Daniel Vigne, « Un hymne à l’amour gratuit de Dieu : le Protreptique de Clément d’Alexandrie », dans Carmel. Revue trimestrielle de spiritualité chrétienne, n° 133 (2009), p. 67-75. [pdf]
Un hymne à l’amour gratuit de Dieu : le Protreptique de Clément d’Alexandrie
Père de l’Église du deuxième siècle, Clément nous laisse une œuvre remarquable et pourtant assez peu étudiée. La gratuité de l’amour divin, source de notre salut, y occupe une place centrale. Pour comprendre cet aspect de sa pensée, nous devons remonter à la naissance même du christianisme, au temps où la Bonne Nouvelle a fait craquer les « vieilles outres » de nos fausses idées sur Dieu.
Le mur de la haine
Chacun sait que saint Paul, dans sa prédication, souligne l’opposition entre la Loi et la grâce. Aux Juifs qui pensaient être sauvés par l’observation des commandements, il annonce le merveilleux message de l’Évangile : Dieu nous a aimés indépendamment de tout mérite, gratuitement. Les préceptes de Moïse ne sont plus nécessaires pour être en relation avec Dieu : la foi en Jésus-Christ donne directement accès à la vie divine, donc les non-juifs peuvent entrer, eux aussi, dans l’Alliance. Aux uns et aux autres, Dieu fait miséricorde. Il nous accueille tous dans sa maison.
Cette tension entre la foi au Christ et les œuvres de la Loi, Paul la mettait en œuvre dans le contexte de la prédication chrétienne du [p. 68] premier siècle, marquée par le passage de l’Évangile du monde juif au monde païen. Il lui a fallu un courage immense pour faire une brèche dans le mur de haine[1] séparant les deux peuples, en affirmant aux chrétiens d’origine juive que leurs anciennes pratiques religieuses étaient désormais dépassées. Étant lui-même juif, il portait cette mission dans sa chair ; chacune de ses épîtres en est marquée. Paul est vraiment l’apôtre du salut gratuit, donné à tous les hommes par-delà les obligations et les interdits de la loi juive.
Au siècle suivant, le cap est franchi : le christianisme se diffuse largement dans le monde gréco-romain, au point que les pagano-chrétiens deviennent majoritaires. C’est le cas de Clément, né à Athènes vers 150. Il a fréquenté diverses écoles philosophiques avant de rencontrer, en Égypte, un témoin de l’Évangile nommé Pantène, auprès de qui il se convertit à la foi chrétienne. Dès lors, Clément se détourne du vieux polythéisme dans lequel il a grandi et se lance dans sa mission propre : attirer les païens, plus spécialement les Grecs cultivés, au Dieu vrai révélé en Jésus-Christ. Il dirigera pour cela, à Alexandrie, une école appelée le Didascalée qui eut un immense rayonnement aux premiers siècles.
L’appel aux païens
Un des principaux écrits de Clément s’intitule le Protreptique[2]. Le mot signifie exhortation, plus précisément « appel à se retourner » (treptô), à changer de vie en accueillant la Bonne Nouvelle. C’est une invitation puissante lancée à des païens pour qu’ils se convertissent au Christ. Livre original et assez peu connu, le Protreptique est pourtant un modèle du genre. L’auteur y déploie une érudition étonnante, multipliant les citations et les références en tous genres (poètes, philosophes, légendes et mythes, récits historiques, traditions locales…) pour prouver à ses lecteurs qu’il sait de quoi il parle. De plus, il le fait avec une éloquence chaleureuse, dans un style soigné qui prouve sa parfaite maîtrise de la rhétorique grecque. Mais surtout, l’ouvrage est [p. 69] porteur d’un enthousiasme proprement spirituel, qui en fait un hymne à la gratuité de l’amour de Dieu.
Car si les Juifs avaient à sortir du carcan de la Loi (certes donnée par Dieu, mais dans laquelle ils avaient tendance à s’enfermer), les païens ont, de leur côté, à se dégager de leurs vieilles conceptions du divin, marquées par la superstition et les mythes. Le polythéisme voyait des dieux partout, en vénérait une multitude, mais de façon crédule et craintive. Le monde antique était hanté par des présences plus ou moins menaçantes, que l’imagination des hommes avait placées au-dessus des événements de leur vie et qui les dominaient (tout en s’affrontant parfois entre elles). La religion païenne était dominée par la peur de ces divinités, la nécessité de se les concilier, de négocier avec elles…
Clément donne un grand coup de balai dans cette vision du monde. Avec une audace qui a failli le vouer au martyre[3], il fait entendre le « chant nouveau » de la grâce et de la bonté divine. Non, Dieu n’est pas à confondre avec les dieux plus ou moins inquiétants que les hommes ont inventés. Le polythéisme est tout bonnement fantasmatique. Certes, on peut dire qu’il est le fruit d’une aspiration en elle-même respectable, d’un pressentiment du surnaturel. Mais les représentations dont il encombre le ciel sont à revoir de fond en comble, à la lumière d’une formidable révélation : Dieu nous aime et veut notre bien. La seule vérité qui vaille, c’est cet amour divin !
Telle est l’idée maîtresse qui guide Clément au long de ces pages, donnant à son livre le caractère hardi et généreux qui a dû frapper les lecteurs, et qui était à coup sûr celui de l’auteur. Sa science et sa culture étaient immenses : Clément semble avoir lu tous les écrivains anciens. Mais il les met ses connaissances au service d’une proclamation qui n’a rien de livresque ni de rébarbatif. Avec une espèce d’aisance insolente, il affronte les conceptions de son temps, remet en cause la religion commune et son fatras d’invraisemblances, annonce une Bonne Nouvelle puissamment libératrice. On aimerait rencontrer, aujourd’hui, des témoins de cette trempe…
[p. 70] Quelques extraits de cette œuvre étonnante vont nous permettre d’en découvrir le contenu. Le plan de l’ouvrage répond à un dessein très clair : conduire le lecteur païen à embrasser la foi chrétienne. Pour cela, Clément entonne au livre 1 le chant d’un Dieu qui est « tout amour pour l’homme[4] » ; puis les livres 2 à 4 dénoncent les absurdités du polythéisme et de l’idolâtrie ; les livres 5 à 7 montrent les limites de la philosophie grecque qui, elle aussi, ignore le vrai Dieu ; les livres 8 et 9 affirment au contraire que ce Dieu s’est révélé lui-même dans le Christ ; enfin dans le livre 10, le plus long, Clément renouvelle ses appels à la conversion et ses promesses de grâce.
Laissant de côté les passages concernant la critique du paganisme, je parcourrai uniquement le début et la fin de ce grand texte : les livres 1, 9 et 10, qui présentent avec force le christianisme comme religion de la gratuité. Ces pages, en effet, résonnent d’un optimisme spirituel qu’il est rare de rencontrer, même parmi les croyants. Il découle d’une prise de conscience capitale : Dieu nous aime le premier. Quiconque accueille un tel amour n’a plus, de Dieu, l’image d’une force menaçante et dominatrice. Il n’est plus, avec lui, dans un rapport de transaction et de négociation. Il ne se demande plus avec inquiétude s’il est digne de s’approcher de Dieu, puisque c’est Dieu qui s’est approché de lui. Il vit dans la confiance et l’action de grâces. Comment est-ce possible ?
Le chant nouveau
Dès le début de son discours, Clément en donne le contenu et le ton, qui est à la fois enjoué et ferme. Ce n’est ni du panthéon grec, ni de la sagesse athénienne que viendra le salut, mais de la révélation biblique, accomplie dans le Christ.
| C’est de Sion que viendra la loi, c’est de Jérusalem que sortira la parole du Seigneur. Cette Parole, c’est le Verbe descendu du ciel, couronné comme un athlète sur la scène du monde. […] Il dissipe la tristesse, désarme la colère, fait oublier nos malheurs. Quelque chose de doux, de persuasif, se mêle à ce saint cantique et [p. 71] pénètre au fond des cœurs ; c’est comme un baume qui vient en guérir les plaies[5]. |
Ne cherchez pas d’autre sauveur, semble dire Clément, pas d’autre médecin ! Orphée séduisait par sa lyre magique ; mais ses charmes sont trompeurs, alors que le Christ est pour l’homme un vrai bienfaiteur :
| Qu’il est différent, le chantre merveilleux dont je parle ! Il est venu et aussitôt il a brisé nos chaînes, détruit la cruelle tyrannie du démon. Il nous fait passer sous un autre joug, le plus doux, le plus facile à porter, celui de la piété. Il relève vers le ciel le front des hommes tristement courbés vers la terre[6]. |
Seul le Verbe incarné, poursuit Clément, apprivoise l’homme au cœur de pierre, dompte sa sauvagerie :
| Toutes ces natures féroces, toutes ces pierres dures se sont attendries, sont devenues les hommes les plus doux. Voilà l’œuvre de notre chantre céleste et de ses divins accords[7]. |
L’opposition entre Jésus et Orphée a ici pour arrière-fond la rivalité entre le christianisme et les religions à mystères, très répandues au deuxième siècle. Les cultes orphiques, en particulier, prétendaient conduire l’homme à une certaine libération. Mais Clément rejette ces enchantements trompeurs : le Christ sauve l’homme, non par quelque Muse, mais par l’Esprit qui le sanctifie. D’où ce texte qui est sans doute un des plus beaux du livre :
| Le Verbe de Dieu […] a rejeté la harpe, la lyre et tous les instruments inanimés. Accordant l’Esprit Saint et le monde, et l’homme qui est à lui seul un monde, mettant en harmonie son corps et son âme avec cet Esprit, il a fait de lui une lyre vivante, un instrument polyphonique célébrant le Dieu créateur. Il chante, et l’homme, principale voix du concert, lui répond. Car c’est de l’homme qu’il est dit : « Tu es à la fois ma lyre, ma flûte et mon temple. » Lyre par l’harmonie des accords, flûte par le souffle de l’Esprit Saint, temple par la présence du Verbe. L’une résonne, l’autre soupire, dans le troisième habite le Seigneur[8]. » |
Ainsi, par sa bonté, Dieu transforme l’homme sans l’asservir. Il n’exige rien, mais donne en abondance :
| Sa récompense à lui, c’est le bonheur [p. 72] de nous sauver. L’esprit de mensonge se nourrit de nos larmes, se repaît de notre mort. Mais la vérité, comme l’abeille innocente qui ne flétrit pas la fleur sur laquelle elle se pose, se réjouit de notre salut. Voyez l’étendue de ses promesses, la tendresse de son amour. Venez à ce Dieu, prenez part à ses faveurs, emparez-vous de sa grâce[9] ! |
Aimés depuis toujours
La générosité de ce Dieu envers nous est si grande, qu’elle précède même l’existence du monde. La pensée de Clément sur ce point peut surprendre, mais elle est formelle :
| Nous étions avant que le monde fût fait, notre existence future était déjà conçue : nous vivions dans la pensée de Dieu. Car nous sommes les êtres raisonnables issus du Verbe divin, l’éternelle raison. Nous tirons de lui notre origine. En lui nous sommes donc les premiers de tous, car au commencement était le Verbe[10]. |
Saint Paul disait de même : En lui nous avons été élus dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour[11]. La gratuité d’un tel amour est totale et parfaite, puisqu’il nous est donné avant que nous ayons rien fait pour le mériter, avant même avant notre naissance…
Sans autre désir que celui de notre propre bonheur, sans autre attente que celle de notre oui à son amour, Dieu nous donne l’existence. Il nous crée « pour sa gloire », dit-on, mais ces mots sont toujours mal compris. Ils ne signifient pas qu’il nous crée pour lui-même, dans une sorte d’égoïsme suprême, mais au contraire qu’il nous crée pour nous-mêmes, avec une générosité, une gratuité, un oubli de soi qui sont précisément sa plus grande gloire : la gloire de l’amour.
Si nous en doutons, regardons le Christ, en qui Dieu nous montre son visage : un être dont la joie est de faire celle des autres, dont toute l’existence est en forme de don. Ou encore, regardons des parents aimer authentiquement un enfant : n’est-il pas vrai que leur désir n’est pas d’en faire leur « chose », mais de le voir voler de ses propres ailes ?
[p. 73] Ainsi le « chant nouveau » est la révélation d’un amour gratuit et éternel. Laissons Clément le dire en des mots qui, eux non plus, n’ont pas vieilli.
| Le voici donc, ce chant nouveau entonné par le Verbe, lui qui n’était pas seulement au commencement, mais avant le commencement de toutes choses. Sa lumière a brillé sur nous : il est apparu, ce Dieu sauveur qui existait dès l’origine ; il s’est manifesté, lui qui est l’Être contenu dans l’Être. Car le Verbe qui était en Dieu, le Verbe par qui tout a été fait, est apparu sur terre, il est devenu le guide des hommes. Comme créateur, il nous a donné la vie ; comme maître, il nous apprend à bien vivre ; comme Dieu, il nous ouvre l’éternité[12]. |
Quelle force gardent ces paroles, pour nous qui les lisons aujourd’hui !
Achetez sans payer
Tournons-nous à présent vers la fin du livre, où Clément accentue encore l’idée que le don de Dieu est gratuit. Il sait en effet que le penchant spontané de l’homme est de voir partout marchandage, calcul et profit. Même (et surtout) dans la religion, s’introduit cette tendance invincible à croire qu’il faut « payer » par nos efforts, nos prières, nos sacrifices… Or, comment acheter l’éternité ? Combien vaut l’infini ? Question absurde. Clément dissuade ses lecteurs de la poser :
| Si la vie éternelle était mise en vente, à quel prix l’achèteriez-vous ? Sachez-le, quand bien même vous donneriez le Pactole tout entier, qui roule des flots d’or d’après vos traditions fabuleuses, vous n’auriez pas payé le salut à sa juste valeur[13]. […] Toutefois, ne soyez pas découragés. Vous pouvez, si vous le voulez, acheter ce trésor inestimable avec des richesses qui vous sont propres, je veux dire avec l’ardeur de l’amour et de la foi, seules dignes de contrebalancer les dons du Seigneur. Oui, Dieu reçoit avec plaisir cet échange[14]. |
Ainsi le seul « prix » du salut est de croire et d’aimer, c’est-à-dire d’accueillir et de remercier. Il en va comme d’une fortune qui nous serait réservée, et qu’il s’agit [p. 74] seulement d’aller retirer. Ou encore, d’un héritage inattendu qu’il n’y a plus qu’à demander, en attestant qu’on est bien de la famille… Mais de telles images restent très insuffisantes, d’abord parce que le don de Dieu dépasse tout ce que nous pouvons imaginer :
| Magnifique et merveilleux héritage ! Il n’est ni d’or, ni d’argent, ni de la pourpre que le ver dévore, ni d’aucune de ces richesses terrestres que le voleur dérobe, dans sa passion stupide pour une vile matière. Quel est cet héritage ? C’est le trésor du salut[15]. |
Ensuite et surtout, parce que Celui qui nous le donne est vivant ! Son « testament » ne nous lègue pas le patrimoine d’un mort, mais nous partage une Vie surabondante. Étant les fils du Dieu vivant, ses propres enfants, nous n’héritons de rien de moins que de cette vie divine. Clément le souligne en insistant sur le désir qu’a Dieu de nous la communiquer :
| Cet héritage qui n’est autre que le don de la vie éternelle, l’éternelle alliance de Dieu le met entre nos mains. Ce Dieu qui est vraiment notre Père, car il nous chérit de l’amour le plus tendre, ne cesse à aucun moment de nous exhorter, de nous avertir, de nous reprendre, de nous aimer[16]. |
Imaginons un donateur qui frapperait à nos portes, cherchant à qui donner et désirant donner toujours plus : l’accueillerions-nous, ou jugerions-nous sa générosité suspecte ? Car la méfiance est une des racines de l’incroyance… Clément en est conscient, et aussitôt lui revient en mémoire le verset d’Isaïe : Ah, vous qui avez soif, venez vers l’eau, même si vous n’avez pas d’argent ! Venez, achetez et mangez ! Venez, achetez sans argent, sans payer, du vin et du lait[17] ! Le commentaire qui suit s’émerveille à nouveau de la gratuité divine :
| Je crois l’entendre nous crier : « Ô mon fils, je te donne la terre, la mer et le ciel ; tous les animaux qu’elle renferme sont à toi. Mais toi, ô mon fils, aie soif de ton Père. Dieu se révélera gratuitement à tes yeux, car la vérité ne s’achète point à prix d’argent. » Tu entends ? Les oiseaux qui peuplent l’air, les poissons qui nagent dans les eaux, les animaux qui habitent la terre, Dieu te les donne. Ils ont été créés par le Père céleste, pour que tu en uses avec actions de grâces et reconnaissance. Que l’enfant illégitime, le fils de [p. 75] perdition, dont le cœur a décidé d’adorer Mammon, achète ces biens à prix d’argent s’il le veut ! Mais toi, tu es l’enfant légitime ; ils te sont remis comme un héritage qui est à toi[18]. |
Non seulement le salut éternel, mais déjà les biens de cette vie sont notre héritage d’enfants de Dieu. Peut-on dire plus clairement que tout nous est donné, offert, dès à présent et pour toujours ?
Clément d’Alexandrie, il y a dix-huit siècles, chantait déjà cette gratuité qui est la gloire du Dieu vivant, mais aussi la clé d’une existence humaine heureuse. Apprenons à regarder tout ce qui nous entoure, et chaque instant de nos journées, comme un cadeau immérité. Respirons la gratuité divine ! Elle dissipera nos peurs et nous entraînera dans son sillage, nous rendant généreux comme notre Père des cieux.
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- Éph. 2, 14. ↑
- Éditions du Cerf, coll. « Sources chrétiennes » n° 2 bis, Paris, 1976, trad. C. Mondésert (ici revue, notamment à partir celle de M. de Genoude, Paris, 1843). Les deux autres œuvres majeures de Clément d’Alexandrie sont le Pédagogue et les Stromates. ↑
- Clément quitte Alexandrie en 202, lors de la persécution de Septime-Sévère, et meurt en Cappadoce vers 215. ↑
- Protr. 1, 6. ↑
- Protr. 1, 2 (Is 2, 3). ↑
- Protr. 1, 3. ↑
- Protr. 1, 4. ↑
- Protr. 1, 5. ↑
- Protr. 1, 6. ↑
- Protr. 1, 6, citant Jn 1, 1. ↑
- Éph. 1, 4-5. ↑
- Protr. 1, 7. ↑
- Protr. 9, 85. ↑
- Protr. 9, 86. ↑
- Protr. 10, 93. ↑
- Protr. 10, 94. ↑
- Is 55, 1-2. ↑
- Protr. 10, 94. ↑