Défi aux gouverneurs
Courage, bons gouverneurs, qui devenez beaucoup meilleurs aux yeux du peuple si vous lui immolez des chrétiens, tourmentez-nous, torturez-nous, condamnez-nous, broyez-nous ! C’est une preuve de notre innocence que votre iniquité.Et voilà pourquoi Dieu supporte que nous supportions ces tribulations. Car naguère encore, en condamnant une chrétienne à l’entremetteur plutôt qu’au lion, vous avez reconnu que la perte de la pudeur est regardée chez nous comme un mal plus atroce que toute espèce de châtiment et que toute espèce de mort.
Mais elles ne servent à rien, vos cruautés les plus raffinées. Elles sont plutôt un attrait pour notre secte. Nous devenons plus nombreux, chaque fois que vous nous moissonnez : c’est une semence que le sang des chrétiens !
II y en a beaucoup chez vous qui exhortent à supporter la douleur et la mort : par exemple, Cicéron dans ses Tusculanes, Sénèque dans ses Choses fortuites, Diogène, Pyrrhon, Callinicus. Et pourtant leurs paroles ne trouvent pas autant de disciples que les chrétiens qui enseignent par leurs actions.
Cette « obstination » même que vous nous reprochez, est une leçon. Qui, en effet, à ce spectacle, ne se sent pas ébranlé et ne cherche pas ce qu’il y a au fond de ce mystère ? Qui donc l’a cherché sans se joindre à nous ? Qui s’est joint nous sans aspirer à souffrir pour acheter la plénitude de la grâce divine, pour obtenir de Dieu un pardon complet au prix de son sang ? Car il n’est pas de faute que le martyre ne fasse pardonner. Et voilà pourquoi nous vous rendons grâces, à l’instant, pour vos sentences. Telle est la contradiction entre les choses divines et les choses humaines : vous nous condamnez, Dieu nous absout.
Tertullien – Apologétique, 50
____
Deux natures distinctes
Te faut-il la preuve que les propriétés de l’une et l’autre substance demeurent réelles ? L’esprit accomplit en lui les œuvres qui lui appartiennent, c’est-à-dire les miracles, les signes et les prodiges. La chair, au contraire, éprouve les affections qui lui sont propres ; elle a faim avec le démon, elle a soif avec la Samaritaine ; elle pleure sur Lazare ; elle est triste jusqu’à la mort ; enfin elle expire.
S’il était je ne sais quel troisième être, mélange de l’un et de l’autre à peu près comme l’ambre, l’une et l’autre substance ne se manifesteraient pas par des actes si distincts. De ce mélange, il résulterait un esprit charnel et une chair spirituelle : non pas des œuvres charnelles et des œuvres spirituelles, mais une production tierce de quelque chose sorti de la confusion. (…)
Mais comme ces deux substances agissaient distinctement chacune dans leur nature, il s’ensuit que les actes et les choses correspondirent à chacune d’elles. Apprends-le avec Nicodème : « Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est Esprit. » La chair ne devient pas l’Esprit, et l’Esprit ne devient pas la chair, mais ils peuvent résider dans une seule personne. Tel était Jésus-Christ, homme par la chair, Dieu par l’Esprit.
Tertullien – La chair du Christ, 27
____
Dieu abaissé
Dieu ne pouvait pas vivre avec les hommes, à moins de prendre une manière humaine de penser et de réagir. C’est pourquoi il a voilé sous l’humilité l’éclat de sa majesté, que la faiblesse humaine n’aurait pas pu supporter. Tout cela n’était pas digne de lui, mais c’était nécessaire à l’homme, et du coup cela devenait digne de Dieu, car rien n’est aussi digne de Dieu que le salut de l’homme…
Tout ce que Dieu perd, l’homme le gagne, si bien que tous les abaissements que mon Dieu a soufferts pour être près de nous sont le sacrement du salut des hommes. Dieu agissait avec les hommes, pour que l’homme apprenne à agir sur le plan divin. Dieu traitait d’égal à égal avec l’homme, pour que l’homme puisse agir d’égal à égal avec Dieu. Dieu s’est fait petit pour que l’homme devienne grand.
Tertullien – Contre Marcion, 2, 27 ; PL II, 316-317
____
Douze envoyés
Le Christ Jésus notre Seigneur, pendant son séjour sur terre, déclarait lui-même ce qu’il était, ce qu’il avait été, de quelle volonté du Père il était le serviteur, quel devoir il prescrivait à l’homme. Il disait tout cela soit ouvertement à la foule, soit à part en s’adressant à ses disciples dont il avait choisi douze principaux pour vivre à ses côtés, et qu’il destinait à enseigner aux nations. Après la chute de l’un d’entre eux, il a ordonné aux onze autres, au moment de partir chez son Père après la résurrection, d’aller enseigner aux nations et de les baptiser dans le Père, le Fils et l’Esprit Saint (Mt 28, 19).
Aussitôt donc, les apôtres – ce mot signifie « envoyés » – se sont adjoints par le sort un douzième, Matthias, pour remplacer Judas, en s’appuyant sur la prophétie d’un psaume de David. Ils ont reçu la force de l’Esprit Saint qui leur avait été promise pour accomplir des miracles et parler en langues. Ils ont attesté la foi en Jésus Christ d’abord à travers la Judée et y ont institué des Églises. Puis ils sont partis à travers le monde et ont promulgué pour les nations le même enseignement de la foi.
Puis ils ont fondé des Églises dans chaque cité, auxquelles, par la suite, d’autres Églises ont emprunté la bouture de la foi et les semences de la doctrine… Ce qui prouve leur unité, c’est qu’elles communient dans la paix, que leurs membres s’appellent frères, et qu’elles pratiquent réciproquement l’hospitalité. Cette construction n’a pas d’autre fondement que la tradition unique d’un même mystère. Ce que les apôtres ont prêché, c’est ce que le Christ leur avait révélé, et cela ne doit pas être garanti autrement que par ces mêmes Églises, que les apôtres ont fondées eux-mêmes, en leur prêchant de vive voix, comme on dit, et ensuite par lettres.
Tertullien – La Prescription contre les hérétiques, 20-22 ; CCL I, 201s (trad. bréviaire rev.)
____
Faisons l’homme
Si le nombre de la Trinité te scandalise, comme étant opposé à l’unité de l’essence divine, d’où vient, je te le demande, que Dieu, s’il est seul et unique, parle au pluriel: « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, » tandis qu’il aurait dû dire: « Je fais l’homme à mon image et à ma ressemblance, » puisqu’il est seul et unique ?
Mais dans le passage suivant: « Voilà qu’Adam est devenu comme l’un de nous », n’est-ce pas me tromper ou se jouer de moi que de parler comme s’ils étaient plusieurs, lorsqu’il est seul, et concentré dans l’unité ? Est-ce aux anges qu’il s’adressait alors, ainsi que l’interprètent les Juifs, parce qu’ils ne reconnaissent pas non plus le Fils ? Ou bien, est-ce parce qu’il était tout à la fois Père, Fils, Esprit, que, se donnant comme pluriel, il s’adresse à lui-même au pluriel ?
Chimères que tout cela ! Comme à sa personne étaient associées une seconde personne, son Fils et son Verbe, puis encore une troisième personne, l’Esprit dans le Verbe, voilà pourquoi il emploie le pluriel: « Faisons … Notre image … L’un de nous. » En effet, avec qui créait-il l’homme ? À la ressemblance de qui le créait-il ? Il s’entretenait dans l’unité de la Trinité, d’une part, avec le Fils, qui devait un jour revêtir la chair de l’homme ; de l’autre, avec l’Esprit qui devait un jour le sanctifier, comme avec autant de ministres et de témoins.
D’ailleurs, l’Écriture ensuite distingue les personnes : « et Dieu créa l’homme ; il le créa à l’image de Dieu. » Pourquoi pas « à son image », si celui qui créait était seul, s’il n’en existait pas un second à l’image de qui il créait ? Mais il existait quelqu’un à l’image de qui il créait, c’est-à-dire à l’image du Fils, qui, devant être un jour homme plus réel et plus véritable, imposait déjà sa ressemblance à l’homme qui allait être formé du limon, image et ressemblance de l’homme par excellence.
Tertullien – Contre Praxeas, 12
____
Faits à l’image du Fils
Dans la constitution du monde, « tout a été fait par la Parole de Dieu, et sans elle rien n’a été fait » (Jn 1, 3). Quand il s’agit de créer l’homme, c’est également la Parole de Dieu qui opère, puisque « sans le Verbe de Dieu, rien n’a été fait ». Dieu, en effet, dit d’abord cette parole : « Faisons l’homme ». Mais pour exprimer la prééminence de cette créature-là sur toutes les autres, Dieu l’a façonné de sa propre main : « Dieu, est-il dit, modela l’homme » (Gn 2, 7)…
« Et Dieu, dit l’Écriture, modela l’homme avec la glaise du sol. » Ce n’était encore que de la glaise, et déjà le nom d’« homme » est prononcé. Quel honneur prodigieux pour le limon, ce rien, d’être touché par les mains de Dieu ! Ce simple contact n’aurait-il pas suffi à Dieu pour former l’homme, sans rien de plus ? Mais à voir Dieu travailler cette boue, on comprend qu’il s’agissait d’une œuvre extraordinaire. Les mains de Dieu étaient à l’ouvrage, elles touchaient, pétrissaient, étiraient, façonnaient cette glaise qui ne cessait de s’ennoblir à chaque impression des mains divines. Imagine-toi Dieu occupé, appliqué tout entier à cette création : mains, esprit, activité, conseil, sagesse, providence, amour surtout orientaient son travail ! C’est qu’à travers ce limon qu’il pétrissait, Dieu entrevoyait déjà le Christ, qui un jour serait homme, comme ce limon : Verbe fait chair, comme cette terre qu’il avait entre les mains.
Tel est le sens de cette première parole du Père à son Fils : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » (Gn 1, 26). Dieu a modelé l’homme selon l’image de Dieu, c’est-à-dire selon le Christ… Dès lors ce limon qui revêtait l’image du Christ, tel qu’il se manifesterait dans son incarnation future, n’était pas seulement l’œuvre de Dieu, il était aussi le gage de Dieu.
Tertullien – La Résurrection des morts, 5-6 (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t. 1, p. 21)
____
Force de la prière
La prière nous obtiendra de Dieu tout ce que nous pouvons demander. Que peut, en effet, refuser à une prière faite en esprit et en vérité Jn 4, 23) un Dieu qui la réclame ? Nous lisons, nous entendons, nous voyons les preuves de son efficacité. Autrefois la prière délivrait des flammes, des bêtes, de la faim, et pourtant elle n’avait pas reçu sa forme du Christ. Combien plus efficiente la prière chrétienne ! Elle ne place pas au milieu des flammes un ange pour répandre la rosée ; elle ne ferme pas la gueule aux lions et ne donne pas à des affamés le repas d’un campagnard ; elle n’écarte jamais par une action de sa grâce le sentiment de la souffrance ; elle laisse souffrir, sentir, pâtir, elle instruit par la douleur, elle augmente la grâce à mesure du courage, si bien que la foi sait ce qu’elle obtient de Dieu, en comprenant ce qu’elle souffre pour Dieu.
La prière d’autrefois infligeait des maux, taillait en pièces des armées ennemies, empêchait le bienfait des pluies. Aujourd’hui la prière de justice détourne la colère de Dieu, veille sur les ennemis, supplie pour les persécuteurs. Quoi d’étonnant qu’elle tire les eaux du ciel, elle qui a pu en faire descendre le feu !
La prière seule peut vaincre Dieu. Le Christ n’a pas voulu qu’elle eût aucun effet néfaste : son efficacité est toute de bienfaisance.
Tertullien – La Prière, 28-29
____
L’Église est apostolique
Par qui nous vient la foi qui découle des Écritures ? Par qui, par quel intermédiaire, quand et à qui la doctrine qui nous fait chrétiens nous est-elle parvenue ?… Le Christ Jésus notre Seigneur…a déclaré lui-même pendant son séjour sur la terre qui il était, ce qu’il avait été, quelles étaient les volontés de son Père dont il était chargé, quels devoirs il prescrivait aux hommes. Jésus a déclaré tout cela en public, devant le peuple, ou bien dans des entretiens privés avec ses disciples, parmi lesquels il en avait choisi douze pour vivre avec lui et ensuite pour enseigner les nations (Mc 3, 14). L’un d’eux ayant été destitué, il a ordonné aux onze autres, au moment de retourner vers son Père, d’aller enseigner les nations et de les baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit (Mt 28, 19). Les apôtres — ce terme signifie « envoyés » —…ont tous reçu la force promise de l’Esprit Saint qui leur a donné le don des miracles et des langues.
Ils ont établi la foi en Jésus Christ d’abord en Judée et ils y ont institué des églises, puis ils sont partis à travers le monde et ont annoncé aux nations la même doctrine et la même foi. Dans chaque ville ils ont fondé des églises, et dès ce moment, toutes les autres églises ont pris d’elles la bouture de la foi et la semence de la doctrine et continuent jour après jour à s’en alimenter pour devenir elles-mêmes des églises. C’est pourquoi elles sont regardées comme apostoliques, en tant que rejetons des églises fondées par les apôtres… Si nombreuses et si grandes qu’elles soient à présent, ces églises ne sont que cette primitive Église des apôtres dont toutes procèdent. Elles sont toutes primitives, toutes apostoliques, puisque toutes sont une.
Tertullien – La Prescription contre les hérétiques, 19-21 ; SC 46 (trad cf. SC p. 111s et bréviaire 03/05)
____
L’empereur est-il Dieu ?
Mais pourquoi parler plus longuement des sentiments de religion et de la piété des chrétiens envers l’empereur ? Nous sommes obligés de le respecter, attendu qu’il est celui que notre Seigneur a élu, et je pourrais dire, avec raison : « César est plutôt à nous, puisque c’est notre Dieu qui l’a établi. » Aussi, puisqu’il est à moi, je contribue plus qu’un autre à son salut : car non seulement je le demande à Celui qui peut l’accorder, et je le demande étant tel qu’il faut être pour mériter de l’obtenir ; mais encore, abaissant la majesté de César au-dessous de Dieu, je le recommande plus efficacement à Dieu, à qui seul je le soumets, et je le soumets à Dieu parce que je n’en fais pas son égal.
En effet, je n’appellerai pas l’empereur « dieu », ou parce que je ne sais pas mentir, ou parce que je ne voudrais pas me moquer de lui, ou parce qu’il ne voudrait pas lui-même être appelé dieu. S’il est homme, il est de son intérêt de le céder Dieu. Il lui suffit d’être appelé empereur ; c’est aussi un grand nom que celui-là, car il est donné par Dieu. Dire qu’il est dieu, c’est lui refuser le titre d’empereur : sans être homme, il ne peutêtre empereur.
On lui rappelle sa condition humaine le jour même du triomphe, quand il est assis sur le plus sublime des chars ; car on crie derrière lui : « Regarde derrière toi !Souviens-toi que tu es homme ! »Et naturellement sa joie augmente, quand il songe qu’il brille d’une gloire si éclatante, qu’il est nécessaire de lui rappeler sa condition. Il serait moins grand, si on l’appelait dieu en cette circonstance, parce que ce serait un mensonge. Il est plus grand, celui à qui on rappelle qu’il ne doit pas se croire dieu.
TERTULLIEN
Tertullien – Apologétique, 33
____
La distinction des Personnes
Ne perds jamais de vue le principe, établi par moi, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont inséparables, et par-là, tu reconnaîtras toujours dans quel sens on le dit. Car voilà que je soutiens maintenant qu’autre est le Père, autre est le Fils, autre l’Esprit saint. L’ignorant ou le pervers se scandalisent de ce mot, comme s’il signifiait diversité, et qu’il impliquât par suite de cette diversité la séparation du Père, du Fils et de l’Esprit.
Quand je dis que le Père est autre que le Fils et le Saint-Esprit, je le dis par nécessité, pour répondre à mes adversaires qui, partisans de la monarchie exclusive, confondent dans une seule et même personne le Père, le Fils et l’Esprit ; toutefois je le dis, non pour marquer la diversité, mais la distribution, non la division, mais la distinction, parce que le Père n’est pas le même que le Fils, différent en personne, mais non en substance.
Le Père est la substance tout entière. Le Fils est la dérivation et la partie de ce tout, ainsi qu’il le déclare lui-même. « Mon Père est plus grand que moi. » Le Psalmiste lui-même ne chante-t-il pas que « Dieu l’a abaissé un peu au-dessous des anges ? » Le Père est donc autre que le Fils, en ce sens qu’il est plus grand que le Fils ; en ce sens que celui qui engendre est autre que celui qui est engendré ; en ce sens que celui qui envoie est autre que celui qui est envoyé ; en ce sens que celui qui produit est autre que celui qui est produit.
Heureusement pour notre cause, le Seigneur lui-même a employé ce mot à l’occasion du Paraclet, pour marquer non pas la division, mais l’ordre et la distribution: « Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre consolateur, qui est l’Esprit de vérité. » Que fait-il par là ? Il prouve que le Paraclet est autre que lui, de même que nous soutenons que le Fils est autre que le Père, afin de montrer le troisième degré dans le Paraclet, comme nous montrons le second dans le Fils, en respectant le principe de l’économie. D’ailleurs, le nom de Père donné à l’un, le nom de Fils donné à l’autre, ne prouvent-ils pas qu’ils sont distincts ?
Tertullien – Contre Praxeas, 9
____
Le Logos éternel
Puisque nos adversaires veulent que deux se confondent en un seul, de sorte que le Père soit le même que le Fils, il faut donc examiner à fond si le Fils existe, qui il est et comment il est. C’est déclarer que la discussion devra emprunter ses règles à l’autorité des Écritures et à leur légitime interprétation.
On prétend que la Genèse commence ainsi dans le texte hébraïque: « Dans le principe Dieu se créa un Fils. » Mais cette leçon n’est pas certaine, je l’accorde. Je tire mes arguments d’ailleurs, c’est-à-dire de l’économie qui existait en Dieu avant la création du monde, jusqu’au moment où il engendra un Fils.
En effet, avant tout commencement Dieu existait seul ; il était à lui-même son monde, son espace, et l’universalité des êtres. Il était seul, dans ce sens qu’en dehors de lui il n’y avait rien de créé. Au reste, on ne peut même pas dire qu’il fût seul. Il avait avec lui la Personne qu’il avait en lui-même, c’est-à-dire sa Raison, puisque Dieu est raisonnable ; la Raison était donc en lui auparavant, et ainsi tout émane de lui. Cette Raison n’est pas autre chose que sa Sagesse. Les Grecs l’appellent du nom de Logos, qui chez nous équivaut à Verbe.
De là vient que, parmi les nôtres, il est en usage de dire par une interprétation simple et abrégée : « Au commencement le Verbe était en Dieu », quoiqu’il soit plus convenable d’attribuer l’antériorité à la Raison, puisque Dieu non-seulement produisit le Verbe dès le commencement, mais posséda la raison avant le commencement, et que le Verbe lui-même étant formé de la Raison, ne doit venir qu’après la Raison, sa substance. Mais peu importe : car, quoique Dieu n’eût pas encore engendré son Verbe, il ne laissait pas de l’avoir au fond de lui-même, avec et dans sa Raison, en méditant secrètement et en disposant avec lui-même ce qu’il allait dire par son Verbe.
Tertullien – Contre Praxéas, 5
____
Le Logos incarné
Dieu a créé cet univers que nous voyons par sa parole, par sa raison et par sa puissance. Vos philosophes sont aussi d’accord pour dire que c’est le logos, c’est-à-dire « la parole et la raison », qui est l’auteur de l’univers. Zénon le désigne comme l’artisan qui a tout formé et tout disposé ; il dit qu’on l’appelle aussi « destin, dieu, âme de Jupiter, nécessité de toutes choses », Cléanthe réunit tout cela pour l’attribuer à l’« esprit », qui circule, dit-il, à travers tout l’univers. Or, nous aussi, nous regardons la parole et la raison et la puissance, par lesquelles Dieu a tout créé, ainsi que nous l’avons dit, comme une substance propre que nous appelons « esprit » : la parole est dans cet esprit quand il commande, la raison l’assiste quand il dispose, la puissance y préside quand il réalise. Nous avons appris que Dieu a proféré cet esprit et qu’en le proférant il l’a engendré, et que pour cette raison il est appelé Fils de Dieu et Dieu même à cause de l’unité de la substance ; car Dieu aussi est esprit.
Quand un rayon est lancé hors du soleil, c’est une partie qui part du tout ; mais le soleil est dans le rayon, parce que c’est un rayon du soleil, et que la substance n’est pas divisée, mais étendue. Ainsi l’esprit vient de l’esprit et Dieu de Dieu, comme la lumière qui s’allume à la lumière. Le foyer de la lumière demeure entier et ne perd rien, même s’il communique sa nature par plusieurs canaux.
Ainsi, ce qui est sorti de Dieu est Dieu, Fils de Dieu, et les deux ne font qu’un ; ainsi l’esprit vient de l’esprit et Dieu de Dieu ; il est le second quant à la forme, le second quant au degré, non quant à la nature, et il est sorti de sa source sans s’en être détaché.
Donc ce rayon de Dieu, comme il avait été toujours prédit auparavant, descend dans une Vierge et, s’étant incarné dans son sein, il naît homme uni à Dieu. La chair unie à l’esprit se nourrit, croît, parle, enseigne, opère, et voilà le Christ. (…) De son abaissement, (les Juifs) avaient donc conclu que ce n’était qu’un homme ; et naturellement, à cause de sa puissance, ils le prirent pour un magicien : en effet, ils le voyaient, par sa parole, chasser les démons du corps des hommes, rendre la vue aux aveugles, purifier les lépreux, faire marcher les paralytiques, enfin faire revenir les morts à la vie, toujours par sa parole, se faire servir par les éléments, apaisant les tempêtes et marchant sur les eaux, montrant ainsi qu’il était le Verbe de Dieu, c’est-à-dire le Logos, le Verbe éternel, premier-né, accompagné de sa puissance et de son intelligence, soutenu par son esprit ; qu’il était celui-là même qui, par sa parole, fait tout et a tout fait.
Tertullien – Apologie XXI, 16-17
____
Le mariage chrétien
Où trouver des paroles pour exprimer toute l’excellence et le bonheur d’un mariage chrétien ? L’Église en dresse le contrat, l’offrande eucharistique le confirme, la bénédiction y met le sceau, les anges qui en sont témoins l’enregistrent, et le Père des cieux le ratifie. Quelle alliance douce et sainte que celle de deux fidèles portant le même joug (Mt 11, 29), réunis dans la même espérance, dans le même désir, dans la même discipline, dans le même service ! Tous deux sont enfants d’un même Père, serviteurs du même maître…, ne forment qu’une seule chair (Mt 19, 5), qu’un seul esprit. Ils prient ensemble, ils adorent ensemble, ils jeûnent ensemble, s’enseignant l’un l’autre, s’encourageant l’un l’autre, se supportant l’un l’autre.
Vous les rencontrez ensemble à l’église, ensemble au banquet divin. Ils partagent également la pauvreté et l’abondance, les persécutions ou les consolations. Entre eux aucun secret, aucun faux-fuyant : confiance inviolable, empressement réciproque, aucun sujet de peine. Ils n’ont pas à se cacher l’un de l’autre pour visiter les malades, pour assister les indigents ; leur aumône est sans disputes, leurs sacrifices sans scrupules, l’observance de leurs devoirs quotidiens sans entraves. Chez eux pas de signes de croix furtifs, de salutations inquiètes, d’actions de grâces muettes. De leurs bouches, libres comme leurs cœurs, s’élancent des hymnes et des cantiques ; leur unique rivalité, c’est à qui célébrera le mieux les louanges du Seigneur. Le Christ se réjouit de cette union ; à de tels époux il envoie sa paix. « Là où deux sont réunis », il est présent lui aussi (Mt 18, 20) ; et là où il est présent, l’ennemi de notre salut ne trouve pas de place.
Tertullien – À son épouse, II, 9 (trad. Genoude rev. ; cf. SC 273)
____
Le saint nom du Père
L’expression “Dieu le Père” n’avait jamais été révélée à personne. Lorsque Moïse lui-même demanda à Dieu qui il était, il entendit un autre nom. À nous, ce nom a été révélé dans le Fils. Car ce nom implique le nom nouveau de Père. « Je suis venu au nom de mon Père » (Jn 5, 43). Et ailleurs : « Père, glorifie ton nom » (Jn 12, 28) ; et plus explicitement encore : « J’ai manifesté ton nom aux hommes » (Jn 17, 6). Nous lui demandons donc : « Que ton nom soit sanctifié ».
Non point qu’il convienne à l’homme de faire des vœux pour Dieu, comme si on pouvait lui souhaiter quelque chose, ou qu’il manquât, sans nos vœux. Mais nous devons bénir Dieu en tout temps et en tout lieu, pour acquitter l’hommage de reconnaissance que tout homme doit à ses bienfaits. La bénédiction remplit cet office.
D’ailleurs, comment le nom de Dieu ne serait-il pas toujours saint et sanctifié en lui-même, puisqu’il sanctifie les autres ? Et l’armée des anges qui l’entoure ne cesse de dire : « Saint, Saint, Saint ». Et nous, qui aspirons à partager la béatitude des anges, nous nous associons dès maintenant à leurs voix, et nous répétons le rôle de notre dignité future. Voilà pour ce qui regarde la gloire de Dieu.
Tertullien – De la prière, 1-10 (Le Pater expliqué par les Pères ; éd. franciscaines, trad. A. Hamman, 1951, p. 16-17)
____
Le soleil, le rayon, la lumière
Dieu a produit le Verbe hors de lui, ainsi que l’enseigne le Paraclet lui-même, comme l’arbre sort de la racine, le ruisseau de la fontaine, le rayon du soleil. Ces différentes espèces sont les émanations des substances dont elles dérivent. Je n’hésiterai point à dire que l’arbre, le ruisseau et le rayon sont les fils de la racine, de la fontaine et du soleil, parce que dans toute origine il y a paternité, et que tout ce qui découle de cette origine, est postérité, à plus forte raison le Verbe de Dieu qui même a reçu en propre le nom de Fils, quoique l’arbre ne soit pas séparé de sa racine, le ruisseau de sa source, le rayon du soleil, de même que le Verbe n’est pas séparé de Dieu.
Par conséquent, d’après la nature de ces exemples, je déclare que je reconnais deux personnes, Dieu et son Verbe, le Père et son Fils. Car la racine et l’arbre sont deux choses, mais unies ; la source et le ruisseau sont deux espèces, mais indivises ; le soleil et le rayon sont deux formes, mais adhérentes.
Toute chose qui sort d’une autre est nécessairement la seconde par rapport à celle dont elle sort, mais sans en être nécessairement séparée. Or, il y a un second, là où il y a deux ; il y a un troisième, là où il y a trois. Car le troisième est l’Esprit qui procède de Dieu et du Fils, de même que le troisième par rapport à la racine est le fruit sorti de l’arbre ; le troisième par rapport à la source est le ruisseau qui sort du fleuve ; le troisième par rapport au soleil est la lumière qui sort du rayon. Aucun d’eux toutefois n’est étranger au principe dont il tire ses propriétés. De même la Trinité descend du Père comme de sa source, à travers des degrés qui s’enchaînent indivisiblement l’un à l’autre sans nuire à la monarchie, disons mieux, en protégeant l’essence de l’économie.
Tertullien – Contre Praxeas, 8
____
Né d’une Vierge
Pourquoi le Fils de Dieu est-il né d’une Vierge ?… Il fallait un mode tout nouveau de naissance à celui qui allait consacrer un nouvel ordre de naissance. Isaïe avait prophétisé que le Seigneur annoncerait cette merveille par un signe. Quel signe ? « Voici qu’une vierge va concevoir et enfanter un fils. » Oui, la Vierge a conçu et enfanté l’Emmanuel, Dieu-avec-nous (Is 7, 14 ; Mt 1, 23). Le voilà, ce nouvel ordre de naissance : l’homme naît en Dieu parce que Dieu naît en l’homme ; Dieu se fait chair pour régénérer la chair par la semence nouvelle de l’Esprit et laver toutes ses souillures passées.
Tout cet ordre nouveau a été préfiguré dans l’Ancien Testament, car dans le dessein divin le premier homme est né pour Dieu par l’intermédiaire d’une vierge. En effet, la terre était encore vierge, le travail de l’homme ne l’avait pas touchée, la semence n’y avait pas été jetée, quand Dieu la pris pour en façonner l’homme et en faire « un être vivant » (Gn 2, 5.7). Si donc le premier Adam a été formé de la terre, il est juste que le second, celui que l’apôtre Paul appelle « le nouvel Adam » soit lui aussi tiré par Dieu d’une terre vierge, c’est-à-dire d’une chair dont la virginité demeurait inviolée, pour devenir « Esprit qui donne la vie » (1 Co 15, 45)…
Quand il a voulu recouvrer « son image et sa ressemblance » (Gn 1, 26) tombée au pouvoir du démon, Dieu a agi de la même façon qu’au moment où il l’avait créé. Ève était encore vierge quand elle a accueilli la parole qui allait produire la mort ; c’était donc aussi dans une vierge que devait descendre la Parole de Dieu qui allait élever l’édifice de la Vie… Ève avait donné sa foi au serpent ; Marie a eu foi en Gabriel. Le péché qu’Ève avait commis en croyant, c’est en croyant que Marie l’a effacé… La Parole du diable a été pour Ève la semence de son humiliation et de ses douleurs dans l’enfantement (Gn 3, 16), et elle a mis au monde le meurtrier de son frère (4, 8). Au contraire, Marie a mis au monde un fils qui devait sauver Israël, son frère.
Tertullien – La chair du Christ, 17 ; PL 2, 781 (cf. SC 126, p. 281)
____
Pétris de tendresse
Qui est plus digne d’habiter les œuvres de Dieu que l’image et la ressemblance de Dieu ? Cette image est œuvre de la tendresse, élaborée, non par la force d’une parole, mais d’une main caressante, précédée de la parole câline : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance (Gn 1, 26).
C’est la tendresse qui a parlé, c’est la tendresse qui a pétri l’homme avec le limon, en élevant cette matière jusqu’à cette haute substance de la chair, dotée de qualités.
C’est la tendresse qui lui a insufflé une âme, non point inanimée mais vivante.
C’est la tendresse qui lui a donné la souveraineté sur l’univers pour en jouir, le diriger, et imposer aux êtres leurs noms.
La tendresse, en plus, a donné à l’homme l’agrément ; bien qu’il soit le maître de tout l’univers, elle l’a fait demeurer dans les régions les plus agréables et l’a établi dans le paradis, symbole déjà du passage du monde à l’Église.
La même tendresse a prévu une aide, de peur qu’il puisse manquer d’un bien. Il n’est pas bon, dit-il, que l’homme soit seul.
Tertullien – Contre Marcion, dans A. G. Hamman, L’homme icône de Dieu, Paris, Migne, « Les pères dans la foi », 1998, p. 121.
____
Sur le Livre d’Hénoch
Je sais que certains récusent le livre d’Hénoch … parce que les juifs ne l’admettent pas non plus dans leur bibliothèque Ils n’ont pas cru possible … que ce livre composé avant le Déluge se soit conservé par-delà le désastre qui a tout anéanti sur la surface de la terre … Ils doivent se souvenir que le propre petit-fils d’Hénoch, Noé, a survécu au Déluge. Celui-ci … en raison de sa parenté comme d’une tradition héréditaire, avait appris oralement et se rappelait la faveur dont jouissait devant Dieu son bisaïeul, et toutes ses prophéties, vu qu’Hénoch n’a point confié d’autre mission a son fils Mathusalem que d’en transmettre la connaissance à ses descendants. Il n’est donc pas douteux que Noé a pu assumer à son tour la transmission du dépôt prophétique, puisqu’aussi bien, même sans cela, il n’aurait pas gardé le silence sur le dessein de Dieu qui l’avait préservé, ni sur la gloire de sa propre maison … S’il [le livre d’Hénoch] a été anéanti par la violence du Déluge, Noé a pu lui redonner sa forme première, inspiré par Dieu, de la même façon … qu’Esdras … a reconstitué … les Écritures juives. Mais du fait que, dans ce même livre, Hénoch a également prophétisé sur le Seigneur, nous ne devons absolument rien rejeter de ce qui peut nous concerner, car nous lisons que tout livre propre à nous instruire est inspiré par Dieu. On peut voir que les juifs l’ont rejeté par la suite, pour cette raison précisément, comme presque tous les autres textes qui évoquent le Christ … De surcroît, Hénoch a pour lui le témoignage de l’apôtre Jude.
Tertullien – La toilette des femmes I, 3, 1-3 ; SC 173 p. 57-59.
____
Tous pécheurs pardonnés
Vivant parmi les frères, serviteurs du même maître, et pour qui tout est en commun, l’espérance, la crainte, la joie, la peine, la souffrance (puisqu’ils n’ont qu’une même âme venue du même Seigneur et du même Père), pourquoi les crois-tu différents de toi ? Pourquoi redoutes-tu ceux qui ont connu les mêmes chutes, comme s’ils allaient s’applaudir de tes chutes à toi ? Le corps ne peut pas se réjouir du mal qui arrive à un de ses membres ; il faut bien qu’il s’afflige tout entier et qu’il travaille tout entier à le guérir.
Là où deux fidèles sont unis, là est l’Église, mais l’Église c’est le Christ. Donc, lorsque tu embrasses les genoux de tes frères, c’est le Christ que tu touches, c’est le Christ que tu implores. Et quand, de leur côté, tes frères versent des larmes sur toi, c’est le Christ que souffre, c’est le Christ qui supplie son Père. Ce que le Fils demande est vite accordé.
Tertullien – La Pénitence, 10
____
Une troisième nature ?
Il est certain que la Vierge a conçu de l’Esprit saint ; ce qu’elle a conçu, elle l’a enfanté ; ce qui devait naître, c’est donc ce qui a été conçu, ce qui devait être enfanté, c’est-à-dire l’Esprit de celui dont le nom serait Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous.
Or, ce n’est pas la chair qui est Dieu, pour qu’il ait été dit de la chair : « Ce qui naîtra de toi sera appelé le Fils de Dieu ». Mais ce qui est Dieu, c’est Celui qui est né en elle, (…) C’est le Verbe qui s’est incarné, si bien qu’il ne reste plus qu’à examiner comment le Verbe s’est fait chair : s’est-il transformé en chair, ou en a-t-il revêtu la réalité ? Certes, il en a pris la réalité.
Car il faut croire nécessairement que Dieu, en sa qualité d’éternel, est immuable et répugne à toute transformation. Or, la transformation est l’anéantissement de ce qui est ancien. Tout ce qui se transforme en une autre chose cesse d’être ce qu’il avait été, et commence à être ce qu’il n’était pas. Dieu, au contraire, ne peut ni cesser d’être, ni être autre chose que ce qu’il est. Le Verbe est Dieu, et le Verbe du Seigneur demeure éternellement, en gardant toujours sa forme. S’il n’admet pas de transformation, il en résulte que, par son incarnation, il faut entendre la chair qu’il a prise, par laquelle il se manifeste, devient visible et se laisse toucher, parce que tout le reste exige d’être compris ainsi.
Si en effet le Verbe est devenu chair en vertu d’une transformation et par un changement de substance, la substance de Jésus, qui est une, sera je ne sais quel mélange de deux substances, la chair et l’esprit, comme l’ambre qui est un composé d’or et d’argent, et par là même il cessera bientôt d’être or, c’est-à-dire esprit, et argent, c’est-à-dire chair, lorsque par ces transformations il devient un troisième je ne sais quoi.
Qu’arrive-t-il alors ? Jésus ne sera plus Dieu, car le Verbe a cessé d’être en devenant chair. Il ne sera plus chair, c’est-à-dire homme ; car celui qui a été Verbe ne peut être chair à proprement parler. Ainsi, par ce mélange de l’un et de l’autre, il ne sera plus ni l’un ni l’autre.
Tertullien – La chair du Christ, 27
____
Voyez comme ils s’aiment
Nous formons un seul corps par notre communauté de croyance, notre unité de discipline et notre communion d’espérance. Nous marchons ensemble comme une seule armée pour assiéger Dieu et lui forcer la main par nos prières. Cette violence est agréable à Dieu. Nous prions aussi pour les empereurs et pour leurs ministres, pour l’état présent du siècle et pour la paix.
Nous nous assemblons pour nous remémorer les saintes Écritures dans lesquelles, selon les circonstances, nous trouvons lumières ou avertissements. Ces paroles sacrées nourrissent notre foi, relèvent notre espérance, affermissent notre confiance, resserrent notre discipline. C’est là que se font les exhortations, les corrections et les divins jugements. (…)
S’il y a une sorte de caisse commune, elle n’est pas constituée par une somme d’honoraires, comme si la religion était l’objet de commerce. Chacun paie tous les mois son modeste tribut, le jour où il veut, dans la mesure où il le peut et s’il le veut. Personne n’y est obligé ; on apporte spontanément sa part. (…) Cette pratique de la charité est celle qui nous marque le plus auprès de certains : « Voyez, disent-ils, comme ils s’aiment ! » Eux, en effet, se détestent mutuellement. « Voyez disent-ils, comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres ! » (…)
Par le droit de la nature, notre mère commune, nous sommes aussi vos frères, mais à combien plus forte raison sont appelés frères et considérés comme tels ceux qui reconnaissent Dieu comme leur seul Père, qui se sont abreuvés au même Esprit de sainteté, et qui, sortis du même sein de l’ignorance, se sont émerveillés devant la même lumière de vérité.
Tertullien – Apologétique 39, 1-9 (in Lectures chrétiennes pour notre temps, fiche W50, trad. Orval, © 1973 Abbaye d’Orval)
____
Vraiment homme
Le Fils de Dieu a été crucifié ? Je n’ai pas honte puisqu’il faut avoir honte. Le Fils de Dieu est mort ? Il faut y croire puisque c’est absurde. Il a été enseveli, il est ressuscité : cela est certain puisque c’est impossible.
Mais comment toutes ces choses sont-elles vraies en Jésus-Christ, si Jésus-Christ n’a pas été vrai homme, s’il n’a pas eu de quoi être attaché à une croix, de quoi être mis à mort, de quoi être enseveli, de quoi être ressuscité ? Je veux dire : s’il n’a pas eu une chair animée par le sang répandu dans tous les membres et composée d’os, de nerfs et de veines, dont le mélange et l’enchaînement admirable fait toute la structure du corps, une chair, dis-je, qui sait ce que c’est que de naître et de mourir ; chair humaine, assurément, parce que l’homme lui a donné naissance, et mortelle en Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ est homme et Fils de l’homme ! Certes l’on ne peut dire que Jésus-Christ soit homme, si l’on ne reconnaît en lui un corps de chair ; et l’on ne peut concevoir le Fils de l’homme, si une personne qui ait la nature humaine ne l’a mis au monde, non plus que Dieu ne peut être conçu sans l’esprit de Dieu, ni le Fils de Dieu sans que Dieu soit son Père.
Ainsi le fond de ces deux substances compose l’humanité et la divinité : celle-là qui est née, celle-ci qui n’est pas née ; celle-là qui est chair, celle-ci qui est esprit ; celle-là qui est infirme, celle-ci qui est toute-puissante ; celle-là qui meurt, celle-ci qui vit d’une vie sans bornes et sans fin. Conditions distinctes, dont l’une est divine et l’autre humaine, mais qui sont de deux natures également véritables, et où une même foi reconnaît également la vérité de l’esprit et de la chair. Les vertus de cet homme-Dieu ont fait voir en lui l’esprit de Dieu, et ses souffrances ont montré qu’il s’était revêtu de la chair de l’homme.
Tertullien – La chair du Christ, 5
____