Irénée de Lyon – textes

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Irénée de Lyon (v.125-202)

Irénée de Lyon (v.125-202)

Textes

Abraham a vu mon jour

Comme Abraham était prophète, il voyait dans l’Esprit le jour de la venue du Seigneur et le dessein de sa Passion, par laquelle lui-même et tous ceux qui comme lui croiraient en Dieu seraient sauvés. Et il a tressailli d’une grande joie. Le Seigneur n’était donc pas inconnu d’Abraham, puisque celui-ci a désiré voir son jour… Il a désiré voir ce jour afin de pouvoir lui aussi embrasser le Christ, et l’ayant vu de façon prophétique par l’Esprit, il a exulté.

C’est pourquoi Syméon, qui était de sa postérité, accomplissait la joie du patriarche et disait : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser s’en aller ton serviteur en paix selon ta promesse ; car mes yeux ont vu ton salut que tu prépares à la face des peuples »… Et Élisabeth a dit [selon certains manuscrits]: « Mon âme exalte le Seigneur, mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur ». L’exultation d’Abraham descendait de la sorte sur ceux qui veillaient, qui voyaient le Christ et qui croyaient en lui. Et de ses enfants, cette exultation remontait vers Abraham…

C’est donc à bon droit que le Seigneur lui rendait témoignage en disant : « Abraham votre Père a exulté à la pensée de voir mon jour : il l’a vu et il s’est réjoui ». Et ce n’est pas seulement à propos d’Abraham qu’il a dit cela, mais de tous ceux qui, depuis le commencement, ont acquis la connaissance de Dieu et ont prophétisé la venue du Christ. Car ils ont reçu cette révélation de la part du Fils lui-même, ce Fils qui dans ces temps qui sont les derniers s’est fait visible et palpable et a conversé avec les hommes pour susciter à partir des pierres des fils d’Abraham et rendre sa postérité semblable aux étoiles du ciel.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, IV, 5-7 (trad. Bouchet, Lectionnaire, p. 146 ; cf. SC 100)

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Au-delà de la Loi

La Loi a été promulguée d’abord pour des esclaves, afin d’éduquer l’âme par les choses extérieures et corporelles, en l’amenant en quelque sorte comme par une chaîne à la docilité aux commandements, afin que l’homme apprenne à obéir à Dieu. Mais le Verbe de Dieu a libéré l’âme ; il lui a enseigné à purifier librement, d’une manière volontaire, le corps aussi. Dès lors, il fallait que soient enlevées les chaînes de la servitude grâce auxquelles l’homme avait pu se former, et que désormais il suive Dieu sans chaînes. Mais en même temps que les préceptes de la liberté étaient étendus, il fallait renforcer la soumission au Roi, afin que personne ne revienne en arrière et ne se montre indigne de son Libérateur…

C’est pourquoi le Seigneur nous a donné pour mot d’ordre, au lieu de ne pas commettre d’adultère, de ne pas même convoiter ; au lieu de ne pas tuer, de ne pas même nous mettre en colère ; au lieu de payer simplement la dîme, de distribuer tous nos biens aux pauvres ; d’aimer non seulement nos proches, mais aussi nos ennemis ; de ne pas seulement être « généreux et prompts à partager » (1Tm 6, 18), mais encore de donner gracieusement nos biens à ceux qui nous les prennent…

Notre Seigneur, donc, la Parole de Dieu, a d’abord engagé les hommes dans une servitude à l’égard de Dieu et a ensuite libéré ceux qui lui étaient soumis. Comme il le dit lui-même à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Maintenant je vous appelle mes amis, parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 15)… En faisant de ses disciples les amis de Dieu, il montre clairement qu’il est le Verbe, la Parole de Dieu. Car c’est pour avoir suivi son appel spontanément et sans chaînes, dans la générosité de sa foi, qu’Abraham était devenu « ami de Dieu » (Jc 2, 23 ;Is 41, 8).

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, IV, 13, 2-4 (trad. cf. SC 100, p. 529)

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Comme le grain de blé

Le bois de la vigne, une fois planté en terre, porte du fruit quand vient le temps. De même, le grain de froment, après être tombé en terre et s’y être dissous (Jn 12, 24), resurgit multiplié par l’Esprit de Dieu qui soutient toutes choses. Ensuite, grâce au savoir faire, ils viennent à l’usage des hommes ; puis, en recevant la Parole de Dieu, ils deviennent eucharistie, c’est à dire le Corps et le Sang du Christ.

De même nos corps, qui sont nourris par cette eucharistie, après avoir été couchés dans la terre et s’y être dissous, ressusciteront en leur temps, lorsque le Verbe de Dieu les gratifiera de la résurrection, « pour la gloire de Dieu le Père » (Ph 2, 11). Car il procurera l’immortalité à ce qui est mortel et l’incorruptibilité à ce qui est périssable (1 Co 15, 53), parce que la puissance de Dieu se déploie dans la faiblesse (2 Co 12, 9).

Dans ces conditions nous nous garderons bien, comme si c’était de nous-mêmes que nous avons la vie, de nous enfler d’orgueil, de nous élever contre Dieu en acceptant des pensées d’ingratitude. Au contraire, sachant par expérience que c’est de sa grandeur à lui…que nous tenons de pouvoir vivre à jamais, nous ne nous écarterons pas de la vraie pensée sur Dieu et sur nous-mêmes. Nous saurons quelle puissance Dieu possède et quels bienfaits l’homme reçoit de lui. Nous ne nous méprendrons pas sur la vraie conception qu’il faut avoir de Dieu et de l’homme. D’ailleurs…, si Dieu a permis notre dissolution dans la terre, n’est-ce pas précisément pour que, instruits de toutes ces choses, nous soyons dorénavant attentifs en tout, ne méconnaissant ni Dieu ni nous-mêmes ?… Si la coupe et le pain, par la Parole de Dieu, deviennent eucharistie, comment prétendre que la chair est incapable de recevoir la vie éternelle ?

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, V, 2, 3 (trad. SC 153, p. 37s rev.)

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Créés pour être comblés

Au commencement ce n’était pas parce qu’il avait besoin de l’homme que Dieu a modelé Adam, mais pour avoir quelqu’un en qui déposer ses bienfaits. Car non seulement avant Adam, mais avant même la création, le Verbe glorifiait le Père, tout en demeurant en lui, et il était glorifié par le Père, comme il le dit lui-même : « Père, glorifie-moi de la gloire que j’avais auprès de toi avant le commencement du monde ». Ce n’était pas davantage parce qu’il avait besoin de notre service qu’il nous a commandé de le suivre, mais pour nous procurer le salut. Car suivre le Sauveur c’est avoir part au salut, comme suivre la lumière c’est avoir part à la lumière.

Lorsque des hommes sont dans la lumière, ce ne sont pas eux qui illuminent la lumière et la font resplendir, mais ils sont illuminés et rendus resplendissants par elle ; loin de lui apporter quoi que ce soit, ils bénéficient de la lumière et en sont illuminés. Ainsi en va-t-il du service envers Dieu ; notre service n’apporte rien à Dieu, car Dieu n’a pas besoin du service des hommes ; mais, à ceux qui le servent et qui le suivent, Dieu donne la vie, l’incorruptibilité et la gloire éternelle…

Si Dieu sollicite le service des hommes, c’est pour pouvoir, lui qui est bon et miséricordieux, accorder ses bienfaits à ceux qui persévèrent dans son service. Car, si Dieu n’a besoin de rien, l’homme a besoin de la communion de Dieu. La gloire de l’homme, c’est de persévérer dans le service de Dieu. C’est pourquoi le Seigneur disait à ses disciples : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais moi qui vous ai choisis » (Jn 15, 16). Il indiquait par là que ce n’étaient pas eux qui le glorifiaient en le suivant, mais que, pour avoir suivi le Fils de Dieu, ils étaient glorifiés par lui. « Père, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, afin qu’ils contemplent ma gloire » (Jn 17, 24).

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, IV, 14 (trad. SC 100, p. 537 rev.)

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Élucubrations valentiniennes (1)

Voyons maintenant la doctrine instable de ces gens et comment, dès qu’ils sont deux ou trois, non contents de ne pouvoir dire les mêmes choses à propos des mêmes objets, ils se contredisent les uns les autres dans la pensée comme dans les mots. Le premier d’entre eux, Valentin, empruntant les principes de la secte dite « gnostique », les a adaptés au caractère propre de son école. Voici donc de quelle manière il a précisé son système.

Il existait une Dyade innommable, dont un terme s’appelle l’Inexprimable et l’autre le Silence. Par la suite, cette Dyade a émis une deuxième Dyade, dont un terme se nomme le Père et l’autre la Vérité. Cette Tétrade a produit comme fruit le Logos et la Vie, l’Homme et l’Église : et voilà l’Ogdoade première. Du Logos et de la Vie sont émanées dix Puissances, comme nous l’avons déjà dit ; de l’Homme et de l’Église sont émanées douze autres Puissances, dont l’une, après avoir quitté le Plérôme et être tombée dans la déchéance, a fait le reste de l’œuvre de fabrication.

Valentin pose deux Limites : l’une, située entre l’Abîme et le restant du Plérôme, sépare les Éons engendrés du Père inengendré, tandis que l’autre sépare leur Mère du Plérôme. Le Christ n’a pas été émis par les Éons du Plérôme : c’est la Mère qui, lorsqu’elle s’est trouvée hors du Plérôme, l’a enfanté selon le souvenir qu’elle avait gardé des réalités supérieures, non cependant sans une certaine ombre. Comme ce Christ était masculin, il retrancha de lui-même cette ombre et remonta dans le Plérôme. La Mère alors, abandonnée avec l’ombre et vidée de la substance pneumatique, émit un autre fils : c’est le Démiurge, maître tout-puissant de ce qui est au-dessous de lui. En même temps que lui fut émis un Archonte de la gauche, décrète Valentin à l’instar des « gnostiques » au nom menteur dont nous parlerons plus loin.

Quant à Jésus, il le fait dériver tantôt de l’Éon qui s’est séparé de la Mère et s’est réuni aux autres, c’est-à-dire de Thélètos, tantôt de celui qui est remonté au Plérôme, c’est-à-dire du Christ, tantôt encore de l’Homme et de l’Église. Quant à l’Esprit Saint, il dit qu’il a été émis par la Vérité pour la probation et la fructification des Éons : il entre en eux d’une manière invisible et, par lui, les Éons fructifient en rejetons de Vérité. Telle est la doctrine de Valentin.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, I, 11, 1

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Élucubrations valentiniennes (2)

Un autre, qui est chez eux un maître réputé, « s’étend » vers une gnose plus haute et plus « gnostique » et décrit la première Tétrade de la manière suivante : Il existe avant toutes choses un Pro-Principe pro-inintelligible, inexprimable et innommable, que j’appelle Unicité. Avec cette Unicité coexiste une Puissance que j’appelle encore Unité. Cette Unité et cette Unicité, étant un, ont émis, sans émettre, un Principe de toutes choses, intelligible, inengendré et invisible, Principe que le langage appelle Monade. Avec cette Monade coexiste une Puissance de même substance qu’elle, que j’appelle encore l’Un. Et ces Puissances, à savoir l’Unicité, l’Unité, la Monade et l’Un, ont émis le reste des Éons.

Ah ! ah ! hélas ! hélas ! Il est bien permis, en vérité, de pousser cette exclamation tragique devant une pareille fabrication de noms, devant l’audace de cet homme apposant impudemment des noms sur ses mensongères inventions. Car en disant : « Il existe avant toutes choses un Pro-Principe pro-inintelligible que j’appelle Unicité », et : « Avec cette Unicité coexiste une Puissance que j’appelle encore Unité », il avoue de la façon la plus claire que toutes ses paroles ne sont qu’une fiction et que lui-même appose sur cette fiction des noms que personne d’autre n’a employés jusque-là. Sans son audace, la vérité n’aurait donc point encore aujourd’hui de nom, à l’en croire ! Mais alors, rien n’empêche qu’un autre inventeur, traitant le même sujet, définisse ses termes de la façon suivante : Il existe un certain Pro-Principe royal, pro-dénué-d’intelligibilité, pro-dénué-de-substance et pro-pro-doté-de-rotondité, que j’appelle Citrouille. Avec cette Citrouille coexiste une Puissance que j’appelle encore Supervacuité. Cette Citrouille et cette Supervacuité, étant un, ont émis, sans émettre, un Fruit visible de toutes parts, comestible et savoureux, Fruit que le langage appelle Concombre. Avec ce Concombre coexiste une Puissance de même substance qu’elle, que j’appelle encore Melon. Ces Puissances, à savoir Citrouille, Supervacuité, Concombre et Melon, ont émis tout le reste de la multitude des Melons délirants de Valentin. Car, s’il faut accommoder le langage commun à la première Tétrade et si chacun choisit les noms qu’il veut, qui empêcherait de se servir de ces derniers termes, beaucoup plus dignes de créance, passés dans l’usage et connus de tous ?

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, I, 11, 3

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Fondés sur le roc

La prédication de l’Église présente à tous égards une inébranlable solidité ; elle demeure identique à elle-même et bénéficie du témoignage des prophètes, des apôtres et de tous leurs disciples, témoignage qui englobe « le commencement, le milieu et la fin », la totalité du dessein de Dieu infailliblement ordonnée au salut de l’homme et fondant notre foi. Dès lors, cette foi que nous avons reçue de l’Église, nous la gardons avec soin… C’est à l’Église en effet qu’a été confié le « don de Dieu » (Jn 4, 10) – comme le souffle avait été confié au premier ouvrage que Dieu avait modelé, Adam (Gn 2, 7) – afin que tous les membres de l’Église puissent y avoir part et par là être vivifiés. C’est en elle qu’a été déposée la communion avec le Christ, c’est-à-dire l’Esprit Saint, arrhes du don de l’incorruptibilité, confirmation de notre foi et échelle de notre ascension vers Dieu : « Dans l’Église, écrit saint Paul, Dieu a placé des apôtres, des prophètes, ceux qui sont chargés d’enseigner » et tout le reste, par l’action de l’Esprit (1 Co 12, 28.11).

Car là où est l’Église, là aussi est l’Esprit de Dieu ; et là où est l’Esprit de Dieu, là est l’Église et toute grâce. Et l’Esprit est Vérité (1Jn 5, 6). C’est pourquoi ceux qui s’excluent de lui ne se nourrissent pas non plus aux mamelles de leur Mère pour recevoir la vie et n’ont point part à la source limpide qui coule du corps du Christ (Jn 7, 37), mais « ils se creusent des citernes fissurées » (Jr 2, 13)… Devenus étrangers à la vérité, il est fatal qu’ils roulent dans l’erreur et soient ballottés par elle, qu’ils…n’aient jamais de doctrine fermement établie, puisqu’ils veulent être raisonneurs de mots plutôt que disciples de la vérité. Car ils ne sont pas fondés sur le Roc unique, mais sur le sable.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, III, 24, 1-2 (trad. SC 211, p. 471 rev.)

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Grandeur de notre liberté

Dieu a fait l’homme libre…pour qu’il puisse répondre à ses appels de façon volontaire et sans contrainte. La violence, en effet, n’existe pas chez Dieu, mais sans cesse il nous invite au bien. Il a mis en l’homme le pouvoir de choisir, comme il l’avait fait pour les anges… Et ce n’est pas seulement dans le champ de son activité, mais c’est aussi dans le domaine de la foi que le Seigneur a sauvegardé la liberté…de l’homme. Il dit en effet : « Qu’il te soit fait selon ta foi » (Mt 9, 29). Il montre ainsi que la foi appartient en propre à l’homme, puisqu’elle relève de sa décision personnelle. Il dit encore : « Tout est possible à celui qui croit » (Mc 9, 23), et ailleurs : « Va, qu’il te soit fait comme tu as cru » (Mt 8, 13). Tous ces textes montrent que l’homme oriente lui-même sa destinée selon qu’il choisit de croire ou non. C’est pourquoi « celui qui croit au Fils a la vie éternelle, tandis que celui qui ne croit pas en lui n’a pas la vie éternelle »…

Alors, dira-t-on, il aurait mieux valu que Dieu ne crée pas les anges avec la possibilité de transgresser sa Loi. Il n’aurait pas dû non plus créer les hommes, puisqu’ils allaient devenir si vite ingrats envers lui : en effet, c’était le risque attaché à leur nature raisonnable, capable d’examiner et de juger. Il aurait dû les faire à la ressemblance des êtres sans raison et sans principe de vie propre… Mais, dans ce cas, le bien n’aurait aucun attrait pour les hommes, leur communion avec Dieu aucune valeur à leurs yeux. Le bien n’éveillerait pas en eux le moindre désir, puisqu’il serait acquis sans qu’ils aient à le chercher… ; le bien serait inné en eux, allant de soi… Si l’homme était bon par nature et non par volonté…, il ne comprendrait plus que le bien est beau, il ne pourrait pas en jouir. Quelle jouissance du bien pourraient avoir ceux qui l’ignorent ? Quelle gloire, ceux qui n’auraient fait aucun effort ? Quelle couronne, ceux qui n’auraient pas lutté pour l’obtenir ?… Au contraire, plus notre récompense résultera d’un combat, plus elle aura de prix ; plus elle aura de prix, plus nous l’aimerons.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, IV, 37 (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t. 1, p. 24 rev.)

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Humidifiés par l’Esprit Saint

L’Esprit est descendu sur le Fils de Dieu devenu Fils de l’homme ; par là, avec lui, il s’accoutumait à habiter dans le genre humain, à reposer sur les hommes, à résider dans l’ouvrage modelé par Dieu ; il réalisait en eux la volonté du Père et les renouvelait en les faisant passer de leur vétusté à la nouveauté du Christ.

C’est cet Esprit que David avait demandé pour le genre humain en disant : Par ton Esprit qui dirige, affermis-moi (Ps 50, 14). C’est encore cet Esprit dont Luc nous dit qu’après l’ascension du Seigneur, il est descendu sur les disciples, le jour de la Pentecôte, avec pouvoir sur toutes les nations pour les introduire dans la vie et leur ouvrir le Nouveau Testament. C’est pourquoi aussi le Seigneur avait promis de nous envoyer un Paraclet (Jn 16, 7) qui nous accorderait à Dieu.

Car, comme de farine sèche on ne peut, sans eau, faire une seule pâte et un seul pain, ainsi nous, qui étions une multitude, nous ne pouvions non plus devenir un dans le Christ Jésus sans l’eau venue du ciel. Et comme la terre aride, si elle ne reçoit de l’eau, ne fructifie point, ainsi nous-mêmes, qui n’étions d’abord que du bois sec, nous n’aurions jamais porté du fruit de vie sans la pluie généreuse venue d’en haut. Car nos corps, par le bain du baptême, ont reçu l’union à l’incorruptibilité, tandis que nos âmes l’ont reçue par l’Esprit. C’est pourquoi l’un et l’autre sont nécessaires, puisque l’un et l’autre contribuent à donner la vie de Dieu.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, III, 17, 1-2

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Jean-Baptiste, précurseur et témoin

À propos de Jean le Baptiste, nous lisons chez Luc : « Il sera grand devant le Seigneur, et il ramènera beaucoup des fils d’Israël au Seigneur leur Dieu. Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie, afin de préparer pour le Seigneur un peuple bien disposé » (Lc 1, 15s). Pour qui donc a-t-il préparé un peuple et devant quel Seigneur a-t-il été grand ? Sans aucun doute devant celui qui a dit que Jean avait quelque chose de « plus qu’un prophète » et que « personne d’entre les enfants des femmes n’était plus grand que Jean le Baptiste » (Mt 11, 9.11). Car Jean préparait un peuple en annonçant d’avance à ses compagnons de servitude la venue du Seigneur et en leur prêchant la pénitence, afin que, lorsque le Seigneur serait présent, ils soient en état de recevoir son pardon, qu’ils reviennent à celui dont ils s’étaient éloignés par leurs péchés et leurs transgressions. C’est pourquoi, en les ramenant à leur Seigneur, Jean préparait au Seigneur un peuple bien disposé, dans l’esprit et la puissance d’Élie.

Jean l’évangéliste nous dit : « Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean. Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière. Il n’était pas la Lumière, mais il venait pour lui rendre témoignage » (1, 6-8). Ce précurseur, Jean le Baptiste, qui rendait témoignage à la lumière, a été envoyé sans aucun doute par le Dieu qui (…) avait promis par les prophètes d’envoyer son messager devant la face de son Fils pour lui préparer le chemin (Ml 3, 1 ; Mc 1, 2), c’est-à-dire pour rendre témoignage à la Lumière dans l’esprit et la puissance d’Élie. (…) Précisément parce que Jean est un témoin, le Seigneur dit qu’il était plus qu’un prophète. Tous les autres prophètes ont annoncé la venue de la lumière du Père et ont désiré être jugés dignes de voir celui qu’ils prêchaient. Jean a prophétisé comme eux mais il l’a vu présent, il l’a montré et a persuadé beaucoup de croire en lui, si bien qu’il a tenu à la fois la place d’un prophète et celle d’un apôtre. Voilà pourquoi le Christ dit de lui qu’il était « plus qu’un prophète ».

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, III, 10, 1 et 11, 4, SC 34 (Cerf 1952, p. 163 et 187-189, rev.)

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L’appel des païens

Chez le prophète Isaïe, le Verbe lui-même, la Parole de Dieu, dit qu’il devait se manifester parmi nous –- le Fils de Dieu, en effet, s’est fait fils d’homme –- et se laisser trouver par nous qui auparavant ne le connaissions pas : « Je me suis manifesté à ceux qui ne me cherchaient pas, j’ai été trouvé par ceux qui ne me questionnaient pas, j’ai dit : Me voici, à un peuple qui n’avait pas invoqué mon nom » (Is 65, 1)… C’est aussi le sens de ce qu’a dit Jean Baptiste : « Dieu peut, de ces pierres, faire surgir des fils à Abraham » (Mt 3, 9). En effet, après avoir été arrachés par la foi au culte des pierres, nos cœurs voient Dieu et deviennent fils d’Abraham qui a été justifié par la foi…

Le Verbe de Dieu s’est incarné et a planté sa tente parmi nous comme dit Jean, son disciple (Jn 1, 14). Grâce à lui, par la vocation nouvelle, le cœur des païens est changé. L’Église porte désormais beaucoup de fruits, en ceux qui sont sauvés ; et ce n’est plus un intercesseur comme Moïse, ni un messager comme Élie, mais le Seigneur lui-même qui nous sauve en donnant à l’Église plus d’enfants qu’à la synagogue des anciens, comme Isaïe l’avait prédit en disant : « Réjouis-toi, stérile qui n’as pas enfanté » (Is 54, 1 ; Ga 4, 27)… Dieu trouve son bonheur à donner son héritage aux nations insensées, à ceux qui n’appartenaient pas à la cité de Dieu et ne savaient pas qui était Dieu. Maintenant donc que, grâce à cet appel, la vie nous a été donnée et qu’en nous Dieu a mené à sa plénitude la foi d’Abraham, nous ne devons plus retourner en arrière, je veux dire à la première législation, car nous avons reçu le Maître de la Loi, le Fils de Dieu, et, par la foi en lui, nous apprenons à aimer Dieu de tout notre cœur et le prochain comme nous-mêmes.

Irénée de Lyon – Démonstration de la prédication apostolique, 92 – 95 (trad. Bouchet. Lectionnaire, p. 297 rev. ; cf. SC 62, p. 159)

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L’Évangile annoncé au monde

L’Église disséminée à travers le monde entier jusqu’aux extrémités de la terre a reçu des apôtres et de leurs disciples la foi en un seul Dieu, Père tout-puissant « qui a fait le ciel, la terre, les mers et tout ce qu’ils renferment » (Ex 20, 11 ;Ac 4, 24) ; en un seul Christ Jésus, le Fils de Dieu, qui s’est incarné pour notre salut ; et en l’Esprit Saint qui a annoncé par les prophètes les desseins de Dieu et la venue du bien-aimé Jésus Christ notre Seigneur, sa naissance de la Vierge, sa Passion, sa résurrection d’entre les morts, son ascension corporelle dans les cieux, ainsi que son avènement du haut des cieux dans la gloire du Père pour « rassembler et restaurer toute chose » (Ep 1, 19) et ressusciter la chair du genre humain tout entier – afin que devant le Christ Jésus, notre Seigneur, notre Dieu, notre Sauveur et notre Roi, selon le bon plaisir du Père invisible, « tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, que toute langue le reconnaisse » (Ph 2, 10-11) et qu’il rende un juste jugement sur toutes les créatures…

Cette prédication que l’Église a reçue, cette foi, elle la garde avec soin comme si elle habitait une seule maison ; bien qu’elle soit disséminée dans le monde entier, elle croit tout cela partout d’une manière identique, comme n’ayant « qu’une seule âme et qu’un même cœur » (Ac 4, 32) ; elle la prêche, l’enseigne et la transmet d’une voix unanime, comme si elle n’avait qu’une seule bouche. Les langues que l’on parle dans le monde sont diverses, mais la force de la tradition est une et la même. Les Églises établies en Germanie ne croient pas ou n’enseignent pas autrement, ni celles des Ibères ou des Celtes, ni celles de l’Orient, d’Égypte ou de Lybie, ni celles qui sont fondées au centre du monde [la Terre Sainte]. De même que le soleil, cette créature de Dieu, est dans le monde entier unique et le même, ainsi la prédication de la vérité brille partout et illumine tous les hommes qui veulent « parvenir à la connaissance de la vérité » (1Tm 2, 4).

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, I, 10, 1-2 ; PG 7, 550-554 (trad. cf. Orval et bréviaire)

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La Bonne Nouvelle

Après que notre Seigneur a été ressuscité d’entre les morts et que les apôtres ont été revêtus de la force d’en haut par la venue de l’Esprit Saint (Lc 24, 49), ils ont été remplis de certitude au sujet de tout et ont eu la connaissance parfaite. Alors ils s’en allèrent jusqu’aux extrémités de la terre (Ps 18, 5), proclamant la bonne nouvelle qui nous vient de Dieu, et annonçant aux hommes la paix du ciel, eux qui possédaient tous également et chacun en particulier l’Évangile de Dieu.

Ainsi Matthieu, chez les Hébreux, dans leur propre langue, a publié une forme écrite d’Évangile alors que Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l’Église. Après leur mort, Marc, le disciple de Pierre et son interprète (1P 5, 13), nous a transmis lui aussi par écrit la prédication de Pierre. De son côté Luc, le compagnon de Paul, a consigné en un livre l’Évangile prêché par celui-ci. Enfin, Jean le disciple du Seigneur, le même qui avait reposé sur sa poitrine, a publié lui aussi l’Évangile, pendant son séjour à Éphèse…

Marc, interprète et compagnon de Pierre, a présenté ainsi le début de sa rédaction de l’Évangile : « Commencement de l’Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu. Selon qu’il est écrit dans les prophètes : Voici que j’envoie mon messager devant toi pour préparer ton chemin »… On le voit, Marc fait des paroles des saints prophètes le commencement de l’Évangile, et celui que les prophètes ont proclamé Dieu et Seigneur, Marc le met en tête comme Père de notre Seigneur Jésus Christ… A la fin de son Évangile, Marc dit : « Et le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé aux cieux et s’assit à la droite de Dieu ». C’est la confirmation de la parole du prophète : « Oracle du Seigneur à mon maître : Siège à ma droite, tes ennemis j’en ferai ton marchepied » (Ps 109, 1).

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, III, 1, 1 ; 10, 6

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La chair du Verbe

Dieu avait promis que de la lignée de David sortirait le roi éternel qui rassemblerait toutes choses en lui-même (Ps 131, 11 ; Ep 1, 10). Donc l’ouvrage qu’il avait modelé à l’origine (Gn 2, 7), Dieu l’a repris… Et de même que ce premier homme modelé, Adam, a reçu sa substance d’une terre intacte et encore vierge…et qu’il a été façonné par la Main de Dieu, c’est à dire par le Verbe de Dieu « par qui tout a été fait » (Jb 10, 8 ; Jn 1, 3)…, de même c’est de Marie encore vierge que le Verbe a reçu la naissance qui constitue cette reprise d’Adam… Pourquoi Dieu n’a-t-il pas pris de nouveau de la glaise ? Pourquoi a-t-il fait sortir de Marie l’œuvre qu’il modelait ? C’est afin que l’ouvrage ainsi façonné ne soit pas autre que le premier mais le même, pas un autre qui soit sauvé mais le même, que le même soit repris, en respectant la ressemblance.

Ceux donc qui affirment que le Christ n’a rien reçu de la Vierge se trompent. Ils veulent rejeter l’héritage de la chair, mais ils rejettent aussi la ressemblance… ; on ne pourrait plus dire que le Christ était semblable à l’homme fait à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1, 27). Autant dire que le Christ ne s’est manifesté qu’en apparence, faisant semblant d’être un homme, ou qu’il s’est fait homme sans rien prendre de l’homme. S’il n’a pas reçu d’un être humain la substance de sa chair, il ne s’est fait ni homme ni Fils de l’homme ; et s’il ne s’est pas fait ce que nous étions, peu importaient ses peines et sa souffrance… Le Verbe de Dieu s’est fait donc vraiment homme, reprenant en lui-même l’ouvrage qu’il avait modelé… L’apôtre Paul l’affirme en toute clarté dans la lettre aux Galates : « Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme » (4, 4).

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, III, 21, 9 – 22, 1 ; cf. SC 211

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La descendance d’Abraham

La promesse faite jadis par Dieu à Abraham demeure stable. Il lui avait dit, en effet : « Lève les yeux et, du lieu où tu es, regarde vers le nord et vers le midi, vers l’orient et vers la mer : toute la terre que tu vois, je la donnerai à toi et à ta postérité à jamais » (Gn 13, 14-15)… Pourtant Abraham n’a reçu sur terre aucun héritage, « pas même de quoi poser le pied », mais toujours il y a été « un étranger et un hôte de passage » (Ac 7, 5 ;Gn 23, 4)… Si donc Dieu lui a promis l’héritage de la terre et s’il ne l’a pas reçu durant tout son séjour ici-bas, il faut qu’il le reçoive avec sa postérité, c’est-à-dire avec ceux qui craignent Dieu et croient en lui, lors de la résurrection des justes.

Or sa postérité c’est l’Église, qui, par le Seigneur, reçoit la filiation adoptive à l’égard d’Abraham, comme le dit Jean Baptiste : « Dieu peut, avec des pierres, faire surgir des enfants à Abraham » (Mt 3, 9). L’apôtre Paul aussi dit dans son épître aux Galates : « Vous, frères, comme Isaac, vous êtes les enfants de la promesse » (Ga 4, 28). Il dit encore clairement dans la même épître que ceux qui ont cru au Christ reçoivent, par le Christ, la promesse faite à Abraham : « Abraham a reçu les promesses pour lui et pour sa descendance. L’Écriture ne dit pas : ‘ et à ses descendants ‘, au pluriel, mais au singulier : ‘ et à sa descendance ‘, qui n’est autre que le Christ » (3, 16). Et, pour confirmer tout cela, il dit encore : « C’est ainsi qu’Abraham crut en Dieu et cela lui fut compté comme justice. Reconnaissez-le donc : ceux qui se réclament de la foi, ce sont eux les fils d’Abraham. Prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi, l’Écriture annonça d’avance à Abraham cette bonne nouvelle : Toutes les nations seront bénies en toi » (3, 6-8)…

Si donc ni Abraham ni sa descendance, c’est-à-dire ceux qui sont justifiés par la foi, ne reçoivent maintenant d’héritage sur terre, ils le recevront lors de la résurrection des justes, car Dieu est véridique et stable en toutes choses. Et c’est pour ce motif que le Seigneur disait : « Bienheureux les doux, parce qu’ils posséderont la terre en héritage » (Mt 5, 5).

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, V, 32, 2 (trad. SC 153)

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La descente de l’Esprit

L’Esprit est descendu dans le Fils de Dieu, devenu le fils de l’homme, pour s’habituer avec lui à habiter le genre, humain, à reposer parmi les hommes, à habiter l’œuvre de Dieu, pour opérer en ces hommes la volonté du Père, et les renouveler de leur désuétude dans la nouveauté du Christ. C’est l’Esprit qui, au dire de Luc, est descendu après l’Ascension du Seigneur sur les Apôtres à la Pentecôte, et qui a pouvoir sur tous les peuples pour les introduire à la vie et leur ouvrir la nouvelle Alliance.

C’est pourquoi, s’unissant à toutes les langues, ils chantaient un hymne à Dieu. L’Esprit ramenait à l’unité toutes les races éloignées et offrait au Père les prémices de tous les peuples. Voilà pourquoi aussi le Seigneur a promis de nous envoyer le Paraclet qui nous adapte à Dieu. En effet, la farine sèche ne peut, sans eau, faire une seule pâte ; pas davantage nous tous ne pouvons devenir un en Jésus Christ sans l’eau qui vient du ciel. Ainsi nos corps ont reçu par l’eau du baptême l’unité qui les rend incorruptible ; nos âmes l’ont reçue de l’Esprit.

L’Esprit de Dieu descendit sur le Seigneur, Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, Esprit de crainte de Dieu. À son tour, le Seigneur l’a donné à l’Église, en envoyant des cieux le Paraclet sur toute la terre.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, I, 10, 1-3

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La Loi accomplie

Il y a des préceptes naturels de la Loi qui donnent déjà la justice ; même avant le don de la Loi à Moïse des hommes observaient ces préceptes, et ils étaient justifiés par leur foi et plaisaient à Dieu. Ces préceptes-là, le Seigneur ne les a pas abolis, mais étendus et accomplis. C’est ce que prouvent ces paroles : « Il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas d’adultère. Mais moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. » Et encore : « Il a été dit : Tu ne tueras pas. Mais moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sans motif en répondra au tribunal » (Mt 5, 21s)… Et ainsi de suite. Tous ces préceptes n’impliquent ni la contradiction ni l’abolition des précédents, mais leur accomplissement et leur extension. Comme le Seigneur le dit lui-même : « Si votre justice ne dépasse celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 5, 20).

En quoi consistait-il, ce dépassement ? D’abord, à croire non plus seulement au Père, mais aussi à son Fils dorénavant manifesté, car c’est lui qui mène l’homme à la communion et à l’union avec Dieu. Ensuite, à ne pas dire seulement, mais à faire – car « ils disaient et ne faisaient pas » (Mt 23, 3) – et à se garder non seulement des actes mauvais, mais même de leur désir. En enseignant cela, il ne contredisait pas la Loi, mais il accomplissait la Loi et enracinait en nous les prescriptions de la Loi… Prescrire de s’abstenir non seulement des actes défendus par la Loi, mais même de leur désir, n’est pas le fait de quelqu’un qui contredit et abolit la Loi ; c’est le fait de celui qui l’accomplit et l’étend.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, IV, 13, 3 (trad. SC 100, p. 525s rev)

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La loi parfaite

« À qui prend ta tunique, dit le Christ, donne aussi ton manteau ; à qui prend ton bien, ne réclame pas ; et ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux » (Mt 5, 40 ; Lc 6, 30-31). De la sorte, nous ne nous attristerons pas comme des gens qu’on aurait dépossédés contre leur gré, mais au contraire nous nous réjouirons comme des gens qui auraient donné de bon cœur, puisque nous ferons un don gratuit au prochain plus que nous ne céderons à la contrainte. « Et, dit-il, si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en avec lui deux mille ». De la sorte nous ne le suivons pas comme un esclave, mais nous le précédons comme un homme libre. En toutes choses donc le Christ t’invite à te rendre utile à ton prochain, ne considérant pas sa méchanceté, mais mettant le comble à ta bonté. Il nous invite ainsi à nous rendre semblable à notre Père « qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45).

Tout cela n’est pas le fait de quelqu’un qui abolit la Loi, mais de quelqu’un qui l’accomplit et qui l’étend pour nous (Mt 5, 17). Le service de la liberté est un plus grand service ; notre libérateur nous propose une soumission et une dévotion plus profondes à son égard. Car il ne nous a pas libérés des contraintes de la Loi ancienne pour que nous nous détachions de lui … mais pour que, ayant reçu plus abondamment sa grâce, nous l’aimions davantage et que, l’ayant aimé davantage, nous recevions de lui une gloire d’autant plus grande quand nous serons pour toujours en présence de son Père.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, IV, 13, 3 (trad. cf. SC 100, p. 531)

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Le Fils révèle le Père

« Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a révélé. » (Jn 1, 18)

Dès le commencement, le Fils est celui qui révèle le Père, puisqu’il est auprès du Père depuis le commencement. Au temps fixé, c’est lui qui a montré aux hommes, pour leur profit, les visions prophétiques, la diversité des grâces, les ministères et la glorification du Père, tout cela comme une mélodie bien composée et harmonieuse. En effet, là où il y a composition, il y a mélodie ; là où il y a mélodie, il y a temps fixé ; là où il y a temps fixé, il y a profit. C’est pourquoi, pour le profit des hommes, le Verbe s’est fait le dispensateur de la grâce du Père, selon ses desseins. Il montre Dieu aux hommes et présente l’homme à Dieu, tout en préservant l’invisibilité du Père, de peur que les hommes n’en viennent à mépriser Dieu et pour qu’ils aient toujours des progrès à faire, et en même temps rendant Dieu visible aux hommes de nombreuses façons, de peur que, privés totalement de Dieu, ils n’en viennent jusqu’à perdre l’existence.

Car la gloire de Dieu c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu. Si déjà la révélation de Dieu par la création donne la vie à tous les êtres qui vivent sur la terre, combien plus la manifestation du Père par le Verbe donne la vie à ceux qui voient Dieu !

Irénée de Lyon – Contre les Hérésies, IV, 20, 7 (trad. SC n° 100, p. 647 rev.)

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Le signe de Jonas

Dieu a montré de la patience devant la faiblesse de l’homme, parce qu’il voyait d’avance la victoire qu’il lui donnerait un jour par son Verbe ; car, quand « la puissance s’est déployée dans la faiblesse » (2 Co 12, 9), le Verbe a fait apparaître la bonté de Dieu et sa magnifique puissance.

En effet, il en a été de l’homme comme du prophète Jonas. Dieu a permis que celui-ci soit englouti par un monstre marin, non pour qu’il disparaisse et périsse totalement, mais pour qu’après avoir été rejeté par le monstre il soit plus soumis à Dieu et glorifie davantage celui qui lui donnait ce salut inespéré. C’était aussi pour amener les Ninivites à un ferme repentir et les convertir à celui qui les délivrait de la mort, frappés qu’ils ont été par le signe accompli en Jonas… De la même manière, dès le commencement, Dieu a permis que l’homme soit englouti par le grand monstre, auteur de la désobéissance, non pour qu’il disparaisse et périsse totalement, mais parce que Dieu préparait à l’avance le salut accompli par son Verbe par le moyen du « signe de Jonas ». Ce salut a été préparé pour ceux qui auront pour Dieu les mêmes sentiments que Jonas et qui les confesseront dans les mêmes termes : « Je suis le serviteur du Seigneur et j’adore le Seigneur, le Dieu du ciel, qui a fait la mer et la terre ferme » (Jon 1, 9).

Dieu a voulu que l’homme, recevant de lui un salut inespéré, ressuscite d’entre les morts et glorifie Dieu en disant avec Jonas : « J’ai crié vers le Seigneur mon Dieu dans ma détresse, et il m’a répondu au ventre des enfers » (Jon 2, 2). Dieu a voulu que l’homme demeure toujours fidèle à le glorifier et à lui rendre grâces sans cesse pour ce salut reçu de lui.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, III, 20, 1 (trad. Rousseau, Cerf 1984, p. 370 rev. ; cf. SC 34, p. 339)

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Le trésor caché

C’est le Christ qui était présent à tous ceux à qui, depuis le commencement, Dieu communiquait sa Parole, son Verbe. Et si quelqu’un lit l’Écriture dans cette perspective, il y trouvera une expression concernant le Christ, et une préfiguration de l’appel nouveau. Car c’est lui, « le trésor caché dans le champ », c’est à dire dans le monde (Mt 13, 38). Trésor caché dans les Écritures, car il était signifié par des symboles et des paraboles, qui, humainement parlant, ne pouvaient pas être comprises avant l’accomplissement des prophéties, c’est-à-dire avant la venue du Seigneur. C’est pourquoi il a été dit au prophète Daniel : « Cache ces paroles et scelle ce livre jusqu’au temps de l’accomplissement » (12, 4)… Jérémie aussi dit : « Aux derniers jours, ils comprendront ces choses » (23, 20)…

Lue par les chrétiens, la Loi est un trésor caché autrefois dans un champ, mais que la croix du Christ révèle et explique… : elle manifeste la sagesse de Dieu, elle fait connaître ses desseins en vue du salut de l’homme, elle préfigure le Royaume du Christ, elle annonce par avance la Bonne Nouvelle de l’héritage de la Jérusalem sainte, elle prédit que l’homme qui aime Dieu progressera jusqu’à le voir et entendre sa parole, et qu’il sera glorifié par cette parole…

C’est de cette manière que le Seigneur a expliqué les Écritures à ses disciples après sa résurrection, leur prouvant par elles « qu’il fallait que le Christ souffre et entre dans sa gloire » (Lc 24, 26). Si donc quelqu’un lit les Écritures de cette manière, il sera un disciple parfait, « pareil au maître de maison qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes » (Mt 13, 52).

Irénée de Lyon – Contre les Hérésies, IV, 26 ; SC 100 (trad. SC p. 711s rev.)

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Le Verbe s’est fait enfant

Dieu n’aurait-il pas pu faire l’homme parfait dès le commencement ? Pour Dieu, qui est depuis toujours identique à Lui-même et qui est incréé, tout est possible. Mais les êtres créés, parce que leur existence a commencé après la sienne, sont nécessairement inférieurs à Celui qui les a faits… Créés, ils ne sont donc pas parfaits ; venant d’être mis au monde, ils sont de petits enfants, et comme des petits enfants, ils ne sont ni accoutumés ni exercés à la conduite parfaite… Dieu donc pouvait donner dès le commencement la perfection à l’homme ; mais l’homme était incapable de la recevoir, car il n’était qu’un petit enfant.

Et c’est pourquoi notre Seigneur, dans les derniers temps, lorsqu’il a récapitulé en lui toutes choses (Ep 1, 10), est venu à nous, non pas selon sa puissance, mais tel que nous étions capables de le voir. Il aurait pu, en effet, venir à nous dans sa gloire inexprimable, mais nous n’étions pas encore capables de porter la grandeur de sa gloire… Le Verbe de Dieu, alors qu’il était parfait, s’est fait petit enfant avec l’homme, non pour lui-même, mais à cause de l’état d’enfance où était l’homme.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, IV, 38, 1-2

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Le Verbe, révélateur du Père

Nul ne peut connaître le Père sans le Verbe de Dieu, c’est-à-dire si le Fils ne le révèle, ni connaître le Fils sans le bon plaisir du Père. Ce bon plaisir du Père, le Fils l’accomplit, car le Père envoie, tandis que le Fils est envoyé et vient. Le Père, tout invisible et illimité qu’il soit par rapport à nous, est connu de son propre Verbe ; et, tout inexprimable qu’il soit, il est exprimé par lui. Réciproquement, le Verbe n’est connu que du Père seul…

Déjà par la création le Verbe révèle le Dieu Créateur ; par le monde, il révèle le Seigneur qui a ordonné le monde, par l’œuvre modelée, l’Artiste qui l’a modelée, et par le Fils, le Père qui l’a engendré : beaucoup en conviennent, mais tous ne croient pas pour autant. De même, par la Loi et les prophètes, le Verbe s’est annoncé lui-même et il a annoncé le Père : le peuple entier a entendu, mais tous n’ont pas cru pour autant. Enfin, par l’entremise du Verbe devenu visible et palpable (1Jn 1, 1), le Père s’est montré, et, si tous n’ont pas cru en lui, le Père n’en a pas été moins visible dans le Fils (Jn 14, 9)…

Le Fils, en servant le Père, conduit donc toutes choses à leur perfection depuis le commencement jusqu’à la fin, et sans lui nul ne peut connaître Dieu… C’est depuis le commencement que le Fils, présent à l’œuvre qu’il a modelée, révèle le Père à tous ceux à qui le Père le veut, et quand il le veut, et comme il le veut. Partout et toujours, il n’y a qu’un seul Dieu Père, un seul Verbe, un seul Esprit et un seul salut pour tous ceux qui croient en lui.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, IV, 6, 3-7 (trad. SC 100, p. 443s)

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Les mains du Modeleur

Énoch, pour avoir plu à Dieu, a été transféré au ciel en son corps, préfigurant ainsi le transfert des justes. Elie aussi a été enlevé tel qu’il se trouvait dans la substance de sa chair modelée (2 R 2, 11), prophétisant par là l’enlèvement des hommes spirituels. Leurs corps n’a en rien fait obstacle à ce transfert et à cet enlèvement : c’est par les mêmes mains par lesquelles ils avaient été modelés à l’origine (Gn 2, 7) qu’ils ont été transférés et enlevés. Car, en Adam, les mains de Dieu s’étaient accoutumées à diriger, à tenir et à porter l’ouvrage modelé par elles, à le transporter et à le placer où elles voulaient. Où donc a été placé le premier homme ? Dans le paradis, sans aucun doute, selon ce que dit l’Écriture : « Et Dieu planta un paradis en Éden, du côté de l’Orient, et il y plaça l’homme qu’il avait modelé » (v.8). Et c’est de là qu’il a été expulsé en ce monde, pour avoir désobéi…

Est-ce que quelqu’un croit que c’est impossible que des hommes demeurent vivants aussi longtemps que les premiers patriarches ? Ou croit-il qu’Élie n’a pas été enlevé en sa chair, mais que sa chair a été consumée sur le char de feu ? Qu’il considère que Jonas, après avoir été précipité au fond de la mer et englouti dans le ventre du poisson, a été rejeté sain et sauf sur le rivage par l’ordre de Dieu. Ananias, Azarias et Misaël, jetés dans une fournaise de feu chauffée au septuple, n’ont éprouvé aucun mal et l’odeur même du feu ne s’est pas trouvé en eux (Dn 3, 27). Si la main de Dieu les a assistés et a accompli en eux des choses extraordinaires et impossibles à la nature humaine, qu’y a-t-il d’étonnant si, en ceux qui ont été transférés, cette même main a aussi réalisé une chose extraordinaire, en exécutant la volonté du Père ? Or cette Main c’est le Fils de Dieu. (cf. Dn 3, 25)

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, V, 5, 2 (trad. SC 153, p. 63s rev.)

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Les quatre évangélistes

Il ne peut pas y avoir un plus grand ni un plus petit nombre d’évangiles. En effet, puisqu’il existe quatre régions du monde dans lequel nous sommes et quatre vents principaux, et puisque d’autre part, l’Église est répandue sur toute la terre et qu’elle a pour « colonne et pour soutien » (1Tm 3, 15) l’Évangile et l’Esprit de vie, il est naturel qu’elle ait quatre colonnes qui soufflent l’immortalité de tout côté et rendent la vie aux hommes. Le Verbe, artisan de l’univers, qui siège sur les Chérubins et qui soutient toutes choses (Ps 79, 2 ;He 1, 3), lorsqu’il s’est manifesté aux hommes, nous a donné un Évangile à quatre formes, maintenu cependant par un unique Esprit. David, implorant sa venue, disait : « Toi qui sièges sur les Chérubins, montre-toi » (Ps 79, 2). Car les Chérubins ont quatre figures (Ez 1, 6), et leurs figures sont les images de l’activité du Fils de Dieu.

« Le premier de ces vivants, est-il écrit, est semblable à un lion » (Ap 4, 7), ce qui caractérise la puissance, la prééminence et la royauté du Fils de Dieu ; « le second est semblable à un jeune taureau », ce qui manifeste sa fonction de sacrificateur et de prêtre ; « le troisième a un visage pareil à celui d’un homme », ce qui évoque clairement sa venue humaine ; « le quatrième est semblable à un aigle qui vole », ce qui indique le don de l’Esprit volant sur l’Église. Les évangiles selon Jean, Luc, Matthieu et Marc seront donc eux aussi en accord avec ces vivants sur lesquels siège le Christ Jésus…

Les mêmes traits se retrouvent aussi dans le Verbe de Dieu lui-même : aux patriarches qui ont existé avant Moïse il parlait selon sa divinité et sa gloire ; aux hommes qui ont vécu sous la Loi il assignait une fonction sacerdotale et ministérielle ; ensuite, pour nous, il s’est fait homme ; enfin, il a envoyé le don de l’Esprit sur toute la terre, nous abritant ainsi sous ses propres ailes (Ps 16, 8)… Ils sont donc futiles, ignorants, et présomptueux ceux qui rejettent la forme sous laquelle se présente l’Évangile et qui introduisent soit un plus grand, soit un plus petit nombre de figures d’Évangile que celles que nous avons dites.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, III, 11, 8-9 (trad. Cerf 1984, p. 314 ; cf. SC 210)

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Luc, un témoin fiable

Que Luc ait été l’inséparable compagnon de Paul et son coopérateur dans l’Évangile, lui-même le montre avec évidence, non par gloriole, mais sous la pression de la Vérité elle-même. Il écrit: « Barnabé et Jean, surnommé Marc, s’étant séparés de Paul et embarqués pour Chypre, nous vînmes à Troas » (Ac 16, 11) ; après quoi, il décrit en détail tout leur voyage, leur venue à Philippes, leur premier discours… Et il relate dans l’ordre tout son voyage avec Paul dont il marque avec grand soin les circonstances… Parce que Luc était présent à toutes, il les a consignées avec soin – on ne peut surprendre chez lui ni mensonge ni orgueil, car tous ces faits étaient patents…

Que Luc ait été non seulement le compagnon, mais encore le coopérateur des apôtres, de Paul surtout, Paul le dit clairement lui-même dans ses épîtres : « Demas m’a abandonné et s’en est allé à Thessalonique, Crescens en Galatie, Tite en Dalmatie, Luc seul est avec moi » (2Tm 4, 11). Cela prouve bien que Luc a toujours été uni à Paul et de façon inséparable. De même dans l’épître aux Colossiens, on lit : « Luc, le médecin bien-aimé, vous salue » (Col 4, 14).

Luc, d’autre part, nous a fait connaître beaucoup de traits de l’Évangile et des plus importants… Qui sait, d’ailleurs, si Dieu n’a pas fait en sorte que beaucoup de traits de l’Évangile aient été révélés seulement par Luc, pour que précisément tous donnent leur assentiment au témoignage qu’il apporte ensuite sur les actes et la doctrine des apôtres et qu’ainsi tenant inaltérée la règle de la vérité, tous puissent être sauvés. Ainsi le témoignage de Luc est vrai ; l’enseignement des apôtres est manifeste, solide et ne cache rien… Telles sont les voix de l’Église, d’où toute l’Église tire son origine.

Irénée de Lyon – Contre les Hérésies, III, 14 (trad. SC 34, p. 259s)

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Marie, nouvelle Ève

La Vierge Marie a été obéissante quand elle a dit : « Voici ta servante, Seigneur ; qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1, 38). Ève, au contraire, avait été désobéissante ; elle avait désobéi lorsqu’elle était encore vierge… De même donc qu’Ève, en désobéissant, est devenue cause de mort pour elle-même et pour tout le genre humain, de même Marie, ayant pour époux celui qui lui avait été destiné par avance et cependant vierge, est devenue, en obéissant, cause de salut pour elle-même et pour tout le genre humain… Car ce qui a été lié ne peut être délié que si l’on refait en sens inverse les boucles du nœud ; c’est de la sorte qu’un premier lien est dénoué par un second et que le second tient lieu de dénouement à l’égard du premier.

C’est pourquoi le Seigneur disait que les premiers seraient les derniers, et les derniers les premiers (Mt 19, 30). Le prophète aussi affirme la même chose en disant : « Au lieu de pères qu’ils étaient, ils sont devenus tes fils » (Ps 44, 17). Car le Seigneur, en devenant « le Premier-né des morts » et en recevant dans son sein les anciens pères, les a fait renaître à la vie de Dieu, devenant lui-même « le principe des vivants » (Col 1, 18) parce qu’Adam était devenu le principe des morts. C’est aussi pourquoi Luc a commencé sa généalogie par le Seigneur, pour la faire remonter de celui-ci jusqu’à Adam (Lc 3, 23s), indiquant par là que ce ne sont pas les pères qui ont donné la vie au Seigneur, mais lui au contraire qui les a fait renaître dans l’Évangile de vie. Ainsi également le nœud de la désobéissance d’Ève a été dénoué par l’obéissance de Marie, car ce que la vierge Ève avait lié par son incrédulité, la Vierge Marie l’a délié par sa foi.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, III, 22 (trad. SC 211, p. 439 rev.)

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Modelés par Dieu

L’homme est un mélange d’âme et de chair, une chair formée selon la ressemblance de Dieu et modelée par ses deux Mains, c’est-à-dire le Fils et l’Esprit. C’est à eux qu’il a dit : « Faisons l’homme » (Gn 1, 26)…

Mais comment seras-tu divinisé un jour si tu n’as pas encore été fait homme ? Comment seras-tu parfait, alors que tu viens à peine d’être créé ? Comment seras-tu immortel, alors que, dans une nature mortelle, tu n’as pas obéi à ton Créateur ? … Puisque tu es l’ouvrage de Dieu, attends patiemment la Main de ton Artiste, qui fait toutes choses en temps opportun. Présente-lui un cœur souple et docile et garde la forme que t’a donnée cet Artiste, ayant en toi l’eau qui vient de lui et sans quoi, en t’endurcissant, tu rejetterais l’empreinte de ses doigts.

En te laissant former par lui, tu monteras à la perfection, car par cet art de Dieu va être cachée l’argile qui est en toi ; sa Main a créé ta substance… Mais si, en t’endurcissant, tu repousses son art et te montres mécontent de ce qu’il t’a fait homme, tu auras rejeté par ton ingratitude envers Dieu non seulement son art mais la vie elle-même ; car former est le propre de la bonté de Dieu et être formé est le propre de la nature de l’homme. Si donc tu te livres à lui en lui donnant ta foi en lui et la soumission, tu recevras le bénéfice de son art et tu seras le parfait ouvrage de Dieu. Si, au contraire, tu lui résistes et si tu fuis ses Mains, la cause de ton inachèvement résidera en toi qui n’as pas obéi, non en lui.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, IV, 4 ; 39, 2 (trad. SC 100 rev.)

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Nos corps ressusciteront

Ils sont complètement dans l’erreur, ceux qui rejettent le projet de Dieu pour sa création, nient le salut de la chair et méprisent l’idée de sa régénération en déclarant qu’elle est incapable de recevoir une nature impérissable. S’il n’y a pas de salut pour la chair, alors le Seigneur ne nous a pas non plus rachetés par son sang, la coupe de l’eucharistie n’est pas une communion à son sang, et le pain que nous rompons n’est pas une communion à son corps (1 Co 10, 16). Car…c’est parce qu’il est devenu vraiment homme que le Verbe de Dieu nous a rachetés par son sang…

Parce que nous sommes ses membres (1 Co 6, 15) et que nous sommes nourris par sa création…, il a déclaré que la coupe, tirée de la création, est son propre sang par lequel notre sang est fortifié ; et il a confirmé que le pain, tiré de la création, est son propre corps par lequel nos corps grandissent.

Donc, si la coupe que nous avons préparée, et le pain que nous avons confectionné reçoivent la parole de Dieu et deviennent l’eucharistie, c’est-à-dire le sang et le corps du Christ, qui fortifient et affermissent la substance de notre chair, comment peut-on prétendre que la chair est incapable de recevoir le don de Dieu, la vie éternelle ? Notre chair est vraiment nourrie par le sang et le corps du Christ, et elle est membre du corps du Christ, comme l’écrit saint Paul :  » Nous sommes les membres de son corps, formés de sa chair et de ses os  » (Ep 5, 30 ; Gn 2, 23). Il ne dit pas cela de je ne sais quel homme spirituel et invisible… : il nous parle de l’organisme authentiquement humain, composé de chair, de nerfs et d’os. C’est cet organisme-là qui est nourri de la coupe qui est le sang du Christ, et fortifié par le pain qui est son corps… Et nos corps qui sont nourris par cette eucharistie, après avoir été couchés dans la terre…, ressusciteront en leur temps, lorsque le Verbe, la Parole de Dieu, leur fera le don de la résurrection,  » pour la gloire de Dieu le Père  » (Ph 2, 11).

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, V, 2, 2 (trad. bréviaire 3e jeu. Pâques rev.)

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Père, Fils et Esprit Saint

Voici quelle est la règle de notre foi, voici ce qui fonde notre édifice, voici ce qui donne fermeté à notre comportement. D’abord : Dieu Père, incréé, illimité, invisible ; Dieu un, créateur de l’univers ; c’est le premier article de notre foi. Deuxième article : le Verbe de Dieu, Fils de Dieu, Jésus Christ, notre Seigneur ; il a été révélé aux prophètes selon le genre de leurs prophéties et selon le dessein du Père ; par son entremise, tout a été fait ; à la fin des temps, pour récapituler toutes choses, il a daigné se faire homme parmi les humains, visible, palpable, pour ainsi détruire la mort, faire apparaître la vie et opérer la réconciliation entre Dieu et l’homme. Et troisième article : l’Esprit Saint ; par lui, les prophètes ont prophétisé, nos pères ont appris les choses de Dieu et les justes ont été guidés dans la voie de la justice ; à la fin des temps, il a été répandu d’une manière nouvelle sur les hommes, afin de les rénover sur toute la terre, pour Dieu.

C’est pourquoi le baptême de notre nouvelle naissance est placé sous le signe de ces trois articles. Dieu le Père nous l’accorde en vue de notre nouvelle naissance dans son Fils par l’Esprit Saint. Car ceux qui portent en eux l’Esprit Saint sont conduits au Verbe qui est le Fils, et le Fils les conduit au Père, et le Père nous accorde l’immortalité. Sans l’Esprit il est impossible de voir le Verbe de Dieu, et sans le Fils on ne peut pas approcher du Père. Car la connaissance du Père, c’est le Fils, et la connaissance du Fils se fait par l’Esprit Saint, et le Fils donne l’Esprit selon le bon plaisir du Père.

Irénée de Lyon – Démonstration de la prédication apostolique, 6-7

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Sur lui repose l’Esprit

Matthieu dit à propos du baptême du Seigneur : « Les cieux s’ouvrirent, et il vit l’Esprit de Dieu qui descendait comme une colombe et venait sur lui. Et voici qu’une voix se fit entendre du ciel : Tu es mon Fils bien aimé en qui j’ai mis mes complaisances. » Car il n’y eut pas alors une descente d’un prétendu Christ sur Jésus, et l’on ne peut prétendre qu’autre ait été le Christ et autre Jésus ; mais le Verbe de Dieu, le Sauveur de tous et le Seigneur du ciel et de la terre — ce Verbe qui n’est autre que Jésus, ainsi que nous l’avons montré déjà —, pour avoir assumé une chair et avoir été oint de l’Esprit par le Père, est devenu Jésus-Christ.

Comme l’avait dit Isaïe : « Une tige sortira de la racine de Jessé, et une fleur s’élèvera de sa racine. Sur lui reposera l’Esprit de Dieu, Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, et il sera rempli de l’Esprit de la crainte de Dieu. (…) » Ailleurs encore Isaïe avait annoncé par avance son onction et la raison de celle-ci : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour porter la bonne nouvelle aux humbles ; il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles la vue (…). »

D’une part, en effet, en tant que le Verbe de Dieu était homme, issu de la racine de Jessé et fils d’Abraham, l’Esprit de Dieu reposait sur lui et il était oint pour porter la bonne nouvelle aux humbles ; d’autre part, en tant qu’il était Dieu, il ne jugeait pas selon l’apparence et ne condamnait pas d’après un ouï-dire — « il n’avait pas besoin qu’on lui rendît témoignage sur l’homme, parce qu’il savait ce qu’il y a dans l’homme » —, mais il consolait tous ceux qui se lamentaient, et, en accordant la délivrance à ceux que leurs péchés avaient rendus captifs, il les dégageait de ces liens dont Salomon avait dit : « Chacun est enserré par les liens de ses péchés. » C’est donc bien l’Esprit de Dieu qui est descendu sur lui — l’Esprit de ce Dieu même qui, par les prophètes, avait promis de lui conférer l’Onction —, afin que, recevant nous-mêmes de la surabondance de cette Onction, nous soyons sauvés.

Irénée de Lyon – Contre les hérésies, III, 9, 3 ; (trad. Rousseau, Cerf 1984, p. 300-301)

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