Le Christ, Aîné d’une multitude de frères

Retour
Fraternité des Douze Apôtres, Bruxelles © D.Vigne 1980

Fraternité des Douze Apôtres, Bruxelles © D.Vigne 1980

2017 Articles

Daniel Vigne, « Le Christ, Aîné d’une multitude de frères », conférence du 24 juin 2017 parue dans Visages de la vie en fraternité. La Fraternité des 12 Apôtres fête ses quarante ans, Bruxelles, 2017, p. 13-16. [pdf]

Le Christ, Aîné d’une multitude de frères

Pourquoi sommes-nous frères ? Quelle est la source de cette relation de fraternité qui est un aspect essentiel de l’expérience chrétienne ? Autrement dit, qu’est-ce qui fonde l’existence de la Fraternité des Douze Apôtres dont nous fêtons le quarantième anniversaire ? Vous qui êtes engagés dans cette communauté, mais aussi nous tous qui vous entourons, qu’est-ce qui fait de nous des frères et en quel sens ?

On peut se poser la question sous plusieurs aspects : historique, institutionnel, pastoral, missionnaire… Pour ma part, je le ferai à partir de ce que Michel Dujarier, dans deux livres récents, appelle « L’ecclésiologie du Christ-Frère ». Ils sont le fruit d’une vie de recherche et comportent des centaines, voire des milliers de textes patristiques sur la fraternité. Mais ce corpus était trop vaste : je devais m’en tenir à un point, une idée, en lien avec l’occasion qui nous rassemble. J’ai donc choisi le verset le plus cité dans ce travail : Romains 8, 29, où saint Paul dit du Christ qu’il est le premier-né (ou l’aîné : prôtotokos) d’une multitude de frères.

L’idée directrice de mon intervention est donc très simple : c’est dans et avec le Seigneur Jésus, notre Frère aîné, que nous devenons des frères. Ce n’est pas par la simple appartenance à l’espèce humaine, même si nous avons, certes, les mêmes ancêtres ; ce n’est pas en référence à une devise républicaine, même si elle est française et très célèbre ; ce n’est pas par idéal philanthropique, même si de nombreux mouvements humanistes, et par exemple la franc-maçonnerie, se réfèrent à cet idéal fraternel. La fraternité dont nous parlons n’est ni un fait naturel, ni une valeur sociale, ni un idéal moral : c’est le lien que nous avons avec la personne du Christ. C’est « par lui, avec lui et en lui » que nous sommes frères, et que nous sommes appelés à le devenir encore plus.

La fraternité à l’épreuve du temps

Cette thèse peut paraître évidente. Elle n’en soulève pas moins des questions, des objections, dont la première est la suivante : si les chrétiens sont frères, comment se fait-il qu’ils aient tant de difficulté à s’entendre, à se comprendre et à s’aimer ? Comment se fait-il qu’il y ait tant de dissensions, de divisions, de divergences dans l’Église et entre les églises ? Mais cette question relève d’un malentendu. Qui dit fraternité ne dit pas, de soi, entente parfaite. Avec vos frères selon la chair, vivez-vous en parfaite harmonie ? Non, sans doute, et pourtant le lien de sang demeure. Ainsi la fraternité en Christ n’est pas une donnée achevée, une harmonie préétablie : c’est une réalité en devenir, qui s’invente, qui se construit et parfois se reconstruit. Un lien d’esprit qui suppose l’accueil et l’action de l’Esprit Saint. Un don d’en haut, mais qui exige l’engagement de notre liberté.

« Devenez ce que vous êtes », disait saint Augustin. Autrement dit : vous êtes frères, mais vous avez encore à le réaliser, dans tous les sens du terme. Et vous qui avez rejoint cette Fraternité particulière, parfois depuis bien des années, vous savez tout ce qu’elle demande de patience, de persévérance, d’indulgence, d’intelligence, d’imagination, de créativité. Non, ce lien spirituel n’a rien de désincarné : il s’inscrit dans le temps, parfois à tâtons, parfois à travers de nécessaires séparations. Non, la fraternité ne nous dispense pas de la difficulté à nous entendre, à nous comprendre et à nous aimer, au contraire : elle en fait une exigence et un défi quotidien.

Et à nous tous qui ne vivons pas ou plus en communauté, je citerai volontiers l’autre partie de la phrase de saint Augustin : « Soyez ce que vous voyez ». Soyez ce que vous voyez ici, c’est-à-dire des frères et des sœurs qui persévèrent dans l’unité. Ils sont une icône, c’est-à-dire non pas une simple image, mais une présence de cette communion fraternelle qui définit l’Église du Christ. Ils sont un laboratoire, un lieu expérimental, une unité de recherche, comme on dit dans le jargon universitaire – et de fait, leur unité est le fruit d’une recherche et elle continuera à se chercher. Leur expérience donne à réfléchir, surtout en un temps où l’Église se cherche de nouvelles formes d’organisation et de visibilité. Sont-ils un modèle ? Ne craignons pas de dire oui, au moins en tant que modèle et source d’inspiration ! Après tout, si la fraternité n’exclut pas les difficultés, ceux qui les surmontent méritent notre estime, et leur modestie n’exclut pas notre gratitude.

La fraternité à l’épreuve des différences

Mais j’aperçois une deuxième objection à ma thèse. Si la fraternité est par essence un lien avec le Christ, comment ce lien qui nous unit à lui nous unit-il aussi les uns aux autres ? Aimer la même personne, est-ce nécessairement s’aimer entre nous ? Dans les histoires d’amour, on sait bien que ce n’est pas le cas, mais que c’est au contraire une cause de drames et une occasion de haine. Comment allons-nous, en tant que chrétien, déjouer cette rivalité mimétique qui ne disparaît pas par enchantement et que la religion peut même aggraver ?

Permettez-moi d’être plus précis. Quand deux êtres en aiment un troisième, l’immédiate question est de savoir qui l’aime le plus, qui l’aime le mieux, et qui est le plus aimé – de même qu’entre deux frères, l’éternelle question est celle de savoir qui est le fils préféré. Or dans l’Église, il serait trop facile de dire que ces rivalités mimétiques ne nous concernent pas. Nos différentes vocations, nos états de vie, nos choix, nos aspirations – mais osons le dire aussi, nos ambitions, nos prétentions, nos convictions, individuelles ou collectives – sont loin de s’harmoniser comme par magie. La Bible est pleine de récits mettant en scène des frères devenus frères ennemis, et d’autant plus ennemis qu’ils sont frères.

Soyons encore plus précis. Si la vie monastique, et plus largement le célibat consacré, sont une forme radicale d’amour du Christ, comment éviter que cette radicalité n’implique une préséance et une prééminence qui, à terme, se traduise en rapports de domination et de puissance ? Et si le mariage chrétien est lui aussi, à sa manière, un signe du Royaume, comment lui éviter de se confondre, par la pente naturelle, avec un état de vie naturel et ordinaire ? Enfin, comment faire pour que ces deux vocations, loin de s’opposer, se complètent ?

Elles sont deux formes de nuptialité, l’une tendue vers l’avenir, l’autre vécue au présent. Elles engagent toutes deux, sur deux modes différents – l’une du sacrifice, l’autre de l’alliance, qui sont deux formes du don de soi –, ce qu’il y a de plus beau et de plus précieux dans la condition humaine : la sexualité et l’amour. Mais nous avons dit que dans les histoires d’amour, la jalousie n’était jamais absente…

C’est ici que la formule de saint Paul peut nous aider, si nous y remarquons le mot « multitude ». Car nous n’avons qu’un seul frère aîné, mais à sa suite, nous sommes très nombreux et très divers. Le Christ a prévu, le Christ a voulu que dans son Église il y ait différentes vocations, comme il nous dit que dans la maison du Père il y a plusieurs demeures. Quant à ceux, parfois mariés, souvent célibataires, à qui il confie des charges particulières, ce qui suppose des distinctions – car l’uniformité égalitariste serait aussi stupide que la rivalité et la division –, il a dit le sens et le secret de leur mission : devenir les serviteurs et même les esclaves de leurs frères. Avis aux amateurs.

Ainsi la fraternité, loin d’être détruite par les différences, y trouve le lieu et l’occasion de sa vérification. « Celui qui dit j’aime Dieu et qui déteste son frère est un menteur. » Si l’amour humain divise et oppose, l’amour divin a le génie de tout concilier. En aimant Jésus de plus en plus intensément, nous devenons capables d’aimer de plus en plus ceux qui n’ont pas le même appel, pas la même vocation que nous dans l’Église, mais qui aiment Jésus et que Jésus aime autant et plus que nous. Pour ne pas être cacophonique, la fraternité doit être symphonique.

La fraternité à l’épreuve du soupçon

Mais il y a une troisième et dernière objection, qui nous vient du dehors. « Elle est sûrement très belle, votre fraternité chrétienne, quand vous réussissez à la vivre », nous diront des non-chrétiens, « mais si c’est le Christ qui vous unit, cette affaire n’est pas pour nous. Soyez bien entre vous et ne nous encombrez plus avec votre religion conquérante. » Face à ce discours, que vous entendez en Belgique autant que nous en France, comment se situer ?

Deux tentations : celle de l’aplatissement, de l’effacement un peu honteux, qui tente au maximum de se concilier le monde pour ne pas donner prise à l’accusation de prosélytisme ; et à l’inverse, celle de l’identité un peu provocatrice, qui vise à réaffirmer le message chrétien de façon radicale, quitte à passer pour offensive. Ce sont évidemment deux erreurs, et le critère qui permet de les éviter est précisément la fraternité. Car d’un côté on la dilue, et de l’autre on la durcit. De part et d’autre, d’ailleurs, on est peu fraternel envers celui qui n’a pas notre position.

Le témoignage chrétien n’a pas à être mis sous le boisseau, ni asséné à coups de marteau. La fraternité chrétienne, quand elle est authentique, ne fait pas de bruit mais se répand comme un parfum. Elle ne s’impose pas, elle attire. Elle ne se met pas en avant, mais plutôt s’oublie en se donnant. Elle est elle-même attirée par les pauvres, les oubliés, les petits. Elle sait prononcer le nom de Jésus, mais avec douceur et discrétion. Elle fait du bien là où elle est, rue Élise (j’allais dire : rue Église), rue Eggerickx ou ailleurs. Elle ne cherche pas à faire parler d’elle, mais finalement beaucoup la connaissent. Elle a peu de pouvoir sur les choses de la terre, mais quand elle chante, on est au ciel ! J’arrête ici ce qui pourrait paraître comme un éloge et qui est seulement un constat, car je ne fais que dire tout haut ce que nous pensons tout bas. Mais il ne s’agit pas de se remercier, de se congratuler, ni de décerner à qui que ce soit les palmes d’un quelconque mérite. Cette journée n’a qu’un but : nous rapprocher les uns des autres en nous rapprochant ensemble du Seigneur Jésus. Continuons donc à nous écouter et nous recevoir les uns les autres, dans la foi à ce Fils bien-aimé qui nous rend frères.

____

À lire aussi

Instants de ciel

Instants de ciel

Très courtes méditations (moins de 2 minutes) sur la conversion (I), la prière (II), l’intercession (III) et la joie (IV), diffusées sur Radio Présence

2014 Émissions
To top