Le Pèlerin russe et l’union mystique

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Pèlerin russe, tableau de Nicolas Ivanivitch Lepeto, 1855

Pèlerin russe, tableau de Nicolas Ivanivitch Lepeto, 1855

2002 Articles

Daniel Vigne, « Le Pèlerin russe et l’union mystique », dans Le Pèlerinage au cœur des religions, Les Cahiers de l’ISTR, Institut de Science et Théologie des Religions, Institut Catholique de Toulouse, n° 7 (2002), p. 87-110. [pdf]

Le Pèlerin russe et l’union mystique

Voir aussi : Anonyme, Récits d’un pèlerin russe, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points Sagesse » n° 14, 1978 (résumé-citations D. Vigne). [pdf]

Les Récits d’un Pèlerin russe ont été publiés en langue française dans deux livres successifs. Le premier[1] comporte les quatre premiers récits, édités pour la première fois en 1870 à Kazan. Le second[2] correspond aux trois autres récits, découverts plus tard et édités en Russie en 1911. Textes vivants, pittoresques, et en même temps très profonds. Je voudrais les relire de façon attentive, pour tenter d’en percevoir la richesse et les enseignements spirituels.

L’auteur des Récits nous est inconnu. On pense qu’il s’agit d’un paysan de la région d’Optino, peut-être un certain Nemytov, que la grâce de Dieu a poussé sur les routes. Ses souvenirs ont probablement été recueillis et transcrits par des moines du monastère d’Optino, au sud-ouest de Moscou. À ces hauts-lieux de la « sainte Russie » étaient rattachés des ermites et pères spirituels auxquels des milliers de pèlerins rendaient visite. La fin du XIXe siècle, on le sait, fut dans l’Église orthodoxe russe le temps d’un puissant renouveau spirituel, dont les Récits du Pèlerin russe constituent un des plus précieux témoignages.

[p. 88] Je me propose de relire ce texte sous trois angles successifs. Le premier, qu’on pourrait dire instructif, tentera de comprendre l’itinéraire de notre pèlerin comme l’image d’un voyage intérieur, d’un cheminement spirituel. Nous y comprendrons le texte comme riche d’une expérience longuement mûrie et d’une sagesse toujours actuelle.

Le deuxième point de vue, plus critique, envisagera les difficultés et objections que suscitait à cette époque la pratique de la « prière du cœur ». Questions qui sont aussi les nôtres, et qui sont rencontrées par le Pèlerin tout au long du récit. Comme nous le constaterons, les réponses proposées sont restent très actuelles, et éclairent la question délicate du rapport entre raison et foi.

Dans un troisième temps, j’élargirai la perspective en montrant comment le Pèlerin, sous l’action de la grâce et à travers l’extraordinaire diversité des rencontres qui émaillent son voyage, éclaire l’énigme tragique de la condition humaine et peut devenir pour nous un compagnon de route, un frère universel.

1. Le voyage intérieur

Éléments biographiques

De la biographie du Pèlerin, nous ne savons pas grand-chose. Le récit comporte toutefois quelques détails significatifs. Le Pèlerin est un homme blessé dans sa chair : « Je ne pouvais m’employer à aucun travail manuel, dit-il, car j’avais perdu l’usage de mon bras gauche2/41 ». De fait, il a été battu par son frère ivrogne dans sa petite enfance3/104, et ce bras est resté inerte. Notre homme est donc, pour ainsi dire, chômeur et handicapé. Cette blessure d’enfance serait-elle comme la brèche par où la grâce l’a touché, et lancé sur son chemin de pèlerinage ? Toute quête de Dieu ne suppose-t-elle pas une blessure, une pauvreté humaine effective ?

Le Pèlerin a aussi été » blessé », dans les années 1850, par une parole qui a décidé de son aventure spirituelle :

Le vingt-quatre dimanche après la Trinité, j’entrai à l’église. […] On lisait l’Épître au passage où il est dit : Priez sans cesse (1 Th 5, 17). Cette parole pénétra [p. 89] profondément dans mon esprit1/21.

Que signifie prier sans cesse ? Comment répondre concrètement à une telle injonction ? C’est dans une église, remarquons-le, qu’il entend cette parole ; c’est de l’Église qu’il l’a reçue. Mais pour la comprendre, il lui faudra quitter l’église de son enfance, en découvrir d’autres, trouver partout les témoins qui l’éclaireront. Il dit lui-même :

J’irai par les églises où prêchent des hommes de renom, et là, peut-être, je trouverai ce que je cherche. Et je me mis en route1/20.

Le Pèlerin s’adresse donc à un certain nombre d’hommes religieux, à qui il pose cette question toute simple : qu’est-ce que prier sans cesse ? À chaque fois, la réponse le déçoit. On lui énonce des généralités sur l’utilité de la prière, sur la théologie de la prière, sur le fait que la prière est elle-même un don de Dieu… Un dévôt lui dit :

Prie plus souvent et avec plus de zèle, la prière te fera comprendre d’elle-même comment elle peut devenir perpétuelle ; pour cela il faut beaucoup de temps. […] Mais il n’avait rien expliqué1/2122.

Au supérieur d’un monastère, même question :

Expliquez-moi comment l’intelligence peut être toujours plongée en Dieu sans distraction et le prier sans cesse. – C’est là chose fort difficile si Dieu n’en fait pas don lui-même, dit le supérieur. Mais il n’avait rien expliqué1/23.

Notre homme ne se satisfait pas d’un enseignement vague ou cérébral. Il rencontre cependant un starets (ancien) qui l’instruira de façon plus exacte et plus profonde : « Viens chez moi, lui dit l’homme, et je te donnerai un livre des Pères qui te permettra de comprendre1/29. » Il s’agit de la Philocalie.

La Philocalie

La première édition de ce livre paraît en 1782, en grec, à Venise, sous la plume de Nicodème l’Hagiorite aidé de Macaire de Corinthe. Il rassemble des textes recueillis pendant plus d’un millénaire de tradition monastique orientale, du IVe au XIVe siècles, de saint Antoine le Grand à saint Grégoire Palamas. Extraordinaire anthologie d’écrits qui invitent tous, d’une manière ou d’une autre, à la rencontre intime du croyant avec son Dieu. Le mot Philocalie – [p. 90] amour de la Beauté – reflète lui-même ce désir de l’union mystique, qui a mis notre Pèlerin sur les chemins de l’absolu.

Ainsi, en plein siècle des Lumières, est publié ce qu’Olivier Clément a appelé une « encyclopédie de la Lumière incréée ». Le livre sera traduit en slavon, moins de dix ans plus tard, par une autre grande figure du christianisme russe : le starets Païssy Vélitchkovsky[3]. Il s’y diffusera vite, comme en témoigne notre récit. « Nous avons comparé la traduction slavonne de Païssy Vélitchovsky avec l’original grec, et vérifié son exactitude5/41 », déclare un starets.

La Philocalie sera traduite en langue russe par Théophane le Reclus en 1877, et en roumain par un des plus grands théologiens du XXe siècle, Dumitru Staniloaë, à la fin des années 1940. Cette édition roumaine, qui a d’ailleurs refondu et amplifié l’ancienne Philocalie grecque, n’a été achevée qu’en 1981. À la même époque, Jacques Touraille commençait à faire paraître une traduction française de la Philocalie, par fascicules, dans la collection « Spiritualité orientale » de l’Abbaye de Bellefontaine ; en 1995, l’entièreté de cette traduction a été rassemblée en deux volumes publiés par les éditions Desclée de Brouwer et préfacés par Olivier Clément. Ce livre est donc une véritable somme théologique et spirituelle de l’Église orthodoxe. Mais s’il s’est diffusé dans l’Europe orientale et occidentale, c’est au bénéfice de l’Église universelle, et les catholiques le découvrent avec un immense intérêt.

Notre Pèlerin reçoit ce précieux bagage de son starets, qui lui explique que la Philocalie est comme un vitrail, « infiniment plus petit que le soleil1/30 », qui tamise la lumière de la Parole de Dieu et permet de la contempler. Elle ne fait pas concurrence à l’Écriture sainte, mais la résume et l’actualise. Comme le dit le Pèlerin à un soldat qui l’interroge :

– Qu’est-ce qui vaut plus la prière de Jésus ou l’Évangile ? – C’est tout un, car le nom divin de Jésus-Christ enferme en lui toutes les vérités évangéliques. Les Pères disent que la prière de Jésus est le résumé de tout l’Évangile2/53.

La prière de Jésus

[p. 91] De fait, au cœur de la Philocalie se trouve la tradition, remontant aux premiers temps du christianisme, d’invocation constante du Nom de Jésus. Les anachorètes du désert d’Égypte avaient entendu la parole : Priez sans cesse comme une invitation à demeurer dans le souvenir vivant de ce Nom.

La formule plus précisément retenue nous est bien connue : « Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi », ou sous une forme plus complète : « Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, aie pitié de moi pécheur ». Le passage capital des Récits du Pèlerin russe fait état de cette prière, ainsi définie par le starets :

La prière de Jésus[4], intérieure et constante, est l’invocation continuelle et ininterrompue du Nom de Jésus, par les lèvres, le cœur et l’intelligence, dans le sentiment de sa présence en tout lieu, en tout temps, même pendant le sommeil. Elle s’exprime par ces mots : « Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi. » Celui qui s’habitue à cette invocation ressent une grande consolation et le besoin de dire toujours cette prière. Au bout de quelque temps, il ne peut plus demeurer sans elle, et c’est d’elle-même qu’elle coule en lui1/29.

Les deux versants de cette prière, fait remarquer le starets, sont une profession de foi complète, car l’appel du médecin est inséparable de la reconnaissance de la maladie :

Elle comporte deux parties : un résumé de l’Évangile et l’aveu de notre nature déchue» 5/42.

Cette prière est donc un passage constant de la confession de foi à la supplication confiante. Elle se récite vocalement, et pas seulement mentalement. Elle est un acte corporel. Lorsque le Pèlerin en croise d’autres, il essaie d’observer s’ils remuent les lèvres, ou du moins la langue dans la bouche : ainsi remarque-t-il, dans une auberge, un aveugle qui prie en secret4/139.

Elle doit être dite avec ferveur, en concentrant sur elle son attention, mais chacun aura sa façon personnelle de la réciter. Un starets évoque cette diversité :

Certains mettent l’accent sur le tout premier mot, et disent « Seigneur Jésus-Christ », puis finissent toute la suite sur un ton uniforme. D’autres commencent d’une voix [p. 92] uniforme et accentuent, au milieu de la prière, le mot « Jésus » comme une exclamation. D’autres encore commencent et continuent la prière sans accent jusqu’aux derniers mots « Aie pitié de moi », et élèvent alors leur voix en extase. […] N’y a-t-il pas là une impulsion cachée de l’Esprit Saint5/44 ?

Cette prière est toujours vivante dans le monachisme byzantin. Je garde le souvenir de l’impression étrange éprouvée à mon arrivée au monastère de Philothéou, au mont Athos, un après-midi d’été. Les moines y circulaient en silence, et pourtant on percevait une sorte de bourdonnement musical dans toute la maisonnée… Je m’interrogeais jusqu’au moment où je m’aperçus que chacun d’eux, à voix basse, récitait le Kyrie Ièsou Christe, eleison me !

Je garde également le souvenir d’un moine du monastère de Stavronikita, que j’avais souhaité interroger sur sa pratique. Nous étions sur une falaise surplombant la mer, et le moine, joignant le geste à la parole, accompagnait chaque formule de grandes métanies (prosternations) qui en faisaient presque un exercice physique. Cette prière totale était sa vie.

Un rude apprentissage

Le Pèlerin russe ne prescrit pas de technique particulière ou codifiée. Mais il nous donne l’exemple d’un long apprentissage, fondé sur un travail d’imprégnation. Le starets met son disciple à l’ouvrage. Il devra réciter la formule plusieurs centaines, puis plusieurs milliers de fois par jour. Le néophyte avoue ;

Au début, tout semblait aller bien. Puis je ressentis une grande lourdeur, de la paresse, de l’ennui1/32.

Mais le starets l’encourage à persévérer :

Frère bien-aimé, c’est la lutte que mène contre toi le monde obscur, car il n’est rien qu’il redoute tant que la prière du cœur1/32.

Le maître ne craint pas d’augmenter rapidement ses exigences, et lui prescrit de réciter « exactement trois mille oraisons par jour, sans en ajouter ni retrancher aucune » – sans y ajouter, car le zèle de l’apprenti doit être stimulé, mais aussi régulé et contenu. Les effets escomptés ne tarderont guère :

Pendant deux jours j’eus quelque difficulté, puis cela devint facile. […] Je le dis au starets, qui m’ordonna de réciter [p. 93] six mille oraisons par jour1/34.

La prière commence alors à faire corps avec le priant :

Je m’habituais si bien à la prière que si je m’arrêtais un court instant, je sentais un vide, comme si j’avais perdu quelque chose1/35.

Le disciple va revoir le starets, qui double la posologie :

Ne perds pas de temps, et avec l’aide de Dieu, prends la résolution de réciter douze mille oraisons par jour1/35.

Ce qui représente environ vingt heures de prière qutotidienne ! Apparaissent alors – on n’en sera pas surpris – certains effets nouveaux de la pratique :

Je ressentis une sorte de durcissement de la langue et une raideur de la mâchoire. […] Ensuite j’eus légèrement mal au palais, puis au pouce de la main gauche qui égrenait le chapelet (chotky), tandis que mon bras s’échauffait jusqu’au coude, ce qui produisait une sensation délicieuse, et cela ne faisait que m’inciter encore à réciter la prière1/36.

Pèlerins de l’absolu

Le starets lui ayant désormais permis de réciter le nombre d’oraisons qu’il veut, le disciple se met en route. Il ne reverra plus son maître, qui mourra peu après mais qui continuera de l’accompagner secrètement dans sa marche. Notre Pèlerin se présente dès lors lui-même ainsi :

Par la grâce de Dieu, je suis homme et chrétien, par action, grand pécheur, par état pèlerin sans abri, de la plus basse condition, toujours errant de lieu en lieu1/21.

Parfois je fais plus de soixante-dix verstes[5] en un jour, et je ne sens pas que je vais, je sens seulement que je dis la prière. Quand un froid violent me saisit, je récite la prière avec plus d’attention, et bientôt je suis tout réchauffé1/39.
Je suis devenu un peu bizarre. Je n’ai souci de rien, rien de ce qui est extérieur ne me retient, je voudrais toujours être dans la solitude1/40.

Si frappant qu’il soit, ce témoignage est loin d’être un cas unique. L’Église orthodoxe en connaît d’autres exemples, tel celui de l’Archimandrite Spiridon, aumônier des bagnes tsaristes, mort en 1910. [p. 94] Son témoignage extraordinaire est précédé du récit de ses pèlerinages, accomplis avec la même ferveur surnaturelle[6]. Moins connu, mais tout aussi frappant, serait le témoignage du « vieux Georges », moine roumain mort en 1918. Dumitru Stanilaoë écrit :

Il menait une vie de pèlerin, ne se nourrissant, très peu, qu’après le coucher du soleil. […] En chaque lieu il restait en prière pendant la nuit dans l’église, ne dormant que trois heures. Il vécut ainsi plus de quarante ans. Il marchait toujours en récitant les Psaumes. Il allait sans hâte, sans se laisser troubler par rien, [,…] ne sentait ni la chaleur, ni le froid, ni la faim[7].

Le « vieux Georges » priait sans discontinuer, debout, mains levées, ou en marchant pieds nus. Il se rendit en Palestine, au Sahara, au Mont Athos, enfin en Moldavie où il était connu de tous.

Vers la prière spirituelle

Notre Pèlerin récite donc des milliers d’oraisons quotidiennes. Mais son starets l’en a averti : l’habitude de la prière n’est pas une garantie de spiritualité. La facilité désormais acquise n’est qu’» un effet naturel produit par l’exercice et l’application constante, de même qu’une machine1/36 ». La vraie prière est autre chose : c’est cette « prière spirituelle spontanée1/37 » qui naît d’un cœur profondément purifié.

Le Pèlerin a donc conscience de n’être qu’au début du chemin, au stade « des impressions sensibles, effet de la nature et d’une habitude acquise1/40 », des conditionnements humains que la grâce divine viendra embraser à son heure.

Je n’ose pas encore me mettre à l’étude de cette prière. Je suis trop indigne et trop bête, j’attends l’heure de Dieu, espérant en la prière de mon défunt starets. Ainsi je ne suis pas encore parvenu à la prière1/40.

Que sera cette étape ultérieure ? Elle sera la découverte du lieu du cœur, dont le Pèlerin se fait d’abord une représentation corporelle. Il imagine et écoute, dit-il lui-même, ce cœur qui bat [p. 95] dans sa poitrine4/145.

Au bout de quelque temps, je sentis que la prière passait d’elle-même dans mon cœur, c’est-à-dire que mon cœur, en battant régulièrement, se mettait en quelque sorte à réciter en lui-même les paroles saintes sur chaque battement, par exemple : 1. Seigneur, 2. Jésus, 3. Christ, et ainsi de suite2/42.

Le cœur et le souffle deviennent bientôt les supports conjoints de son invocation :

Mon cœur apparut et je sentis son mouvement profond. Puis je parvins à introduire dans mon cœur la prière de Jésus et à l’en faire sortir, au rythme de la respiration. J’inspirais l’air et le gardais dans ma poitrine en disant : « Seigneur Jésus-Christ », et je l’expirais en disant : « Aie pitié de moi2/68. »

La poitrine comme « lieu » corporel devient alors le foyer d’une intense expérience spirituelle :

Je ressentis une certaine douleur au cœur, et dans mon esprit un amour pour Jésus-Christ tel qu’il me semblait que si je l’avais vu, je me serais jeté à ses pieds. Bientôt apparut dans mon cœur une bienfaisante chaleur qui gagna toute ma poitrine2/42.

Alors seulement s’épanche en lui la prière d’effusion, « se faisant d’elle-même sans aucune activité de ma part2/71 ». Les effets s’en font sentir dans toute la personne, « dans l’esprit, dans les sens, et dans l’intelligence2/70 ». Le Pèlerin les décrit en termes mystiques :

Parfois il y avait comme un bouillonnement dans mon cœur et une légèreté. […] Parfois je sentais un amour ardent pour Jésus et pour toute la création divine. Parfois mes larmes coulaient d’elles-mêmes par reconnaissance. […] Parfois la chaleur de mon cœur se répandait dans tout mon être et je sentais avec émotion la présence innombrable du Seigneur2/69.

Il ne s’agit pourtant, soulignons-le, ni d’une béatitude satisfaite ni d’une sentimentalité complaisante. Ces expériences de plénitude n’induisent chez le Pèlerin aucune suffisance. Il sait qu’il est un pécheur, un homme en marche, qui doit trouver pas à pas son chemin. D’autre part cette expérience ne le coupe pas du réel : le monde s’illumine à ses yeux, reçoit une densité nouvelle.

Quand je priais au fond du cœur, tout ce qui m’entourait m’apparaissait sous un aspect ravissant : les arbres, les herbes, les oiseaux, la terre, l’air, [p. 96] la lumière, tous semblaient me dire qu’ils existent pour l’homme, qu’ils témoignent de l’amour de Dieu pour l’homme2/57.

Ce regard neuf posé sur l’univers lui fait désormais percevoir le secret des choses, leur logos caché :

Je comprenais ce que la Philocalie appelle « la connaissance du langage de la création », et je voyais comment il est possible de converser avec les créatures de Dieu2/57.

Les « raisons » (logoï) des êtres, selon une ancienne tradition stoïcienne reprise par la tradition byzantine, lui deviennent transparentes. Ainsi en est-il de son propre corps, qu’il perçoit et découvre avec une acuité presque inquiétante :

Parfois je rentrais entièrement en moi-même. Je voyais clairement mon intérieur et j’admirais l’édifice admirable du corps humain. […] Sans doute je pris trop plaisir à ses sensations : […] au bout de quelque temps, je sentis dans mon cœur une sorte de crainte4/150.

Car l’itinéraire spirituel n’est pas sans découvertes surprenantes, ni sans risques. Notre Pèlerin le sait. Quoique béni, son chemin n’est pas facile et fleuri, mais éprouvant et austère. Une second regard posé sur le texte va nous permettre de le constater : cette voie comporte des renoncements et intègre la contradiction.

2. Difficultés et objections

Le vent souffle où il veut

L’itinéraire géographique du Pèlerin, tel qu’on peut le reconstituer au fil des pages, révèle les exigences et les incertitudes de sa condition. Il n’est pas un vagabond bucolique, de ceux « qui ne deviennent pèlerins que par nonchalance ou par paresse4/136 ». Sa marche est orientée au sens précis du terme : il veut aller à Jérusalem vénérer le « tombeau vivifiant » du Christ2/101.

Mais ce projet tarde à se réaliser. Treize ans après son départ, le Pèlerin, qui a alors trente-trois ans, ne sait pas encore « si le Seigneur me permettra d’arriver jusqu’à la sainte Jérusalem. Si c’est la volonté de Dieu, il serait temps peut-être d’y enterrer mes os pécheurs ».

Le quatrième Récit s’achève sur la perspective du départ pour la Ville Sainte. Mais au cours du cinquième Récit, se devinent les [p. 97] déboires d’un voyage manqué ; on lui avait donné une adresse de quelqu’un qui devait lui permettre de traverser la Mer Noire en bateau, pour aller à Constantinople puis en Terre Sainte. Mais rien de tout cela n’a lieu ! L’itinérance est souvent faite d’incertitude… Le Pèlerin renonce avec humilité :

Nos désirs n’aboutissent pas toujours. […] Ce n’est pas étonnant : comment, pécheur que je suis, pourrait-on me croire digne de fouler ce sol sacré5/10 ?

Il prend dès lors le chemin, non plus de Jérusalem, mais de Kiev, lieu du baptême du prince Vladimir, ville sainte de la Russie chrétienne. Il ne rêve plus d’un Orient lointain, pourrait-on dire, mais va puiser aux sources de sa propre culture, de sa propre Église. Retour significatif : le pèlerin n’est pas seulement celui qui part, mais celui qui revient…

À Kiev, il rencontre un starets savant ayant étudié à l’Académie d’Athènes5/43 qui l’instruira longuement à partir des textes de la Philocalie. Il accepte ce passage par l’érudition théologique, mais quelque temps plus tard, lorsqu’il demande à son confesseur : « Où aller désormais sur ma route de pèlerin ? », la réponse est d’un autre type :

Va à Pochaev, vénérer l’empreinte miraculeuse du pied de la très pure Mère de Dieu5/39.

Ainsi la plus haute science côtoie dans son parcours les croyances les plus humbles. Cela aussi, sans doute, fait partie des paradoxes du voyage. Mais notre Pèlerin se soumet ; il accueille tout le trésor de l’Église, croyances populaires comprises. Il ira à pied, à deux cents verstes de là, vénérer l’empreinte miraculeuse – qui ne lui fait pas, semble-t-il, d’impression profonde – puis s’interroge : « Où aller maintenant ? Je décidai de revenir à Kiev5/55 », ville-phare de sa foi.

Où aller ensuite ? Le pèlerinage est sans fin… Cette fois, un starets l’oriente vers les îles Solovki, dans la Mer Blanche, au ras du cercle polaire. Terres glaciales, que les Soviétiques transformeront en goulag dans les années 1920. J’y vois encore un symbole ; ce n’est plus vers les régions chaudes, vers l’aurore dorée, que notre Pèlerin marche, mais vers ce plein nord gelé que la lumière oublie six mois pas an. « C’est une sorte de second Athos5/57 », lui dit-on. Certes, mais le soleil s’y voile dans la « ténèbre lumineuse » et la « nuit » chères à Grégoire de Nysse et Jean de la Croix… Une Jérusalem hyperboréale, où nous ne verrons pas le Pèlerin arriver. Dans [p. 98] les dernières lignes du dernier récit, il demande au starets la bénédiction pour ce nouveau départ. Sans doute est-il toujours en marche…

Dangereuse exomologèse ?

Lors de son arrivée à Kiev, le Pèlerin s’était pourtant cru au seuil d’une grande étape, peut-être même au bout du voyage. Il décide alors de faire une confession complète de sa vie passée. Les conditions sont optimales : près de la Laure des Grottes, ce sanctuaire vénérable, il prépare pendant une semaine sa grande anamnèse.

Je me mis à me remémorer et examiner tous mes péchés depuis ma jeunesse, avec précision, et pour ne rien omettre j’écrivis tout ce que je pus me rappeler dans les moindres détails. J’en remplis une grande feuille de papier5/30.

À une lieue de là vivait un prêtre ascétique et de grand discernement : « quiconque allait se confesser à lui trouvait une atmosphère de tendre compassion5/30 ». Notre pénitent se rend donc auprès de ce confesseur renommé et lui fait ses aveux avec contrition. Le résultat n’est pas la consolation escomptée ! Il vaut la peine de relire cette page, pleine de fine sagesse et d’humour discret. Après avoir attentivement lu le texte, le prêtre lui dit :

Mon cher ami, une grande partie de ce que tu as écrit est tout à fait futile. Écoute. D’abord, ne confesse pas de péchés dont tu t’es déjà repenti et qui t’ont été pardonnés. Ne reviens pas dessus, car ce serait mettre en doute le pouvoir du sacrement de pénitence. Ensuite, ne rappelle pas à ton souvenir les autres personnes qui ont été associées à tes péchés ; ne juge que toi-même. Troisièmement, les saints Pères nous défendent de mentionner toutes les circonstances des péchés, et nous disent de les avouer en termes généraux de façon à écarter la tentation tant de nous-même que du prêtre. Quatrièmement, tu es venu te repentir et tu ne te repens pas de ne pas savoir te repentir, c’est-à-dire que ta pénitence est tiède et négligente. Cinquièmement, tu t’es étendu sur tous ces détails, mais le plus important, tu ne l’as pas retenu : tu n’as pas exposé les péchés les plus graves de tous ; tu n’as pas avoué et inscrit que tu n’aimes pas Dieu, que tu hais ton prochain, que tu ne crois pas au Verbe de Dieu et que tu es tout orgueil et ambition5/3031.

[p. 99] À notre Pèlerin abasourdi, le prêtre fait alors lire un texte dont il se sert toujours, précise-t-il, pour sa propre pénitence : « Une confession qui conduit l’homme intérieur à l’humilité5/32. » Ce texte en quatre points (et en première personne, car il ne s’agit nullement d’un réquisitoire) reprend les constats précédents :

1. Je n’aime pas Dieu, car si je l’aimais je penserais continuellement à lui avec une joie profonde. […] 2. Je n’aime pas mon prochain, car non seulement je ne suis pas capable de sacrifier ma vie pour lui, mais je ne renonce même pas à mon bonheur, mon bien-être et ma paix pour le bien de mon prochain. […] 3. Je n’ai aucune foi religieuse, ni dans l’immortalité, ni dans l’Évangile. Si j’étais fermement persuadé qu’au-delà de la tombe se trouvent la vie éternelle et la récompense des actes de cette vie, j’y penserais continuellement. […] 4. Je suis tout orgueil et égoïsme des sens. Toutes mes actions le confirment. […] Je fais continuel-lement une idole de moi-même et la sers sans arrêt.

Culpabilité dévastatrice ? Disons plutôt : vérité libératrice. Grâce à elle le Pèlerin se rend compte, non seulement qu’il n’est pas au bout du chemin, mais qu’il en est toujours au point de départ – et cela même est un grand pas en avant. Le progrès spirituel n’est pas cumulatif : il est au contraire un allégement. Si le pèlerinage nous désencombre, c’est aussi d’un certain idéal de perfection…

Rabâchage inutile ?

Outre ces purifications spirituelles, se devinent dans le texte un certain nombre d’objections intellectuelles, que le Pèlerin va devoir affronter et résoudre. Cet aspect des Récits d’un Pèlerin russe est rarement souligné[8]. Il est précieux de constater qu’une exigence de rationalité s’y manifeste, et que l’intelligence n’y est nullement disqualifiée.

La première objection concerne l’aspect répétitif de la prière. Ne rabâchez pas comme les païens, dit le Christ lui-même (Mt 6, 7). [p. 100] Cette forme de prière ne cède-t-elle pas à la tentation de « mécaniser » la vie spirituelle, en l’attachant à une formule toujours identique ? Et que sert de répéter des lèvres cette formule, quand c’est notre âme qu’il s’agit d’élever ? « L’invocation tiède est une répétition inutile », disent certains6/83. Et un prêtre :

Quelle utilité d’invoquer le nom de Dieu continuellement avec la langue seule, mais sans attention et sans comprendre ce que je dis ? […] On en tire fatigue et ennui ».

Mais cette critique méconnaît d’une part le « pouvoir propre » du nom de Jésus6/91, d’autre part l’unité du corps et de l’âme : en d’autres termes, le lien de celui qui prie avec des réalités extérieures à sa sphère de conscience.

D’une part en effet, « le nom de Jésus-Christ invoqué dans la prière contient en lui-même une puissance salvatrice6/83 ». La prière met en jeu un « surconscient » visité par la grâce. D’autre part, « le mouvement fréquent des lèvres devient imperceptiblement un appel sincère du cœur6/92 » : l’implication du corps est déjà, inconsciemment, une action de l’âme. Le « faire », pour l’homme en quête de Dieu, est une transformation de son être. « Nous faisions nos courbettes comme des nigauds, et pourtant notre désir de prier était là3/108 », et avec le désir, la prière elle-même.

Ceux qui estiment l’acte de foi d’après la force de leur propre raison myope et inexpérimentée, oublient que l’homme est fait d’un corps et d’une âme6/93.

Critiquer le caractère répétitif de la prière est donc commettre une erreur anthropologique. En effet, « c’est la fréquence de la prière qui fonde toute la méthode6/76. » Tout repose sur « la fréquence et le caractère ininterrompu de la prière, si faible soit elle6/81 ». Elle doit devenir comme une deuxième nature6/82. Sous cet angle, sans doute, elle n’est pas encore surnaturelle : mais « Dieu n’a assigné à la volonté et à la force de l’homme que la quantité de la prière6/79 », et c’est à travers cette fréquence même que la grâce agit. « La quantité conduira certainement à la qualité6/99. » « Ta prière se purifiera d’elle-même par la répétition6/84. »

Quiétisme démobilisateur ?

[p. 101] Deuxième objection. Cette prière incessante est-elle compatible avec la vie ordinaire ? La question est souvent posée par les personnes que rencontre le Pèlerin. La réponse est toujours la même : tout ce que nous faisons peut être une occasion de prier.

Si tu fabriques quelque chose, […] si tu vois la lumière, […] si tu te couvres d’un vêtement, […] que tout mouvement te soit motif à célébrer le Seigneur4/127.

En réalité, aucune occupation corporelle ou mentale ne peut empêcher la prière6/86. Une longue habitude permet même de la réciter pendant les exercices intellectuels les plus assidus, et pendant le sommeil6/90. Cette concomitance est possible, précise le texte, grâce à l’existence en l’homme de plusieurs niveaux de vie intérieure. Le Pèlerin en fait la découverte à la lecture d’un texte de Théolepte de Philadelphie :

 Je fus étonné de voir qu’il propose de se livrer au même moment à trois ordres d’activité : assis à table, dit-il, donne à ton corps la nourriture, à ton oreille la lecture et à ton esprit la prière. […] C’est alors que je compris le mystère de la différence entre le cœur et l’esprit2/54.

Comme précédemment, il ne s’agit pas de renier la raison, mais de la situer dans un ensemble plus vaste. La vie spirituelle déborde la vie mentale consciente. Le « cœur » peut donc être en prière pendant que le corps et la pensée s’activent. Des exemples : Lazare l’ami du Christ, « homme au cœur simple, chargé d’un travail continuel pour la fraternité », Calliste, moine-cuisinier au mont Athos, ou encore le patriarche Photius dans ses lourdes responsabilités, pratiquaient, nous dit-on, l’invocation continuelle du nom de Jésus6/87.

Excessive audace ?

Autre difficulté : celle qui consiste à se juger indigne, en tant que pécheur, de s’adresser à Dieu de façon si insistante. N’y a-t-il pas là une sorte d’inconvenance ? L’objection est exprimée par un professeur scrupuleux. Du moment que la prière est chose sacrée,

n’est-il pas sacrilège d’apporter une chose sacrée dans un cœur avili par le péché, sans l’avoir d’abord purifié par une pénitence et une contrition silencieuses7/113 ?

[p. 102] La réponse est rassurante : loin de nous interdire l’accès à la prière, nos péchés sont un motif supplémentaire pour nous tourner vers Dieu7/114. On n’arrive pas à la prière par des purifications, mais on part d’elle pour être purifié.

Beaucoup commettent une grande erreur en pensant que les moyens préparatoires et les bonnes actions engendrent la prière, alors qu’en réalité c’est la prière qui est la source des œuvres et des vertus1/27.

Une des plus belles pages du texte, inspirée peut-être du célèbre « Aime et fais ce que tu veux » de saint Augustin, répète inlassablement :

Prie et fais ce que tu veux, la prière te guidera vers l’acte droit et juste. […] Prie et pense ce que tu veux, tes pensées seront purifiées par la prière6/96.
Prie et ne crains rien, la prière te protégera6/97.
Prie d’une façon ou d’un autre, mais prie toujours et ne te laisse détourner par rien6/98.

Puissant encouragement, d’une simplicité désarmante ! Un moine oriental me fit un jour découvrir la prière de Jésus comme l’» acte simple » qui pouvait contenir à lui seul tout le christianisme…

Fuite du monde ?

Le Pèlerin, cependant, n’est pas un moine. Ne cède-t-il pas à la tentation de fuir ses responsabilités dans le monde ? Et la vie monastique elle-même ne serait-elle pas une forme de démission ? Comme les autres objections, cette question est mise sur les lèvres des interlocuteurs du Pèlerin, mais il est clair qu’elles se posent à sa propre conscience, et qu’il doit en découvrir la réponse chemin faisant.

Ainsi remarque-t-il que la volonté de transformer le monde, si généreuse qu’elle paraisse, est signe de présomption. Penser que le monde a besoin de nous, c’est oublier combien de grands saints s’en sont retirés, qui avaient pourtant des moyens bien supérieurs aux nôtres pour y agir ! Qui sommes-nous pour croire que nous valons mieux qu’eux ?

Plus tard, le Pèlerin comprend « pourquoi les adeptes de la prière perpétuelle fuient le monde et se cachent de tous4/140. » C’est qu’en réalité, celui qui s’écarte du monde travaille pour le monde :

L’homme qui vit dans le silence et la solitude, [p. 103] non seulement ne vit pas dans l’inaction et l’oisiveté, mais il est actif au plus haut degré7/115. Son exemple éveille le courage des autres et les stimule7/116

Ainsi le silencieux enseigne par son silence même7/117. « Ceux qui contemplent en silence sont les piliers qui soutiennent l’Église7/118 », et par elle la société. Quant à l’errance du Pèlerin, elle est un comme un fil invisible qui parcourt ce monde, et en recoud le tissu déchiré…

Illuminisme ?

Cette objection prolonge la précédente. En s’écartant de la vie courante, le Pèlerin ne poursuit-il pas le mirage d’un « arrière-monde » ? Ne cède-t-il pas aux sirènes de l’illuminisme ? La place faite à l’étrange et au merveilleux dans les Récits d’un Pèlerin russe éclaire cette difficulté. D’un côté, les faits inquiétants sont décrits sans commentaire et sans complaisance. De l’autre, les faits admirables sont replacés dans le contexte des lois de la nature, sans curiosité particulière.

Au premier type de phénomène appartiennent les cas de mort subite ou de « frénésie » suicidaire. Le texte en donne plusieurs exemples : tel fiancé expire brutalement la veille de son mariage4/158, tel chef de caravane meurt aspergé d’eau5/13, tel paysan est poussé à se jeter dans un ravin5/14. Faits inexpliqués, dont l’auteur ne tire aucun enseignement sinon qu’» en réalité, on rencontre dans la vie humaine beaucoup de choses dont on ne peut avoir une claire compréhension5/15. » Ils relèvent en quelque sorte de l’absurdité du mal et n’ont pas à être commentés, même avec une intention pieuse.

Au second type de phénomènes appartiennent les faits exceptionnels, apparemment surnaturels, dont le Pèlerin est témoin au cours de ses voyages. Loin de se complaire dans le merveilleux, le texte met ici en garde contre ce qu’on peut appeler l’attrait du paranormal. Ainsi, selon une tradition constante dans la Philocalie, les visions et apparitions survenant pendant la prière sont objet de méfiance :

Garde-toi de toute représentation, de toute image naissant dans ton esprit pendant que tu pries. Repousse toutes les imaginations4/146.

[p. 104] De même les phénomènes de type parapsychologique, plusieurs fois mentionnés dans le récit, sont relativisés et « rationalisés ». Le Pèlerin reçoit en songe, une nuit, la visite de son défunt starets, qui lui commente la Philocalie et marque d’un trait, au charbon, tel passage important. Au matin, le Pèlerin se réveille et voit le livre, ouvert à la page indiquée, marqué d’un trait de charbon comme dans le rêve ! Un instituteur en donnera une explication rationnelle et rassurante2/76.

Autre exemple : un aveugle reçoit la vision de tel village en train de brûler à douze verstes de là. Le fait est avéré, mais le Pèlerin refuse d’en tirer aucune conclusion, sinon sur la nature subtile de l’âme, qui peut percevoir des réalités lointaines ou invisibles.

Prendre des visions quelconques pour des révélations directes de la grâce, garde-t’en bien, car cela se produit souvent naturellement selon l’ordre des choses4/148.

Lorsque le Pèlerin repousse l’attaque d’un loup par la force de son chapelet2/75, ou lorsqu’il est sauvé de la mort par un étrange remède de goudron d’os2/93, même façon pour l’auteur de « naturaliser » ces phénomènes : ils sont dans l’ordre des choses. Raison et foi, dans ces textes, font en somme bon ménage…

Sentimentalisme ?

Mais la raison raisonnante revient à la charge : n’y a-t-il pas danger à souligner la possibilité d’expérimenter le spirituel, et n’y aurait-il pas avantage à le laisser hors du sensible, dans le domaine de la foi pure ?

Ici la réponse retourne la question, et se demande si la foi peut être un acte purement intellectuel, basé sur la raison. Ainsi « beaucoup d’auteurs veulent stimuler la prière par de solides raisonnements6/99 », appuyés sur la démonstration logique de la nécessité et de l’efficacité de la prière.

Ces méthodes résultent d’un jugement sain, mais l’âme comprend rarement leur portée, pour la raison que ces remèdes sont trop amers. […] Aussi les saints pères adoucissent l’épreuve, et enduisent de miel les bords de la coupe6/100.

Aucune argumentation ne suffit à nous engager sur les chemins de la vie spirituelle. En réalité, « le moyen le plus efficace est la découverte de la douceur et de l’immensité de l’amour divin101 ». [p. 105] L’expérience de cette douceur n’est donc pas à négliger parmi les motifs d’encouragement à la prière. Le Pèlerin cite à ce sujet saint Eznik qui dit :

Si nous ne sommes pas prêts à désirer le silence du cœur pour aucune autre raison, que ce soit donc pour le délice que l’âme en éprouve et pour la joie qu’il apporte6/102.

Les règles de prudence, cependant, demeurent :

Une humble conscience des péchés, la sincérité de l’âme envers le père spirituel, et l’absence d’images dans la prière, constituent une forte et sûre défense contre les illusions7/109.

Mais ces remparts étant posés, « il est vain de craindre et de s’alarmer contre la prière intérieure sous le prétexte qu’on risque l’illusion7/109 ? » Au prêtre qui se demande : « Est-ce que pareille méditation ne conduit pas une personne inexpérimentée à la volupté spirituelle ? », il sera répondu :

Les théologiens mettent en garde contre l’excès ou l’avidité de jouissance spirituelle, mais ne rejettent nullement la joie et la consolation de la vertu6/102.

Concluons cet examen des difficultés soulevées par la pratique de la prière de Jésus, en soulignant qu’un certain « rationalisme », plein de sagesse spirituelle, est présent dans le texte. La lucidité intellectuelle n’en est point écartée ; il semble même qu’un sens critique aigu – on peut l’appeler discernement – soit requis pour pratiquer cette spiritualité. Le Pèlerin n’habite pas dans les sphères éthérées de la contemplation pure : il marche sur la terre des vivants.

3. Un homme universel

Dans cette troisième relecture des Récits, nous voudrions élargir le regard aux dimensions de l’entière condition humaine, dans sa diversité tragique et ses paradoxes, pour montrer de quelle façon le Pèlerin en est témoin et les assume. Car ses voyages sont aussi une descente au « cœur » de l’humanité souffrante, et du mystère du mal. Ils éveillent en lui et en nous un amour sans limites. « La foi vécue [p. 106] dans la prière doit fructifier en une compassion sans bornes », écrivait O. Clément[9]. Tel est bien l’horizon que nous ouvre le texte.

Par-delà « bien » et « mal »

À l’époque même où Nietzsche donne ce titre à l’un de ses derniers livres, un homme simple franchit, pas à pas, les frontières du moralisme culpabilisateur que le philosophe veut combattre. Mais alors que celui-ci en reste à un « immoralisme » impitoyable, le Pèlerin nous fait explorer les terres promises, les espaces de liberté de l’amour. Il répète : « Aie pitié de moi, pécheur », mais ce n’est pas sous le poids d’une culpabilité morbide. Au contraire, la Philocalie lui a révélé l’immensité de la miséricorde divine :

Dans la prière de Jésus, lorsque nous invoquons le Saint Nom et disons : « Aie pitié de moi », pécheur, à chaque appel la voix de Dieu répond en secret : « Mon fils, tes péchés te sont remis5/23.

Par cette prière, il ne ressasse donc pas le mal commis, mais s’abreuve à longs traits aux sources de la miséricorde. Il sait aussi que sa marche ne fait pas de lui un saint personnage, mis à part et établi dans le « bien ». Car le « bien » comporte également sa tentation, et on doit s’en garder comme d’un mal possible. « Les obstacles peuvent venir de droite et de gauche4/114, » rappelle le starets : les belles idées détournent de Dieu autant que les images coupables :

Au temps de la prière, il ne faut pas admettre dans l’esprit même la belle et la plus haute pensée4/115.

La vie spirituelle exorcise le « bien » lui-même, écartant à la fois toute condamnation de l’autre et tout sentiment de sa propre justice. Car le christianisme n’est pas synonyme de perfection légale : le chemin de l’homme vers Dieu, comme celui de Dieu dans une vie d’homme, ne se laisse pas régir par des catégories préétablies.

Plusieurs récits de conversion en témoignent : le « mal » lui-même peut servir au « bien », ou du moins lui être asservi. Ainsi tel cambrioleur récitait la prière de Jésus pour garder du courage quand il s’apprêtait à commettre un vol 5/53 ! Le Pèlerin lui fait remarquer que Dieu l’a préservé jusqu’à présent, mais l’invite à réciter déormais la prière pour elle-même (qu’en dirait la police ?). [p. 107] À tel ivrogne, on permet de boire tout son soûl, à la seule condition d’aller se coucher sitôt qu’il a bu ! Cette autorisation lui sera un remède, grâce à elle il guérira (qu’en dirait la médecine ?). À telle jeune fille fiancée à un schismatique, le Pèlerin conseille : « Si tu ne veux pas te marier, feins quelque incapacité ; cela s’appelle une feinte pieuse2/84 » (qu’en dirait le droit canon ?).

La liberté spirituelle n’exclut pas non plus la manière forte. Tel gamin effronté et désobéissant sera assis de force sur un petit banc, et obligé de réciter la prière. « Dès qu’il se taisait, raconte son père, je lui montrais les verges et, pris de peur, il se remettait à la prière4/161. » Méthode « immorale » certes, mais aux effets étonnants : à douze ans, l’enfant est un priant accompli, et part comme pèlerin sur les routes où il s’éteint mystérieusement.

Tel soldat, alcoolique invétéré et illettré, reçoit d’un père spirituel l’ordre de lire un chapitre d’Évangile chaque fois qu’il a envie de boire. « Ça ne fait rien si tu ne comprends pas, lis seulement avec attention2/51. » Le capitaine obéi. Le peu qu’il comprend du premier chapitre de Matthieu l’incite à essayer de déchiffrer le deuxième… On devine la suite :

Je n’avais pas commencé le troisième qu’une sonnerie retentit : c’était l’appel du soir, il n’y avait plus moyen de quitter la caserne. Ainsi, je restai sans boire2/52. »

La conversion sera radicale : « depuis ma guérison, je me suis promis de lire chaque jour, ma vie durant, un des quatre Évangiles en entier2/53. » Sainte âme russe, taillée pour les extrêmes !

Le Pèlerin rencontre la condition humaine dans sa merveilleuse variété, dans sa dureté aussi. Les hasards de la route ne sont pas de tout repos ! En tel lieu il est fouetté comme un malfaiteur, et s’en réjouit2/86 . Ailleurs, il est pris pour un devin, et doit s’enfuir2/99

Mais partout l’épreuve comporte son revers de grâce. On croise, au long des Récits, ces êtres à la fois souffrants et lumineux de la Russie profonde, immortalisés par Dostoïevski. Le souvenir le plus bouleversant sera celui de ce pieux couple qui, ayant accueilli le Pèlerin, lui offre vêtements et chaussures :

Ils me firent asseoir sur une chaise et se mirent à me chausser. Le monsieur m’enroulait les bandes et la dame me mettait les souliers. Au début, je ne voulais pas me laisser faire, mais ils me firent asseoir en disant : [p. 108] « Assieds-toi et tais-toi, le Christ a lavé les pieds de ses disciples. » Je ne pouvais pas résister et je me mis à pleurer ; et eux, ils pleuraient aussi4/129.

Aux dimensions du monde

Le cœur du Pèlerin s’est désormais dilaté aux dimensions de l’humanité entière, travaillée par l’action de la grâce. Il croit à une religiosité innée :

Le Créateur a doué la nature de l’homme d’une sollicitation qui l’attire vers les choses célestes6/106.

Il voit dans la prière un trésor spirituel universel :

Le fait que la prière est naturelle à l’homme est la cause première de son inclination vers elle6/104.

Sans mettre toutes les religions sur le même plan, il reconnaît en chacune cette aspiration de l’homme vers le divin :

Il est très remarquable qu’universellement, l’essence ou l’âme de toute religion consiste dans la prière secrète, qui se manifeste par une certaine forme d’activité de l’esprit, et de toute évidence comme une oblation, quoique plus ou moins déformée par l’obscurité où se trouvent les peuples païens6/105.

Chrétien orthodoxe, il rencontre à plusieurs reprises des membres de l’Église des Vieux-croyants, russes schismatiques très mal considérés par l’Orthodoxie officielle, et leur témoigne du respect.

Je me disais seulement qu’il serait impossible de convertir les Vieux-croyants à la véritable Église tant qu’on n’aurait pas mis bon ordre aux offices chez nous, et que le clergé, en particulier, ne donnerait pas l’exemple5/40.

Plus largement, le Pèlerin a appris à aimer et respecter les croyants des autres religions. Il y avait dans la Russie de cette époque des marques d’antisémitisme. Un starets consulté s’y oppose catégoriquement : « Tu n’as pas le droit, dit-il au Pèlerin, d’insulter ni de maudire les Juifs5/47. » Un autre starets déclare au sujet des musulmans :

Les saints Pères nous assurent que si l’on questionne un Sarrasin avec foi et dans une intention droite, il peut nous dire des paroles profitables. Si en revanche on demande conseil à un prophète, mais sans foi et sans intention droite, lui-même ne pourra nous satisfaire7/111.

Plus lointainement encore, sont évoquées les techniques de yoga et les mantras de l’hindouisme et du bouddhisme. [p. 109] Au cours d’un dialogue avec le Pèlerin, un Polonais parle avec ironie des « fanatiques de l’Inde et de Boukhara, qui gonflent leurs poumons et croient bêtement, quand ils réussissent à sentir un petit chatouillement dans le cœur, que cette sensation naturelle est une prière donnée par Dieu2/94. » Mais ce trait vise la prière de Jésus elle-même, et veut ridiculiser la Philocalie en affirmant qu’« à répéter tout le temps la même chose, on risque de devenir fou et de s’abîmer le cœur ». Aussi le Pèlerin détrompe son interlocuteur, et prend la défense de la Philocalie comme détentrice d’une authentique tradition spirituelle, que les moines hindous et bouddhistes auraient copiée et déformée.

Au point de vue historique, l’argument est indéfendable ; mais il est révélateur d’une certaine proximité, que le Pèlerin admet, entre hésychasme byzantin et monachisme asiatique. Les Pères de l’Église usaient du même argument à l’égard de la philosophie : Platon aurait copié Moïse ; idée fausse au plan historique, mais qui exprimait la possibilité d’une rencontre entre christianisme et sagesse grecque.

Ce qui est dit des religions asiatiques relève donc, en définitive, d’un regard positif sur « les sages du dehors », qui ont reconnu la valeur du silence et de la vie contemplative. Un ermite nommera explicitement, en ce sens, Plotin et l’école néo-platonicienne7/117.

Étonnante ouverture de nos Récits, qui par ailleurs, appartiennent si manifestement à une époque et une culture données ! Mais toute spiritualité authentique n’est-elle pas à la fois enracinée dans l’histoire et universelle ? Au terme de notre propre voyage à l’intérieur de ce précieux texte, les enseignements spirituels des Récits d’un Pèlerin russe me semblent largement dépasser le cadre où ils ont pris naissance. Ils sont un témoignage pour tous les temps.

Conclusion

L’invocation du nom de Jésus, la « prière du cœur », indéfiniment méditée sur les routes de Russie, ont fait d’un humble paysan un homme universel. Sa marche, image d’un [p. 110] chemin intérieur, est aussi l’image de frontières culturelles traversées. Il est devenu, dirait Évagre le Pontique, « séparé de tous et uni à tous ». Plus il est uni à Dieu, plus il est uni aux hommes. Ce chemin c’est le nôtre, quand la prière nous apprend à vivre « sur la terre comme au ciel » : dans le souffle de l’Esprit et sur les chemins des hommes.

Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants[10]. Dans sa simplicité, cette phrase ne résume-t-elle pas toute la démarche du Pèlerin russe ? Je marcherai : c’est l’homme en chemin, blessé, comme nous le sommes tous, mais décidé, et disponible. En présence du Seigneur : c’est l’homme en prière, qui invoque le Nom, avoue sa misère, mais se découvre aimé et pardonné. Sur la terre des vivants : c’est l’homme ouvert, pleinement incarné, respectueux des autres, vivant avec eux et pour eux. Séparé de tous dans l’intimité et le secret de sa vie spirituelle, uni à tous dans le cœur de Dieu.

____

  1. Récits d’un pèlerin à son père spirituel, trad. Jean Gauvain (pseudonyme de Jean Laloy), Lyon, éd. Cahiers du Rhône, coll. « Livre de vie », n° 63, 1966 ; Récits d’un pèlerin russe, nouvelle édition revue et remise à jour, trad. Jean Laloy, Paris ; éd. Baconnière/Seuil, coll. « Points-Sagesses » n° 14, 1978. Les citations seront tirées de cette nouvelle édition. Les références seront données, dans le texte même de l’article, sous la forme suivante : 1/10 = 1er Récit, p. 10 ; 2/12 = 2ème Récit, p. 12, etc. Les références commençant par 1/, 2/, 3/, 4/, donc, en proviennent. Certaines citations ont été remaniées pour la clarté de l’exposé.
  2. Le pèlerin russe. Trois récits inédits, traduits du russe par une équipe, introduction par Olivier Clément, Abbaye de Bellefontaine, coll. « Spiritualité Orientale » n° 10 ; nouvelle édition, coll. « Points-Sagesse » n° 19, 1976. Les références à cet ouvrage sont données, également à partir de la nouvelle édition, sous la forme suivante : 5/10 = 5e Récit, p. 10, etc. Les références commençant par 5/, 6/, 7/, donc, en proviennent.
  3. Cf. Serge Tchetverikov, Le starets moldave Païssij Velitchkovskij (17221794). Sa vie, son enseignement et son influence sur le monachisme orthodoxe, Bégrolles-en-Mauge, Abbaye de Bellefontaine (coll. « Spiritualité Orientale », n° 68), 1997.
  4. Il serait plus exact de l’appeler « prière à Jésus ».
  5. Une verste = 1, 016 km.
  6. Mes missions en Sibérie, souvenirs d’un moine orthodoxe russe, trad. Pierre Pascal, Paris, Cerf (coll. « Foi vivante », n° 91), 1968, p. 15-39.
  7. Prière de Jésus et expérience du Saint-Esprit, Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Théophanie », 1981, p. 128.
  8. O. Clément souligne cependant que les trois Récits inédits veulent « répondre aux recherches et aux inquiétudes que la pensée occidentale introduisait alors en Russie. Une partie des trois Récits est faite de réponses aux objections d’un intellectuel. […] Il s’agit d’une présentation très réfléchie » (p. 6).
  9. Ibid., p. 9.
  10. Ps 116 (117), 9.

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