Chrétiens dans un monde incroyant

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Narbonne et sa cathédrale © D.Vigne 2023

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2011 Conférences

Daniel Vigne, « Chrétiens dans un monde incroyant », dans Le christianisme et les cultures, 4ème Université Chrétienne d’Été (Castanet-Tolosan, 5-7 juillet 2011), Ensemble paroissial de Castanet-Tolosan, p. 37-45. [pdf]

Chrétiens dans un monde incroyant

Dans le thème général de cette Université d’été, le christianisme et les cultures, il me semble que la culture occidentale occupe une position décisive, parce qu’elle est à la charnière entre le christianisme et les cultures du monde. En effet, historiquement, la culture occidentale a été fortement marquée par le christianisme, et elle-même a fortement marqué toutes les formes de la civilisation mondiale actuelle. Non seulement, en effet, l’Occident a été influencé en profondeur par le christianisme, mais à travers lui, toutes les cultures du monde ont été mis en contact avec cette religion.

Or aujourd’hui, c’est le constat paradoxal que nous devons faire, le christianisme n’a plus dans cette culture occidentale le rôle prédominant, politico-ecclésiastique, qu’il a joué pendant des siècles. Le christianisme devient – ou redevient, pourrait-on dire – minoritaire. En France notamment, nous vivons dans un pays qui est majoritairement incroyant. Certes, parler de majorité ou de minorité est un peu délicat, car la majorité des Français se déclarent croyants et se réclament de la religion catholique, dans un sens sociologique assez vague. Mais en pratique, nous voyons bien que les églises sont loin d’être pleines aux messes du dimanche. Et statistiquement, le nombre de sacrements conférés par l’Église dans notre pays va en diminuant. Sans parler bien sûr de l’impact que l’Église a sur les médias et sur la culture dans son ensemble, qui devient carrément marginal. Dans tous ces domaines, il faut bien constater un déclin ou une crise.

Ce matin, nous allons donc tenter de comprendre pourquoi et comment nous en sommes venus là, où nous en sommes aujourd’hui, et où nous allons, ou du moins vers quoi nous tournons notre espérance et nos efforts. D’où une réflexion en trois temps, dans laquelle je commencerai par une relecture du passé, des mouvements historiques qui nous ont conduits à ce XXIe siècle qui est le nôtre. Je proposerai ensuite une analyse de l’actualité, un état des lieux que je concentrerai sur l’homme d’aujourd’hui, c’est-à-dire nous-mêmes, héritiers de ce passé ample et compliqué, pour tenter de comprendre au présent comment nous nous situons en tant que chrétiens dans cette culture marquée par l’incroyance. Enfin, et sans tomber dans le genre prophétique ou prédictif, je tenterai d’ouvrir des horizons ou des chantiers qui s’offrent à nous, en cherchant ce que pourraient être, dans l’avenir, les relations entre le christianisme et notre culture.

À travers cette triple interrogation, se poseront à chaque fois des questions d’héritage, toujours délicates à démêler. Car ces questions, cela est bien connu, mobilisent l’affectivité, les prérogatives, parfois les prétentions de chacun des héritiers, dans une double complexité : à la fois parce qu’un héritage est souvent à partager à plusieurs, et parce que, chacun peut hériter de plusieurs côtés, de diverses sources. Tout héritage a quelque chose à la fois de déchirant et de mêlé.

Regards sur le passé

Revenons à ce passé désormais lointain, remontant à cinq ou six siècles, à ce moment décisif reconnu par les historiens comme un tournant dans l’histoire occidentale : la fin du Moyen Age et le début de la Renaissance. Le monde « civilisé » est alors en situation de chrétienté. Certes, il ne faut pas exagérer l’idée d’une Europe entièrement chrétienne et baignant dans les valeurs de l’Évangile, car c’est parfois une image de façade, mais le fait est que le christianisme, à cette époque, est présent dans tous les secteurs de la société. Que se passe-t-il à la fin du XVe siècle en Italie du Nord, au moment où les premiers frémissements de la Renaissance font advenir cette époque nouvelle, marquée une puissante inventivité dans l’art ? C’est sur ce point que je vais, en premier, me concentrer car, dans l’histoire de la relation entre le christianisme et les cultures occidentales, il me semble que l’art a joué un rôle capitale.

Métamorphoses de l’art

Les peintres de la Renaissance et à plus forte raison, ceux de la période baroque vont prendre, osons le dire, des libertés inouïes par rapport à la grande tradition iconographique, globalement commune à l’Orient et à l’Occident, qui avait prévalu jusque là. Ils vont mettre en œuvre les lois de la perspective, s’intéresser à un réalisme de plus en plus minutieux, tout en s’autorisant de plus en plus de fantaisie dans les couleurs et les formes. Les sujets religieux, qui sont encore prédominants dans l’art baroque, vont peu à peu laisser place à des sujets qui sont de moins en moins référés à la Bible et à la tradition religieuse.

Dans les premiers temps, les artistes prendront volontiers des sujets religieux comme prétexte : ainsi la Vierge devient pour eux l’occasion de peindre une belle jeune femme, surmontée d’une auréole bien sûr, mais dont la représentation est avant toute esthétique. Le but du peintre n’est plus vraiment la dimension sacrée de son sujet. On voit ici bifurquer un art à prédominance religieuse et un art qui, tout en dérivant du premier, est de plus en plus ouvertement profane.

Dans ce processus de sécularisation, on peut dire que le baroque représente un âge intermédiaire entre religion et laïcité, entre sacré et profane. Sans retracer ici l’histoire longue et complexe de l’art occidental, on constate que la direction générale qu’il emprunte est claire : les artistes vont peu à peu s’éloigner de cette source d’inspiration qui est, historiquement, la matrice de l’art occidental. On ne comprend d’ailleurs rien à l’art occidental, si l’on ne s’est pas frotté à la Bible et à l’histoire religieuse.

Mais tel est le paradoxe : à travers la très longue série des écoles, des tendances, des mouvements, jusqu’aux révolutions esthétiques qui nous ont amenés là où nous en sommes, et jusqu’à l’art abstrait contemporain, la culture chrétienne a donné naissance à quelque chose qui finit par lui être tout à fait étranger. Qui sait, toutefois ? Peut-être que les liens ne sont pas si profondément coupés… D’ailleurs, tout au long de cette histoire, subsistent d’authentiques artistes chrétiens qui conjuguent, en eux-mêmes et dans leur art, la foi et la beauté, qui tentent de les traduire l’une dans l’autre.

Il ne s’agit donc pas d’opposer frontalement christianisme et modernité, mais de constater entre eux un lien de filiation, ou du moins de dérivation. « Le monde moderne est plein d’idées chrétiennes devenues folles », disait Chesterton,. Cette formule ironique pourrait servir de clé à la relecture que nous sommes en train de faire. Car l’art contemporain, même dans ce qu’il a de plus débridé et provocateur (on se demande d’ailleurs si l’on pourra aller beaucoup plus loin dans cette espèce de déconstruction généralisée de la sphère artistique) garde comme une nostalgie, une parenté secrète avec le monde de l’art sacré.

Ainsi la redécouverte de l’icône, non seulement par les chrétiens, mais par les incroyants eux-mêmes, m’apparaît comme une aspiration de l’art contemporain à retrouver la primauté du visage, après l’avoir tellement caricaturé, biffé, effacé. Je crois deviner dans l’art prochain, dans l’art de demain, quelque chose comme un retour au regard, au visage, et au mystère de la personne. Peut-être l’art contemporain nous donne-t-il rendez-vous avec un nouvel humanisme, un nouveau regard sur l’homme et de l’homme ? Peut-être allons-nous, comme le pensait Nicolas Berdiaev, vers une nouvelle Renaissance…

Avènement de la science

Avançons quelque peu dans le temps. À la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, c’est une autre sphère de la culture occidentale qui va progressivement se détacher du christianisme, celle de la science, et dans le même mouvement, celle de la philosophie.

On avait longtemps dit que la philosophie était la « servante » de la théologie. Hegel montrera, dans sa fameuse dialectique du maître et de l’esclave, que ces situations ont tendance à se retourner et que toute « servitude », un jour ou l’autre, cherche à prendre son indépendance et à s’émanciper. De fait, les philosophes de l’âge classique, les grands rationalistes de la lignée de Descartes, mais aussi les savants de cette époque, à la suite de Galilée, prennent leurs distances à l’égard de la tradition chrétienne. Ils sont même contraints, suite à la condamnation de Galilée, de se méfier de l’institution et de ses exigences inquisitrices. C’est ici une deuxième rupture à laquelle on assiste, et qui met en tension non seulement la foi et la sensibilité, comme nous l’avons vu à propos de l’art, mais la foi et l’intelligence. Quand on emploie le mot « raison » à cette époque, c’est désormais pour l’opposer à la « croyance », et pour distinguer cette raison, au sens strict du terme, de l’esprit ou de l’intelligence au sens large, avec lesquels la foi pouvait être compatible.

Cette nouvelle façon de réfléchir rompra lentement avec la tradition chrétienne. Jusqu’au XVIIIe siècle, elle reste à son égard dans une sorte de distance respectueuse. On le voit chez Descartes, par exemple, qui demeure chrétien, mais qui construit son système tout à fait indépendamment de l’héritage théologique chrétien (qu’il connaît pourtant). Au siècle des Lumières, par contre, la sphère religieuse et la sphère philosophique entrent ouvertement en tension et en désaccord. L’Église catholique, en particulier, durcit ses positions face aux « philosophes », considérés comme des libertins sur le plan moral, et plus ou moins comme des renégats sur le plan intellectuel.

Par la suite, les choses ne s’arrangent guère. Car si le christianisme se trouve coupé de la sphère esthétique d’une part, de la sphère scientifique et philosophique d’autre part, on doit constater que ces deux sphères sont elles-mêmes de plus en plus coupées l’une de l’autre. Raison et sentiment, dans la culture moderne, tendent se dissocier. On le voit clairement au XIXe siècle, avec d’un côté le courant romantique qui exalte l’esthétique, l’affectivité, les sentiments et un certain refus de la raison, et de l’autre côté un scientisme de plus en plus arrogant, un rationalisme très ambitieux, qui prend ses distances vis-à-vis des sentiments et de l’esthétique.

Nous sommes les héritiers de tous ces morcellements. D’un côté la foi, quand elle subsiste, est reléguée dans le domaine de la croyance. De l’autre, la science apporte la preuve de sa prodigieuse efficacité technicienne (il vaut mieux, d’ailleurs, parler de technoscience, tant la recherche est prioritairement orientée vers les applications techniques et la rentabilité commerciale). Enfin, l’art suit ses propres chemins, souvent capricieux et inattendus…

Ruptures entre art, science et foi

Mais continuons d’observer le destin de l’art occidental, cet « iceberg » désormais coupé de ses origines chrétiennes et devenu une réalité autonome, quelque peu errante et superfétatoire. Dans la société moderne, les artistes occupent une position de plus en plus singulière et souvent marginale. Les figures du poète maudit, du peintre contestataire, de l’avant-gardiste incompris, hantent le monde de l’art. Celui-ci n’a plus, dans notre civilisation occidentale, le rôle de « ciment » que la religion lui donnait à travers l’art sacré. Il est devenu une sorte de fantaisie, dont nous avons intimement besoin, bien sûr, mais qui est tout à fait distinct et séparé de l’activité et de la préoccupation technique, mathématique, rationnelle.

Ainsi, en tant qu’Occidentaux, nous sommes comme déchirés entre notre sensibilité et notre intelligence. La publicité est l’image parfaite de cette dualité. Elle nous fascine par des images suggestives et sensuelles, de façon très irrationnelle, en jouant toujours sur les mêmes ressorts de notre sensibilité, de nos désirs inconscients. Mais en même temps, elle appâte notre intelligence, en lui parlant le langage du calcul : « Achetez, c’est le moment ! Baisse de 20 % sur toute la gamme… », ou en mettant en avant le petit argument technique qui s’adresse à notre raison et qui devrait, pense-t-elle, emporter notre adhésion. C’est à la fois totalement irrationnel dans les ressorts profonds, et parfaitement calculé dans les mécanismes du jeu commercial.

Or cette science, puissance rationnelle que l’Occident a déployée d’une façon grandiose et inimaginable pour nos ancêtres, a aussi son revers. Nous sommes héritiers à la fois d’une maîtrise puissante de la nature, et de l’énorme question de savoir comment maîtriser cette maîtrise : comment ne pas nous laisser déborder par notre propre pouvoir. Car la culture occidentale est prométhéenne. Elle porte en elle la malédiction du mythe de Prométhée, qui conquiert des pouvoirs surhumains, mais à qui un aigle vient dévorer le foie. Il y a de quoi se faire de la bile (comme le suggère le mythe !), face aux effets désastreux de notre techno-science sur le monde qui nous entoure. Nous sommes débordés par notre propre pouvoir. Notre « science sans conscience » est comme orpheline d’une sagesse qui la guide.

Telle est bien l’excès, l’hybris qui menace aujourd’hui, par exemple, notre projet de maîtrise de la vie, ou du moins de certains processus biologiques. Nous pouvons, nous pourrons tout faire ! Mais que devons-nous ne pas faire, et qui nous le dira ? Le christianisme, qui essaie de faire entendre sa voix, réussira-t-il à être entendu ? L’enjeu est énorme, et nous ne savons pas ce qui l’emportera. De cette incertitude aussi, nous sommes les héritiers.

Crise de la morale

Mais venons-en au troisième et dernier aspect de cette rétrospective : celui qui concerne les valeurs et la morale. Esthétique, scientifique, éthique, tels sont les trois domaines de la culture qui, successivement, ont pris le large par rapport au christianisme. Ils en sont pourtant issus, mais comme des branches séparées du tronc qui les a fait naître.

La sphère des valeurs est celle qui a mis le plus de temps à rompre avec la tradition chrétienne. Les grands penseurs du XIXe siècle, même les plus rationalistes, Emmanuel Kant, Auguste Comte, Hegel, se référaient en profondeur à l’éthique chrétienne, alors même que leur système rationnel ne devait plus rien à la Révélation biblique. Les Tables de la Loi continuaient, pour ainsi dire, de faire autorité. Les Droits de l’homme, référence majeure de notre société, sont le décalque, dans la société laïque, de valeurs, de vertus, de normes à caractère religieux.

Mais ce lien ténu est rompu par Nietzsche, qui s’émancipe totalement de la sphère religieuse et chrétienne en particulier. « Dieu est mort », s’exclame-t-il. Il veut parler du Dieu moral, celui auquel se référait encore plus ou moins la morale. Il ne veut plus rien lui devoir.

Nous sommes ici encore, que nous le voulions ou non, les héritiers de cette rupture. Dans le contexte à la fois post-nietzschéen et post-chrétien qui est le nôtre, les concepts de bien et de mal deviennent flous, difficiles à cerner. Nous flottons désormais entre une tradition chrétienne qui n’est plus qu’un arrière-fond lointain, et des questions quelquefois brûlantes, déchirantes, auxquelles on ne sait plus trop répondre. Sur les questions d’éthique familiale et sexuelle, par exemple, il est clair que notre société est en perte de repères, voire en plein désarroi. Et ce n’est pas Nietzsche qui, sur ce plan, nous aidera à forger des modèles structurants.

De même, sur les questions d’éthique sociale et de modèles économiques, nous sommes partagés entre la volonté de « moraliser » le monde des affaires, et le discours libéral qui affirme que le « laissez faire, laissez passer » finira par profiter à tout le monde. Libre concurrence, libre circulation des biens et des idées, ouverture des frontières, et d’un autre côté scandales financiers, inégalités flagrantes, inquiétudes face aux flux migratoires, tout cela se télescope dans l’actualité et dans nos esprits. Car nous restons porteurs de valeurs spécifiquement chrétiennes, touchant à l’accueil de l’étranger, à la sollicitude à l’égard des pauvres, des personnes blessées. Mais nous avons du mal à mettre du lien dans tout cela.

Ainsi, de même que l’art et la science sont allées vers une autonomie de plus en plus grande, au risque de s’exalter de façon solitaire, les valeurs éthiques sont devenues comme un « iceberg » séparé du reste de la culture – et pour cette raison peut-être, sont aujourd’hui en crise. Ce n’est pas un préjugé pessimiste, mais une évidente réalité : notre société connaît une grave perte de repères, un morcellement qui fait de nous tous (car nous sommes tous héritiers de cette histoire), des hommes et des femmes « partagés ».

Regards sur le présent

Faisons donc le point, dans un deuxième temps, sur l’homme d’aujourd’hui, cet homme que nous sommes, avec son héritage multiple et contrasté. Sa sensibilité est devenue de plus en plus exigeante, de plus en plus habituée à un certain confort. Le moindre désagrément, la moindre douleur nous sont presque insupportable, puisque la technique est censée nous en délivrer. Comme nous savons tout fabriquer (ou presque), nos sens s’habituent à voir, entendre, goûter, consommer, voyager, avec une facilité stupéfiante.

La civilisation de l’image nous en apprend chaque jour sur le monde que ce que les générations passées apprenaient en une vie. Nous sommes imbibés, submergés d’images, de sons, d’informations, saturés d’expériences et de nouveautés. Dans ce tourbillon, notre sensibilité est hyper-sollicitée. D’autre part, nos facultés rationnelles et techniciennes sont désormais en mesure de maîtriser les mécanismes de la nature avec efficacité. Mais l’équilibre entre sensibilité et raison est absent, de même que le dosage qui devrait mettre en adéquation les investissements techniques, l’effort intellectuel fourni, d’un côté, et le but visé, d’un autre côté, est devenu très difficile à concevoir. Nous courons sans savoir après quoi. Nous vivons sur le mode de l’hybris. D’énormes sommes sont investies pour améliorer un tout petit peu la qualité d’image de nos écrans de télévision… On peut se demander si ces investissements ne seraient pas plus utiles ailleurs pour la vie de l’humanité.

Morcellement, donc, entre la sphère des valeurs et les deux autres, l’esthétique et la scientifique, elles-mêmes coupées l’une de l’autre. Rupture, surtout, entre les racines religieuses de cet héritage et ce qui en est sorti.

Certains philosophes athées ou agnostiques s’en accommodent très bien, et nous disent aujourd’hui, comme Luc Ferry ou André Comte-Sponville : « Le christianisme a été une étape importante de l’histoire de l’humanité, il nous a rendu un grand service. Mais désormais, nous sommes dans l’ère du post-christianisme. Nous nous sommes appropriés le meilleur des valeurs appartenant à cette tradition en les détachant de toute transcendance ». On parlera éventuellement de « transcendance horizontale ». Un tel humanisme athée avait longtemps lutté contre le christianisme, contre le catholicisme en particulier. Aujourd’hui, ses promoteurs arrondissent les angles et se montrent plus bienveillants envers les chrétiens. Mais ils continuent d’enfermer l’Église dans sa sacristie en ne lui reconnaissant plus de valeurs normatives pour la vie de famille ou le fonctionnement de la société.

L’homme du XXIe siècle est non seulement étranger à l’athéisme virulent, mais peut-être même au refus du religieux. Il flotte dans une sorte d’indifférence, de neutralité, qui pour nous chrétiens, n’est pas tellement plus confortable que la polémique ouverte. C’est comme si on coupait l’herbe sous le pied aux propositions que les chrétiens avancent. Le respect même qu’on leur accorde, parfois du bout des lèvres, dévitalise pour ainsi dire leur message. Au nom de la sacro-sainte tolérance, nous sommes renvoyés à nos convictions, qui ne sont pas plus prises en considération que l’existence des soucoupes volantes ou de la réincarnation. À chacun sa croyance…

En vérité, si l’on scrute de plus près ces fonctionnements sociaux et culturels qui peuvent paraître totalement étrangers au christianisme, on constate qu’y subsiste quelque chose du message chrétien. Un seul exemple, si bien mis en lumière par René Girard : le mécanisme victimaire. La Bible révèle la propension des hommes à désigner un coupable, à s’entendre et à s’unir sur son dos – tous contre un – pour résoudre les crises et les tensions du groupe en en « chargeant » l’un de ses membres, le bouc émissaire. Ce mécanisme est toujours présent dans notre société : mais au passage, il a reçu, plus ou moins consciemment, les leçons de la Bible…

Notre civilisation occidentale sait désormais, au fond d’elle-même, que la victime, le coupable, le bouc émissaire ne sont pas si et coupables que cela. En sorte que, dans l’Occident qui est le nôtre, et à la différence des civilisations archaïques, le coupable peut être « bien vu ». La victime est à la fois celle sur laquelle on peut faire bloc pour souder la communauté et la condamner de façon unanimement, et celle qui, plus ou moins secrètement, sera être mise à l’honneur et dont la société elle-même prendra la défense contre la violence collective.

On peut observer, autour de nous, ce jeu très subtil. Toutes les minorités jouent sur ce mécanisme et se posent en victime, ce qui est à la fois paradoxal et rassurant, car cela montre que notre société a quand même gardé quelque chose de ses références chrétiennes. Entre elle et le christianisme, les ponts ne sont pas totalement coupés, à l’insu même de cette société. Souhaitons que les chrétiens continuent de rayonner, en toute discrétion et humilité, le message et l’esprit dont ils sont porteurs.

On peut dire la même chose de la techno-science, qui est à la fois inhumaine et humaniste : extrêmement agressive à l’égard de la nature, et cependant portée par un idéal de bien-être partagé. Il est urgent que, nous chrétiens, participions à un nouvel humanisme, écologique et non prométhéen, un humanisme d’alliance et non de destruction, une nouvelle alliance entre l’homme et la nature. Nous avons tardé à élaborer une théologie cosmique et écologique. Nous devons aujourd’hui renouer avec la Terre comme avec un jardin, dans un esprit d’émerveillement et de contemplation. Nous avons à favoriser un nouveau réalisme, qui ne prend plus les choses comme des objets manipulables, mais comme des présences à respecter, notamment dans le monde du vivant. Hans Jonas ne parle-t-il pas d’un « appel muet de la vie », nous invitant à la protéger ?

Enfin sur le plan des valeurs, de l’éthique, nous avons une responsabilité toute particulière à faire renaître dans notre culture, non seulement le respect et la tolérance, qui peuvent être un égoïsme déguisé (chacun pour soi, on se respecte mais on ne se doit rien), mais au-delà de cette hypocrisie sociale, des formes authentiques et nouvelles du vivre-ensemble. Nous devons faire renaître le sens du lien humain, dans des îlots et des réseaux de fraternité, de vraie amitié, de charité sans feinte et sans hypocrisie, d’attention pour le pauvre et le petit.

On parle parfois de « civilisation de l’Amour ». La formule est, me semble-t-il, un peu surfaite, à cause précisément de qu’elle a de grandiose. Hélas, tout ce qui est grandiose est contraire à l’amour… » L’amour ne s’enfle pas » dit saint Paul. Ne croyons pas que nous allons repeindre la civilisation occidentale aux couleurs d’une fraternité plus ou moins idéologique ! Ce n’est pas dans cette direction-là, je crois, qu’il nous faut espérer une nouvelle époque de l’Histoire, mais plutôt dans le type de rencontre que nous vivons ici même, au cours de cette Université d’été : des lieux d’amitié vraie, des espaces de partage où, sans arrière-pensée, dans un authentique respect, nous nous reconnaissons liés les uns aux autres, sous le signe de l’Évangile. Il faut tout ré-envisager à partir de là.

Benoît XVI nous y invite, dans l’un de ses derniers messages, en invoquant le beau mot de douceur[1]. Pourquoi ne pas rêver d’une « civilisation de la douceur » ? Pourquoi ne pas ré-envisager les relations internationales, les relations sociales, les relations économiques à partir de ce thème ? Quel beau programme ! Le message de Gandhi, et l’audace qu’il a eue en donnant à la non-violence une signification politique, nous y invite, nous chrétiens. Car tout son enseignement ne fut, à sa manière, qu’une traduction en actes de celui des Béatitudes.

Le Sermon sur la montagne, c’est le monde à l’envers, mais comme il était déjà à l’envers, c’est le monde qui se remet à marcher droit ! Cette morale paradoxale, cette priorité absolue de la personne humaine, de sa dignité, est le trésor du christianisme. À nous de le faire fructifier, dans nos vies et dans nos pensées[2].

Regards vers l’avenir

À travers tant d’enjeux, de ponts à lancer entre la foi et la culture, l’art, la science, les valeurs, vous voyez que non seulement le christianisme n’est pas disqualifié du tout, mais qu’il a, au contraire, une responsabilité immense et singulière. Aucune autre instance de notre culture ne peut jouer ce rôle. Le fameux « principe responsabilité » invoqué par Hans Jonas, prenons le à notre compte en tant que chrétiens. Et cela non seulement d’un point de vue moral, mais d’un point de vue historique, car la matrice de notre civilisation est chrétienne – ce n’est pas de l’orgueil de le dire, ni de parler de racines chrétiennes de l’Europe : c’est une simple réalité. Et c’est aussi une promesse.

Malgré la distance qui aujourd’hui les sépare, le christianisme garde un lien profond avec l’Occident sécularisé. À travers lui, et au-delà de lui, il a rendez-vous avec le monde. Peut-être l’Église a-t-elle d’ailleurs sa part de responsabilité dans cette distance et cette indépendance que le monde moderne a voulu prendre son égard : le christianisme ne s’est-il pas montré un peu trop dominateur à certaines époques ? Mais aujourd’hui ou demain, le temps est venu, le temps viendra en tout cas, de retrouvailles, dans un esprit de grande liberté.

La liberté : telle est sans doute la clé des rapports nouveaux que le christianisme doit nouer avec la modernité. Cette exigence de liberté qui caractérise l’Occident, il ne s’agit pas de la combattre, mais de l’épanouir dans la charité. Un christianisme qui ne serait pas l’allié de la liberté se renierait lui-même et creuserait sa propre tombe. Peut-être payons-nous aujourd’hui une forme de christianisme qui n’avait pas assez fait droit à la liberté ? La liberté est interne au christianisme. « Dieu, disait Berdiaev, est la liberté de l’homme ». C’est une révélation : la liberté est un des noms du salut.

Vivons donc un christianisme libérateur, sans arrogance ni prétention dominatrice, sans revendication identitaire ni totalitaire, sans haine de la culture qui nous entoure. Acceptons de partager l’héritage, y compris avec ceux qui ne sont pas de notre religion, y compris avec l’islam, dont on pourrait dire qu’il est, lui aussi, une branche détachée de la tradition judéo-chrétienne. Car avec cette religion aussi, nous avons rendez-vous, dans l’esprit d’une communion respectueuse, que l’on peut appeler l’esprit d’Assise, dont Benoît XVI vient de nous dire qu’il l’ouvre aussi aux non-chrétiens. Cela est significatif d’un « catholicisme » vraiment universel, qui n’a rien de syncrétiste, mais qui tente d’ouvrir à l’humanité des chemins de vraie rencontre et de communion.

Tel est le grand défi qui nous attend, et que la mondialisation nous force à relever. Car de deux choses l’une. Ou bien cette planétarisation nous conduit, sous une fausse unité technologique, à un éclatement des valeurs, à un émiettement mortel qui ramènera nos égoïsmes sur le devant de la scène. Le monde, alors, sous couvert d’universalité, ne sera plus qu’un archipel de revendications identitaires. Ou bien cet universalisme retrouve un centre, un axe moral et spirituel. Et c’est ici que les chrétiens ont un rôle décisif à jouer, en faveur de ce que l’on peut appeler un universalisme « centré », une mondialité unifiée en profondeur par des valeurs, par le respect de l’homme et la primauté de la personne.

Le chemin sera long. Nous sommes en pèlerinage aux sources de notre culture, aux sources de notre Révélation. Cela n’a rien de nostalgique ni de passéiste, car de ces sources-là, les eaux abondent, le fleuve coule. Puisse-t-il irriguer l’avenir et la société de demain, à travers nos paroles et nos actes, à travers notre amour et l’œuvre de nos mains !

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  1. Angelus du 3 juillet 2011 : « Il faut abandonner le chemin de l’arrogance de la violence utilisée pour se procurer des positions de pouvoir toujours plus grand, pour s’assurer le succès à tout prix. À l’égard de l’environnement aussi, il faut renoncer au style agressif qui a dominé ces derniers siècles et adopter une ‘douceur’ raisonnable. Mais surtout, dans les rapports humains, interpersonnels, sociaux, la règle du respect et de la non-violence, c’est-à-dire de la force de la vérité, contre tout abus de pouvoir, est celle qui peut assurer un avenir digne de l’homme. »
  2. Osons dire à ce propos que le personnalisme, au plan philosophique, apparaît comme une des plus belles intuitions de la pensée du XXe siècle, et qui attend d’être relayée au XXIe siècle.

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