Daniel Vigne, « Athanase et Silouane, moines du mont Athos », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité, (I) n° 291 (juin 2013), p. 57-64 ; (II) n° 292 (septembre 2013), p. 65-72 ; dans Lettre de la Théophanie n° 69-70, mai-juin 1984, p. 13-22. [pdf]
Athanase et Silouane, moines du Mont Athos (I)
On pourrait croire que le temps des Pères, en particulier des Pères du désert, est si loin derrière nous que l’expérience de ces hommes nous est désormais inaccessible. Leur mode de vie, leurs exploits ascétiques, n’appartiennent-ils pas à un monde culturel et spirituel qui n’est plus le nôtre ? De même, on pourrait penser que le monachisme occidental, qui a pris des formes si variées depuis un millénaire (bénédictins, cisterciens, trappistes, carmes, augustins, chartreux, camaldules, etc.) est très différent du monachisme oriental, resté plus archaïque et plus uniforme. Existe-t-il donc deux monachismes, celui des temps anciens et celui des temps modernes, ou encore celui de l’Orient et celui de l’Occident ? Non : il n’y a, au fond, qu’un monachisme, et il est oriental par ses racines (comme le christianisme tout entier). Il n’y a qu’un monachisme et les moines le savent bien, eux qui, à travers le temps et l’espace, par-delà les siècles et les pays, se reconnaissent et communient à la même vocation.
On peut comparer ce phénomène à un arbre robuste, qui s’est adapté à tous les sols possibles sans perdre ses caractéristiques fondamentales. Il est présent dès les temps apostoliques à travers les veuves, vierges, ascètes dont on sait peu de chose, mais qui attestaient déjà le désir de vivre « seul avec le Seul ». Il s’est déployé au IVe siècle, d’abord en Égypte, puis au Proche-Orient et en Cappadoce, et parfois de façon insolite : quel idéal étrange animait les stylites de Syrie, perchés sur leurs colonnes ? Il a fleuri dans les solitudes ; il semble qu’il s’y plaisait particulièrement. Il a poussé plus près des hommes, dans nos campagnes d’Europe. Il subsiste et renaît aujourd’hui là même là où on ne l’attend plus, même là où on voudrait qu’il disparaisse. Mais il existe un « jardin oriental » où l’arbre monastique, au contraire, s’est plu au point d’éliminer toute autre forme de végétation. Ce jardin est presque une île, sans l’être tout à fait. Il est fermé aux femmes et aux enfants, et pourtant il rayonne depuis mille ans sur tout l’Orient chrétien. Le mont Athos est cette sainte montagne sur laquelle que je vous invite à découvrir ou redécouvrir une forme radicale et parfois oubliée de la vie monastique.
J’ai choisi pour cela deux moines. Plusieurs choses les distinguent et, d’une certaine façon, les opposent. L’un est grec, l’autre est russe ; l’un est du Xe siècle, l’autre du XXe siècle ; l’un fut higoumène, c’est-à-dire abbé, l’autre simple moine. Mais tous deux ont vécu au mont Athos, et le premier à un titre éminent, puisqu’il s’agit précisément de saint Athanase l’Athonite, fondateur du premier monastère appelé la Grande Laure, en l’an 963. Pour le millénaire de cette date, en 1963, le monastère de Chevetogne a publié un récit de sa vie qui nous servira de texte de référence[1]. Quant aux écrits de saint Silouane (1866-1938), humble moine orthodoxe mort à la veille de la seconde Guerre mondiale, ils sont connus grâce aux éditions de l’Abbaye de Bellefontaine[2] et aux livres de son disciple l’archimandrite Sophrony[3].
Sur chacun d’eux, il y aurait tant à dire qu’on hésite à s’approcher des précieux textes qui nous les présentent. Car ces deux livres relèvent de deux genres littéraires bien différents : d’un côté une biographie médiévale, rustique, épique et légendaire ; de l’autre, les confidences d’un mystique solitaire, d’un homme de notre temps. Mais ici et là passe le même souffle, brûle le même feu. Entre ces deux saints, séparés par un millénaire d’histoire, tentons quelques rapprochements.
Le désir de Dieu
J’ai comparé la vie monastique à un arbre. Reprenons cette image, si vous le voulez bien, et allons aux racines. Appelons-les : la conversion, ou le désir de Dieu.
Concernant Athanase, rien de très spécial. Orphelin très jeune, Abraham – c’était son nom – avait été confié à une pieuse femme qui lui parla de la vie monastique.
| Abraham, en l’entendant, tressaillit de joie et dès lors il décida d’abandonner tout ce qui était enfantin et de vivre dans la sagesse et la continence. À partir de ce moment, l’enfant reçut […] le désir de Dieu[4]. |
Conversion précoce, paisible, presque naturelle. Le biographe la place en première page de son récit et n’y reviendra pas.
Silouane, lui, nous en parle avec ferveur et à chaque instant. Ces notes intimes ont été retrouvées dans sa cellule après sa mort. Elles nous révèlent que Silouane eut aussi, très tôt, des expériences décisives.
| La première année de ma vie au monastère, mon âme connut le Seigneur dans le Saint-Esprit[5]. |
| Tout jeune novice, je priais un jour devant l’icône de la Mère de Dieu et la prière de Jésus fit irruption dans mon cœur et voici qu’elle y habite désormais pour toujours[6]. |
De ces expériences, Silouane garde un souvenir plein d’une humble reconnaissance.
| Je n’ai porté au monastère que mes péchés, et je ne sais pas pourquoi le Seigneur m’a fait une telle grâce dans le Saint-Esprit, moi si jeune et pécheur[7]. |
| Je ne connaissais pas la Mère de Dieu, mais le Saint-Esprit me la fit connaître. Voilà plus de quarante ans qu’elle me visita […] J’en serais mort, moi misérable, mais j’entendis sa voix […] et je ne sais comment remercier, moi pécheur, la Mère de Dieu pleine de grâce et de miséricorde[8]. |
Ces expériences ont allumé dans le cœur de Silouane, comme dans celui d’Athanase, le « désir de Dieu ». Aspiration irrépressible, quelquefois déchirante :
| Mon cœur t’aime, c’est pourquoi il te désire et te cherche en pleurant […] C’est toi que je désire, Seigneur. Je ne peux oublier ton regard tranquille et doux[9]… |
| Où es-tu, ô ma lumière ? Je te cherche avec des larmes. Si tu ne t’étais pas révélé à mon âme, je ne pourrais pas te chercher ainsi. Mais tu m’as visité, moi pécheur, et tu m’as fait connaître ton amour. […] Depuis que j’ai connu le Seigneur, tout est changé dans mon âme devenue sa prisonnière. Je ne désire plus ce monde. Mon âme cherche inlassablement le monde de mon Seigneur. Comme un oiseau veut s’enfuir de sa cage, ainsi mon âme désire-t-elle Dieu[10]. |
L’impression que nous font de telles prières n’est pas facile à définir. Peut-on les dire sentimentales ? Oui et non. Frémissantes, oui, dramatiques, parfois. Silouane a hérité en cela de « l’âme russe » et de ses tourments passionnés. Mais la tradition de l’Athos, où il vivra pendant près de cinquante ans, l’a marqué plus profondément encore. Au soleil de l’ascèse, tout s’est simplifié. Silouane est limpide. Quelques mots lui suffisent, et nous suffisent.
D’Athanase à Silouane, une même expérience fonde donc la vie monastique : le désir de Dieu, et une même retenue, de sobre simplicité, caractérise cette expérience lorsqu’il s’agit de l’exprimer. Ainsi le monachisme a des racines profondes, mais bien cachées. Passons au tronc, et appelons-le : l’ascèse, ou la discipline.
L’ascèse
La tradition orientale accorde à l’ascèse une importance tout à fait décisive, et pour nous un peu insolite. Plus on remonte vers le passé, plus on constate que l’Église a connu et encouragé des formes maximales d’héroïsme, dont notre humanisme moderne tend à sourire (d’un sourire gêné).
Lorsqu’Athanase découvrit l’Athos, dit son biographe, « il vit qu’un grand nombre de moines y pratiquaient l’ascèse et il admira leur vie érémitique rude et constante[11]. » Une tradition préexistante, donc, qu’Athanase adopte d’emblée, comme on nous le fait savoir avec un peu d’emphase :
| Il se rassasiait d’abstinences prolongées et se complaisait avidement dans de longs jeûnes. Il considérait la malpropreté comme une jouissance […], tyrannisait et torturait sa chair. Quand il était accablé par le sommeil, il remplissait un bassin d’eau et y trempait son visage ; lorsqu’il faisait cela pendant l’hiver, son visage était couvert de givre[12]. |
Pourtant, l’auteur de ce récit n’a pas du tout le sentiment d’exagérer, car ce portrait n’est que celui d’un moine débutant, dont la discipline devient encore plus austère au cours des étapes suivantes. Au mont Kyminas, où il mène une rude ascèse, Athanase endosse un habit de crin et s’inflige d’extrêmes rigueurs. Il faudra finalement refréner son ardeur : alors qu’il ne mangeait qu’une fois tous les sept jours, son père spirituel lui ordonnera de prendre de la nourriture tous les trois jours. Et alors qu’il ne dormait que sur une chaise, de dormir sur une natte.
On se demandera peut-être si ces détails inouïs sont à prendre à la lettre. Ce que nous venons d’entendre sur l’ardeur excessive d’Athanase permet de répondre. Pour l’auteur de sa vie comme pour Athanase lui-même, l’ascèse absolue est dangereuse. Si haut que soit placé cet idéal, il faut l’empêcher de devenir un mirage. C’est cela que le texte souligne avec une discrète ironie. Silouane le redira de façon plus catégorique :
| Il est absolument nécessaire d’acquérir l’obéissance, l’humilité et la charité, autrement toute notre ascèse reste vaine, et nous faisons comme cet homme qui jetait de l’eau dans un tonneau sans fond[13]. |
| Un ascète me dit un jour : « Je dois trouver grâce devant Dieu, car je fais devant lui de nombreuses métanies. » Mais quand il vint à mourir, il désespéra. […] Ne te confie donc pas en tes œuvres ascétiques, même si tu fais des efforts spirituels très grands[14]. |
J’ai comparé l’ascèse au tronc – et en écrivant ces lignes, j’avais devant les yeux le grand arbre dressé devant l’église d’un monastère. En le regardant, j’ai pensé : ce carcan de pratiques, d’horaires précis, d’obligations diverses que les moines s’imposent, et qui peut sembler tellement contraire à la liberté, n’est-il pas justement le levier d’une libération ? L’ascèse du moine n’est-elle pas, comme le tronc d’un arbre, ce qui à la fois l’immobilise et le soulève ?
Le combat spirituel
Il existe un aspect de l’ascèse qui est plus difficile à évoquer, et surtout plus difficile à vivre. Je veux parler du combat spirituel. Il fait partie de l’ascèse, pour l’Orient, comme les nœuds sont dans l’arbre – et au mont Athos, peut-être plus qu’ailleurs, les arbres sont noueux.
Athanase vécut sa grande épreuve au cap Mélana, la pointe sud de la presqu’île. Tableau terrible : seul face au diable, Athanase est tenté jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Mais après un an de luttes,
| pendant qu’il faisait la prière de tierce, une lumière céleste fut répandue sur lui, l’illumina et le transfigura. Rempli d’un bonheur indicible, il versa de douces larmes, don qui ne le quitta plus. Et il aima autant cet endroit de Mélana qu’il l’avait détesté auparavant[15]. |
Remarquons cette finale inattendue. Elle n’a rien de triomphaliste, mais est plutôt paradoxale. La victoire sur le diable, c’est tout à coup le charisme des larmes, la douceur, et même l’amour pour ce lieu de souffrances.
Nous retrouvons chez saint Silouane, dix siècles après, les mêmes thèmes et la même expérience. Continuité étonnante qui confirme l’existence, sur l’Athos, d’une même et unique tradition spirituelle. Mais laissons parler le saint moine :
| Après mon entrée au monastère ; […] des doutes m’assaillirent. Je voulais retourner dans le monde et me marier. […] Pendant quelque temps je vécus dans le désespoir. Il me semblait qu’il n’y avait plus de salut pour moi […] Ces pensées me tourmentaient si fort que même aujourd’hui, je ne puis me rappeler ce temps sans épouvante[16]. » |
Laissons encore Silouane nous confesser les troubles de son âme. Cela nous consolera d’être parfois, nous aussi, durement éprouvés.
| Pendant longtemps je n’ai pas réussi à comprendre ce qui m’arrivait. Je pensais : je ne condamne personne ; je n’accueille pas les pensées mauvaises ; j’accomplis mes devoirs consciencieusement ; je me prive dans le manger et je prie sans cesse ; pourquoi donc les démons m’assaillent-ils ? Je me vois dans l’erreur et ne puis m’expliquer pourquoi. Quand je prie, ils disparaissent pour un moment, mais ils reviennent toujours. Mon âme livre ce combat depuis longtemps. J’en parlais avec un starets ; il se taisait et moi je demeurais dans le doute[17]. |
Cette expérience d’angoisse, de solitude mauvaise, Silouane n’en a pas été épargné. Dans les saisons de l’âme, il y a quelquefois des hivers terribles, où l’arbre de notre vie spirituelle semble presque congelé. Mais nous savons qu’Athanase a traversé ce ravin de mort. Nous verrons bientôt comment Silouane, lui aussi, survivra à l’épreuve, grâce à la plus puissante et la plus simple de toutes les armes : l’humilité.
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Daniel Vigne, « Athanase et Silouane, moines du mont Athos (II) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 292 (septembre 2013), p. 65-72 ; dans Lettre de la Théophanie n° 69-70, mai-juin 1984, p. 13-22.
Athanase et Silouane, moines du Mont Athos (II)
Athanase de l’Athos (927-1010), bien moins connu qu’Athanase d’Alexandrie (295-373), n’est ni un Père de l’Église ni un théologien, mais un ermite et moine grec[18]. Sa place dans l’histoire du christianisme est pourtant décisive, puisqu’il fonda en 963 le premier monastère du mont Athos. Sur cette presqu’île du nord de la Grèce, devenue une « république monastique » et habitée uniquement par des moines, vécut dix siècles plus tard un saint orthodoxe aujourd’hui très aimé en Occident : Silouane de l’Athos (1866-1938). D’origine russe, il passa quarante-six ans dans le monastère saint Pantéleïmon, travaillant et priant avec une extrême discrétion. Mais ses écrits intimes, retrouvés après sa mort, firent découvrir sa foi ardente et sa vie spirituelle intense. Comme il est bon de se tourner vers ces « frères aînés » qui ont renoncé à toute réussite mondaine dans un seul but : aimer le Christ et se donner à lui !
Entre Athanase et Silouane, il y a une continuité historique évidente, mais aussi d’intéressantes similitudes spirituelles. Dans le précédent article, j’en ai remarqué trois, de l’ordre des causes : le désir de Dieu, l’importance de l’ascèse, la place décisive du combat spirituel. J’en proposerai ici trois autres, de l’ordre des effets : humilité, amour des ennemis, illumination. Tant d’autres aspects de la spiritualité orientale, dont ils sont de si grands témoins, seraient à citer ! Mais je m’en tiendrai là, espérant donner au moins un modeste aperçu de ces immenses trésors. Commençons justement par la page la plus célèbre de saint Silouane. Poignante illustration du thème du combat spirituel, elle introduit aussi celui de l’humilité :
| Une nuit, je me trouvais assis dans ma cellule quand soudain elle fut remplie de démons. Je prie avec violence ; le Seigneur les chasse, mais ils reviennent. Je me lève pour m’incliner devant les icônes ; l’un se met devant moi de telle sorte qu’en m’inclinant, c’est devant lui que je me serais incliné. Je m’assieds de nouveau et je dis : « Tu vois, Seigneur, que je veux prier avec un cœur pur et que les esprits malins ne le supportent pas. Dis-moi ce que je dois faire pour qu’ils me laissent. » Et j’eus dans mon âme la réponse de Dieu : « Les orgueilleux souffrent toujours à cause des démons. » Je dis alors : « Seigneur, tu es miséri-cordieux, fais-moi savoir ce que je dois faire pour que mon âme soit humble ! » Et le Seigneur répondit dans mon âme : « Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas[19]. » |
La sainte humilité
C’était donc vrai : les saints vont en enfer[20] ! Ou plus exactement, comme dit ailleurs Silouane : « Les saints vivent en enfer, mais l’enfer n’a pas de pouvoir sur eux[21]. » Et quelle est cette mystérieuse rosée qui les garde dans la fournaise ? Si combat il y a, quel est le secret de la victoire ? Silouane répond : l’humilité. « Tout notre combat doit tendre à acquérir l’humilité[22] », affirme-t-il, d’où une tactique très particulière qui consiste, pour ainsi dire, à s’anéantir pour vaincre :
| Au moment où les esprits t’assaillent, le Seigneur te garde. N’aie pas peur […], espère vigoureusement en Dieu et dis : « Je suis plus mauvais que tous », et le Malin te laissera […]. Demande au Seigneur l’esprit d’humilité, il te l’accordera certainement. Et toi, dans la mesure de ton humilité, tu sentiras en toi la grâce. Et si tu deviens tout humilité, ton âme obtiendra la paix parfaite[23]. |
Si la vie monastique est comme un arbre enraciné dans le désir de Dieu, porté par le tronc de l’ascèse et du combat spirituel, l’humilité peut être vue comme son feuillage. Et si Adam et Ève se sont cachés dans les feuilles de la honte, le moine veut revenir à Dieu couvert de cette simple parure, de ce vêtement de vérité. Il est écrit : Revêtez-vous d’humilité[24]. Athanase et Silouane en ont fait le mot d’ordre de leur vie.
La vie d’Athanase illustre cet idéal par trois « fuites » qui retracent son itinéraire à la fois géographique et spirituel. Une première fois, il s’enfuit de Constantinople, où après des études brillantes, il commençait à être admiré et à avoir plus d’élèves que ses maîtres ! Devenu moine à Kyménas, il s’enfuit à nouveau, quelques années plus tard, avant qu’on ne fasse de lui l’abbé de ce monastère. Tentation du savoir, tentation du pouvoir : il repoussera plus tard la troisième tentation, celle de la gloire, au moment où son ami Nicéphore Phocas devient empereur. Il s’enfuit alors vers Jérusalem, mais n’y parviendra pas et, finalement, recevra quand même la charge d’higoumène, avec une sorte d’humilité maximale.
C’est qu’en effet, le comble de l’humilité, c’est d’accepter ce à quoi on renonce. Chaque fois qu’Athanase renonce à une quelconque grandeur, elle lui revient plus abondante encore. Son biographe n’hésite pas à nous le faire comprendre, notamment à travers un récit savoureux dans lequel ce grand lettré fait semblant d’être idiot et analphabète « pour atteindre le sommet de l’humilité[25] » ! Silouane, de son côté, place délibérément l’humilité au-dessus de tous les charismes : « Les saints, dit-il, guérissaient les malades, ressuscitaient les morts, appelaient la pluie du ciel. Moi, je voudrais seulement acquérir l’humilité[26]. » Mais s’il dit cela, ce n’est pas pour s’en prévaloir ! Au contraire, il lui semble toujours plus que l’humilité lui échappe :
| Le Seigneur m’a appris à garder mon esprit en enfer et à ne jamais désespérer. Oui, c’est ainsi que l’âme se revêt d’humilité. Mais ce n’est pas encore la véritable humilité : celle-ci, nous ne savons la décrire. […] Priez pour moi, ô vous les saints, afin que mon âme se revête de l’humilité du Christ, puisque je la désire tant ! Mais je ne puis l’atteindre, et voici que je la cherche en pleurant[27]. |
Tel est le cri d’Adam chassé du paradis, à qui Silouane prête une longue prière qu’il faudrait citer tout entière : « Où es-tu, Seigneur, où es-tu, ma lumière ? […] Qu’est-ce donc qui t’empêche d’habiter dans mon âme ? Voici : l’humilité du Christ me manque, et il n’y a pas en moi l’amour des ennemis[28]. »
L’amour des ennemis
De l’arbre de la vie monastique, l’amour des ennemis est certainement le fruit le plus surnaturel et le plus authentique. On pourrait se demander encore ce que représentent les branches de cet arbre : le travail manuel, peut-être ? Et la sève, la prière ? Ce que seraient les fleurs, je vous laisse l’imaginer. Mais dans le feuillage de l’humilité, ce qu’on découvre comme le plus bel effet de l’œuvre de la grâce, c’est cet amour paradoxal et inimitable. Silouane le dit avec force :
| Il y a des hommes qui souhaitent à leurs ennemis et aux ennemis de l’Église les peines et les tourments du feu éternel. Ils ne connaissent pas l’amour de Dieu en pensant ainsi. Celui qui a l’amour et l’humilité du Christ pleure et prie pour tout le monde[29]. |
Oui, l’homme vraiment spirituel « prie pour ses ennemis comme pour lui-même, il prie pour le monde entier avec des larmes de feu[30] ». « Celui qui, par contre, n’aime pas ses ennemis et ne prie pas pour eux, celui-là se tourmente lui-même, et tourmente les autres, et ne connaîtra jamais Dieu[31]. » Bel idéal, dira-t-on peut-être, mais trop difficile, car tellement exigeant… Pourtant, nos auteurs ne se contentent pas de paroles et nous font voir cet amour-là en actes. Silouane raconte ainsi l’histoire de saint Païssi Velitchkovsky, moine de l’Athos au XVIIIe siècle :
| Saint Païssi priait pour son disciple qui avait abandonné le Christ. C’est alors que le Seigneur lui apparut et lui dit : « Païssi, tu pries pour celui qui m’a renié ? » Mais le saint n’en continua pas moins de prier pour cet égaré et de pleurer. « Ô Païssi, lui dit alors le Seigneur, tu m’as égalé dans l’amour[32]. » |
Dans la vie d’Athanase, le chapitre intitulé « D’un frère qui faillit mettre fin aux jours d’Athanase » illustre magnifi-quement ce thème. Un moine jaloux et haineux, décidé à tuer son abbé, frappe de nuit à la porte de sa cellule. Athanase, qui était en prière, lui répond d’une voix douce qui désarme le meurtrier. Celui-ci tombe à genoux et implore son pardon, mais Athanase le relève :
| « Suis-je donc un brigand que tu sois venu à moi avec cette arme, mon enfant ? Ferme la bouche, cache ton méfait ; ne t’expose pas au mépris public et ne révèle cet incident à personne, en aucun temps que ce soit. Dieu en effet, t’a remis ton péché et voilà que je t’embrasse, toi mon enfant. » Le Père lui manifesta une plus grande tendresse, et ce frère, comprenant son péché, ne put se garder de le proclamer à tous, divulguant ainsi la charité du Père. On dit qu’après sa mort, Athanase le pleura plus qu’aucun autre[33]. |
La leçon est claire : par l’amour de son ennemi, Athanase est devenu, comme dira Silouane, « semblable à son maître Jésus-Christ[34] ». L’amour l’a rendu théophore, porteur de Dieu.
L’illumination
C’est vers la dimension « épiphanique » de la vie monastique que, pour conclure, il convient de nous tourner. Quelle est l’essence, l’unique finalité de toute vie chrétienne, sinon cette illumination qui est un des noms du baptême ? Elle est la vocation de tout chrétien, mais plus particulièrement du moine, qui inaugure dans le temps l’accomplissement eschatologique. Il prophétise la fin, et pour cela il lui revient, plus qu’à d’autres, de témoigner jusque dans sa chair de la liberté finale, de la joie finale, de la lumière finale.
Le moine accompli est un être lumineux. C’est une conviction et une expérience sur lesquelles se focalise toute la spiritualité orientale. Nous savons qu’Athanase connut une première fois cette expérience à la fin de sa « grande épreuve » : « Une lumière céleste fut répandue sur lui, l’illumina et le transfigura[35] ». Bien des années plus tard, le moine boulanger de son monastère déclarera sous serment avoir été témoin d’un phénomène semblable :
| Un jour, je désirais voir le père pour une chose urgente. Il se trouvait alors dans l’église des saints apôtres. Je m’y rendis et, arrivé près de la porte, je vis son visage semblable à une flamme ardente. M’étant reculé, je me penchai de nouveau pour le voir et contemplai son visage qui lançait des éclairs et une sorte d’auréole angélique l’entourant tout entier. De peur, je m’écriai : « Père ! ». Lui, me voyant effrayé, dit d’une voix douce : « N’est-il pas l’heure de rentrer ? » Et moi, sans répondre à sa question, je lui racontai ce que j’avais vu et comment, après cela, je souhaitais mourir. Le père me dit alors : « N’aie pas peur, mon enfant ; mais je te donne l’ordre, au nom du Seigneur, de ne raconter à personne ce que tu as vu, aussi longtemps que je serai parmi les vivants. » Ce que j’ai observé[36]. |
L’ultime transfiguration d’Athanase est relatée à la fin du livre. Le jour qui allait être celui de sa mort, l’abbé « était radieux et beau à voir, et il les étonnait tous par ce spectacle inhabituel[37]. » Un peu plus tard, alors qu’il travaillait à un chantier, un écroulement l’ensevelit vivant sous les décombres. On l’entendit crier pendant trois heures : « Seigneur Jésus-Christ, secours-moi ! Gloire à Dieu ! » Lorsqu’on parvint à l’atteindre, « il était déjà mort dans le Seigneur, les mains étendues en forme de croix, bien conservé et sans blessure[38]. » Son corps fut transporté pour l’office de la sépulture. Après trois jours, il n’avait subi « aucun changement, aucune enflure, aucune noirceur », mais « son visage rempli de gloire devint comme la neige[39] ».
À travers maints détails narratifs, il est clair que le biographe d’Athanase veut retrouver dans la mort de son héros des traits de celle du Christ. Mais ce qui est essentiel à considérer, y compris d’un point de vue historique, c’est précisément l’insistance sur l’idée d’illumination. Dès les premières années du monachisme athonite, cette expérience oriente la vie monastique, la dynamise et la récapitule. Mille ans plus tard, Silouane se fait le témoin de cette même tradition :
| Le Seigneur m’a accordé de voir chez les startsi russes un hiéromoine alors qu’il entendait les confessions ; il avait l’apparence du Christ. Bien que ses cheveux fussent blancs à cause de la vieillesse, sa face était belle et jeune comme celle d’un adolescent. Il était debout à l’endroit où on entend les confessions, indiciblement radieux. De même, je vis une fois un évêque durant la Sainte Liturgie. […] Quand le Père Jean de Cronstadt célébrait la Liturgie, son visage était semblable à celui d’un ange. On avait alors le désir de le regarder sans se détourner ; je l’ai vu moi-même ainsi[40]. |
Aujourd’hui encore, Dieu fait briller sa lumière sur certains êtres pleins d’humilité et de charité. Qu’il nous fasse la grâce d’en être témoins ! Et qu’il veuille, comme dit saint Paul, illuminer les yeux de votre cœur pour vous faire voir quelle espérance vous ouvre son appel, quels trésors de gloire renferme son héritage parmi les saints et quelle extraordi-naire grandeur sa puissance revêt pour nous, les croyants[41].
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- Vie de saint Athanase l’Athonite, Chevetogne, Amay-sur-Meuse (Belgique), 1963 (= A.). ↑
- Silouane, Écrits spirituels, Bégrolles-en-Mauge (« Spiritualité orientale », n° 5), 1976 (= S.). ↑
- Saint Silouane l’Athonite. Vie, doctrine et écrits, Paris, Cerf, 2010. ↑
- A., p. 17. ↑
- S., p. 25. ↑
- S., p. 54. ↑
- S., p. 41. ↑
- S., p. 55. ↑
- S., p. 31. ↑
- S., p. 32. ↑
- A., p. 29. ↑
- A., p. 21. ↑
- S., p. 61. ↑
- S., p. 62. ↑
- A., p. 39. ↑
- S., p. 70. ↑
- S., p. 64. ↑
- Vie de saint Athanase l’Athonite, Amay-sur-Meuse (Monastère de Chevetogne), 1963 (= A.). ↑
- Silouane, Écrits spirituels, Bégrolles-en-Mauge (Abbaye de Bellefontaine), 1976 (= S.), p. 64. ↑
- Titre d’un roman de Gilbert Cesbron. ↑
- S., p. 70. ↑
- S., p. 63. ↑
- S., p. 66. ↑
- 1 Pierre 5, 5. ↑
- A., p. 32. Une histoire à faire lire à ceux qui pensent que les anciens n’avaient pas d’humour… ↑
- S., p. 41. ↑
- S. p ; 36. ↑
- S., p. 72. ↑
- S., p. 29. ↑
- S., p. 35. ↑
- S., p. 34. ↑
- S., p. 40. ↑
- A., p. 60-62. ↑
- S., p. 59. ↑
- A., p. 39. ↑
- A., p. 80-81. ↑
- A., p. 85. ↑
- Ibid. ↑
- A., p. 66. ↑
- S., p. 47. ↑
- Ep 1, 18-19. ↑