ce qui dure et ne change pas22.
Importance de l’histoire
L’insertion de la dimension historique dans le travail scientifique des théologiens s’est montrée extraordinairement profitable et féconde, parce qu’elle a rendu possible une meilleure connaissance des origines chrétiennes, mais aussi parce que l’étude des Pères a influé sur les orientations spirituelles et pastorales de l’Église d’aujourd’hui, indiquant la route vers le futur6.
De nos jours ne manquent pas les conceptions et les tendances théologiques qui laissent de côté la dimension historique des dogmes et pour lesquels les immenses efforts de l’époque patristique ne semblent avoir aucune importance véritable8. Face à certaines tendances réductrices en théologie dogmatique, il convient de développer intégralement la méthode génétique, et adhérer avec entière fidélité à la parole de Dieu dans la Sainte Écriture et dans la Tradition… en en acquérant le sens vivant « avant tout par la fréquentation des écrits des Pères »15.
Des « inculturateurs »
Les Pères, outre qu’ils ont contribué au patrimoine littéraire de leurs nations respectives, sont comme les classiques de la culture chrétienne qui, fondée et édifiée par eux, porte pour toujours le signe indélébile de leur paternité42. Ils ont été les premiers à jeter le pont entre l’Évangile et la culture profane et à tracer pour l’Église un riche et important programme culturel, lequel a profondément influencé les siècles suivants43.
Les Pères, conscients de la valeur universelle de la Révélation, ont commencé la grande œuvre d’inculturation chrétienne, comme on a coutume de l’appeler aujourd’hui. Ils sont devenus l’exemple d’une rencontre féconde entre foi et culture, entre foi et raison, en restant des guides pour l’Église de tous les temps engagée à prêcher l’Évangile à des hommes de cultures si diverses et à œuvrer au milieu d’eux32.
Une caractéristique importante et très actuelle de la méthode théologique des Pères est d’offrir la lumière pour « mieux comprendre selon quels critères la foi, compte tenu de la philosophie et de la sagesse des peuples, peut s’accorder avec l’intelligence »30.
Le délicat processus de la greffe du christianisme sur le monde de la culture antique, et la nécessité de définir les contenus du mystère chrétien face à la culture païenne et aux hérésies stimulèrent les Pères à approfondir et illustrer rationnellement la foi à l’aide des catégories de pensée mieux élaborées dans les philosophies de leur temps, spécialement dans la philosophie raffinée de l’hellénisme25. Ainsi les Pères sont devenus les initiateurs du procédé rationnel appliqué aux données de la Révélation, les promoteurs éclairés de cet intellectus fidei qui appartient à l’essence de toute théologie authentique34.
Des apologètes
À ce processus d’assimilation s’en ajoute un autre, non moins important et inséparable de celui-ci. Ancrés sur la norme de la foi, les Pères ont accueilli de nombreux apports de la philosophie gréco-romaine, mais ils en ont repoussé les graves erreurs, en évitant de manière particulière le péril de syncrétisme si répandu dans la culture hellénistique alors dominante, comme aussi celui du rationalisme qui menaçait de réduire la foi aux seuls aspects acceptables par la rationalité hellénique31. Grâce à ce discernement avisé des valeurs et des limites cachées dans les différentes formes de la culture antique, ont été ouvertes des voies nouvelles vers la vérité et de nouvelles possibilités pour l’annonce de l’Évangile32.
Les Pères, dans la défense des vérités qui touchent à l’essence elle-même de la foi, furent les auteurs d’un grand progrès dans l’intelligence des vérités dogmatiques, rendant un service valable au développement de la théologie. Leur fonction apologétique, exercée avec une sollicitude pastorale consciente pour le bien spirituel des fidèles, a été un moyen providentiel pour la maturation du corps tout entier de l’Église33.
Des théologiens de référence
La pensée patristique est christocentrique ; elle est un exemple d’une théologie unifiée, vivante, mûrie au contact des problèmes du ministère pastoral ; elle est un excellent modèle de catéchèse, une source pour la connaissance de la Sainte Écriture et de la Tradition, comme aussi de l’homme total et de la vraie identité chrétienne16. Plutôt que de se disperser dans de nombreuses problématiques marginales, les Pères cherchent à embrasser la totalité du mystère chrétien, les Pères regardent le tout en son centre, en rendant ce tout présent en chacune de ses parties27.
Les Pères « sont une structure stable de l’Église et accomplissent pour l’Église de tous les siècles une fonction ininterrompue. C’est ainsi que toute annonce de l’Évangile et tout magistère ensuite, pour pouvoir être authentiques, doivent être confrontés à leur annonce et à leur magistère, tout charisme et tout ministère doivent puiser à la source vive de leur paternité ; toute pierre nouvelle qui s’ajoute à l’édifice doit se situer dans la structure qu’ils ont posée et se souder et s’unir à elle »16.
Ils ont été ceux qui ont fixé le canon intégral des Livres Saints, composé les professions fondamentales de la foi, précisé le dépôt de la foi face aux hérésies et à la culture contemporaine, faisant naître ainsi la théologie. De plus, ce sont encore eux qui ont jeté les bases de la discipline canonique et créé les premières formes de la liturgie20. Il s’agit d’une base posée une fois pour toutes, à laquelle chaque théologie postérieure doit faire référence et, en l’occurrence, revenir. Il s’agit d’un patrimoine qui n’est exclusif à aucune Église particulière, mais est très cher à tous les chrétiens. Il remonte en effet aux temps qui ont précédé la rupture entre l’Orient et l’Occident chrétien et il transmet des trésors communs de spiritualité et de doctrine36.
Des hommes spirituels
En tant que théologiens, ils ne s’appuyaient pas exclusivement sur les ressources de la raison, mais aussi sur celles, en réalité plus religieuses, qu’offrait la connaissance de caractère affectif et existentiel, ancrée sur l’union intime avec le Christ, alimentée à la prière et soutenue par la grâce et les dons de l’Esprit Saint. Dans leurs attitudes de théologiens et de pasteurs se manifestaient à un très haut degré le sens profond du mystère et l’expérience du divin37.
L’image que les Pères nous offrent d’eux-mêmes est celle d’hommes qui non seulement apprennent, mais aussi, et par-dessus tout, expérimentent les choses divines. Les Pères apprécient certainement l’utilité de la spéculation, mais ils savent qu’elle ne suffit pas39. Ils font preuve de grande humilité face au mystère de Dieu, contenu dans les Saintes Écritures38.
Des pasteurs ardents
Une autre raison qui explique le charme et l’intérêt des œuvres des Pères, est qu’elles sont nettement pastorales : c’est-à-dire composées pour des buts d’apostolat. Les Pères se sentaient impliqués dans les problèmes pastoraux de leur temps. Ils exerçaient la charge de maîtres et de pasteurs, cherchant en premier lieu à garder uni le peuple de Dieu dans la foi, dans le culte divin, dans la morale et dans la discipline. Maintes fois ils procédaient de manière collégiale, personnifiant en quelque sorte la conscience vivante de l’Église45.
Dans leur action pastorale les Pères, tout en offrant aux observateurs un riche panorama des problématiques les plus variées d’ordre culturel et social qui leur étaient contemporaines, les situent cependant toujours, pour ainsi dire, sur des coordonnées nettement surnaturelles. Ils réfèrent tout au Christ46. Nous pouvons dire qu’ils ont été, après les Apôtres, les planteurs, les irrigateurs, les constructeurs, les pasteurs, les nourrisseurs de l’Église laquelle a pu croître grâce à leur action vigilante et inlassable.
La Théologie est née de l’activité exégétique des Pères, « au milieu de l’Église », et spécialement dans les assemblées liturgiques, au contact avec les nécessités spirituelles du Peuple de Dieu27. Le progrès dogmatique, qui a été réalisé par les Pères non comme un projet abstrait purement intellectuel, mais dans la plupart des cas, dans les homélies, au milieu des activités liturgiques et pastorales, constitue un excellent exemple de renouvellement dans la continuité de la Tradition35.
Des « stimulateurs »
Beaucoup de Pères étaient des ‘convertis’ ; le sens de la nouveauté de la vie chrétienne s’unissait en eux à la certitude de la foi. À cause de cela, se dégageaient dans les communautés chrétiennes de leur temps ‘une vitalité explosive’, une ferveur missionnaire, un climat d’amour qui portait les âmes à l’héroïsme de la vie quotidienne personnelle et sociale, spécialement par la pratique des œuvres de miséricorde, l’aumône, le soin des malades, des veuves et des orphelins, l’estime de la femme et de toute personne humaine, l’éducation des enfants, le respect de la vie naissante, la fidélité conjugale, le respect et la générosité dans le traitement des esclaves, la liberté et la responsabilité face aux pouvoirs publics, la défense et le soutien des pauvres et des opprimés, et par toutes les formes de témoignage évangélique réclamées par les circonstances de lieu et de temps, témoignage poussé parfois jusqu’au sacrifice suprême du martyre44.
Par une conduite qui s’inspirait des enseignements des Pères, les chrétiens se distinguaient du monde païen environnant et exprimaient leur nouveauté de vie jaillie du Christ en embrassant les idéaux ascétiques de la virginité pour le Royaume des cieux, du détachement des biens terrestres, de la pénitence, de la vie monastique érémitique ou communautaire, dans la ligne des ’conseils évangéliques’ et dans l’attente vigilante du Christ qui vient. Les multiples formes de piété privée (comme la prière en famille, les prières quotidiennes, la pratique des jeûnes) et communautaire (par ex. la célébration du dimanche et des principales fêtes liturgiques comme participation aux événements salvifiques, la vénération de la très Sainte Vierge Marie, les veilles, les agapes, etc.) remontent aussi à l’époque patristique et reçoivent leur signification théologico-spirituelle précise des enseignements des Pères44.
Et aujourd’hui ?
En dépit d’une considérable décadence générale de la culture humaniste, on note ici et là un réveil dans le domaine patristique qui engage non seulement d’éminents chercheurs du clergé religieux et diocésain, mais aussi de nombreux représentants du laïcat7. Pour que l’Église continue à grandir, il est indispensable de connaître à fond leur doctrine et leur œuvre qui se distingue pour être en même temps pastorale et théologique, catéchétique et culturelle, spirituelle et sociale, d’une manière excellente et l’on peut dire unique par rapport à tout ce qui est arrivé aux autres époques de l’histoire47.
Les exemples et les enseignements des Pères, témoins de la Tradition, ont été particulièrement appréciés et valorisés au Concile Vatican II24. « L’étude des Pères, de grande utilité pour tous, est d’impérieuse nécessité pour ceux qui ont à cœur le renouvellement théologique, pastoral et spirituel promu par le Concile et qui veulent y coopérer. Chez les Pères en effet il y a des constantes qui sont à la base de tout renouvellement authentique »16.
Grâce à ces attitudes des Pères, l’Église, depuis ses débuts, se révèle « missionnaire par nature », même au niveau de la pensée et de la culture, et c’est pour cela que le Concile Vatican II prescrit « qu’une telle manière appropriée de proclamer la parole révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation »32.
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