La coupe d’or et le grain d’encens

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Coupe médiévale, BNF Richelieu © D.Vigne 2025

Coupe médiévale, BNF Richelieu © D.Vigne 2025

1980 Articles

Daniel Vigne, « « La coupe d’or et le grain d’encens », dans dans Bonne Nouvelle, Revue du Renouveau charismatique en Belgique, n° 9 (1980), p. 4-8 ; dans Lettre de la Théophanie n° 44, décembre 1981, p. 13-17. [pdf]

La coupe d’or et le grain d’encens 

Notre communauté est née de la prière et c’est de la prière qu’elle tire sa vie. Cette prière des saints. cette supplication forte et fervente de l’Église, les vépres la comparent à un parfum qui s’élève devant Dieu… Cette prière belle, ample et brûlante. la communauté m’a appris à croire en elle et à l’aimer. C’est presque amoureusement que nous la pratiquons. C’est comme un grain d’encens dans une coupe, où chacune de nos vies est déposée. C’est là que tous nous apprenons de Dieu comment brûler pour lui.

La prière de l’Église, nous l’avons découverte comme un embrasement et une illumination, comme la bonne odeur du Christ lui-même. Je ne ferai pas le récit de cette découverte, je n’en ferai pas non plus la théologie : je voudrais simplement en rendre témoignage. Je le ferai à partir de quelques éléments fondamentaux de la liturgie, en essayant de montrer quels horizons nous a ouverts cette expérience de prière communautaire.

Seigneur mon Dieu, tu es si grand…

La prière reste un mystère. Elle est le lieu d’un passage inouï. Dans la prière, le visible et l’invisible, le fini et l’infini, l’homme et Dieu se rejoignent, s’attouchent : comment est-ce possible ? Comment la terre peut-elle parler au ciel ? Comment nos mains levées, nos visages et nos larmes, nos cierges et nos chants, émeuvent-ils l’Eternel ? Ô Dieu, que te fait l’homme ?… Comment quelques mots d’hommes peuvent-ils atteindre ton cœur ? À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, le psalmiste s’interroge : Qu’est donc le fils d’Adam, que tu en prennes souci ? (Ps 8, 5-6).

La prière reste un mystère, mais prier c’est déjà croire à ce mystère. Parler à Dieu, c’est déjà croire qu’il prend la peine de nous entendre. Prier, c’est croire au Dieu condescendant, compatissant. C’est croire que le Très-haut est aussi le Tout-proche. C’est d’emblée affirmer – ne le faisons-nous pas au début de chaque office ? – que le « Dieu saint, fort et immortel » a pitié de nous.

Ce sentiment mêlé, de l’immense grandeur de Dieu et de son incroyable proximité, est, je crois, au fondement de la prière de l’Église. Crainte et amour de Dieu y sont unis, inséparables ; en sorte que Celui à qui l’on dit avec crainte : tu es si grand est aussi Celui à qui l’on peut dire avec amour : mon Seigneur et mon Dieu.

Cette attitude fondamentale, filiale, de l’homme devant son Dieu, c’est dans la prière communautaire que je l’ai découverte. La beauté liturgique des offices me révélait en effet la grandeur de Dieu, sa majesté souveraine : et en même temps l’audace charismatique des frères me faisait croire à la proximité, à la tendresse du Seigneur. Le Dieu très haut, devant qui toute la terre se prosterne, serait donc aussi le Dieu tout proche. à qui l’on peut balbutier des folies ?

Après quelques mois, mes réticences à l’égard de la liturgie tombèrent, et ma timidité s’estompant, à mon tour je basculai dans cette folie : célébrer Dieu. Célébrer Dieu en vérité, avec crainte et tremblement, mais aussi en Esprit, dans la confiance et l’audace de l’amour. Bénis le Seigneur, ô mon âme, Seigneur mon Dieu, tu es si grand…(Ps 103 (104), 1).

La voix de l’Épouse

Mais une autre découverte devait peu à peu naître à l’intérieur de la première. En célébrant mon Dieu, je découvris l’Église. Je m’aperçus que ma prière n’était qu’une voix dans un concert immense. Je pris conscience que toute prière, même solitaire, était solidaire des autres dans ce chant à la fois unique et universel. Nos petites assemblées me semblaient comme enveloppées par la foule immense de l’Apocalypse ; et à la lumière de cette expérience, le projet rédempteur de Dieu m’apparaissait de plus en plus comme un projet de communion.

J’avais rencontré Dieu dans la prière de l’Église, Dieu comme un ami, comme un époux : mais aimer l’Époux, n’était-ce pas forcément devenir l’Épouse ? Aimer l’Époux, c’était devenir membre de l’Église. Comment ? Très concrètement, en m’engageant dans une communauté ecclésiale.

Celle-ci peu à peu m’attira, m’enveloppa, m’enfanta, et ma prière devint une partie de la sienne. Ma prière devint un grain d’encens dans cette coupe d’or fragile. Ma voix se mêla à celle de mes frères, et avec eux à celle des saints de tous les siècles, dans l’unique voix de l’Épouse. Notre prière s’amplifiait, se dilatait aux dimensions du mystère de l’Église.

Au regard de cette expérience, l’individualisme religieux sous toutes ses formes se révéla de plus en plus insuffisant. La recherche d’états de grâce exceptionnels, la préoccupation de mon salut personnel, et même la volonté de faire quelque chose dans l’Église, toutes choses qui avaient marqué les premières années de ma conversion, tout cela devint fade.

La réalité, c’est le corps du Christ (Col 3, 17). Nous n’avons pas à faire de grandes choses dans l’Église : l’Église est grande de sa propre grandeur, de son propre mystère. Nous avons simplement à en être.

Osons le dire : l’unique prière que Dieu entend, c’est la prière de l’Église, c’est la voix de l’Épouse. En elle toutes nos prières sont présentes et s’unissent. [p. 9] Cette priere soulève, restaure l’humanité tombee et déchirée. Elle la réunifie en Dieu. Alors Dieu se réjouit. Le dialogue est renoué, le face à face est retrouvé. Voilà l’hiver passé, c’en est fini des pluies, viens donc, ma bien-aimée, ma belle, viens… (Ct 2, 10-11) Et l’Épouse à son tour répond : Viens

Louange, supplication, combat

Trois aspects de la prière de l’Église sont peu à peu apparus avec une densité particulière dans la prière de notre communauté. Je veux parler de la louange, de la supplication et du combat. Parmi peut-être beaucoup d’autres, ces trois dimensions de la prière me semblent caractéristiques. Je les parcourrai rapidement en donnant chaque fois un trait essentiel de notre expérience.

La louange de l’Église s’adresse à Dieu, qu’elle remercie pour tout ce qu’il est et tout ce qu’il fait. Cette prière gratuite, joyeuse, simple, le renouveau charismatique a permis qu’elle soit aujourd’hui largement redécouverte. Mais bien souvent cette prière manque encore de puissance. Pourquoi ? Parce qu’elle manque de signes concrets, d’appuis dans la création.

Or la louange de l’Église embrasse la création ; elle la saisit, la transfigure. C’est un trait particulièrement sensible de la liturgie orientale, que de rendre le créé comme transparent à la lumière divine. Les icônes, « fenêtres ouvertes sur le ciel », en sont peut-être le meilleur exemple. Mais c’est toute la création – et cela est à la base de toute liturgie – qui doit venir au secours de notre louange et l’accompagner.

Le pain devient le Corps, le vin devient le Sang ; l’encens qui brûle devient une prière, le feu devient porteur de la Lumière ; le ciel devient la maison de Dieu et la terre la maison des vivants. Que les montagnes crient de joie, s’exclame David, que tous les arbres des forêts battent des mains ! La liturgie fait jubiler la création. Odeurs, formes, couleurs, tout y est. Nos corps eux-mêmes deviennent des temples tressaillants. Ma chair crie de joie vers le Dieu vivant…

C’est une vérité bien simple et bien traditionnelle. Mais c’est, croyons-nous, une vérité que notre Église doit aujourd’hui redécouvrir et pratiquer. Après le formidable dépouillement qu’a vécu en vingt ans la liturgie latine, le temps est peut-être venu pour elle de refleurir…

La supplication de l’Église en faveur d’elle-même et du monde a également été pour notre communauté le lieu d’une redécouverte.

Les « grandes litanies » qui rythment la liturgie orientale, ces longues prières de demande où toute l’espérance de l’Église et toutes les souffrances du monde sont présentes, ces grandes prières ont élargi les nôtres. Comme la louange, l’intercession a en effet une dimension cosmique, universelle. À chaque office, au chant du Kyrie, c’est l’histoire du salut qui avance d’un pas.

Mais cette intercession, si elle est large, ne doit pas pour autant se perdre dans le vague. Prier pour tout le monde, cela peut devenir ne prier pour personne. Prier pour l’Église et le monde, cela veut d’abord dire prier pour ceux avec qui je vis, pour les frères avec qui je me suis engagé. C’est à travers eux que l’œuvre de miséricorde de Dieu m’est rendue présente. La paix entre les peuples, n’est-ce pas entre nous qu’elle commence ? Prier pour toute l’Église, n’est-ce pas d’abord prier pour une cellule précise de cette Église, et à partir d’elle ?

La supplication de l’Église : une prière à la fois large et incarnée, à la fois universelle et très concrète. Notre prière communautaire nous en dévoile peu à peu la puissance et la fécondité. La supplication de l’Église : une intercession maternelle. C’est d’ailleurs chez les femmes de la communauté que cette prière est la plus présente.

Quelques mots, pour finir, sur le combat de l’Église. C’est, pourrait-on dire, la face cachée de sa prière. C’en est un aspect secret, mais inévitable.

Prier, c’est combattre. Louer Dieu, supplier pour l’Église et le monde, c’est entrer dans une lutte qui nous demandera notre vie, qui nous coûtera peut-être notre sang. C’est tôt ou tard rencontrer l’Adversaire.

Alors la grande question se posera : à qui l’adoration ? À Dieu jusqu’au mépris de soi ? Ou à soi-même jusqu’au mépris de Dieu ? À qui l’honneur, à qui l’amour ?

La question se posera, dès maintenant elle se pose : à qui la gloire ? L’Église nous apprend pas à y répondre, elle dont la prière nous fait dire et répéter : « Gloire à toi, notre Dieu, gloire à toi ! », pendant que nous marquons sur nous le signe de la croix, comme un glaive.

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