Appelés à la liberté
« Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir de la terre d’Égypte, de la maison de servitude. » (Ex 20,2) Ces paroles ne s’adressent pas seulement à ceux qui jadis sont sortis d’Égypte ; elles s’adressent plus encore à toi qui les écoutes maintenant, si toutefois tu sors d’Égypte… Réfléchis : les affaires de ce monde et les actions de la chair ne seraient-elles pas cette maison de servitude et, à l’opposé, la fuite des choses de ce monde et la vie selon Dieu ne seraient-elles pas la maison de la liberté, selon ce que dit le Seigneur dans l’Évangile : « Si vous demeurez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres » ?
Oui, l’Égypte est la maison de servitude ; Jérusalem et la Judée, la maison de liberté. Écoute l’apôtre Paul déclarer à ce sujet…: « La Jérusalem d’en haut est libre ; elle est notre mère à tous » (Ga 4,26). Et, de même que l’Égypte, cette province terrestre, est appelée « maison de servitude » pour les enfants d’Israël en regard de Jérusalem et de la Judée, qui deviennent pour eux maison de liberté, de même, en face de la Jérusalem céleste qui est, peut-on dire, la mère de la liberté, le monde entier avec tout ce qu’il contient est une maison de servitude. Il y avait eu autrefois, en châtiment du péché, passage du paradis de liberté à la servitude de ce monde…; c’est pourquoi la première parole qui ouvre les commandements de Dieu concerne la liberté : « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir de la terre d’Égypte, de la maison de servitude. »
Origène – Homélies sur l’Exode, n° 8 (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t. 2, p. 174)
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Bâtir sur le roc
Quand vous affrontez courageusement les tentations, ce n’est pas la tentation qui vous rend fidèles et constants ; elle révèle seulement les vertus de constance et de courage qui étaient déjà en vous, mais de façon cachée. Penses-tu, dit le Seigneur, que j’avais un autre but, en parlant ainsi, que de faire apparaître ta justice ? (Jb 40,3 LXX) Et il dit ailleurs : Je t’ai affligé et je t’ai fait sentir la faim pour manifester ce que tu avais dans le cœur (Dt 8,3-5).
De la même manière, la tempête ne rend pas solide l’édifice bâti sur le sable. Si tu veux bâtir, que ce soit sur la pierre. Alors, quand la tempête se lèvera, elle ne renversera pas ce qui est fondé sur la pierre ; mais pour ce qui vacille sur le sable, elle montre aussitôt que ses fondations ne valent rien. C’est pourquoi, avant que s’élève la tempête, que se déchaînent les rafales de vent, que débordent les torrents, tandis que tout demeure encore en silence, tournons toute notre attention sur le fondement de l’édifice, construisons notre demeure avec les pierres variées et solides des commandements de Dieu. Et quand la persécution se déchaînera et qu’une tourmente cruelle s’élèvera contre les chrétiens, nous pourrons montrer que notre édifice est fondé sur la pierre, le Christ Jésus (1 Co 3,11).
Origène – Homélies sur l’évangile de Luc, n° 26, 4-5 (trad. SC 87, p. 341 rev. Delhougne)
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Bois l’eau de tes sources
« Bois l’eau de tes sources et de tes puits, et que ta source soit bien à toi » (Pr 5,15.17). Essaie, toi qui m’écoutes, d’avoir un puits à toi et une source à toi ; de la sorte, quand tu prendras le livre des Écritures, tu arriveras à découvrir toi aussi, de ton propre chef, quelque interprétation. Oui, d’après ce que tu as appris dans l’Église, essaie de boire, toi aussi, à la source de ton esprit. À l’intérieur de toi-même, il y a (…) « l’eau vive » (Jn 4,10) ; il y a les canaux intarissables et les fleuves gonflés du sens spirituel de l’Écriture, pourvu qu’ils ne soient pas obstrués par la terre et les déblais. Dans ce cas, ce qu’il faut faire, c’est de creuser et de nettoyer, c’est-à-dire de chasser la paresse de l’esprit et de secouer la torpeur du cœur. (…)
Purifie donc ton esprit pour qu’un jour tu boives à tes sources et puises l’eau vive à tes puits. Car si tu as reçu en toi la parole de Dieu, si tu as reçu de Jésus l’eau vive, et si tu l’as reçue avec foi, elle deviendra en toi « source d’eau jaillissant pour la vie éternelle » (Jn 4,14).
Origène – Homélies sur la Genèse, n° 12, 5 (trad. SC 7, p. 307 rev.)
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Degrés d’illumination
Tous ceux qui voient ne sont pas également illuminés par le Christ, mais chacun l’est à la mesure dont il peut recevoir la lumière. Les yeux de notre corps ne sont pas également éclairés par le soleil : plus on monte en des lieux élevés, plus on en contemple de haut le lever, mieux on en perçoit aussi l’éclat et la chaleur ; de même notre esprit, plus il montera et s’élèvera près du Christ et s’offrira de près à l’éclat de sa clarté, plus il sera magnifiquement et brillamment irradié de sa lumière, comme il le dit lui-même par le prophète : « Approchez-vous de moi et je m’approcherai de vous, dit le Seigneur », et ailleurs : « Je suis un Dieu qui s’approche et non pas un Dieu lointain ».
Ce n’est cependant pas de la même manière que nous allons tous à lui, mais chacun y va selon ses possibilités propres. Ou bien nous allons à lui avec les foules et il nous restaure en paraboles pour que nous ne défaillions pas à jeun sur la route ; ou bien continuellement nous restons à ses pieds, ne nous préoccupant que d’écouter sa parole sans nous laisser troubler par les divers soins du service, choisissant la meilleure part qui ne nous sera pas ôtée.
À s’approcher ainsi de lui, on reçoit bien davantage sa lumière. Et si, comme les Apôtres, sans nous éloigner jamais, si peu que ce soit, nous sommes fidèles à demeurer avec lui dans toutes ses tribulations, alors, ce qu’il avait dit aux foules, il nous l’explique en secret, et c’est avec plus de clarté encore qu’il nous illumine.
Enfin, si l’on est capable d’aller avec lui jusqu’au sommet de la montagne, comme Pierre, Jacques et Jean, on n’est plus seulement illuminé de la lumière du Christ, mais de la voix du Père lui-même.
Origène – Homélies sur la Genèse, n° 1, 7
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Dieu provident
Voici ce que dit Celse : « Ce n’est pas pour l’homme que tout a été créé, pas plus que pour le lion, ni pour l’aigle, ni pour le dauphin, mais afin que ce monde se réalise comme une œuvre de Dieu, complète et parfaite dans toutes ses parties. Aussi toutes choses sont-elles accordées, non les unes aux autres, sinon secondairement, mais à l’ensemble. C’est de l’ensemble que Dieu prend soin ; jamais sa providence ne l’abandonne ; il ne se détériore pas ; Dieu ne le rappelle pas à lui après un moment, il ne s’irrite point à cause des hommes, pas plus qu’à cause des singes et des rats ; il ne menace point ces êtres dont chacun a reçu son destin à sa place. »
Qu’on me permette une brève réponse. Je crois vraiment avoir démontré, par ce qui précède, comment toutes choses ont été faites pour l’homme et pour tous les êtres raisonnables. Car c’est principalement pour l’animal raisonnable que toutes choses ont été créées. Libre à Celse de dire que ce n’est pas plus pour l’homme que pour le lion et les autres animaux qu’il mentionne. Nous, nous dirons : ce n’est ni pour le lion, ni pour l’aigle, ni pour le dauphin que le Créateur les a faites, mais c’est pour l’animal raisonnable qu’il a créé toutes choses, et afin que ce monde se réalise comme une œuvre de Dieu complète et parfaite dans toutes ses parties. C’est là une belle pensée à laquelle il faut souscrire.
Car Dieu ne prend pas soin uniquement de l’ensemble, comme le croit Celse, mais outre l’ensemble, de chaque être raisonnable en particulier. De fait, jamais la Providence n’abandonnera l’ensemble, et au cas où une partie de l’ensemble se détériore par la faute de l’être raisonnable, Dieu pourvoit à le purifier, et après un moment, à ramener vers lui l’ensemble. Certes, il ne s’irrite ni contre les singes, ni contre les rats, mais il fait subir aux hommes, pour leurs transgressions des tendances naturelles, un jugement et un châtiment. Il leur adresse des menaces, par ses prophètes et par le Sauveur qui est venu pour tout le genre humain, pour que ceux qui prêtent l’oreille à la menace se convertissent, et que ceux qui négligent les appels à la conversion subissent les peines qu’ils méritent. Et il convient que Dieu, dans sa volonté de pourvoir au bien de l’univers, les inflige à ceux qui ont besoin de recevoir un tel traitement et une correction si sévère.
Origène – Contre Celse IV, 99 (SC 136, p. 431-435)
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Dieu, père de l’univers
Bien que l’état de l’univers soit composé de fonctions diverses, il ne faut cependant pas comprendre qu’il serait en désaccord et en désharmonie avec lui-même ; mais comme notre corps formé de membres nombreux est un et maintenu par une âme unique, de même à mon avis il faut concevoir l’univers comme un animal immense et énorme, gouverné par la Puissance et Raison de Dieu comme par une âme unique.
Cela est indiqué, je pense, par la sainte Écriture quand elle dit par le prophète : « Est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre ?, dit le Seigneur » De même : « Le ciel est mon trône et la terre l’escabeau de mes pieds. » Et ces paroles du Sauveur lorsqu’il défend de jurer, « ni par le ciel, parce qu’il est le trône de Dieu, ni par la terre, parce qu’elle est l’escabeau de ses pieds. » Pareillement celles de Paul, prêchant devant les Athéniens : « En lui nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes. »
Comment comprendre qu’en Dieu nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes, si ce n’est qu’il enserre et maintient le monde par sa puissance ? Comment comprendre que le ciel soit le trône de Dieu et la terre l’escabeau de ses pieds, comme l’affirme le Sauveur lui-même, si ce n’est que dans le ciel et sur la terre, sa puissance remplit l’univers, selon ces paroles : « Est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre ?, dit le Seigneur. »
Dieu, le père de l’univers, remplit donc et maintient l’univers par la plénitude de sa puissance : je ne pense pas que quelqu’un fasse des difficultés à l’accepter à partir des textes que nous avons invoqués.
Origène – Traité des principes II, 1, 3 (SC 252, p. 239-241)
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En trois jours je le relèverai
Il est grand, le mystère de notre résurrection, et extrêmement difficile à sonder. Il est annoncé dans beaucoup de textes de l’Écriture, mais surtout dans Ézéchiel… : « L’Esprit du Seigneur me déposa dans une vallée pleine d’ossements humains…; ils étaient desséchés. Le Seigneur me dit : Fils d’homme, ces ossements vivront-ils ? Je répondis : Seigneur, c’est toi qui le sais. Il me dit : Prophétise sur ces ossements. Tu leur diras : Ossements desséchés, écoutez la parole du Seigneur » (Ez 37,1-4)… Quels sont donc ces ossements à qui il est dit : « Écoutez la parole du Seigneur »…sinon le Corps du Christ, dont le Seigneur disait : « Tous mes os sont disloqués » (Ps 21,15)… Comme a eu lieu la résurrection du corps véritable et parfait du Christ, un jour les membres du Christ…seront réunis, l’os à son os, la jointure à la jointure. Personne privé de cette jointure n’atteindra « l’homme parfait, à la stature du corps du Christ dans sa plénitude » (Ep 4,13). Alors…« tous les membres du corps, à plusieurs, formeront un seul corps » (1 Co 12,12)…
Je dis cela à propos du Temple dont le Seigneur a dit : « Le zèle pour ta maison me dévore » (Ps 68,10), et à propos des juifs qui lui demandaient de leur montrer un signe, et enfin à propos de sa réponse… : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai ». Car il faut que soit chassé de ce temple, qui est le Corps du Christ, tout ce qui refuse la raison et ce qui relève du commerce, pour qu’à l’avenir ce temple ne soit plus une maison de marchands. Il faut en outre…qu’après sa destruction par ceux qui refusent la parole de Dieu, il soit relevé le troisième jour… Grâce à la purification de Jésus, ses disciples, ayant abandonné tout ce qui est déraisonnable et toute forme de commerce et à cause du zèle du Verbe, la Parole de Dieu, qui est présent en eux, ses disciples seront « détruits » pour être « relevés » par Jésus en trois jours… Car il faut trois jours entiers pour que cette reconstruction soit achevée. C’est pourquoi l’on peut dire d’une part que la résurrection a eu lieu et d’autre part qu’elle est à venir : vraiment « nous avons été ensevelis avec le Christ » et « avec lui nous nous lèverons » (cf Rm 6,4)… « Tous revivront dans le Christ, mais chacun à son rang : comme prémices, le Christ, puis ceux qui seront au Christ sors de son avènement » (1 Co 15,22s).
Origène – Commentaire de l’évangile de Jean, X, 36 (trad. coll. Les Pères dans la foi, n°28-29, DDB 1984, p. 133 rev. ; cf SC 57, p. 523-525))
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Fais-moi connaître ma fin
« Fais-moi connaître, Seigneur, ma fin, et quel est le nombre de mes jours pour que je sache ce qui me manque. » (Ps 38,5) Si tu me faisais connaître ma fin, dit le psalmiste, et si tu me faisais connaître quel est le nombre de mes jours, je pourrai par là-même savoir ce qui me manque. Ou peut-être, par ces mots, il semble encore indiquer ceci : tout métier a une fin ; par exemple la fin d’une entreprise de construction, c’est de faire une maison ; la fin d’un chantier naval, de construire un bateau capable de triompher des flots de la mer et de supporter l’assaut des vents ; et la fin de chaque métier est quelque chose de semblable pour laquelle le métier lui-même semble inventé. Ainsi peut-être est-il aussi une certaine fin de notre vie et du monde entier pour laquelle se fait tout ce qui se fait en notre vie, ou pour laquelle le monde lui-même a été créé ou subsiste. De cette fin, l’apôtre Paul aussi se souvient quand il dit : « Ensuite viendra la fin, quand il remettra la royauté à Dieu le Père. » (1 Co 15,24) Vers cette fin-là, il faut assurément se hâter, puisque c’est le prix même de l’œuvre, ce pour quoi nous sommes créés par Dieu.
Comme notre organisme corporel, petit et réduit au début de sa naissance, pousse pourtant et tend au terme de sa grandeur en croissant en âge, et encore comme notre âme…reçoit un langage d’abord balbutiant, puis dans la suite plus clair, pour arriver enfin à une manière de s’exprimer parfaite et correcte, de cette façon aussi toute notre vie commence à présent, certes, comme balbutiante parmi les hommes sur la terre, mais elle est achevée et parvient à son sommet dans les cieux près de Dieu.
Pour ce motif, le prophète désire donc connaître la fin pour laquelle il a été fait, pour qu’en regardant la fin, en examinant ses jours et en considérant sa perfection, il voie ce qui lui manque par rapport à cette fin où il tend… C’est comme si ceux qui sont sortis d’Égypte avaient dit : « Fais-moi connaître, Seigneur, ma fin » qui est une terre bonne et une terre sainte, « et le nombre de mes jours » où je marche, « pour que je sache ce qui me manque », combien il m’en reste jusqu’à ce que je parvienne à la terre sainte qui m’est promise.
Origène – Homélie sur le Psaume 38 (trad. SC 411, p. 355)
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Fait péché pour nous
La vie des mortels est remplie de pièges qui font trébucher, remplie des filets des tromperies… Et parce que l’ennemi avait tendu partout ces filets, et qu’il y avait pris à peu près tous les hommes, il a été nécessaire que paraisse quelqu’un qui soit plus fort pour les dominer, les rompre, et frayer ainsi la voie à ceux qui le suivaient. C’est pourquoi, avant de venir s’unir l’Église comme son épouse, le Sauveur aussi est tenté par le diable… Il enseignait ainsi à l’Église que ce n’est pas par l’oisiveté et les plaisirs, mais par bien des épreuves et tentations, qu’elle devrait venir au Christ.
Il n’y avait en effet personne d’autre qui aurait pu triompher de ces filets. « Car tous ont péché », comme il est écrit (Rm 3,23)… Notre Seigneur et Sauveur Jésus est le seul qui « n’a jamais commis de péché » (1P 2,22). Mais le Père « l’a identifié au péché pour nous » (2Co 5,21) afin que « dans notre condition humaine de pécheurs, à cause du péché, il détruise le péché » (Rm 8,3). Jésus est donc entré dans ces filets, mais lui seul n’a pas pu être enlacé par eux. Bien plus, les ayant rompus et déchirés, il a donné confiance à l’Église, si bien qu’elle ose désormais fouler aux pieds les pièges, franchir les filets, et dire en toute allégresse : « Notre âme comme un oiseau s’est échappée du filet des chasseurs. Le filet a été rompu, et nous avons été libérés » (Ps 123,7).
Lui aussi cependant a succombé à la mort, mais volontai-rement, et non, comme nous, sous la contrainte du péché. Car il est le seul à avoir été « libre entre les morts » (Ps 87,6 LXX). Et parce qu’il était libre entre les morts, il a vaincu « celui qui possédait le pouvoir de la mort » (He 2,14) et lui a « arraché les captifs » (Ep 4,8) qui étaient détenus dans la mort. Il ne s’est pas seulement ressuscité lui-même des morts, mais il a en même temps « ressuscité ceux qui étaient prisonniers de la mort, et il les a fait asseoir dans les cieux » (Ep 2,5s) ; « montant dans les hauteurs, il a emmené captive la foule des captifs » (Ep 4,8).
Origène – Commentaire du Cantique des cantiques, III, 27-33 (trad. cf. SC 376, p. 671)
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Fiancés au Christ
« Rebecca venait puiser de l’eau au puits », nous dit l’Écriture (Gn 24,16). Chaque jour Rebecca venait aux puits, chaque jour elle puisait de l’eau. Et parce que chaque jour elle passait du temps près des puits, le serviteur d’Abraham a pu la trouver et la donner en mariage à Isaac. Peut-être penses-tu qu’il s’agit là d’un conte ou d’une belle histoire rapportée par l’Esprit Saint dans l’Écriture ? Non, il s’agit en vérité d’un enseignement spirituel, d’une instruction qui s’adresse à ton âme pour lui apprendre à venir chaque jour aux puits des Écritures, vers les eaux de l’Esprit Saint, à y puiser sans se lasser pour en remporter un vase bien rempli. C’est ainsi qu’agissait sainte Rebecca ; si elle avait fait autrement, elle n’aurait pas pu épouser le grand patriarche Isaac…
Or tout ce que contient l’Écriture est symbolique : toi aussi, le Christ veut t’épouser. C’est à toi qu’il s’adresse par la promesse des prophètes, quand il dit : « Je ferai de toi mon épouse pour toujours ; je ferai de toi mon épouse dans la fidélité et la tendresse, et tu connaîtras le Seigneur » (Os 2,21s). Voulant donc te fiancer à lui, le Christ t’envoie un serviteur — la parole inspirée. Tu ne peux pas épouser le Christ sans l’avoir reçue… Seuls ceux qui savent tirer l’eau en abondance des profondeurs des puits…, qui ont une âme qui fait tout avec patience, qui est entièrement disponible, qui s’applique à aller au plus profond pour puiser les eaux de la connaissance, seule cette âme peut connaître les noces avec le Christ.
Origène – Homélies sur la Genèse, n° 10, 2 (trad. cf Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t. 1, p. 84 et SC 7, p. 186 s)
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Guerres spirituelles
Si les guerres [de l’Ancien Testament] n’étaient pas le symbole des guerres spirituelles, je pense que jamais les livres historiques des juifs n’auraient été transmis aux disciples du Christ qui est venu enseigner la paix. Jamais ils n’auraient été transmis par les apôtres comme une lecture à faire dans les assemblées. A quoi serviraient en effet de telles descriptions de guerres pour ceux qui s’entendent dire par Jésus : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix » (Jn 14,27), pour ceux qui se voient ordonner par l’apôtre Paul : « Ne vous vengez pas vous-mêmes » (Rm 12,19) et « Souffrez plutôt l’injustice, laissez-vous plutôt dépouiller » (1 Co 6,7).
Paul sait bien que nous n’avons plus à livrer de guerre matérielle, mais qu’il faut combattre à grand effort dans notre âme contre nos adversaires spirituels. Comme un chef d’armée, il donne ce précepte aux soldats du Christ : « Revêtez-vous des armes de Dieu, afin de pouvoir résister aux embûches du diable » (Ep 6,11). Et pour que nous puissions puiser dans les actes des anciens des modèles de guerres spirituelles, il a voulu qu’on nous lise dans l’assemblée le récit de leurs exploits. Ainsi, si nous sommes spirituels, nous qui apprenons que « la loi est spirituelle » (Rm 7,14), nous rapprochons à cette lecture « des réalités spirituelles en termes spirituels » (1 Co 2,13). Ainsi nous considérons à travers ces nations qui ont attaqué visiblement l’Israël matériel, quelle est la puissance de ces nations d’ennemis spirituels, de ces « esprits mauvais répandus dans les airs » (Ep 6,12), qui soulèvent des guerres contre l’Église du Seigneur, le nouvel Israël.
Origène – Homélies sur le livre de Josué, n° 15, 1-4 (trad. SC 71, p. 331,345)
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Il est entré dans nos filets
La vie des mortels est remplie de pièges qui font trébucher, remplie des filets des tromperies ; (…) Et parce que l’ennemi avait tendu partout ces filets, et qu’il y avait pris à peu près tous les hommes, il a été nécessaire que paraisse quelqu’un qui soit plus fort pour les dominer, les rompre, et frayer ainsi la voie à ceux qui le suivaient. C’est pourquoi, avant de venir s’unir l’Église comme son épouse, le Sauveur aussi est tenté par le diable (…). Il enseignait ainsi à l’Église que ce n’est pas par l’oisiveté et les plaisirs, mais par bien des épreuves et tentations, qu’elle devrait venir au Christ.
Il n’y avait en effet personne d’autre qui aurait pu triompher de ces filets. « Car tous ont péché », comme il est écrit (Rm 3,23). (…) Notre Seigneur et Sauveur Jésus est le seul qui « n’a jamais commis de péché » (1P 2,22). Mais le Père « l’a identifié au péché pour nous » (2Co 5,21) afin que « dans notre condition humaine de pécheurs, à cause du péché, il détruise le péché » (Rm 8,3). Jésus est donc entré dans ces filets, mais lui seul n’a pas pu être enlacé par eux. Bien plus, les ayant rompus et déchirés, il a donné confiance à l’Église, si bien qu’elle ose désormais fouler aux pieds les pièges, franchir les filets, et dire en toute allégresse : « Notre âme comme un oiseau s’est échappée du filet des chasseurs. Le filet a été rompu, et nous avons été libérés » (Ps 123,7).
Lui aussi cependant a succombé à la mort, mais volontairement, et non, comme nous, sous la contrainte du péché. Car il est le seul à avoir été « libre entre les morts » (Ps 87,6 LXX). Et parce qu’il était libre entre les morts, il a vaincu « celui qui possédait le pouvoir de la mort » (He 2,14) et lui a « arraché les captifs » (Ep 4,8) qui étaient détenus dans la mort. Il ne s’est pas seulement ressuscité lui-même des morts, mais il a en même temps « ressuscité ceux qui étaient prisonniers de la mort, et il les a fait asseoir dans les cieux » (Ep 2,5s) ; « montant dans les hauteurs, il a emmené captive la foule des captifs » (Ep 4,8).
Origène – Commentaire du Cantique des cantiques, III, 14, 27-33 (trad. SC 376, p. 671-675 rev.)
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Il les aima jusqu’à la fin
Jésus, sachant que le Père avait tout remis entre ses mains, et qu’il était sorti de Dieu et retournait à Dieu, se lève de table. Ce qui n’était pas entre les mains de Jésus auparavant est remis entre ses mains par le Père : non certaines choses et pas d’autres, mais toutes. David avait dit : Le Seigneur dit à mon seigneur : Siège à ma droite jusqu’à ce que j’aie mis tes ennemis comme un escabeau sous tes pieds (Ps 109,1). Les ennemis de Jésus faisaient partie, en effet, de ce tout qu’il savait que son Père lui donnait… À cause de ceux qui s’étaient écartés de Dieu, il s’est écarté de Dieu, lui qui de nature ne veut pas sortir du Père. Il est sorti de Dieu afin que tout ce qui s’est écarté de Dieu revienne avec lui, entre ses mains, auprès de Dieu, selon son dessein éternel…
Qu’est-ce que Jésus faisait donc en lavant les pieds des disciples ? En les lavant et en les essuyant à l’aide du linge dont il était ceint, Jésus ne rendait-il pas beaux leurs pieds au moment où ils allaient avoir à annoncer la bonne nouvelle ? C’est alors que s’est accompli, à mon avis, la parole prophétique : Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent les bonnes nouvelles ! (Is 52,7 ; Rm 10,15). Mais si, en lavant les pieds des disciples, Jésus les rend beaux, comment exprimer la beauté véritable en ceux qu’il plonge tout entiers dans l’Esprit Saint et le feu (Mt 3,11) ? Les pieds des apôtres sont devenus beaux afin … qu’ils puissent poser le pied sur la route sainte et cheminer en celui qui a dit : Moi, je suis le Chemin (Jn 14,6). Car quiconque a eu les pieds lavés par Jésus, et lui seul, suit ce chemin vivant et qui mène au Père ; ce chemin n’a pas de place pour des pieds souillés… Pour suivre ce chemin vivant et spirituel (He 10,20)…, il faut avoir les pieds lavés par Jésus qui a déposé ses vêtements…afin de prendre en son propre corps l’impureté de leurs pieds avec ce linge qui était son seul vêtement, car c’est lui qui porte nos infirmités (Is 53,4).
Origène – Commentaire de l’évangile de Jean, XXXII, 25-35.77-83 (trad. cf. SC 385, p. 199s)
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Il se nourrit de notre miel
De lait et de miel, il se nourrira (Is 7, 15). Pourquoi la prophétie dit-elle que le Christ se nourrira de lait et de miel ? Il arrive souvent que la Bible nomme des nourritures charnelles pour désigner des aliments spirituels : Tels des enfants nouveau-nés, soyez avides du lait pur et spirituel (1P 2, 2). Et peut-être ces rayons de miel offrent-ils un sens plus subtil : le miel qui en eux est l’Esprit. Celui qui est né de la jeune fille, Emmanuel, se nourrit de lait et de miel, et désire s’en nourrir en chacun de nous. Nos œuvres de douceur, nos paroles les plus suaves et les plus utiles, sont du miel, que mange Emmanuel, que mange le fils de la Vierge.
Aimons cette pensée de la Bible : Voici, je suis devant la porte et je frappe; si l’on m’ouvre la porte, j’entrerai, et dînerai avec lui et lui avec moi (Ap 3, 20). Ainsi, lui-même promet d’être avec nous à dîner. Il est sûr que nous dînerons avec lui si nous le goûtons lui-même. Pour notre bonheur, assumons donc le Sauveur, ouvrons les portes de notre cœur, préparons-lui notre miel et tout son repas, afin qu’à son tour il nous conduise au grand festin de son Père dans le Royaume des cieux.
Origène – Homélie sur Isaïe, n° 2 ; PG 13, 225-227 (cf. F. Quéré, Le Mystère de Noël, p. 42-46)
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Ils le trouvèrent dans le Temple
À l’âge de douze ans, Jésus reste à Jérusalem. Ne le sachant pas, ses parents le cherchent avec inquiétude et ne le trouvent pas. Ils cherchent « parmi leurs proches parents », ils cherchent « parmi leurs compagnons de route », ils cherchent « parmi leurs connaissances », mais, parmi tous ces gens-là, ils ne le trouvent pas… Mon Jésus ne veut pas être trouvé dans la foule.
Apprenez donc où ils l’ont trouvé…pour que vous aussi vous puissiez le trouver : « À force de recherches, ils le trouvèrent dans le Temple ». Non pas n’importe où, mais « dans le Temple », et pas simplement dans le Temple, mais « au milieu des docteurs qu’il écoutait et qu’il interrogeait ». Vous aussi, cherchez donc Jésus dans le temple de Dieu, cherchez-le dans l’Église, cherchez-le auprès des maîtres qui sont dans ce temple et qui n’en sortent pas. Si vous cherchez de cette façon, vous le trouverez…
Ils le trouvent « assis au milieu des docteurs…, les interrogeant et les écoutant ». Maintenant encore, Jésus est ici ; il nous interroge et nous écoute parler. « Tous étaient dans l’admiration », dit Luc. Qu’est-ce qu’ils admiraient ? Non pas ses questions qui pourtant étaient admirables, mais ses réponses… « Moïse parlait, dit l’Écriture, et Dieu lui répondait par une voix » (Ex 19,19). C’est ainsi que le Seigneur apprenait à Moïse ce qu’il ignorait. Tantôt Jésus interroge, tantôt il répond…, et si admirables que soient ses questions, ses réponses sont plus admirables encore.
Pour que nous puissions l’entendre nous aussi et qu’il nous pose des questions qu’il résoudra lui-même, supplions-le, mettons un effort intense et douloureux à le chercher, et nous pourrons alors trouver celui que nous cherchons. Ce n’est pas sans raison qu’il est dit dans l’Écriture : « Ton père et moi nous te cherchions dans la douleur ». Il faut en effet que celui qui cherche Jésus ne le fasse pas avec négligence et mollesse, d’une manière intermittente, comme le font certains…et qui, pour cette raison, ne le trouvent pas. Pour nous, disons : « Nous te cherchons avec peine ».
Origène – Homélies sur l’évangile de Luc, n°18 (trad. SC 87, p. 267 rev.)
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Jésus pleura sur elle
Quand notre Seigneur et Sauveur fut proche de Jérusalem, à sa vue, il pleura sur elle : Ah ! si en ce jour tu avais compris, toi aussi, le message de paix ! Mais maintenant encore il demeure caché à tes yeux. Oui, des jours vont fondre sur toi où tes ennemis t’environneront de retranchements… Quelqu’un dira peut-être : le sens de ces paroles est clair ; de fait, elles se sont réalisées au sujet de Jérusalem ; l’armée romaine l’a assiégée et dévastée jusqu’à l’extermination, et le temps viendra où il n’en restera plus pierre sur pierre.
Je ne le nie pas, Jérusalem a été détruite à cause de son aveuglement, mais je pose la question : ces pleurs ne concernaient-ils pas notre Jérusalem à nous ? Car nous sommes la Jérusalem sur laquelle Jésus a pleuré, nous qui imaginons avoir un regard si pénétrant. Si, une fois instruit des mystères de la vérité, après avoir reçu la parole de l’Évangile et l’enseignement de l’Église…, l’un de nous pèche, il provoquera lamentations et pleurs, car on ne pleure sur aucun des païens, mais sur celui qui après avoir fait partie de Jérusalem a cessé d’en être.
Des pleurs sont versés sur notre Jérusalem parce qu’en raison de ses péchés les ennemis vont l’entourer, c’est-à-dire les forces adverses, les esprits mauvais. Ils dresseront autour d’elle un retranchement ; ils l’assiègeront, et ils n’en laisseront pas pierre sur pierre. C’est ce qui arrive lorsqu’après une longue continence et plusieurs années de chasteté, un homme succombe, vaincu par les séductions de la chair… Voilà donc la Jérusalem sur laquelle des pleurs sont versés.
Origène – Homélies sur l’évangile de Luc, n° 38 ; PG 13, 1896-1898 (trad. Thèmes et figures bibliques, DDB 1984, p146)
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L’Esprit demeure en Lui
L’Esprit Saint s’est reposé en ceux qui ont prophétisé, mais en personne il ne s’est reposé comme dans le Sauveur. C’est pourquoi il est écrit de lui : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, un fleuron montera de sa racine et l’Esprit de Dieu reposera sur Lui, Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, et l’Esprit le remplira de la crainte du Seigneur ». Mais peut-être dira-t-on : Tu ne nous as rien cité qui dise du Christ plus que des autres hommes ; car il a été dit des autres que l’Esprit s’est reposé sur eux, tout comme il a été dit du Sauveur : « L’Esprit de Dieu reposera sur Lui ». Mais remarque bien : nulle part il n’est écrit que l’Esprit de Dieu s’est reposé sur un autre avec ces sept puissances ; ce que marque cette prophétie, c’est assurément que la substance même de l’Esprit de Dieu qui, ne pouvant tenir dans un nom unique, est représenté par plusieurs mots, s’est posée sur le rameau issu de la souche de Jessé.
J’ai encore un autre témoin qui me permet d’affirmer que l’Esprit s’est reposé en mon Seigneur et Sauveur d’une manière extraordinaire et tout autre que dans les autres personnages ; c’est Jean le Baptiste, qui dit de Lui : « Celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est Lui ». Si Dieu avait dit : « Tu verras l’Esprit descendre », sans ajouter : « et demeurer en Lui », le Christ ne paraîtrait rien avoir de plus remarquable que les autres. Mais il a ajouté : « et demeurer en Lui », afin que le Sauveur se distinguât par ce signe qu’on ne peut montrer de nul autre. De personne en effet il n’a été écrit que l’Esprit Saint est demeuré en lui.
Origène – Homélies sur les Nombres, n° 6, 3 (trad. cf. SC 29, p. 126-127)
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La fausse sagesse des eaux d’Égypte
Les eaux du fleuve se changent en sang : l’explication en est assez claire. Il fallait d’abord que ce fleuve, où les enfants hébreux étaient livrés à une mort cruelle, rendît aux auteurs du crime une coupe sanglante, et qu’ils goûtassent en en buvant la saveur de tout le sang des bas-fonds qu’ils avaient souillés de parricides. En outre, pour que rien ne manqué à l’allégorie, les eaux se changent en sang et l’Égypte à son propre sang pour boisson ! Les eaux d’Égypte, ce sont les idées erronées et changeantes des philosophes, parce qu’ils ont trompé l’esprit des tout petits et l’intelligence des enfants. Dès que la Croix du Christ a montré à ce monde la lumière de la vérité, ils doivent subir le châtiment de leur crime, payer le prix du sang. (…)
Ne croyez pas non plus sans portée cette remarque que nous avons faite, que Moïse ne va pas d’abord chez le Pharaon, mais le rencontre allant au bain, puis il entre dans son palais, enfin il est invité à s’y rendre. Par quoi il faut entendre, me semble-t-il, que, soit que nous soyons en lutte ouverte avec le Pharaon au sujet de la Parole de Dieu et de la liberté de la religion, soit que nous cherchions à ravir à sa domination nos âmes opprimées par lui et que le combat soit dur, nous ne devons pas commencer par attaquer les derniers recoins des problèmes, mais il nous faut aller à la rencontre de l’adversaire et l’affronter auprès des eaux ; car ces eaux, ce sont les autorités des philosophes païens ; c’est auprès d’elles qu’il nous faut aller quand nous voulons engager la lutte, pour les attaquer et les convaincre d’erreur. Ensuite, il nous faut pénétrer jusqu’au centre de la bataille ; car, dit le Seigneur, “ si l’on n’a d’abord attaché l’homme fort, on ne peut s’introduire dans sa maison et prendre son mobilier ”. Il nous faut donc d’abord “ lier le fort ”, l’enserrer dans les liens de la discussion, pour nous introduire ainsi chez lui, voler son mobilier, délivrer les âmes qu’il retenait par l’artifice du mensonge. Quand nous aurons souvent fait ainsi, nous tenant debout devant lui — dans l’attitude dont parle l’Apôtre : “ Tenez-vous donc debout, les reins ceints de la vérité ”, et encore : “ Tenez-vous debout dans le Seigneur et agissez virilement ”, alors ce vieux et rusé menteur feindra aussi d’être vaincu et de céder, dans l’espoir de nous rendre ainsi plus négligents au combat. Il feindra le repentir, il nous priera de partir mais sans trop nous éloigner. Il veut que nous soyons par quelque côté ses voisins, que nous ne nous écartions pas trop de son territoire. Mais si nous ne partons pas au loin, si nous ne franchissons pas la mer en disant : “ autant il y a de distance entre l’Orient et le Couchant, autant il a éloigné de nous nos iniquités ”, nous ne pourrons être sauvés.
Origène – Homélies sur l’Exode, n° 4, 6 et 9
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La lèpre de la médisance
Aaron et Myriam ont dénigré Moïse, et pour cela ont été châtiés ; Myriam a même été frappée de la lèpre (Nb 12,1.10)… « Celui qui dénigre en secret son prochain, je le poursuivrai » dit un psaume (100,5). À l’aide de ces condamnations de la divine Écriture, « comme par une épée à double tranchant » (He 4,12), retranchons ce vice, évitons de médire de nos frères et d’outrager les saints, car une lèpre frappe les détracteurs et les médisants…
Ce ne sont pas seulement les juifs qui ont dénigré Moïse ; ce sont aussi les hérétiques, ceux qui ne reçoivent pas la Loi et les prophètes. Ils ont l’habitude de l’accuser, de dire que Moïse fut homicide parce qu’il a tué l’Égyptien (Ex 2,12), et de lancer bien d’autres blasphèmes tant contre lui que contre les prophètes. A cause de ces critiques, ils ont une lèpre dans leur âme ; ils sont lépreux dans « l’homme intérieur » (Ep 3,16) et pour cette raison sont « exclus du camp » de l’Église (Lv 13,46). Ainsi donc hérétiques qui insultent Moïse ou membres de l’Église qui dénigrent leurs frères et médisent de leur prochain ont également, à n’en pas douter, une âme lépreuse.
Grâce à l’intervention du grand prêtre Aaron, Myriam a été guérie le septième jour (Nb 12,15) ; mais nous, si nous sommes atteints pour cause de médisance de la lèpre de l’âme, nous garderons cette lèpre et resterons impurs jusqu’à la fin de la semaine de ce monde, c’est-à-dire jusqu’à la résurrection ; à moins que nous ne nous corrigions au temps de la pénitence, que nous nous tournions vers le Seigneur Jésus, que nous le suppliions et soyons par notre pénitence purifiés.
Origène – Homélies sur les Nombres, n° 7 (trad. SC 29, p. 134)
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La Loi, ancienne et nouvelle
Je veux rappeler aux disciples du Christ la bonté de Dieu : que personne d’entre vous ne se laisse ébranler par les hérétiques si, dans la controverse, ils disent que le Dieu de la Loi n’est pas bon mais juste, et que la Loi de Moïse n’enseigne pas la bonté mais la justice. Qu’ils voient, ces détracteurs de Dieu en même temps que de la Loi, comment Moïse lui-même et Aaron ont accompli en devanciers ce que l’Évangile a enseigné plus tard. Considérez comment Moïse « aime ses ennemis et prie pour ceux qui le persécutent » (Mt 5,44)…; voyez comment, « tombant la face contre terre », tous deux prient pour ceux qui s’étaient rebellés et voulaient les tuer (Nb 17,10s). Ainsi trouve-t-on l’Évangile en puissance dans la Loi et doit-on comprendre que les Évangiles sont appuyés sur le fondement de la Loi.
Pour moi, je ne donne pas le nom d’Ancien Testament à la Loi, quand je la considère spirituellement ; la Loi ne devient « Ancien Testament » que pour ceux qui ne veulent pas la comprendre selon l’esprit. Pour eux, elle est obligatoirement devenue « ancienne » et elle a vieilli, parce qu’elle ne peut pas conserver sa force. Mais pour nous, qui la comprenons et l’expliquons en esprit et dans la ligne de l’Évangile, elle est toujours nouvelle ; les deux Testaments sont pour nous un nouveau Testament, non par la date, mais par la nouveauté du sens.
L’apôtre Jean ne pense-t-il pas aussi la même chose quand il dit dans son épître : « Petits enfants, je vous donne un commandement nouveau, c’est de vous aimer les uns les autres » ? (4,7; Jn 13,34) Il savait que le précepte de l’amour avait été donné depuis longtemps dans la Loi (1Jn 2,7s ; Lv 19,18). Mais comme « la charité ne disparaît jamais » (1 Co 13,8)…, il affirme l’éternelle nouveauté de ce précepte qui ne vieillit pas… Pour le pécheur et pour ceux qui n’observent pas le pacte de la charité, même les Évangiles vieillissent ; il ne peut pas y avoir de Testament Nouveau pour celui qui « ne dépouille pas le vieil homme et ne revêt pas l’homme nouveau et créé selon Dieu » (Ep 4,22.24).
Origène – Homélies sur les Nombres, n° 9, 4 (trad. SC 415, p. 239 rev.)
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La mère de mon Seigneur
Tu es bénie entre les femmes et le fruit de tes entrailles est béni. D’où me vient cette faveur que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ? Ces mots : D’où me vient cette faveur ? ne sont pas un signe d’ignorance, comme si Élisabeth toute remplie du Saint Esprit ne savait pas que la Mère du Seigneur était venue à elle selon la volonté de Dieu. Voici le sens de ses paroles : « Qu’ai-je fait de bien ? En quoi mes œuvres sont-elles assez importantes pour que la Mère du Seigneur vienne me voir ? Suis-je une sainte ? Quelle perfection, quelle fidélité intérieure m’ont mérité cette faveur, une visite de la Mère du Seigneur ? » Car ta voix n’a pas plutôt frappé mes oreilles que mon enfant a exulté de joie dans mon sein. Il avait senti que le Seigneur était venu pour sanctifier son serviteur même avant sa naissance.
Puisse-t-il m’arriver d’être traité de fou par ceux qui n’ont pas la foi, pour avoir cru en de tels mystères !… Car ce qui est tenu pour folie par ces gens-là est pour moi occasion de salut. En effet, si la naissance du Sauveur n’avait pas été céleste et bienheureuse, si elle n’avait rien eu de divin et de supérieur à la nature humaine, jamais sa doctrine n’aurait gagné toute la terre. Si dans le sein de Marie, il n’y avait eu qu’un homme et non le Fils de Dieu, comment aurait-il pu se faire qu’en ce temps-là, et aujourd’hui encore, soient guéries toutes sortes de maladies, non seulement du corps, mais aussi de l’âme ?…
Si nous rassemblons tout ce qui est rapporté de Jésus, nous pouvons constater que tout ce qui a été écrit à son sujet est tenu pour divin et digne d’admiration, car sa naissance, son éducation, sa puissance, sa Passion, sa résurrection ne sont pas seulement des faits qui ont eu lieu en ce temps-là : ils sont à l’œuvre en nous aujourd’hui encore.
Origène – Homélies sur l’évangile de Luc, n° 7 ; PG 13, 1817s. ; SC 87, p. 15 ( trad. coll. Pères dans la foi, vol. 34, p. 45)
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La perle de grand prix
À l’homme « qui recherche de belles perles », il faut appliquer les paroles suivantes : « Cherchez et vous trouverez » et « Celui qui cherche, trouve » (Mt 7,7-8). En effet, à quoi peuvent bien se rapporter « cherchez » et « celui qui cherche, trouve » ? Disons-le sans hésiter : aux perles, et particulièrement à la perle acquise par l’homme qui a tout donné et tout perdu. A cause de cette perle, Paul dit : « J’ai accepté de tout perdre afin de gagner le Christ » (Ph 3,8). Par le mot « tout » il entend les belles perles, et par « gagner le Christ » l’unique perle de grand prix.
Précieuse, assurément, est la lampe pour ceux qui sont dans les ténèbres et qui en ont besoin jusqu’au lever du soleil. Précieuse aussi la gloire resplendissante sur le visage de Moïse (2Co 3,7) et aussi, je crois, sur celui des autres prophètes. Elle est belle à voir car elle nous aide à progresser jusqu’à ce que nous puissions contempler la gloire du Christ, à laquelle le Père rend témoignage en disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour » (Mt 3,17). « Ce qui a été glorieux de manière partielle ne l’est plus, parce qu’il y a maintenant une gloire qui dépasse tout » (2Co 3,10). Nous avons besoin en un premier temps d’une gloire susceptible de disparaître devant « la gloire qui dépasse tout », comme nous avons besoin « d’une connaissance partielle » qui « disparaîtra quand viendra ce qui est parfait » (1 Co 13,9s).
Ainsi toute âme qui est encore dans l’enfance et chemine « vers la perfection d’adultes » (He 6,1) a besoin d’être enseignée, entourée, accompagnée jusqu’à ce que s’instaure en elle la « plénitude du temps » (Ga 4,4)… A la fin elle atteindra sa majorité et recevra son patrimoine : la perle de grand prix, « ce qui est parfait et qui fait disparaître ce qui est partiel » (1 Co 13,10). Elle parviendra à ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ (Ph 3,8). Mais beaucoup ne comprennent pas la beauté des nombreuses perles de la Loi et de la « connaissance partielle » répandue chez tous les prophètes ; ils s’imaginent à tort que sans la Loi et les prophètes parfaitement compris ils pourront trouver l’unique perle de grand prix… : la compréhension plénière de l’Évangile et tout le sens des actes et des paroles du Christ Jésus.
Origène – Commentaire de l’évangile de Matthieu, X, 9-10 ; GCS 10, 10-11 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 120 rev. ; cf SC 162, p. 173)
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La source est en toi
Le Christ nous a enseigné que Dieu n’est pas à chercher en un lieu déterminé et nous a appris qu’un sacrifice est offert à son nom en tout endroit de la terre (Ml 1,11). En effet, c’est maintenant le temps où les vrais adorateurs adorent le Père, non plus à Jérusalem ni sur le mont Garizim, mais en esprit et en vérité (Jn 4,21.24). Ce n’est donc pas dans un lieu ni sur la terre que Dieu habite, mais dans le cœur.
Vous cherchez alors où se trouve Dieu ? Dieu se trouve en un cœur pur. C’est là en effet qu’il fera sa demeure, selon ce qu’il a dit par le prophète : J’habiterai et je marcherai au milieu d’eux, et ils seront mon peuple et je serai leur Dieu, dit le Seigneur (Lv 26,12).
Remarquez bien que chacune de nos âmes contient en quelque sorte un puits d’eau vive ; il y a en elle un certain sens céleste, une image de Dieu enfouie… Il est là, le Verbe de Dieu, et son opération actuelle est de dégager le sable de votre âme à chacun, pour faire jaillir votre source. Cette source est en vous et ne vient pas du dehors, car le Royaume de Dieu est au-dedans de vous (Lc 17,21).
Ce n’est pas au dehors, mais chez elle que la femme qui avait perdu sa pièce d’argent l’a retrouvée. Elle avait allumé sa lampe, elle avait balayé sa maison (Lc 15,8) des ordures et des saletés qui s’y étaient accumulées par sa négligence, et c’est là qu’elle a retrouvé sa pièce d’argent. Quant à vous, si vous allumez votre lampe, si vous vous servez de l’illumination du Saint Esprit, si vous voyez la lumière dans sa lumière (Ps 36,10), vous trouverez la pièce d’argent en vous. Car c’est en vous que se trouve l’image du roi céleste.
Origène – Homélies sur la Genèse, n° 13, 3-4 ; PG 12,233 (trad. SC 7, p. 222 rev.)
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L’arche de l’Église
Autant que la petitesse de mon esprit me le permet, je pense que le déluge, qui a mis alors presque un terme au monde, est le symbole de la fin du monde, fin qui doit véritablement arriver. Le Seigneur lui-même l’a déclaré quand il a dit : Aux jours de Noé, les hommes achetaient, vendaient, bâtissaient, se mariaient, donnaient leurs filles en mariage, et le déluge arriva, qui les fit tous périr. Ainsi sera également l’avènement du Fils de l’homme. Dans ce texte, il semble bien que le Seigneur décrit d’une seule et même façon le déluge qui a déjà eu lieu et la fin du monde qu’il annonce pour l’avenir.
Ainsi donc, jadis il a été dit à l’antique Noé de faire une arche et d’y introduire avec lui non seulement ses fils et ses proches, mais des animaux de toute espèce. De même, à la consommation des âges, il a été dit par le Père au Seigneur Jésus-Christ, notre nouveau Noé, le seul Juste et le seul Parfait (Gn 6,9), de se faire une arche de bois équarri et de lui donner des mesures qui sont pleines de mystères divins (cf. Gn 6,15). Cela est indiqué dans un psaume qui dit : Demande et je te donnerai les nations pour héritage et pour domaine les extrémités de la terre (2,8).
Il a construit donc une arche avec toutes sortes d’abris pour recevoir les animaux divers. Un prophète parle de ces demeures quand il écrit : Va, mon peuple, entre dans tes abris, cache-toi pour quelques instants, jusqu’à ce que la colère ait passé (Is 26,20). Il y a en effet une correspondance mystérieuse entre ce peuple qui est sauvé dans l’Église, et tous ces êtres, hommes et animaux, qui ont été sauvés du déluge dans l’arche.
Origène – Homélies sur la Genèse, n° 2, 3 (trad. cf. SC 7bis, p. 89)
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Lavé par le Maître
Jésus, viens, j’ai les pieds souillés.
Pour moi, fais-toi esclave.
Verse l’eau en ton bassin, viens, lave mes pieds.
Je sais, ce que je dis est téméraire,
mais je redoute l’avertissement qui sort de la bouche :
« Si je ne te lave pas les pieds, tu n’auras pas de part avec moi ».
Lave-moi donc les pieds, pour que j’aie part avec toi.
Mais que dis-je, lave-moi les pieds ?
Cela, Pierre a pu le dire,
Lui qui avait besoin seulement que ses pieds fussent lavés,
car tout entier il était pur.
Mais moi, une fois que j’aurai été lavé,
j’aurai besoin de ce baptême de sang, dont le Seigneur a dit :
« D’un autre baptême je dois être baptisé. »
Origène – Homélie sur Isaïe, n° 5 (PG 13, 235-236)
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Le Christ, bon Samaritain
D’après un ancien qui voulait interpréter la parabole du bon Samaritain, l’homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho représente Adam, Jérusalem le paradis, Jéricho le monde, les brigands les forces hostiles, le prêtre la Loi, le lévite les prophètes, le Samaritain le Christ. Par ailleurs, les blessures symbolisent la désobéissance, la monture le corps du Seigneur… Et la promesse de revenir, faite par le Samaritain, préfigure, selon cet interprète, le second avènement du Seigneur…
Ce Samaritain porte nos péchés (cf Mt 8,17) et souffre pour nous. Il porte le moribond et le conduit dans une auberge, c’est-à-dire dans l’Église. Celle-ci est ouverte à tous, elle ne refuse son secours à personne et tous y sont invités par Jésus : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous procurerai le repos » (Mt 11,28). Après y avoir conduit le blessé, le Samaritain ne part pas aussitôt, mais demeure toute la journée dans l’hôtellerie auprès du moribond. Il soigne ses blessures non seulement le jour, mais encore la nuit, l’entourant de toute sa sollicitude empressée… Vraiment ce gardien des âmes s’est montré plus proche des hommes que la Loi et les prophètes « en faisant preuve de bonté » envers celui « qui était tombé entre les mains des bandits » et il « s’est montré son prochain » moins en paroles qu’en actes.
Il nous est donc possible, en suivant cette parole : « Soyez mes imitateurs comme je le suis moi-même du Christ » (1 Co 11,1), d’imiter le Christ et d’avoir pitié de ceux qui « sont tombés entre les mains des bandits », de nous approcher d’eux, de verser de l’huile et du vin sur leurs plaies et de les bander, de les charger sur notre propre monture et de porter leurs fardeaux. C’est pourquoi, pour nous y exhorter le Fils de Dieu a dit en s’adressant à nous tous plus encore qu’au docteur de la Loi : « Va, et toi aussi, fais de même ».
Origène – Homélies sur l’évangile de Luc, n° 34, 3.7-9 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 419-420)
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Le combat intérieur
Partons en guerre comme Josué ; prenons d’assaut la cité la plus considérable de ce monde – la malice – et détruisons les murailles orgueilleuses du péché. Regarderais-tu alentour quel chemin il faut prendre, quel champ de bataille il faut choisir ? Tu vas sans doute trouver mes paroles étonnantes ; elles sont vraies pourtant : limite tes recherches à toi seul. En toi est le combat que tu vas livrer ; à l’intérieur de toi l’édifice de malice qu’il faut saper ; ton ennemi sort du fond de ton cœur.
Ce n’est pas moi qui le dis, mais le Christ ; écoute-le : « C’est du cœur que viennent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les impudicités, les vols, les faux témoignages, les paroles injurieuses » (Mt 15,19). Réalises-tu la puissance de cette armée ennemie qui s’avance contre toi du fond de ton cœur ? Les voilà, nos ennemis à massacrer au premier combat, à terrasser en première ligne. Si nous sommes capables de renverser leurs murailles et de les exterminer jusqu’à ce qu’il n’en reste aucun pour le raconter, aucun pour reprendre haleine (Jos 11,14), s’il n’en est plus un seul pour reprendre vie et pour resurgir dans nos pensées, alors Jésus nous donnera le grand repos.
Origène – Homélies sur le livre de Josué, n° 5, 2 (trad. SC 71, p. 167)
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Le Dieu fait homme
Parmi toutes les grandes choses et les merveilles que l’on peut dire du Christ, il en est une qui dépasse absolument l’admiration dont est capable l’esprit humain ; et la fragilité de notre intelligence mortelle ne sait comment la comprendre ou l’imaginer. C’est que la toute-puissance de la majesté divine, la Parole même du Père, la propre Sagesse de Dieu, en laquelle toutes choses ont été créées –les visibles comme les invisibles –, s’est laissé enfermer dans les limites de cet homme qui s’est manifesté en Judée. Tel est l’objet de notre foi ; et il y a plus encore. Nous croyons que la Sagesse de Dieu est entrée dans le sein d’une femme, qu’elle est née dans les vagissements et les pleurs communs à tous les nourrissons. Et nous avons appris qu’après cela le Christ a connu le trouble devant la mort au point de s’écrier : Mon âme est triste à en mourir (Mt 26, 38), et qu’enfin il a été traîné à une mort honteuse entre toutes parmi les hommes, même si nous savons qu’il est ressuscité le troisième jour.
Nous rencontrons en lui des traits si humains qu’ils n ‘ont rien qui les distingue de notre commune faiblesse à nous mortels, et en même temps des traits si divins qu’ils ne peuvent convenir qu’à la souveraine et ineffable nature divine. Devant cela, l’intelligence humaine, trop étroite, est frappée d’une telle admiration qu’elle ne sait à quoi s’en tenir ni quelle direction prendre. Sent-elle Dieu dans le Christ, elle le voit pourtant mourir. Le prend-elle pour un homme, voici qu’il revient d’entre les morts, avec son butin de victoire, après avoir détruit l’empire de la mort.
Aussi notre contemplation doit-elle s’exercer avec tant de révérence et de crainte qu’elle considère dans le même Jésus la vérité des deux natures, évitant d’attribuer à l’ineffable essence divine des choses qui sont indignes d’elle ou qui ne lui conviennent pas, mais évitant aussi de ne voir dans les événements de l’histoire que des apparences illusoires.
Vraiment, faire entendre de telles choses à des oreilles humaines, essayer de les exprimer par des mots dépasse largement nos forces, notre talent et notre langage. Je pense même que cela dépasse la mesure des apôtres. Bien plus, l’explication de ce mystère transcende probablement tout l’ordre des puissances angéliques.
Origène – Traité des principes, II, 6 ,2 ; PG 11, 210-211 (trad. Orval)
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Le disciple bien-aimé
Je pense que les quatre évangiles sont les éléments essentiels de la foi de l’Église…, et je pense que les prémices des évangiles se trouvent dans… l’évangile de Jean qui, pour parler de celui dont d’autres ont fait la généalogie, commence par celui qui n’en a pas. En effet, Matthieu, écrivant pour les juifs qui attendent le fils d’Abraham et de David, dit : « Généalogie de Jésus Christ, fils de David, fils d’Abraham »; Marc, sachant bien ce qu’il écrit, met : « Début de l’Évangile ». La fin de l’Évangile nous la trouvons chez Jean : c’est « le Verbe qui était au commencement », la Parole de Dieu. Mais Luc aussi réserve à celui qui a reposé sur la poitrine de Jésus (Jn 13,25) les discours les plus grands et les plus parfaits sur Jésus. Aucun d’eux n’a montré sa divinité d’une manière aussi absolue que Jean, qui lui fait dire : « C’est moi la lumière du monde », « C’est moi le chemin, la vérité et la vie », « C’est moi la résurrection », « C’est moi la porte », « C’est moi le bon berger » (8,12; 14,6; 11,25; 10,9.11) et, dans l’Apocalypse, « C’est moi l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin, le premier et le dernier » (22,13).
Il faut donc oser dire que, de toutes les Écritures, les évangiles sont les prémices et que, parmi les évangiles, les prémices sont celui de Jean, dont nul ne peut saisir le sens s’il ne s’est penché sur la poitrine de Jésus et n’a reçu de Jésus Marie pour mère (Jn 19,27)… Quand Jésus dit à sa mère : « Voici ton fils » et non : « Voici, cet homme est aussi ton fils », c’est comme s’il lui disait : « Voici ton fils que tu as enfanté ». En effet, quiconque est arrivé à la perfection « ne vit plus, mais le Christ vit en lui » (Ga 2,20)… Est-il encore nécessaire de dire quelle intelligence il nous faut pour interpréter dignement la parole déposée dans les trésors d’argile (cf 2Co 4,7) d’un langage ordinaire ? dans cette lettre qui peut être lue par n’importe qui, cette parole rendue audible par une voix et qu’entendent tous ceux qui prêtent leurs oreilles ? Car, pour interpréter avec exactitude l’évangile de Jean, il faut pouvoir dire en toute vérité : « Nous, nous avons la pensée du Christ, pour connaître les grâces que Dieu nous a accordées » (1 Co 2,16.12).
Origène – Commentaire de l’évangile de Jean, I, 21-25 (trad. SC 120, p. 69 rev.)
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Le Fils est amour
Il est écrit : « Aimons-nous les uns les autres, car l’amour est de Dieu » (1Jn 4,7) et peu après « Dieu est amour » (v. 8). Par là on montre à la fois que Dieu lui-même est amour et que celui qui est de Dieu est amour. Or, qui est de Dieu sinon celui qui dit : « Je suis sorti de Dieu et je suis venu dans le monde » ? (Jn 16,28) Si Dieu le Père est amour, le Fils aussi est amour…; le Père et le Fils sont un et ne diffèrent en rien. Voilà pourquoi c’est à bon droit que le Christ, au même titre que Sagesse, Puissance, Justice, Verbe, et Vérité est encore appelé Amour…
Et parce que Dieu est amour et que le Fils qui est de Dieu est amour, il exige en nous quelque chose de semblable à lui, en sorte que par cet amour, cette charité, qui est dans le Christ Jésus…, nous soyons unis à lui par une sorte de lien de parenté grâce à ce nom. Comme le disait Paul, qui lui était uni : « Qui nous séparera de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur ? » (Rm 8,39)
Or cet amour de charité estime que tout homme est notre prochain. C’est pour cette raison que le Sauveur a repris un homme qui croyait que l’âme juste n’est pas tenue d’observer les lois de la condition de prochain envers tous… Il a composé la parabole qui dit : « Un homme tomba entre les mains de brigands quand il descendait de Jérusalem à Jéricho ». Il blâme le prêtre et le lévite, qui le voyant à demi-mort, sont passés outre, mais il rend hommage au Samaritain qui a pratiqué la miséricorde. Et il fait confirmer que ce dernier a été le prochain de l’homme blessé par la réponse de celui même qui avait posé la question et lui dit : « Va, et fais de même ».
Par nature, en effet, nous sommes tous le prochain les uns des autres, mais par les œuvres de charité, celui qui peut faire du bien se fait le prochain de celui qui ne le peut pas. C’est pourquoi notre Sauveur s’est fait notre prochain et n’est pas passé outre devant nous quand nous gisions « à demi-morts » par suite des « blessures dues aux brigands ».
Origène – Commentaire du Cantique des Cantiques, prologue 2, 26-31 (trad. cf. SC 375, p. 111s)
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Le mal est vaincu
Dans la guerre contre les Moabites et les Ammonites, Josué [qui porte le même nom que Jésus] tua tous leurs rois par le glaive (Jos 11,12). Nous étions tous sous le règne du péché (Rm 6,12) ; tous, nous étions sous le règne des passions mauvaises… En chacun pourtant, se tenait un roi particulier qui régnait en lui et dominait en lui. Par exemple, dans l’un c’était l’avarice qui occupait le royaume, dans un autre c’était l’orgueil, dans un autre encore le mensonge ; l’un était dominé par les désirs charnels, l’autre subissait le règne de la colère… Il y avait donc en chacun de nous un royaume de péché avant que nous ayons la foi.
Mais lorsque Jésus est venu, il a tué tous les rois qui détenaient en nous des royaumes de péché, il nous a appris à les tuer tous et à n’en laisser échapper aucun. Si l’on en conserve un seul en vie, on ne pourra pas appartenir à l’armée de Jésus… Car le Seigneur Jésus nous a purifiés de toutes les sortes de péchés ; il les a tous détruits. En effet, tous nous étions insensés, rebelles, égarés, esclaves d’une foule de convoitises, vivant dans la malice et l’envie, odieux et nous haïssant les uns les autres (Tt 3,3), avec tous les genres de péchés qui se trouvent chez les hommes avant qu’ils croient.
On a raison de dire que Jésus a tué tous ceux qui sortirent pour faire la guerre ; car il n’est pas de péché si grand que Jésus ne puisse avoir le dessus, lui qui est le Verbe et la Sagesse de Dieu (1 Co 1,24). Il triomphe de tout, il est vainqueur de tout.
Ne croyons-nous pas que les péchés de toutes sortes nous sont ôtés quand nous venons au baptême ? C’est ce que dit l’apôtre Paul qui, après avoir énuméré tous les genres de péchés, ajoute finalement : Voilà ce que vous étiez, mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés, au nom de notre Seigneur Jésus Christ (1 Co 6,11).
Origène – Homélies sur le livre de Josué, n° 15 (trad. SC 71, p. 345s. rev.)
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Le Sauveur nous attend
« Je ne boirai plus du fruit de la vigne, dit le Christ, jusqu’au jour où je le boirai avec vous, nouveau, dans le Royaume de mon Père » (Mt 26,29). Si quelqu’un de vous écoute avec des oreilles purifiées, il peut entrevoir le mystère ineffable… : le Sauveur attend, pour boire du vin avec nous ; il nous attend pour se réjouir. Jusqu’où attendra-t-il ? Jusqu’à ce qu’il ait consommé son œuvre, jusqu’à ce que nous soyons tous soumis au Christ, et le Christ à son Père (1 Co 15,28). Puisque tous, nous sommes membres de son Corps, on peut dire qu’en quelque manière il n’est pas soumis, tant que nous ne sommes pas soumis d’une soumission parfaite, tant que moi, dernier des pécheurs, je ne suis pas soumis. Mais quand il aura consommé son œuvre et amené toute créature à son achèvement parfait, alors on pourra dire qu’ « il est soumis » en ceux qu’il soumet à son Père, ceux en qui il a consommé l’œuvre que son Père lui avait confiée, pour que Dieu soit tout en toutes choses (1 Co 15,28)…
Et les saints aussi, qui nous ont précédés, nous attendent, lents et paresseux que nous sommes ; leur joie n’est pas parfaite, aussi longtemps qu’il y a lieu de pleurer nos péchés. L’apôtre m’en est témoin, qui dit : « Dieu a voulu qu’ils n’arrivent pas à l’achèvement sans nous » (Hé 11,40). Vois donc : Abraham attend ! Isaac, Jacob et tous les prophètes nous attendent, pour posséder avec nous la béatitude parfaite… Si tu es saint, tu auras la joie en sortant de cette vie, mais cette joie ne sera pleine que quand il ne manquera plus aucun membre du Corps que nous devons former tous ensemble. Toi aussi, tu attendras les autres, comme tu es attendu. Or, si toi, qui n’es qu’un membre, tu ne peux pas avoir la joie parfaite quand un autre membre est absent, combien plus notre Seigneur et Sauveur, qui est à la fois l’auteur et la tête du Corps entier ? … Alors nous serons parvenus à cette maturité dont l’apôtre Paul dit : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Alors notre grand prêtre boira le vin nouveau dans le ciel nouveau, sur la terre nouvelle, dans l’homme nouveau, avec les hommes nouveaux, avec ceux qui chantent le cantique nouveau.
Origène – Homélies sur le Lévitique, n° 7 ; PG 12, 476s (trad. Bible chrétienne, I)
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Le secret du Roi
Paul, à ce qu’il semble, parle comme le ferait le serviteur fidèle et intelligent d’un grand roi qui aurait été conduit par son Seigneur dans la salle du trésor royal ; là on lui montre toutes sortes de pièces spacieuses, aux voies d’accès nombreuses et incertaines ; de ces couloirs quelqu’un lui montre l’entrée, un autre la sortie et entre temps, on revient à plusieurs reprises, par des voies différentes, à la pièce centrale. On montre ensuite à ce serviteur fidèle le dépôt d’argent… Mais, à chaque fois, on ne lui laisse voir ces merveilles que par une porte entrebâillée… ; il pourra donc sans doute se faire une certaine idée des trésors et des richesses du roi, mais… les détails lui échappent.
Or voici qu’à la suite de cette visite, on congédie le serviteur et on le charge de recruter une armée pour son Seigneur. … Dans sa fidélité et son désir d’amener à son Roi des troupes plus nombreuses, il est obligé de raconter en partie ce qu’il a vu ; mais comme il est intelligent et sait qu’il est nécessaire de garder le secret du Roi, il procède plutôt par allusions … de sorte que la puissance du Roi n’échappe à personne, mais que l’ordonnance intérieure des chambres… reste un mystère. … Paul me semble agir comme je viens de le décrire… Aussi parcourt-il chaque pièce du mystère… et il nous laisse couler un regard furtif à l’intérieur ; il entre par ici puis sort par là ; à chaque fois, il emprunte une autre issue, sa hâte d’aller vers des pièces plus reculées, et toi, qui te tiens à la porte par où il est entré, tu attends, et tu ne le vois pas revenir.
Origène – Commentaire de l’épître aux Romains, V, 1
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Le témoin de la lumière
La naissance de Jean le Baptiste est pleine de miracles. Un archange a annoncé l’avènement de notre Seigneur et Sauveur Jésus ; de même, un archange annonce la naissance de Jean (Lc 1,13) et dit : « Il sera rempli du Saint Esprit dès le sein de sa mère. » Le peuple juif ne voyait pas que notre Seigneur accomplissait « des miracles et des prodiges » et guérissait leurs maladies, mais Jean exulte de joie alors qu’il est encore dans le sein maternel. On ne peut pas le retenir et, à l’arrivée de la mère de Jésus, l’enfant tente déjà de sortir du sein d’Élisabeth. « Dès l’instant que ta salutation a frappé mes oreilles, dit Élisabeth, l’enfant a tressailli de joie dans mon sein » (Lc 1,44). Encore dans le sein de sa mère Jean avait déjà reçu le Saint Esprit…
L’Écriture dit ensuite « qu’il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur leur Dieu » (Lc 1,16). Jean en a ramené « un grand nombre » ; le Seigneur, non pas un grand nombre, mais tous. C’est son œuvre en effet de ramener tous les hommes à Dieu le Père…
Pour ma part, je pense que le mystère de Jean s’accomplit dans le monde jusqu’à maintenant. Quiconque est destiné à croire au Christ Jésus, il faut qu’auparavant l’esprit et la puissance de Jean viennent en son âme pour « préparer au Seigneur un peuple parfait » (Lc 1,17) et, dans les aspérités du cœur, « aplanir les chemins et redresser les sentiers » (Lc 3,5). Ce n’est pas seulement en ce temps-là que « les routes furent aplanies et les sentiers redressés », mais aujourd’hui encore l’esprit et la puissance de Jean précèdent l’avènement du Seigneur Sauveur. Ô grandeur du mystère du Seigneur et de son dessein sur le monde !
Origène – Homélies sur l’évangile de Luc, n° 4, 4-6 (trad. SC 87, p. 133)
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Le vrai sabbat
Le sabbat a été institué comme un jour sacré ; tous les saints et tous les justes doivent célébrer le sabbat… Voyons donc en quoi consiste pour le chrétien l’observance du sabbat : le jour du sabbat, il ne faut accomplir aucune œuvre d’ici-bas ; il faut s’abstenir de toutes les œuvres terrestres, ne rien faire qui relève de ce monde, s’adonner aux œuvres spirituelles, venir à l’église, être attentif à la lecture de l’Écriture et aux explications qu’on en donne, penser aux choses du ciel, s’occuper de l’espérance de la vie future, avoir devant les yeux le jugement à venir, méditer, non les réalités visibles et présentes, mais les réalités futures et invisibles.
Les juifs aussi doivent observer tout cela. Et chez eux, les forgerons, les maçons, tous les travailleurs manuels restent sans rien faire le jour du sabbat. Mais en ce jour, les lecteurs qui proclament la Sainte Écriture, les docteurs qui expliquent la Loi de Dieu, n’interrompent pas leurs fonctions et cependant ils ne profanent pas le sabbat. Mon Seigneur lui-même l’a reconnu : « N’avez-vous pas lu, leur dit-il, que les prêtres dans le Temple manquent au repos du sabbat sans commettre aucune faute ? » C’est donc celui qui s’abstient des œuvres de ce monde et se rend libre pour les activités spirituelles, c’est celui-là qui offre le sacrifice du sabbat et sanctifie le sabbat comme un jour de fête…
Pendant le sabbat, chacun reste dans sa demeure et n’en sort pas. Quelle est donc cette demeure de l’âme spirituelle ? Cette demeure, c’est la justice, la vérité, la sagesse, la sainteté ; tout cela, c’est le Christ, lui, la demeure de l’âme. De cette demeure, il ne faut pas sortir, si l’on veut garder le vrai sabbat et célébrer par des sacrifices ce jour de fête, selon la parole du Seigneur : « Celui qui demeure en moi, moi aussi je demeure en lui » (Jn 15,5).
Origène – Homélies sur les Nombres, n° 23 (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t. 2, p. 87)
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Le vrai sabbat est à venir
Nous ne voyons pas que les paroles de la Genèse : « Au jour du sabbat Dieu s’est reposé de ses œuvres » se soient réalisées en ce septième jour de la création, ni même qu’elles se réalisent aujourd’hui. Nous voyons toujours Dieu au travail. Il n’y a pas de sabbat où Dieu cesse de travailler, de jour où il ne « fasse paraître son soleil sur les bons et sur les méchants et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes », où « il ne fasse pousser l’herbe sur les montagnes et les plantes au service des hommes » (…), où « il ne fasse mourir et ne fasse vivre. »
Aussi, le Seigneur répond à ceux qui l’accusaient de travailler et de guérir le jour du sabbat : « Mon Père travaille jusqu’à maintenant, et moi aussi je travaille. » Il montrait par là que durant le temps de ce monde, il n’y a pas de sabbat où Dieu se repose de veiller à la marche du monde et aux destinées du genre humain. (…) Dans sa sagesse de Créateur il ne cesse d’exercer sur ses créatures sa providence et sa bienveillance « jusqu’à la fin du monde ». Donc le vrai sabbat où Dieu se reposera de tous ses travaux sera le monde futur, quand « douleur, tristesse et gémissements s’enfuiront », et que Dieu sera « tout en tous ».
(Références bibliques : Gn 2,2 ; Mt 5,45 ; Ps 146,8 ; 1Sm 2,6 ; Jn 5,17 ; Mt 28,20 ; Is 35,10 LXX ; Col 3,11)
Origène – Homélies sur les Nombres, n° 23 (trad. A. Méhat, SC 29, Éd. du Cerf 1951, p. 444-445 rev.)
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Les apôtres remplis de puissance
Si Jésus avait choisi, pour en faire les ministres de son enseignement, des hommes savants selon l’opinion publique, capables de saisir et d’exprimer des idées chères aux foules, il aurait été soupçonné d’avoir prêché suivant la méthode des philosophes qui tiennent école, et le caractère divin de sa doctrine n’aurait pas paru dans toute son évidence. Sa doctrine et sa prédication auraient consisté en discours persuasifs de la sagesse (1 Co 1,17)…; et notre foi, pareille à celle qu’on accorde aux doctrines des philosophes de ce monde, reposerait sur la sagesse des hommes et non sur la puissance de Dieu (1 Co 2,5).
Mais quand on voit des pêcheurs et des publicains sans instruction assez hardis pour discuter avec les juifs de la foi en Jésus Christ, et pour le prêcher au reste du monde, et y réussir, comment ne pas chercher l’origine de cette puissance de persuasion ? Comment ne pas avouer que la parole de Jésus : Venez à ma suite, je vous ferai pêcheurs d’hommes (Mt 4,19), il l’a réalisée dans ses apôtres par une puissance divine ?
Paul aussi manifeste cette puissance quand il écrit : Ma parole et mon message n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse, c’était une démonstration de l’Esprit et de la puissance de Dieu (1 Co 2,4)… C’est ce qu’ont dit les prophètes déjà, quand ils ont annoncé par avance la prédication de l’Évangile : Le Seigneur donnera sa parole aux messagers de la bonne nouvelle avec une grande puissance, afin que rapide court sa parole (Ps 67,12; 147,4). Et de fait, nous voyons que la voix des apôtres de Jésus a retenti par toute la terre et leurs paroles jusqu’aux limites du monde (Ps 18,5; Rm 10,18).
Voilà pourquoi ceux qui écoutent la parole de Dieu annoncée avec puissance sont remplis eux-mêmes de puissance ; ils le manifestent par leur conduite et par leur lutte pour la vérité jusqu’à la mort.
Origène – Contre Celse I, 62 (trad. cf. SC 132, p. 247s)
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Les yeux fixés sur lui
« À Nazareth, le jour du sabbat, dans la synagogue, Jésus se leva pour faire la lecture. Déroulant le livre, il tomba sur ce passage d’Isaïe : ‘L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a consacré par l’onction’ » (61,1). Ce n’est pas un simple hasard mais une intervention de la divine Providence si Jésus a déroulé ce livre et a trouvé dans le texte le chapitre qui prophétisait à son sujet. S’il est écrit : « Un moineau ne tombe pas dans le filet sans la volonté du Père, les cheveux de votre tête… sont tous comptés » (Mt 10,29-30), serait-ce un effet du hasard que le choix du livre d’Isaïe… exprimait le mystère du Christ ?… En effet, ce texte rappelle le Christ… Car Jésus dit : « Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres ». « Les pauvres » désigne les païens. De fait, ils étaient pauvres, eux qui ne possédaient absolument rien : ni Dieu, ni Loi, ni prophètes, ni justice, ni aucune autre vertu. C’est pour ce motif que Dieu l’a envoyé comme messager auprès des pauvres, pour « annoncer la libération, aux captifs la délivrance »… Y a-t-il un être plus opprimé et plus meurtri que l’homme, avant qu’il soit libéré et guéri par Jésus ?…
« Après avoir lu cela et roulé le livre, Jésus le rendit et s’assit ; et tout le monde dans la synagogue avait les yeux fixés sur lui. » Même en ce moment, si vous le voulez…, dans notre assemblée, vous pouvez fixer les yeux sur le Sauveur. Si vous dirigez le regard le plus profond de votre cœur vers la contemplation de la Sagesse, de la Vérité, du Fils unique de Dieu, vous avez les yeux fixés sur Jésus. Bienheureuse assemblée dont l’Écriture atteste que tous avaient « les yeux fixés sur lui » ! Que je voudrais que cette assemblée puisse recevoir un témoignage semblable ! Que tous, catéchumènes et fidèles, femmes, hommes et enfants, y aient les yeux… du cœur occupés à regarder Jésus ! Quand vous le regarderez, sa lumière rendra votre visage plus lumineux, et vous pourrez dire : « La lumière de ta face, Seigneur, a laissé sur nous son empreinte » (Ps 4,7 LXX).
Origène – Homélies sur l’évangile de Luc, n° 32, 3-6 (trad. SC 87, p. 389s rev.)
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L’Esprit du Seigneur est sur moi
Lorsque tu lis que Jésus enseignait dans les synagogues et que tous célébraient ses louanges (Lc 4, 15), prends garde d’estimer heureux les seuls auditeurs du Christ et de te considérer comme privé d’enseignement. Car, si l’Écriture est véridique, le Seigneur parle aussi bien maintenant dans notre assemblée qu’alors dans les réunions des Juifs. Non seulement dans la nôtre, mais dans les autres assemblées du monde entier, Jésus enseigne et cherche des instruments qui fassent entendre son enseignement. Priez pour que moi aussi j’aie les dispositions et les aptitudes pour le chanter… Aujourd’hui tous célèbrent la louange de Jésus bien plus qu’à cette époque où il n’était connu que dans une province.
Ce n’est pas par hasard qu’il ouvrit le livre justement au chapitre qui prophétisait à son sujet : ce fut l’œuvre de la Providence de Dieu. Car s’il est écrit qu’un moineau ne tombe pas dans le filet sans la volonté du Père et que les cheveux de la tête des Apôtres sont tous comptés (Lc 12, 6-7), c’est le Christ lui-même qui nous le rappelle.
Origène – Homélies sur l’évangile de Luc, n° 32 (SC 87, p. 386, trad. Orval)
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Libérés du Pharaon intérieur
Reconnais-le : « en toi s’est levé un nouveau roi, un roi d’Égypte ». C’est lui qui te réquisitionne pour ses travaux, t’oblige à fabriquer pour lui la brique et le mortier. C’est lui qui t’impose contremaîtres et surveillants, lui qui te pousse par le fouet et la verge à des travaux de terre, te force à lui bâtir des villes. C’est lui qui t’incite à parcourir le monde, à remuer terres et mers pour satisfaire tes convoitises…
Ce roi d’Égypte sait que la guerre est imminente. Il pressent la venue de « celui qui peut dépouiller ses principautés et ses puissances, triompher d’elles avec audace et les clouer au bois de la croix ».; il sent toute proche l’heure de la destruction de son peuple. Voilà pourquoi il déclare : « Le peuple d’Israël est plus puissant que nous ! » Puisse-t-il en dire autant à notre sujet et nous sentir plus puissants que lui ! Comment le sentira-t-il ? Si je n’accueille pas les pensées mauvaises et les convoitises perverses qu’il m’inspire ; si je repousse « ses flèches enflammées, avec le bouclier de la foi » ; si, chaque fois qu’il fait quelque suggestion à mon âme, me souvenant du Christ mon Seigneur, je lui dis : « Arrière, Satan. Il est écrit : ‘C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, c’est lui seul que tu serviras’ »…
Car il vient, le Seigneur Jésus…, pour se soumettre les « principautés, puissances et pouvoirs », pour soustraire les fils d’Israël aux violences de leurs ennemis…, pour nous apprendre de nouveau à voir Dieu en esprit, à délaisser les travaux de Pharaon, à sortir de la terre d’Égypte, à renoncer aux mœurs barbares des Égyptiens, « à dépouiller entièrement le vieil homme avec ses œuvres et à revêtir l’homme nouveau créé selon Dieu », « à nous renouveler sans cesse de jour en jour » à l’image de celui qui nous a créés, le Christ Jésus notre Seigneur, à qui sont gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen.
Origène – Homélies sur l’Exode, n° 1, 5 (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t. 2, p. 14)
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Longanimité divine
Dès que le Sauveur est venu, c’était déjà la fin du monde. Lui-même d’ailleurs le disait, se situant à la fin des temps : Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche (Mt 4,17). Mais il a retenu et retardé le Jour de la consommation ; il lui a interdit de paraître. Car Dieu le Père, voyant que le salut des nations ne peut venir que de Jésus, lui a dit : Demande et je te donnerai les nations pour ton héritage, et ton domaine s’étendra jusqu’aux extrémités de la terre (Ps 2,8).
Donc, jusqu’à l’accomplissement de cette promesse du Père, jusqu’à ce que les Églises s’accroissent des diverses nations et qu’y entre toute la plénitude des païens, pour qu’enfin tout Israël soit sauvé (Rm 11,25), le Jour est prolongé, la chute du jour est différée. Le Soleil de justice (Ml 3,20) ne se couche jamais, mais continue à verser la lumière de la vérité dans le cœur de ceux qui croient. Mais lorsque la mesure des croyants sera comble et lorsque sera venue l’époque dégénérée et corrompue de la dernière génération où à cause de l’ampleur du mal, la charité de beaucoup d’hommes se refroidira (Mt 24,12)…, alors, les jours seront abrégés (Mt 24,22).
Oui, le même Seigneur sait prolonger la durée des jours quand c’est le temps du salut, et il sait abréger la durée du moment de la tribulation et de la perdition. Quant à nous, tant que nous avons le jour et que s’allonge pour nous le temps de la lumière, marchons honnêtement comme en plein jour (Rm 13,13) et faisons les œuvres de lumière.
Origène – Homélies sur le livre de Josué, n° 11, 3-4 (trad. SC 71, p. 287 rev.)
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Maisons et tentes
Balaam avait prophétisé : « Que tes demeures sont belles, Jacob, et tes tentes, Israël » (Nb 24,5). Ici, Jacob est le symbole des hommes parfaits en actions et en œuvres, et Israël des chercheurs de la sagesse et de la connaissance… De celui qui a accompli tout son devoir et atteint la perfection des œuvres, on dira que cette perfection des œuvres est sa maison, sa belle maison. Au contraire pour ceux qui travaillent à la sagesse et à la connaissance, il n’y a pas de terme à leurs efforts — car où sera la limite de la sagesse de Dieu ? Plus on s’en approchera, plus on y découvrira de profondeurs ; plus on la scrutera, mieux on comprendra son caractère ineffable et incompréhensible ; car la sagesse de Dieu est incompréhensible et inestimable. Pour ces gens-ci donc, qui s’avancent sur la route de la sagesse de Dieu, Balaam ne vante pas leurs maisons, car ils ne sont pas arrivés au terme du voyage, mais il admire les tentes avec lesquelles ils se déplacent toujours et progressent toujours…
Quiconque fait quelque progrès dans la connaissance des choses de Dieu et a acquis quelque expérience en ce domaine le sait bien : à peine arrivé à quelque aperçu, à quelque compréhension des mystères spirituels, l’âme y séjourne comme sous une tente ; et après avoir exploré d’autres régions à partir de ses premières découvertes…, pliant sa tente en quelque sorte, elle tend plus haut, et là elle établit pour un moment la demeure de son esprit… C’est ainsi que toujours « tendue en avant » (Ph 3,13) elle s’avance comme les nomades avec leurs tentes. Jamais le moment n’arrive où l’âme embrasée du feu de la connaissance de Dieu peut se donner du temps et se reposer ; elle est toujours relancée du bien vers le mieux, et de ce mieux à de plus grandes hauteurs.
Origène – Homélies sur les Nombres, n° 17 (trad. SC 29, p.348 rev.)
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Mon âme magnifie le Seigneur
Pourquoi Marie dit-elle : Mon âme magnifie le Seigneur? Considérant que mon Seigneur et Sauveur est l’image du Dieu invisible (Col 1, 15), je peux voir que mon âme a été faite à l’image du Créateur, afin d’être une image de l’Image, car mon âme n’est pas l’image de Dieu, à proprement parler, mais elle a été créée à la ressemblance de la première Image.
Alors je verrai qu’à la manière de ces peintres d’effigies qui ne disposent que d’un unique portrait royal et dont tout l’art réside dans la reproduction de ce modèle, chacun de nous, façonnant son âme à la ressemblance du Christ, en propose une image plus grande ou plus petite, terne et laide ou au contraire nette, lumineuse, fidèle au portrait original.
Et si j’agrandis l’image de l’Image – c’est-à-dire mon âme – et si je la magnifie par mes actes, mes pensées, mes paroles, alors l’image de Dieu s’agrandit à son tour et notre âme magnifie le Seigneur lui-même, dont elle est l’image.
Origène – Homélies sur sur l’évangile de Luc, n°8 (PG 13, 1820 ; cf. F. Quéré, Le Mystère de Noël, p. 68)
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N’aie pas peur
Lorsque nous aurons tenu bon durant les longues heures de la nuit obscure qui règne dans les moments d’épreuve, quand nous aurons lutté de notre mieux…, soyons sûrs que vers la fin de la nuit, « lorsque la nuit sera avancée et que poindra le jour » (Rm 13,12), le Fils de Dieu viendra près de nous, en marchant sur les flots. Lorsque nous le verrons apparaître ainsi, nous serons saisis de trouble jusqu’au moment où nous comprendrons clairement que c’est le Sauveur qui est venu parmi nous. Croyant encore voir un fantôme, nous crierons de frayeur, mais lui nous dira aussitôt : « Ayez confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ».
Peut-être que ces mots rassurants feront surgir en nous un Pierre en route vers la perfection, qui descendra de la barque, certain d’avoir échappé à l’épreuve qui le secouait. Tout d’abord, son désir d’aller au-devant de Jésus le fera marcher sur les eaux. Mais sa foi étant encore peu assurée et lui-même dans le doute, il remarquera la « force du vent », il prendra peur et commencera à couler. Pourtant il échappera à ce malheur car il lancera vers Jésus ce grand cri : « Seigneur, sauve-moi ! »
Et à peine cet autre Pierre aura-t-il fini de dire « Seigneur sauve-moi ! » que le Verbe étendra la main pour lui porter secours, et le saisira au moment où il commencera à couler, lui reprochant son peu de foi et ses doutes. Note cependant qu’il n’a pas dit : « Incrédule » mais « homme de peu de foi », et qu’il est écrit : « Pourquoi as-tu douté ? », c’est-à-dire : « Tu avais bien un peu de foi, mais tu t’es laissé entraîner dans le sens contraire ». Et là-dessus, Jésus et Pierre remonteront dans la barque, le vent se calmera et les passagers, comprenant à quels dangers ils ont échappé, adoreront Jésus en disant : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ». Ces paroles-là, ce ne sont que les disciples proches de Jésus dans la barque qui les disent.
Origène – Commentaire de l’évangile de Matthieu XI, 6 ; PG 13, 919 (trad. Orval rev. ; cf. SC 162, p. 299)
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Notre cœur est grand
Nous lisons cette parole chez le prophète Isaïe : « Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez un chemin au Seigneur ! Redressez ses sentiers » (40,3). Le Seigneur veut trouver en vous un chemin par où il pourra entrer dans vos cœurs et y cheminer. Préparez-lui ce chemin ; redressez ses sentiers… Quel chemin allons-nous préparer au Seigneur ? Est-ce un chemin matériel ? Mais la Parole de Dieu peut-elle emprunter un tel chemin ? Ne faut-il pas plutôt préparer au Seigneur un chemin intérieur et tracer dans notre cœur des routes droites et unies ? Oui, voilà le chemin par où la Parole de Dieu pourra entrer pour s’installer dans le cœur humain capable de l’accueillir.
Qu’il est grand, le cœur de l’homme ! Quelle largeur et quelle capacité, pourvu qu’il soit pur ! Veux-tu connaître sa grandeur et sa largeur ? Regarde l’étendue des connaissances divines qu’il contient. Ce cœur le dit lui-même : « Dieu m’a donné une vraie connaissance de ce qui est : il m’a fait connaître la structure du monde et l’activité des éléments, le commencement, la fin et le milieu des temps, les alternances des solstices et les changements des saisons, les cycles de l’année et les positions des astres, la nature des animaux et les instincts des bêtes sauvages, le pouvoir des esprits et les pensées des hommes, les variétés de plantes et les vertus des racines » (Sg 7,17-20). Tu vois qu’il n’est pas petit, le cœur de l’homme qui embrasse tant de choses…
Or, s’il n’est pas petit et s’il peut saisir tant de choses, on peut y préparer un chemin au Seigneur et y tracer une route droite où cheminera la Parole, la Sagesse de Dieu (1 Co 1,24). Prépare un chemin au Seigneur par une bonne conscience, aplanis la route pour que le Verbe de Dieu marche en toi sans heurts et te donne la connaissance de ses mystères et de sa venue.
Origène – Homélies sur l’évangile de Luc, n° 21 ; PG 13, 1855 ; SC 87 (trad. Orval rev.)
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Nous ressusciterons
Au dernier jour, la mort sera vaincue. La résurrection du Christ, après le supplice de la croix, contient mystérieusement la résurrection de tout le Corps du Christ. Comme le corps visible du Christ est crucifié, enseveli et ensuite ressuscité, ainsi le Corps entier des saints du Christ est crucifié avec lui et ne vit plus en lui-même.
Mais quand viendra la résurrection du véritable Corps du Christ, son Corps total, alors les membres du Christ aujourd’hui semblables à des ossements desséchés se réuniront jointure à jointure (Ez 37,1s), chacun trouvant sa place et tous ensemble constitueront un homme parfait à la mesure de la plénitude du corps du Christ (Ep 4,13). Alors la multitude des membres sera un corps, car tous appartiennent au même corps (Rm 12,4).
Origène – Commentaire de l’épître aux Romains, IV, 7 ; PG 14, 985
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Partout avec Lui
Toi qui suis le Christ, et qui es son imitateur, si tu demeures dans la parole de Dieu, si « tu médites sa Loi jour et nuit » (cf. Ps 1, 2), si tu t’appliques à ses commandements, toujours tu es dans le sanctuaire et jamais tu ne t’en éloignes. Car ce n’est pas dans un lieu qu’il faut chercher le sanctuaire, mais dans tes actes, ta vie et ta conduite. Qu’ils soient conformes à Dieu et conformes au commandement de Dieu, même si tu es à la maison, même sur la place – que dis-je, sur la place ? même si tu te trouves au théâtre, servant la parole de Dieu, tu es dans le sanctuaire, n’en doute pas.
Ou alors ne te semble-t-il pas que Paul, quand il entra à l’Aréopage et prêcha le Christ aux Athéniens, a été dans le sanctuaire (cf. Ac 17, 19-23) ? En outre, quand il circulait parmi les autels et les idoles d’Athènes, où il trouva l’inscription : « Au Dieu inconnu », expression dont il fit l’exorde de sa prédication du Christ, même là où « il considérait les autels » des païens, il était placé dans le sanctuaire, parce qu’il avait des pensées saintes.
Origène – Homélies sur le Lévitique, n° 12, 4 (trad. M. Borret, SC 287, p. 183)
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Pierres vivantes
Nous tous qui croyons dans le Christ Jésus, nous sommes appelés « pierres vivantes » selon les paroles de l’Écriture : « Mais vous, vous êtes des pierres vivantes, édifiées en maison spirituelle pour un sacerdoce saint afin d’offrir des sacrifices spirituels agréables à Dieu par Jésus Christ » (1P 2,5).
Or, quand il s’agit de pierres matérielles, nous savons qu’on veille à placer en premier dans les fondations les pierres les plus solides et les plus résistantes pour qu’on puisse placer par-dessus avec confiance le poids de l’édifice entier. Les pierres suivantes, de qualité un peu inférieure, on les range tout près des pierres de fondation, et ainsi de suite selon la résistance des pierres…, jusqu’au toit. Il faut comprendre que cela s’applique également aux pierres vivantes, dont certaines sont aux fondations de notre édifice spirituel. Or quelles sont ces pierres placées dans les fondations ? « Les apôtres et les prophètes » ; c’est l’enseignement de Paul : « Édifiés, dit-il, sur les apôtres et les prophètes comme fondations, la pierre angulaire étant le Christ Jésus lui-même » (Ep 2,20).
Pour te préparer plus activement, toi qui m’écoutes, à la construction de cet édifice, pour être une des pierres voisines du fondement, tu dois savoir que c’est le Christ lui-même qui est le fondement de cet édifice que nous décrivons. Ainsi l’affirme l’apôtre Paul : « Nul ne peut poser d’autre fondement que celui qui s’y trouve, à savoir Jésus Christ » (1 Co 3,11). Bienheureux donc ceux qui ont bâti des édifices religieux et saints sur un fondement aussi noble !
Origène – Homélies sur le livre de Josué, n° 9, 1-2 ; PG 12, 871-872 (trad. Orval ; cf. SC 71, p. 245 et bréviaire commun dédicace)
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Quatre Évangiles
« Plusieurs ont essayé de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous… C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé soigneusement de tout, d’en écrire pour toi, cher Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus. » (Lc 1,1-4). Autrefois, chez les juifs, un grand nombre de gens prétendaient avoir le don de prophétie, mais certains étaient de faux prophètes… Il en va de même au temps du Nouveau Testament, où beaucoup « ont essayé » d’écrire des évangiles, mais tous n’ont pas été acceptés… Ces mots « ont essayé » contiennent une accusation cachée contre ceux qui, sans la grâce du Saint Esprit, se sont lancés dans la rédaction d’évangiles. Matthieu, Marc, Jean et Luc n’ont pas « essayé » d’écrire mais, remplis du Saint Esprit, ce sont eux qui ont écrit les vrais évangiles…
L’Église possède donc quatre évangiles ; les hérétiques en ont un très grand nombre… « Beaucoup ont essayé d’écrire », mais quatre évangiles seulement sont approuvés ; et c’est d’eux que l’on doit tirer, pour le mettre en lumière, ce qu’il faut croire de la personne de notre Seigneur et Sauveur. Je sais qu’il existe un évangile qu’on appelle « selon Thomas », un autre « selon Matthias », et nous en lisons quelques autres encore pour ne pas avoir l’air d’être ignorants devant ceux qui s’imaginent savoir quelque chose quand ils connaissent ces textes. Mais en tout cela, nous n’approuvons rien sinon ce qu’approuve l’Église : on doit admettre quatre évangiles seulement. Voilà ce qu’on peut dire sur le texte du prologue de saint Luc : « Beaucoup ont essayé de composer un récit de tous les événements qui se sont accomplis parmi nous ».
Origène – Homélies sur l’évangile de Luc, n° 1, 1-2 (trad. SC 87, p. 99)
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Que demander à Dieu ?
En priant, ne rabâchons pas : parlons à Dieu. Nous rabâchons lorsque, sans être vraiment attentifs à nous-mêmes et aux mots que nous prononçons, nous exprimons dans la prière des choses triviales, des paroles banales, des pensées viles, indignes de l’immortalité du Seigneur. Celui qui rabâche dans la prière est dans une situation encore plus grave que ceux dont on a parlé à propos des synagogues, et sur une route encore plus dangereuse que ceux qui sont à l’angle des places, car il ne se donne même pas les apparences de la vertu.
C’est en effet le propre des païens, comme dit l’Évangile, de rabâcher (Mt 6, 7) sans avoir l’idée de demander les biens grands et célestes, et en priant toujours pour des choses extérieures et corporelles. Il est donc comme un païen qui rabâche, celui qui demande les choses d’en bas au Seigneur qui habite les cieux, et même au-dessus des cieux.
Rabâcher et bavarder, c’est multiplier les paroles, et de fait, dans la matière et dans les corps, il n’y a pas d’unité ; tout corps, malgré son apparente unité, peut être sectionné, fragmenté, subdivisé en une multitude de parties, perdant ainsi cette unité. Le bien, lui, est unique, alors que les infamies sont multiples ; une est la vérité, multiples sont les mensonges ; une est la vraie justice, multiples ses contrefaçons ; une est la sagesse de Dieu, multiples les inanités de ce monde et des princes de ce monde (1 Co 2, 6) ; une est la parole de Dieu, multiples les paroles étrangères à Dieu. C’est pourquoi aucun de ceux qui parlent beaucoup n’évitera le péché (Pr 10, 19), et aucun de ceux qui croient qu’en parlant beaucoup ils seront exaucés (Mt 6, 7) ne sera exaucé.
Nos prières ne doivent donc pas ressembler aux bavardages et rabâchages des païens, ni à aucune de leurs pratiques à la ressemblance du serpent (Ps 57, 5). Car le Dieu des saints, qui est leur Père, sait de quoi ses fils ont besoin (Mt 6, 8) : cela est digne de sa sagesse paternelle. Or celui qui ignore Dieu ne peut connaître les choses de Dieu : il ignore donc de quoi il a besoin, et c’est de choses complètement erronées qu’il croit avoir besoin. Mais celui qui, porté par la contemplation, est avide des biens supérieurs et divins, obtiendra de Dieu de connaître ces biens qu’il a contemplés, et que le Père connaissait avant même qu’il les ait demandés.
Origène – Traité sur la prière 21, 1-2 ; GCS II, p. 345-346 (trad. D. Vigne)
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Que ton règne vienne
Comme l’a dit notre Seigneur et Sauveur : Le règne de Dieu vient sans qu’on puisse le remarquer. On ne dira pas : Le voilà, il est ici, ou bien : Il est là. Car voilà que le règne de Dieu est au-dedans de vous. Et en effet, elle est tout près de nous, cette Parole, elle est dans notre bouche et dans notre cœur (Dt 30,14). En ce cas, il est évident que celui qui prie pour que vienne le règne de Dieu a raison de prier pour que ce règne de Dieu germe, porte du fruit et s’accomplisse en lui-même. Chez tous les saints en lesquels Dieu règne et qui obéissent à ses lois spirituelles, il habite comme dans une cité bien organisée. Le Père est présent en lui et le Christ règne avec le Père dans cette âme parfaite, selon sa parole : Nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui. (Jn 14,23)
Le règne de Dieu qui est en nous, alors que nous progressons toujours, parviendra à sa perfection lorsque la parole de l’apôtre Paul s’accomplira : le Christ après avoir soumis tous ses ennemis, remettra son pouvoir royal à Dieu le Père pour que Dieu soit tout en tous (1 Co 15,28). C’est pourquoi, priant sans relâche, avec des dispositions divinisées par le Verbe, disons : Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne (Mt 6,9).
Origène – Traité sur la prière, 25 ; GCS II, p. 356 (trad. bréviaire)
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Que vais-je offrir ?
L’homme a-t-il quelque chose à offrir à Dieu ? Oui, sa foi et son amour. C’est là ce que Dieu demande à l’homme, ainsi est-il écrit : « Et maintenant, Israël, sais-tu ce que le Seigneur ton Dieu te demande ? Craindre le Seigneur ton Dieu, marcher dans ses chemins, l’aimer, garder tous ses commandements et servir le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme » (Dt 10,12). Voilà les offrandes, voilà les dons qu’il faut présenter au Seigneur. Et pour lui offrir ces dons de notre cœur, il nous faut d’abord le connaître ; il nous faut avoir bu la connaissance de sa bonté aux eaux profondes de son puits…
En entendant ces mots, ils doivent rougir, ceux qui nient que le salut de l’homme est au pouvoir de sa liberté ! Dieu demanderait-il quelque chose à l’homme si celui-ci n’était pas capable de répondre à la demande de Dieu et de lui offrir ce qu’il lui doit ? Car il y a le don de Dieu mais il y a aussi la contribution de l’homme. Par exemple, il était bien au pouvoir de l’homme qu’une pièce d’or en rapporte dix ou qu’elle en rapporte cinq ; mais il appartenait à Dieu que l’homme possède cette pièce d’or avec laquelle il a pu en produire dix autres. Lorsqu’il a présenté à Dieu ces dix pièces d’or gagnées par lui, l’homme a reçu un nouveau don, non plus de l’argent cette fois, mais le pouvoir et la royauté sur dix villes.
De même, Dieu a demandé à Abraham de lui offrir son fils Isaac, sur la montagne qu’il lui montrerait. Et Abraham, sans hésiter, a offert son fils unique : il l’a placé sur l’autel et a sorti le couteau pour l’égorger ; mais aussitôt, une voix l’a retenu et un bélier lui a été donné à immoler à la place de son fils (Gn 22). Tu le vois : ce que nous offrons à Dieu reste à nous ; mais cette offrande nous est demandée afin qu’en la présentant nous témoignions de notre amour pour Dieu et de notre foi en lui.
Origène – Homélies sur les Nombres, n° 12, 3 (trad. sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t. 2, p. 181 rev.)
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S’imprégner du Christ
Marie oint les pieds de Jésus, les essuie de ses cheveux, reçoit en quelque sorte et récupère pour elle-même, par la chevelure de sa tête, un onguent imprégné de la qualité et de la puissance du corps de Jésus, et elle attire à elle, grâce aux cheveux dont elle essuyait ses pieds, une odeur qui est moins celle du nard à cause de l’onguent, que celle du Verbe de Dieu même ; elle s’imprègne la tête d’un parfum suave qui est moins du nard que du Christ. Quelle différence y a-t-il donc, si dans le Cantique des cantiques, l’Épouse répand de l’onguent sur l’Époux (Ct 1, 12), ou si dans l’Évangile la disciple le fait sur le Maître, Marie sur le Christ, dans l’espoir que lui revienne par cet onguent l’odeur du Verbe et l’agréable parfum du Christ, afin de dire elle aussi : Nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ (2 Co 2, 15) ?
Or, parce que cet onguent fut rempli de foi et d’un amour de grand prix, pour cette raison Jésus aussi lui rendit ce témoignage : C’est une action charitable qu’elle a faite à mon égard (Mt 14, 6). De même dans le Cantique il accueille avec joie « les élans » de l’Épouse, comme ici l’œuvre de Marie.
Origène – Commentaire du Cantique des Cantiques, II, 3, 6-7 (trad. SC 375, p. 437-441)
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Son parfum
L’épouse du Cantique des Cantiques dit : « Mon nard a donné son parfum » (1,12)…; mais on peut lire aussi « Son parfum »… L’épouse s’est approchée de l’Époux, l’a oint de ses onguents, et d’une façon étonnante, c’est comme si le nard n’avait pas donné d’odeur auparavant, tant qu’il était aux mains de l’épouse, mais a donné son odeur lorsqu’il entre en contact avec le corps de l’Époux – en sorte que, semble-t-il, c’est moins lui qui a pris l’odeur du nard, que le nard qui l’a prise comme venant de lui…
Présentons ici l’épouse Église en la personne de Marie : il est dit qu’elle apporte une livre d’un nard de grand prix, qu’elle oint les pieds de Jésus, les essuie de ses cheveux, et reçoit en quelque sorte pour elle-même, par la chevelure de sa tête, un parfum imprégné de la qualité et de la puissance du corps de Jésus… Elle s’imprègne la tête d’un parfum exquis qui vient moins du nard que du Christ, et elle dit : « Mon nard, versé sur le corps du Christ, m’a renvoyé Son odeur »…
« Et la maison tout entière fut remplie de l’odeur du parfum. » Cela indique à coup sûr que l’odeur de la doctrine qui procède du Christ et le parfum agréable du Saint Esprit ont rempli toute la maison de ce monde, ou la maison de toute l’Église. Ou du moins, ils ont rempli toute la maison de cette âme qui a reçu en partage l’odeur du Christ, lui offrant d’abord le don de sa foi comme un nard pur, et recevant en retour la grâce de l’Esprit Saint et le parfum agréable de la doctrine spirituelle…, afin de dire elle aussi : « Nous sommes une bonne odeur pour Dieu » (2Co 2,15). Or, parce que ce nard a été rempli de foi et d’un amour de grand prix, pour cette raison Jésus lui rend ce témoignage : « Elle a accompli une bonne œuvre à mon égard » (Mc 14,6).
Origène – Commentaire du Cantique des Cantiques, II, 9 (trad. SC 375, p. 437 rev.)
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Statues intérieures
Les statues, les offrandes qui plaisent à Dieu ne sont pas œuvres d’artisans vulgaires, mais celles du Logos de Dieu qui les esquisse et les forme en nous. Ce sont les vertus, imitations du « Premier-né de toute créature » en qui sont les modèles de la justice, de la tempérance, de la force, de la sagesse, de la piété et des autres vertus. Tous ceux donc qui, selon le divin Logos, ont édifié en eux-mêmes la tempérance, la justice, la force, la sagesse, la piété et les chefs-d’œuvre des autres vertus, portent en eux même des statues.
C’est par elles, nous le savons, qu’il convient d’honorer le prototype de toutes ces statues, l’« Image du Dieu invisible », le Dieu Fils unique. Bien plus, ceux qui ont dépouillé « le vieil homme avec ses pratiques, et revêtu l’homme nouveau qui pour mieux connaître se renouvelle sans cesse à l’image de Celui qu’il a créé » en recouvrant ce qui est à l’image du Créateur, édifient en eux-mêmes des statues de lui telles que le Dieu suprême les désire.
Origène – Contre Celse VIII, 17 (SC 150, p. 211-213)
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Toucher la chair du Verbe
À propos de l’offrande des premiers fruits de la terre, la Loi disait : Tout ce qui y touche se trouvera consacré (Lv 6,11). Le Christ immolé est le sacrifice unique et parfait, dont tous les sacrifices de l’ancienne Loi étaient le symbole et la préfiguration. Celui qui touche la chair de ce sacrifice est immédiatement sanctifié : s’il est impur, il est purifié ; s’il est blessé, sa blessure est guérie.
C’est bien ainsi que l’a compris la femme qui souffrait d’un flux de sang… Parce qu’elle a compris qu’il y avait là en vérité la chair du Saint des Saints, elle s’est approchée. Elle n’ose pas toucher la chair même, car elle n’avait pas encore saisi ce qui est parfait ; mais elle a touché la frange du vêtement qui touchait cette chair très sainte. Et parce qu’elle touchait avec foi, une force est sortie de l’humanité du Christ, pour la purifier de son impureté et la guérir de sa maladie…
Ne crois-tu pas donc que ce texte de la Loi doit s’entendre ainsi : Si quelqu’un touche la chair de Jésus avec les dispositions que nous venons de dire, si avec toute sa foi, toute son obéissance, il s’approche de Jésus comme du Verbe fait chair, celui-là a touché la vraie chair du sacrifice et il est sanctifié.
Origène – Homélies sur le Lévitique, n° 4 ; PG 12, 442-443 (trad. cf. SC 286)
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Un ange te garde
Les anges descendent vers ceux qui sont à sauver. « Les anges montaient et descendaient au-dessus du Fils de l’homme » (Jn 1,51) ; et « ils s’approchèrent de Lui et ils le servaient » (Mt 4,11). Or les anges descendent parce que le Christ était descendu le premier ; ils craignaient de descendre avant que l’ait ordonné le Seigneur des puissances célestes et de toutes choses (Col 1,16). Mais quand ils ont vu le Prince de l’armée céleste demeurer sur la terre, alors, par cette voie ouverte, ils sont sortis à la suite de leur Seigneur, obéissant à la volonté de celui qui les a répartis comme gardiens de ceux qui croient en son nom.
Toi, hier, tu étais sous la dépendance du démon, aujourd’hui, tu es sous celle d’un ange. « Gardez-vous, dit le Seigneur, de mépriser aucun de ces petits » qui sont dans l’Église, « car en vérité je vous le dis, leurs anges voient constamment la face de mon Père qui est dans les cieux ». Les anges se vouent à ton salut, ils se sont déclarés au service du Fils de Dieu, et ils disent entre eux : « Si lui il est descendu dans un corps, s’il s’est revêtu d’une chair mortelle, s’il a supporté la croix, s’il est mort pour tous les hommes, pourquoi nous reposer, nous, pourquoi nous épargner ? Allons, tous les anges, descendons du ciel ! » C’est pourquoi quand le Christ est né, il y avait « une multitude de l’armée céleste louant et glorifiant Dieu » (Lc 2,13).
Origène – Homélies sur Ezéchiel, n° 1, 7 (trad. SC 352, p 71-73 rev.)
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Vers l’autre rive
« Jésus a obligé les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renvoyait les foules. » Les foules ne pouvaient pas partir vers l’autre rive ; elles n’étaient pas des Hébreux au sens spirituel du mot, qui se traduit : « les gens de l’autre rive ». Cette œuvre était réservée aux disciples de Jésus : partir pour l’autre rive, dépasser le visible et le corporel, ces réalités temporaires, et arriver les premiers vers l’invisible et l’éternel… Et pourtant les disciples n’ont pas pu précéder Jésus sur l’autre rive…; il voulait peut-être leur apprendre par l’expérience que sans lui il n’était pas possible d’y arriver… Qu’est-ce que cette barque dans laquelle Jésus oblige les disciples à monter ? Ne serait-ce pas la lutte contre les tentations et les circonstances difficiles ?…
Ensuite il a gravi la montagne, à l’écart, pour prier. Pour qui prie-t-il ? Probablement pour les foules, pour que, renvoyées après avoir mangé les pains bénis, elles ne fassent rien de contraire à ce renvoi de Jésus. Pour les disciples aussi…, pour qu’il ne leur arrive rien de mal sur la mer à cause des vagues et du vent contraire. J’ai bien envie de dire que c’est grâce à la prière que Jésus adresse à son Père que les disciples n’ont subi aucun dommage, alors que la mer, les vagues et le vent s’acharnaient contre eux…
Et nous, si un jour nous sommes aux prises avec des tentations inévitables, souvenons-nous que Jésus nous a obligés à nous embarquer ; il n’est pas possible de parvenir à l’autre rive sans supporter l’épreuve des vagues et du vent contraire. Puis, quand nous nous verrons entourés par des difficultés nombreuses et pénibles, fatigués de naviguer au milieu d’elles avec la pauvreté de nos moyens, pensons que notre barque est alors au milieu de la mer, et que ces vagues cherchent à « nous faire naufrage dans notre foi » (1Tm 1,19)… Soyons sûrs alors que vers la fin de la nuit, quand « la nuit sera avancée et le jour tout proche » (Rm 13,12), le Fils de Dieu arrivera près de nous afin de nous rendre la mer bienveillante en marchant sur ses eaux.
Origène – Commentaire de l’évangile de Matthieu, XI, 5-6 (trad. SC 162, p. 287s rev.)
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Voici l’Époux qui vient
Le voici qui vient, bondissant sur les montagnes (Ct 2,8). Le Christ ne s’est fait d’abord connaître à l’Église que par sa voix. Il a commencé par lancer sa voix devant lui par l’intermédiaire des prophètes ; sans se laisser voir, il se faisait entendre. Sa voix portait dans les messages que l’on annonçait de lui, et pendant tout ce temps l’Église-Épouse, rassemblée depuis l’origine du monde, l’entendait seulement. Mais un jour elle l’a vu de ses yeux et a dit : Le voici qui vient, bondissant sur les montagnes !…
Et chaque âme, si du moins l’amour du Verbe de Dieu l’étreint…, est heureuse et consolée quand elle sent la présence de l’Époux, alors qu’elle se trouvait devant des paroles difficiles de la Loi et des prophètes. À mesure qu’il s’approche de ses pensées pour l’éclairer en sa foi, elle le voit bondir sur montagnes et collines…, et elle peut bien dire : Le voici qui vient !… Certes l’Époux a promis à son Épouse, c’est-à-dire à ses disciples : Voici que je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde (Mt 28,20). Mais cela ne l’empêche pas de dire aussi qu’il part prendre possession de son Royaume (Lc 19,12); alors, de nouveau en pleine nuit, s’élève le cri : Voici l’Époux qui vient (Mt 25,6). Tantôt donc l’Époux est présent et il enseigne ; tantôt il est dit absent et on le désire… Ainsi, quand l’âme cherche à comprendre et n’arrive pas, pour elle le Verbe de Dieu est absent. Mais quand elle trouve ce qu’elle cherche, il est présent sans aucun doute et l’illumine de sa lumière… Si donc nous aussi nous voulons voir le Verbe de Dieu, l’Époux de l’âme, bondissant sur les collines, écoutons d’abord sa voix, et nous aussi nous pourrons le voir.
Origène – Commentaire du Cantique des Cantiques, III, 11, 10s. (trad. cf. SC 376, p. 603)
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Voici mon serviteur
Au cour d’un repas, Jésus se lève de table et se dépouille de ses vêtements en prenant une apparence d’esclave, comme le montrent ces paroles : « Il prit un linge et s’en ceignit », pour ne pas être complètement nu et pour essuyer les pieds de ses disciples avec son propre linge. Voyez à quel point s’abaisse la grandeur et la gloire du Verbe fait chair ; pour laver les pieds de ses disciples : « Il verse de l’eau dans un bassin ».
« Abraham leva les yeux et vit des hommes debout devant lui. De la porte de sa tente, il courut à leur rencontre et se prosterna à terre en disant : ‘ Seigneur, si j’ai trouvé grâce devant toi, ne passe pas sans t’arrêter chez ton serviteur ‘ » (Gn 18,2-3). Mais Abraham ne prend pas lui-même de l’eau et ne déclare pas qu’il va laver les pieds des étrangers, parce qu’ils sont venus chez lui, mais il dit : « Qu’on apporte de l’eau et qu’on vous lave les pieds. » Joseph lui non plus n’a pas apporté d’eau pour laver les pieds de ses onze frères, mais c’était son intendant qui « leur apporta de l’eau pour se laver les pieds » (Gn 43,24).
Mais celui qui a déclaré : « Je suis venu non pour être servi mais pour servir » (Mt 20,28) et a dit à juste titre : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11,29), verse lui-même l’eau dans le bassin. Il savait que personne, sauf lui, ne pouvait laver les pieds des disciples pour que cette purification leur permette d’avoir part avec lui. L’eau, je pense, était une parole capable de laver les pieds des disciples, quand ils s’approchaient du bassin placé là pour eux par Jésus.
Origène – Commentaire de l’évangile de Jean, XXXII, 4 ; PG 14, 741-742 (trad. S. Bouquet, l’Évangile selon Jean expliqué par les Pères, DDB 1985, p. 116)
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Vous me chercherez
Chercher Jésus est souvent un bien, car c’est la même chose que de chercher le Verbe, la vérité et la sagesse. Mais vous allez dire que les mots « chercher Jésus » sont parfois prononcés à propos de ceux qui lui veulent du mal. Par exemple : « Ils cherchaient à le saisir, mais personne ne porta la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue » (…) Il sait de qui il s’éloigne et auprès de qui il reste sans être encore trouvé, afin que si on le cherche on le trouve au temps favorable. L’apôtre Paul dit à ceux qui ne possèdent pas encore ainsi Jésus et ne l’ont pas contemplé : « Ne dis pas en ton cœur : ‘Qui montera au ciel ?’ Entends : pour en faire descendre le Christ. ‘Qui descendra dans l’abîme ?’ Entends : pour faire monter le Christ d’entre les morts. Que dit l’Écriture ? ‘La parole est tout près de toi dans ta bouche et dans ton cœur’ » (Rm 10,6-8).
Dans son amour pour les hommes, quand le Sauveur dit : « Vous me chercherez » (Jn 8,21), il fait entrevoir les choses du Royaume de Dieu, pour que ceux qui le cherchent ne le cherchent pas en dehors d’eux-mêmes en disant : « ‘Voici, il est ici’, ou bien ‘il est là’ ». L’Évangile leur dit : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Lc 17,21). Aussi longtemps que nous gardons la semence de la vérité déposée en notre âme et ses commandements, le Verbe ne s’éloigne pas de nous. Mais si le mal se répand en nous pour nous corrompre, Jésus nous dira : « Je m’en vais et vous me chercherez et vous mourrez dans votre péché ».
Origène – Commentaire de l’évangile de Jean, XIX, 12 ; PG 14, 548 (trad. S. Bouquet, L’évangile selon Jean expliqué par les Pères, DDB 1985, p. 86)
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