Préface pour Jean-Luc Molinier, Solitude et communion

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Jean-Luc Molinier, Solitude et communion (IVe-VIe s.), Cerf, 2016

Jean-Luc Molinier, Solitude et communion (IVe-VIe s.), Cerf, 2016

2014 Articles

Daniel Vigne, Préface pour Jean-Luc Molinier, Solitude et communion, Paris, Cerf, 2014, vol. 1, p. 15-18. [pdf]

Préface pour Jean-Luc Molinier, Solitude et communion

On n’aborde pas la littérature monastique des premiers siècles sans une sorte de stupeur. Les exploits ascétiques des Pères du désert, la radicalité de l’appel des premiers anachorètes, ne forcent pas seulement l’admiration, mais placent le lecteur devant une énigme. Comment ces êtres ont-ils été attirés par un mode de vie qui rebutait certainement leurs contemporains et qui, plus encore, est aux antipodes de ce qui attire les hommes d’aujourd’hui ? Extrême pauvreté, solitude affective, silence et obéissance sont en effet le contraire exact des valeurs en vogue dans la cité moderne : maîtrise des technologies de pointe, aptitude au « contact », aisance médiatique, indépendance d’esprit… De plus, les sciences humaines jettent volontiers le soupçon sur des formes d’ascèse qu’elles associent à des syndromes maladifs : névrose sexuelle, sentiment de culpabilité, emprise psychologique…

Que penser, donc, du choix insolite de ceux que Jacques Lacarrière a appelés Les hommes ivres de Dieu ? Furent-ils victimes d’une sorte de pathologie ? Le grand public, pour peu qu’on l’interroge à ce sujet, ne serait pas loin de le penser. Que vaut ce préjugé courant d’après lequel ces ermites étaient des gens à part, des misanthropes ou des illuminés ? Dans l’Église, au contraire, on entoure leur mémoire d’une sorte de respect sacré. Mais cette vénération n’échappe pas, elle non plus, à certaines interrogations. Les moines de d’Antiquité ne sont-ils pas parfois changés en images pieuses, au détriment de ce que fut leur expérience réelle ? Leur vocation n’est-elle pas incomprise par beaucoup de chrétiens, qui la caricaturent en croyant l’honorer ? Le Christ nous met en garde contre ceux qui « ornent les tombeaux des prophètes » tout en refusant de les écouter. Et si les origines du monachisme faisaient l’objet d’une semblable méprise ?

C’est l’immense mérite de l’étude du P. Jean-Luc Molinier, moine de l’abbaye bénédictine d’En-Calcat, d’aborder cette question difficile – l’essence de la vie monastique – de la meilleure façon qui soit, c’est-à-dire en se mettant à l’écoute des premiers textes, des plus anciens témoignages qui nous la font connaître. Non pour leur appliquer une méthode particulière ni une grille de lecture préétablie, mais en les respectant dans leur force narrative et leur densité concrète. Ce sont d’authentiques visages, non des clichés encyclopédiques, qui se dégagent de sa recherche. Visages burinés par le vent du désert, mais jamais abstraits ni austères. Visages proches et humains ; icônes esquissant un léger sourire.

L’auteur n’en est pas moins un historien rigoureux, excellent connaisseur de sa matière. Il n’a pas seulement lu les écrits dont il parle, mais aussi leurs commentateurs, dont il se démarque souvent avec finesse, en renouvelant les questions abordées. Il sait repérer, dans un récit, un apophtegme ou une règle monastique, telle difficulté linguistique ou problème d’édition critique exigeant une analyse rigoureuse. Il prend alors le temps de scruter le texte, pour y remarquer ce que d’autres n’ont pas vu. Mais son étude ne cède jamais à la prétention de tout dire, parfois si pesante dans les recherches universitaires.

On hésitera peut-être à se plonger dans la lecture d’une œuvre qui reste impressionnante par son ampleur et le nombre de ses pages. Mais une autre qualité du P. Molinier nous vient ici en aide : la clarté de son style, alerte et précis. Ce « travail de bénédictin », qui lui demanda six années de recherches, n’est pas pour autant une somme fastidieuse. Le recours constant aux citations et aux récits allège la réflexion, clarifie le développement. Ainsi suit-on volontiers l’auteur dans sa traversée d’une littérature qui est moins pour lui un objet d’étude qu’un milieu naturel et spirituel. Il la fréquente et nous la fait découvrir avec l’aisance d’un guide assermenté.

Certes, l’ensemble des œuvres concernées est très vaste : de saint Antoine à saint Benoît, il s’étire sur plus de trois siècles, et dans l’espace il va, du sud au nord, de l’Égypte à la Cappadoce, et d’est en ouest, de la Perse à la Gaule. Le spécialiste de telle région ou tel auteur ira directement au chapitre concerné, puis reviendra sur d’autres aspects du texte et élargira sa lecture. Le lecteur moins impatient prendra le temps de faire le voyage d’après l’itinéraire proposé. L’un et l’autre ne le regretteront pas.

Citons donc quelques-uns des principaux noms que, chemin faisant, l’on croisera au fil des chapitres : pour l’Égypte, Antoine, les Pères du désert et Pachôme ; pour la Cappadoce, Basile, Macrine, Grégoire de Nysse et Grégoire de Nazianze ; pour Constantinople, Hypatios ; pour la Syrie et la Perse, Théodoret de Cyr et Aphraate ; pour l’Occident, Augustin, Cassien et Césaire d’Arles ; et enfin, Benoît. Bien qu’il s’en défende, le P. Molinier voit dans ce dernier sinon le sommet, du moins la synthèse équilibrée des traditions antérieures, ce qui justifie l’attention spéciale à sa Règle : deux chapitres sur six lui sont consacrés.

Mais des figures moins connues retiennent aussi son attention, permettant au lecteur de découvrir des formes de vie monastique contrastées et parfois insolites. Marcianos le reclus, Syméon le stylite, Pierre le Galate, Marutha de Maiqerphat, Aphraate le Persan, Rabboula d’Édesse, parmi d’autres, témoignent de la diversité d’expression d’une spiritualité pourtant centrée sur le seul nécessaire. On n’oubliera pas les remnuoth, moines girovagues dont Jérôme fait un portrait féroce, ni les moines hypètres, vivant à l’air libre, ni les dendrites postés dans leur arbre…

Ces formes parfois surprenantes de vie érémitique appelaient discernement et régulation. La vie cénobitique, à travers Cassien et Benoît en Occident, mais déjà à travers Pachôme et Basile en Orient, tendra à devenir le lieu normal du mûrissement de la vocation monastique. Le moine est un chrétien qui « milite dans un monastère, sous une règle et sous un abbé », dit saint Benoît : trois dimensions de la vie monastique dont le P. Molinier retrace l’émergence progressive et montre la nécessaire complémentarité, mais aussi, parfois, la difficulté de les articuler.

On ne saurait dire, en effet, qu’une formule idéale et unique permette à cette vocation de s’épanouir en toute sécurité. Le statut de la règle varie d’un lieu et d’une époque à l’autre, ainsi que la façon de concevoir le rôle de l’abbé, ou encore le type d’obéissance que l’on attend du moine. L’absolue soumission à un père spirituel est une chose, l’obéissance mutuelle à laquelle est tenu l’abbé lui-même en est une autre. De plus, les institutions ne protègent que dans la mesure où elles sont elles-mêmes régulées. L’auteur se montre, à bon droit, sensible à la complexité vitale de la vie monastique. De la Thébaïde aux Apennins, des monts de Cappadoce aux îles de Lérins, des paysages spirituels et des équilibres institutionnels différents permettent à celle-ci de fleurir sous tous les climats.

Sans pouvoir résumer ici la richesse des analyses proposées par le P. Molinier, retenons-en l’idée directrice, ou plutôt la certitude qui s’en dégage. Elle mérite toute notre attention, car elle va à l’encontre d’une représentation très répandue de la vie monastique. On a souvent confondu, en effet, la fuga mundi du moine avec un contemptus mundi, un mépris du monde. Dans cette perspective, l’ascèse serait la conséquence d’un rejet de la condition humaine ordinaire : le moine se situerait lui-même au-dessus et à part des autres hommes, en quête d’une sainteté personnelle qui ferait de lui un maître dans le domaine des réalités spirituelles.

L’auteur montre, textes à l’appui, que cette vision est fausse. Le monachisme chrétien ne s’est jamais reconnu dans une conception élitiste, de type messalien, privilégiant l’extase ou d’autres états exceptionnels. En s’enfonçant dans le désert ou en rejoignant un monastère, le moine n’est animé ni par le mépris du monde, ni par le désir d’expériences transcendantes. Il tente seulement de répondre à une inquiétude intérieure forte, qui le rend conscient de sa propre faiblesse et de sa pauvreté. Il sait que c’est ainsi que, personnellement, il sera sauvé. Il ne se soustrait pas aux misères communes, mais il les assume, à la place qui est la sienne, en les centrant résolument sur le type de vie auquel il a été appelé. Il ne cherche pas à se singulariser, mais à accepter son chemin d’humanité. Sur ce chemin singulier, il est « uni à tous » et surtout à ceux qui, comme lui, font l’expérience de leurs limites.

Car du sein même de son enfermement – dans un tombeau, un habit, un lieu définitif, ou dans le « non-lieu » du désert ou de l’exil –, le moine découvre aussi la possibilité d’une liberté intérieure, d’une plus grande simplicité, d’une communion universelle. Il n’a pas besoin de communiquer avec beaucoup de ses semblables pour les connaître en se reconnaissant en eux. Sa solitude est le lieu paradoxal où il rejoint chacun, visiblement ou invisiblement. Il ne fuit pas le drame de l’existence ordinaire : il y descend, suspendu au fil de la prière. S’il s’enfonce dans la solitude, ce n’est pas en se séparant radicalement des hommes, mais en les retrouvant par d’autres chemins. Creusant le puits de sa vocation propre, il atteint les eaux d’un lac souterrain, d’un amour sans frontières.

Une autre idée reçue est que l’érémitisme représenterait la forme primitive et la plus pure du monachisme primitif. C’est dans un second temps, et comme en renonçant à leur idéal primitif, que des anachorètes se seraient regroupés en skytes, puis en communautés. Ce passage supposé de la solitude à la communion est, lui aussi, un schéma erroné. Parce qu’elle est une forme de la vocation chrétienne, la vie monastique est par essence une vocation ecclésiale. C’est toujours au sein d’une communauté, et en lien avec elle, que se dessine un tel appel. Le moine ne tourne pas le dos à l’Église : il y est inséré de façon si intime et constante que sa vocation fait partie intégrante, depuis les origines, du phénomène chrétien.

Ce n’est donc pas, comme on le dit parfois, comme un substitut au martyre que le monachisme aurait été inventé au IVe siècle, après la fin des persécutions. Antoine lui-même vécut au désert bien avant cette période ! Sous des formes diverses, difficiles à décrire car discrètes par essence, le célibat pour le Royaume remonte aux temps néotestamentaires. Vierges et ascètes n’y remplissaient pas une fonction spéciale qui leur serait réservée, car ce choix de vie n’est pas de l’ordre d’une mission ni d’un ministère, mais d’un charisme. La vie monastique ne répond à aucun besoin fonctionnel ni institutionnel : elle existe par elle-même, et c’est sa gratuité qui la rend si précieuse. De cette « manne cachée », le P. Molinier nous aide à retrouver le goût authentique, venu du désert.

La présente recherche, documentée et convaincante, marque une étape dans l’étude de l’histoire du monachisme. Mais elle n’est nullement réservée aux moines, et ce fut une grâce, pour le théologien marié que je suis, d’en accompagner l’élaboration jusqu’à sa soutenance comme thèse de doctorat à l’Institut Catholique de Toulouse. Ainsi ce livre, espérons-le, ne sera pas seulement lu dans des monastères, mais largement reçu dans les milieux universitaires et ecclésiaux. À travers les visages des premiers moines connus, il nous fait retrouver ceux de tant d’hommes et de femmes de tous les temps, qui ont porté leurs frères dans la prière, dans le silence et l’humilité… Au long de ces pages et en chacun de ces chapitres, le P. Molinier nous offre plus qu’un travail historique de grande qualité : il nous invite à un voyage au cœur du mystère de l’Église. Qu’il en soit sincèrement remercié.

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