Quand les premiers chrétiens s’écrivent : Clément, Ignace, Barnabé et les autres

Retour
Saint Ambroise écrivant, tableau de Matthias Stom (1615-1649) - Musée des Beaux-Arts de Rennes, vers 1636

Saint Ambroise écrivant, tableau de Matthias Stom (1615-1649) - Musée des Beaux-Arts de Rennes, vers 1636

2006 Articles

Daniel Vigne, « Quand les premiers chrétiens s’écrivent : Clément, Ignace, Barnabé et les autres », dans Les Origines du christianisme, Institut Catholique de Toulouse, coll. « Cahiers de la Faculté de Théologie » n° 16, 2006, p. 81-101. [pdf]

Quand les premiers chrétiens s’écrivent : Clément, Ignace, Barnabé et les autres

L’a-t-on suffisamment remarqué ? La naissance du christianisme se fait dans une effervescence épistolaire, dans un échange de courriers, à travers toute la Méditerranée. Des croyants, des communautés s’écrivent. Le christianisme, en ce sens, est moins une religion du livre qu’une religion de la missive. Le Verbe ne tombe pas du ciel sur les hommes, mais se faufile et circule entre eux comme une parole partagée. Le Logos se dit dans le dialogos, ou plutôt le dialogein, dans l’échange actif. Les chrétiens ont spontanément adopté le genre littéraire de la lettre pour se communiquer les uns aux autres la grâce reçue.

Les deux premiers siècles de l’histoire du christianisme fourmillent de ces messages pleins de fraîcheur spirituelle, à commencer, bien sûr, par les épîtres de Paul, dans les années 50, et jusqu’à l’abondante correspondance (81 lettres conservées) de Cyprien de Carthage, dans les années 250. Cette époque fondatrice mérite donc d’être revisitée en étant attentif au fait concret de la lettre comme trait d’union, comme vecteur d’unité, comme support concret du message évangélique.

Je le ferai en deux étapes, la première centrée sur saint Paul et le Nouveau Testament, la seconde sur les trois personnages nommés dans le titre de cette conférence (Clément de Rome, Ignace d’Antioche et Barnabé). Il est évident que dans chacun de ces domaines, exégétique et patristique, bien des questions de détail se posent que je ne pourrai pas aborder. Mais le but n’est pas d’en faire une étude complète : il est, pour nous, de constater une permanence et une continuité. La religion chrétienne, plus que toute autre, s’est exprimée sous la forme littéraire de la lettre, de l’épître. Comment comprendre ce phénomène, et quelles leçons en tirer ?

Au vent de l’Esprit

[p. 82] Pour mieux situer la réflexion, partons de l’opposition traditionnelle entre la lettre (entendue au sens de texte écrit) et l’esprit. La lettre tue, dit saint Paul, c’est l’Esprit qui vivifie[1]. Et cependant lui-même n’hésite pas à écrire un grand nombre de « lettres » ou épîtres pour communiquer cet Esprit ! Comme si la « lettre » au sens étroit du mot (gramma), toujours tentée de se figer, de se refermer sur elle-même, devait être dynamisée par un envoi, devenir une feuille emportée par le vent de l’Esprit, une « missive » : une lettre au sens large et dynamique du mot (epistolè, du grec apostellô, envoyer).

Ici la lettre n’est plus l’obstacle de l’Esprit, mais son support mobile, son médium. Elle n’est pas une pierre lourde, solennelle, à l’image de ces tables de la Loi que Moïse reçut, gravées du doigt de Dieu, sur le mont Sinaï, mais un billet léger que l’on confie à un voyageur en partance, dans un port de Grèce ou d’Asie Mineure, en espérant qu’elle parviendra à destination…

Rappelons d’abord les conditions matérielles, fragiles et incertaines, de ces échanges. Comme support, on utilisait surtout le papyrus, venu d’Égypte, qu’on pouvait acheter dans des papeteries par feuilles séparées. On écrivait sur la face intérieure du papyrus, on enroulait la feuille sur elle-même, et on la cernait d’une ficelle ou d’un ruban avant de la sceller sur la tranche et aux extrémités.

Le parchemin (inventé à Pergame en Asie Mineure, d’où son nom), plus rare et plus cher, pouvait être employé recto-verso. Avant d’écrire, une pierre ponce servait à lisser la surface. Pour guider l’écriture, on traçait des lignes fines, avec une mine de plomb et une règle. L’encre était faite de suie dissoute dans un suc végétal ; on y trempait le roseau taillé en biseau, ou calame. Une petite éponge servait de gomme. Ce matériel était utilisé par des scribes professionnels, à qui l’auteur confiait son texte.

La façon de travailler était variable. Ou bien on travaillait avec le scribe comme avec un dictaphone, on dictait syllabatim, mais cela prenait beaucoup de temps. Ou l’on parlait viva voce si le secrétaire était capable de pratiquer la « tachygraphie », l’ancêtre de la sténographie. Ou bien on s’en servait comme d’un rédacteur : le client lui confiait des notes ou lui [p. 83] fournissait les grandes lignes de ce qu’il voulait dire, et le scribe rédigeait lui-même la lettre[2].

Soulignons les difficultés de l’acheminement du courrier. Certes, l’Empire a tracé des grandes voies le long desquelles se relaient des estafettes de messagers officiels, les tabellarii. Mais les routes secondaires sont beaucoup plus incertaines : la poste, au sens actuel, n’existe pas.

Le moyen le plus simple et le plus courant pour faire parvenir une lettre au destinataire consistait à la confier à un messager. Lettre au porteur, avec un billet de recommandation. On pouvait louer des messagers individuellement ou à frais partagés. D’autres passaient par des agents de sociétés pour acheminer leur courrier[3].

Dans les ports, notamment, « il était facile, moyennant un pourboire au départ et à l’arrivée, de confier une lettre à une connaissance, à un compatriote ou à un voyageur de commerce en partance. Le cadeau « au porteur », au reçu du pli, garantissait une fidèle exécution[4] ». Ainsi les lettres des premiers chrétiens ont pris la route et la mer, d’abord en un seul exemplaire, puis recopiées pieusement de communauté en communauté, puis regroupées, parfois réécrites, remaniées ou compilées, sans que le mystérieux équilibre entre le texte et l’Esprit qu’il animait soit perdu.

Paradoxalement, alors que les tables de la Loi gravées pour durer toujours, et longtemps conservées dans l’arche d’alliance, ont disparu, ces feuilles volantes sont venues jusqu’à nous. Leur fragilité même les a préservées. L’Esprit a été leur arche invisible, leur rempart surnaturel.

Plus précisément, ce qui les a sauvées de la destruction, c’est leur mobilité, leur transmission. Diffusées partout, elles ne pouvaient plus disparaître. La pierre du Sinaï s’effrite, le rocher le plus dur tombe en poussière : mais ces lettres ont été comme un pollen qui a ensemencé la terre, répandant comme un parfum la bonne odeur du Christ[5]. On dit : « Les paroles s’envolent, les écrits restent ». Mais les écrits aussi s’envolent et se propagent, lorsqu’ils sont inspirés !

Paul, premier écrivain chrétien

[p. 84] Deux mille ans après, nous tenons entre nos mains ces précieux textes, avec mission de les transmettre, et d’abord de les lire et relire. Commençons par les Épîtres de Paul, dont vous savez qu’elles sont les plus anciens textes du Nouveau Testament, antérieurs aux Évangiles eux-mêmes.

La Première Épître aux Thessaloniciens, qu’on date de 51 environ, montre clairement le lien entre texte écrit, parole vivante (car le texte était lu à haute voix, comme toujours dans l’Antiquité) et communion fraternelle. Elle se termine ainsi :

Saluez tous les frères par un saint baiser. Je vous en adjure par le Seigneur, que cette lettre soit lue à tous les frères. Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ soit avec vous. (5, 25-28)

Comme si la lecture de la lettre, ici prise entre le baiser de paix et la grâce du Christ, était par elle-même un gage d’unité dans l’Esprit.

Ainsi Paul tient à ses lettres comme au meilleur de ce qu’il a à dire. S’il écrit, c’est pour être lu ! La fin de l’Épître aux Colossiens le rappelle, et nous fait regretter au passage la disparition d’une Épître aux Laodicéens aujourd’hui perdue :

Quand cette lettre aura été lue chez vous, faites qu’on la lise aussi dans l’Église des Laodicéens, et procurez-vous celle de Laodicée pour la lire à votre tour[6].

On devine l’importance que l’auteur attache à ses épîtres[7]. De fait, il s’y implique d’une façon personnelle et très intense qui est, à l’époque, novatrice. Régis Burnet l’a montré au terme d’une analyse précise et détaillée : tout en respectant certains canons classiques, saint Paul transforme radicalement le genre littéraire de la lettre tel qu’il existait avant lui. Les lettres pauliniennes, dit-il, « fonctionnaient comme un substitut plus ou moins symbolique de [p. 85] la présence de l’apôtre[8] ». Paul lui-même, « parlant en Christô, n’est que l’incarnation d’une parole divine dont la lettre constitue l’expression inspirée[9]. » Il s’agit d’une « pratique absolument nouvelle, qui emprunte à plusieurs autres genres et qui se définit par sa configuration énonciative propre. »

De fait, saint Paul « fait corps » avec ses lettres comme il veut lui-même faire corps avec le Christ, et édifier, à travers elles, le corps du Christ. Ce n’est pas toujours lui qui rédige le manuscrit, comme le montre, par exemple, la discrète signature du scribe à la fin de l’Épître aux Romains :

Je vous salue dans le Seigneur, moi Tertius, qui ai écrit cette lettre[10].

Mais Paul revendique son texte, le signe et contresigne, ainsi à la fin de la Deuxième Épître aux Thessaloniciens :

Ce salut est de ma main, à moi Paul. C’est le signe qui distingue toutes mes lettres. Voici quelle est mon écriture[11].

Ou dans l’Épître aux Galates, sans doute en lien avec le fait qu’il avait des problèmes oculaires et une mauvaise vue :

Voyez quels gros caractères ma main trace à votre intention[12].

On imagine l’auteur mettant son paraphe, un peu maladroitement, au milieu ou à la fin du texte calligraphié par le scribe…

Saint Paul ne se prend pas pour un écrivain classique, ni même pour un auteur au sens courant du terme. Il est avant tout un témoin, conscient du décalage entre sa faiblesse personnelle et la force du message qui lui a été confié. Aussi craint-il parfois de ne pas exprimer exactement sa pensée, qu’il voudrait conformer à la pensée du Christ. Les Corinthiens l’ayant interrogé sur une question difficile, Paul leur dit : J’en viens maintenant à ce que vous m’avez écrit[13], [p. 86] et se lance dans une réponse un peu complexe (à propos du mariage) qui révèle ses scrupules, voire ses doutes. Il dit tantôt : Voici ce que j’ordonne, non pas moi, mais le Seigneur, tantôt : C’est moi qui dis, non le Seigneur, tantôt : Je n’ai pas d’ordre du Seigneur, mais voici mon avis[14]… Ailleurs, il cherche ses mots et semble hésiter dans sa dictée, disant aux Galates :

Mes petits enfants, vous que j’enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous : que ne suis-je près de vous en cet instant pour adapter mon langage, car je ne sais comment m’y prendre avec vous[15]

La Deuxième Épître aux Corinthiens montre bien comment Paul veut garder l’équilibre entre distance et proximité, entre fermeté et miséricorde. Au début de l’épître, il revient sur les reproches qu’il avait faits aux chrétiens de Corinthe dans sa lettre précédente, à propos de leurs divisions internes :

Si j’ai écrit ce que vous savez, c’était pour ne pas éprouver de tristesse, lorsque je viendrai, à cause de ceux qui devraient me donner de la joie, persuadé […] que ma joie est aussi la vôtre, à vous tous[16].

Autrement dit, si je vous ai attristés, c’était pour vous amener à un changement qui nous réjouira tous. Car Paul ne se pose pas en juge autoritaire, il compatit aux problèmes qu’il veut résoudre :

Oui, c’est dans une grande tribulation et angoisse de cœur que je vous ai écrit, parmi bien des larmes, non pour que vous soyez attristés, mais pour que vous sachiez l’extrême affection que je vous porte[17].

Mais plus loin, il se montre sévère :

En vérité, si je vous ai attristés par ma lettre, je ne le regrette pas. Et si je l’ai regretté – car je vois bien que cette lettre vous a, ne fût-ce qu’un moment, attristés, […] je m’en réjouis maintenant, non de ce que vous avez été attristés, mais de ce que cette tristesse vous a portés au repentir[18].

La fin de l’épître montre la même ambivalence entre sévérité et affection, entre autorité apostolique et tact humain. Je ne veux pas [p. 87] paraître vouloir vous effrayer par mes lettres, dit Paul. Mais aussitôt il avertit :

Certains disent : « Ses lettres sont énergiques et sévères, mais quand il est là, c’est un corps chétif, et sa parole est nulle. » Qu’on se le dise : tel nous sommes en paroles dans nos lettres, étant absent, tel aussi, une fois présent, nous serons dans nos actes[19].

Ainsi l’auteur, dans une sorte de présence à distance, s’identifie à la lettre qu’il envoie à ses destinataires. Mais il fait mieux encore, et un très beau passage de la Deuxième aux Corinthiens l’exprime parfaitement : il identifie sa lettre à ses destinataires ! Ceux à qui il écrit sont cela même qu’il veut leur écrire. Voici ce texte :

Notre lettre, c’est vous, une lettre écrite en nos cœurs, connue et lue par tous les hommes. Vous êtes manifestement une lettre du Christ remise à nos soins, écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les cœurs[20].

Dans l’Esprit Saint, l’auteur, la lettre et les destinataires sont une seule réalité : le corps du Christ.

Le Nouveau Testament, une vaste épître ?

On pourrait parcourir tous le corpus néo-testamentaire en y retrouvant l’élan de l’écriture paulinienne, et constater qu’elle n’est pas l’apanage de Paul. Ainsi l’œuvre de Luc est une « épître à Théophile », fruit du même désir de transmettre la grâce du Christ. On sait, en effet, que Luc commence son Évangile par une dédicace :

Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, […] j’ai décidé, moi aussi, […] d’en écrire pour toi l’exposé suivi, illustre Théophile[21].

Le début des Actes des Apôtres reprend :

Dans mon premier livre, ô Théophile, j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné[22]

Ainsi l’Évangile et les Actes n’ont rien, pour Luc, d’un récit purement objectif et impersonnel, mais ils s’inscrivent dans une relation interpersonnelle, de type épistolaire, entre un auteur et un [p. 88] destinataire – ce lecteur pouvant être, bien sûr, chacun de nous, car Théophile, « celui qui aime Dieu », est une figure du disciple du Christ à travers les temps.

L’Évangile de Jean, de même, comporte plusieurs incises montrant qu’il s’adresse à ses lecteurs et a été écrit pour eux :

Jésus a accompli en présence des disciples encore bien d’autres signes qui ne sont pas relatés dans ce livre. Ceux-là l’ont été pour que vous croyez que Jésus est le Christ, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom. (21, 25)

Au chapitre suivant, on devine encore mieux l’envie de l’écrivain de nous en dire davantage :

Jésus a accompli encore bien d’autres actions. Si on les relatait en détail, le monde même ne suffirait pas, je pense, à contenir les livres qu’on en écrirait[23].

Les épîtres johanniques sont traversées par le même désir de communiquer, ou mieux, de communier par l’écriture avec ceux auxquels l’auteur s’adresse. On se rappelle le début solennel de la Première Épître de Jean, montrant qu’elle est le moyen visible d’une rencontre invisible et jubilante :

Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons entendu, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, […] nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. […] Et notre communion, elle est avec le Père est avec son fils Jésus-Christ. Tout ceci, nous vous l’écrivons pour que notre joie soit complète[24].

D’où l’omniprésence, dans cette épître, des interlocuteurs potentiels que nous sommes, et qui sont constamment sollicités :

Petits enfants, je vous écris ceci pour que vous ne péchiez pas. […] Bien-aimés, ce n’est pas un commandement nouveau que je vous écris[25]

Ou encore, dans une sorte de refrain qui passe en revue tous les types de chrétiens, des commençants aux plus avancés :

Je vous écris, petits enfants, parce que vos péchés vous sont remis par la vertu de son nom. Je vous écris, pères, parce que vous connaissez celui qui est dès le commencement. Je vous écris, jeunes gens, parce que vous avez vaincu le Mauvais.

Je vous ai écrit, petits enfants, parce que vous connaissez le Père. Je vous ai écrit, pères, parce que vous connaissez celui qui est dès le commencement. [p. 89] Je vous ai écrit, jeunes gens, parce que vous êtes forts, que la parole de Dieu demeure en vous et que vous avez vaincu le Mauvais[26].

Je vous écris, je vous ai écrit : l’auteur n’a, en quelque sorte, rien à dire de plus que cette formule, car elle contient cela même qu’elle annonce : la communion en Dieu. Ici, l’énonciation et l’énoncé, le signifiant et le signifié, ne font qu’un. Parole « performative[27] », selon la philosophie contemporaine, et non pas seulement « constative ». Ainsi lorsqu’on dit à quelqu’un « je vous aime », on fait bien plus que constater l’existence d’un sentiment : on le fait être en le faisant paraître, on le réveille en le révélant. Écrire « je vous écris », comme dire « je vous parle », c’est exprimer une vérité incontestable, car elle réalise ce qu’elle signifie.

Les textes du Nouveau Testament unissent étroitement le « dire » et le « dit », le contenant et le contenu. L’Évangile est plus qu’un livre, il est une Bonne Nouvelle, une annonce qui n’attend que d’être communiquée. Le Nouveau Testament est un appel et un message. En lui, « les chrétiens parlent aux chrétiens » ! Message apparemment simple, voire très simple, comme ceux que la BBC envoyait aux Résistants : encore faut-il le déchiffrer, le décoder pour en recueillir tout le fruit…

D’autres épîtres montrent la ferveur avec laquelle les premiers chrétiens communiquent. D’un bout à l’autre de la Méditerranée, on s’écrit parce qu’on veut se voir, se connaître. L’Épître de Jude commence ainsi :

Très chers, j’avais un grand désir de vous écrire au sujet de notre salut commu[28].

Et celle de Paul aux Thessaloniciens :

Nuit et jour nous demandons à Dieu, avec une extrême instance, de revoir votre visage[29].

À défaut de se voir, on s’écrit… et parfois on s’écrit pour se dire (comme font les amoureux) : bientôt, nous n’aurons plus à nous écrire, car nous allons nous voir ! Voyez la fin de la Deuxième épître de Jean :

Ayant beaucoup de choses à vous écrire, j’ai préféré ne pas le faire avec du papier et de l’encre. Mais j’espère vous rejoindre et [p. 90] vous parler de vive voix, afin que notre joie soit parfaite[30].

Même propos dans la Troisième épître de Jean :

J’aurais beaucoup de choses à te dire. Mais je ne veux pas le faire avec de l’encre et un calame. J’espère en effet te voir sous peu, et nous nous entretiendrons de vive voix[31].

Notez bien que cela même, l’auteur l’écrit ! Ainsi la lettre lui permet d’évoquer quelque chose de plus grand que la lettre : la communion que la lettre prépare et permet.

La Deuxième épître de Pierre confirme encore l’importance des lettres dans l’Église primitive. L’auteur de cette épître n’est sans doute pas Pierre lui-même, mais cela ne change rien à notre propos et même le confirme, car ce qu’il fait dire à l’apôtre montre l’état d’esprit des premières communautés, et la portée des lettres qu’elles s’échangent.

Très chers, voici déjà la deuxième lettre que je vous écris ; dans les deux je fais appel à vos souvenirs pour éveiller en vous une saine intelligence[32].

Ainsi les lettres chrétiennes ne sont pas que des rappels du passé, mais elles stimulent l’intelligence : voilà qui est bon à savoir, si l’on était tenté d’y voir seulement de poussiéreuses reliques. Mais la suite est encore plus instructive, car l’auteur de l’épître nous parle des lettres d’un autre, en l’occurence Paul, pour en affirmer le caractère inspiré.

Tenez la longanimité de notre Seigneur pour salutaire, comme notre cher frère Paul vous l’a aussi écrit selon la sagesse qui lui a été donnée. Il le fait d’ailleurs dans toutes les lettres où il parle de ces questions. Il s’y rencontre des points obscurs, que les gens sans instruction et sans fermeté détournent de leur sens, comme d’ailleurs les autres Écritures[33].

Extraordinaire attestation : dès cette époque, les lettres de Paul sont mises au même niveau que les autres Écritures, c’est-à-dire que l’Ancien Testament. Elles sont reçues comme texte inspiré. Ces lettres ont été canonisées dès le début, avant les Évangiles !

La lettre de la Fin

Il reste un dernier texte à évoquer, qui conclut le Nouveau Testament et toute la Bible : l’Apocalypse. Or, ce livre est lui aussi [p. 91] une « épître de Jean[34] » envoyée, depuis l’île de Patmos, à sept communautés chrétiennes d’Asie Mineure. Le caractère épistolaire de cet écrit est remarquable, car il comporte, pour ainsi dire, une mise en abyme du thème de la lettre : l’Apocalypse est une lettre qui nous parle d’autres lettres, qui les cite et raconte comment elles ont été écrites.

Moi, Jean, votre frère et votre compagnon, […] j’entendis derrière moi une voix clamer comme une trompette : « Ce que tu vois, écris-le dans un livre pour l’envoyer aux sept Églises[35].
À l’ange de l’Église d’Éphèse, écris. […] À l’ange de l’Église de Smyrne […], de Pergame […], de Thyatire […], de Sardes […], de Philadelphie […], de Laodicée, écris[36]. »

Les exégètes pensent que cet « ange » pourrait être une figure de l’évêque de chaque Église. Quoi qu’il en soit, il est clair que les chapitres 2 et 3 de l’Apocalypse sont un recueil de lettres, un épistolier.

Mais aussitôt après, au chapitre 4, le texte met en scène un autre document tout à fait solennel : une lettre de Dieu à l’humanité ! Un livre roulé, écrit au recto et au verso, et scellé de sept sceaux[37], comme l’étaient les lettres cachetées de l’époque. Ce document, Dieu le tient dans sa main, et Jean pleure de voir que personne ne peut l’ouvrir : imaginez une lettre recommandée, contenant le chèque du gros lot, que personne ne peut retirer à la Poste, parce qu’on ne sait pas qui est le gagnant ! Heureusement, le vainqueur, le Christ, arrive, et toute la cour céleste se prosterne : Tu es digne de prendre le livre et d’en ouvrir les sceaux[38]

La suite raconte l’ouverture des sceaux, rythmée par des coups de trompette solennels (on se croirait dans un jeu télévisé), et quand le septième sceau est ouvert, surprise : dans la main d’un grand Ange, le voyant aperçoit un petit livre[39], une sorte de message secret, que le disciple doit manger, et qui sera doux dans [p. 92] sa bouche, mais amer à ses entrailles. Et lorsqu’il l’aura mangé, il lui sera dit de prophétiser[40].

Que veut dire ce récit symbolique, sinon que la parole de Dieu, la « lettre de Dieu à l’humanité », nous atteint personnellement par le Christ, qui nous la fait connaître et comprendre, c’est-à-dire prendre en nous. Ce n’est ni une vérité abstraite, ni un texte intouchable, ni un manuel idéologique (traduisons : ni un Discours de la méthode, ni un Coran, ni un Petit livre rouge), mais une force qui change le cœur de l’homme et qui fait de lui, comme dit saint Paul, une lettre vivante, écrite non plus avec de l’encre, mais avec l’Esprit. La lettre de Dieu est en nous, la lettre de Dieu, c’est nous !

Ainsi le Nouveau Testament tout entier a un caractère épistolaire, non seulement parce qu’il a très souvent la forme d’une lettre, mais parce que son contenu nous fait connaître le message de quelqu’un à quelqu’un. Ce n’est donc pas par hasard si ce caractère épistolaire se retrouve dans les plus anciens textes de l’histoire chrétienne, à commencer par l’Épître de Clément de Rome aux Corinthiens.

L’« ordonnance » d’un pasteur

Cette lettre est de la même époque que l’Apocalypse : le règne de l’empereur Domitien, dans les années 90. Clément est alors évêque de Rome – il faudrait peut-être dire « évêque à Rome », car aux origines les communautés chrétiennes étaient dirigées par des collèges d’Anciens (appelés indifféremment presbuteroi ou episkopoi). De fait, cette lettre a un caractère collectif, puisqu’elle commence ainsi : « De l’Église de Dieu qui séjourne à Rome à l’Église de Dieu qui séjourne à Corinthe », qu’elle ne comporte pas le nom de Clément, et qu’elle est entièrement écrite à la première personne du pluriel. Mais de même qu’il est vraisemblable que chaque collège d’Anciens avait un président, peut-être le plus ancien (l’» Ange » des lettres de l’Apocalypse ?), de même cette lettre doit bien avoir un concepteur. Ainsi la lettre de « l’Église de Dieu qui séjourne à Rome » peut être, en même temps, la lettre de l’auteur que la tradition nomme Clément. [p. 93] C’est juste après une persécution qu’il écrit aux chrétiens de Corinthe, en s’excusant de ne pas l’avoir fait plus tôt :

Ce sont les malheurs et les épreuves dont nous avons été frappés soudainement et coup sur coup qui nous ont retenus trop longtemps, à notre gré, de nous tourner vers vous, bien-aimés, et de nous occuper des affaires en litige parmi vous[41].

Quel est le problème à Corinthe ? Comme du temps de saint Paul, une division dans la communauté. Et d’où viendra la solution ? Comme du temps de saint Paul, d’une lettre ! Le texte fait clairement le parallèle :

Reprenons la lettre du bienheureux apôtre Paul. Que vous a-t-il écrit dans les commencements de l’Évangile ? En vérité, il était inspiré par l’Esprit lorsqu’il vous a écrit au sujet de Képhas et d’Apollos, car à cette époque déjà vous formiez des partis[42].

Ainsi, en écrivant à ces chrétiens divisés, Clément s’inscrit dans la continuité exacte de saint Paul. Mais il ne se met pas au niveau de l’apôtre, et on a souvent remarqué que sa lettre ne leur donne pas de directives autoritaires : elle est plutôt une « ordonnance » au sens médical du terme, qui dit au malade ce qu’il faut faire pour guérir : réintégrer ceux qui ont été exclus, se pardonner, se repentir, redevenir le corps du Christ. Cette lettre est une supplique en faveur de la réconciliation.

Je n’en retracerai pas le contenu, mais je voudrais en retenir deux traits que nous retrouverons chez les auteurs suivants : l’humilité de l’auteur et l’amour des destinataires.

Humilité : Clément prend soin de ne pas adopter un ton impérieux, alors même qu’il donne des conseils assez vigoureux.

En vous écrivant tout cela, bien-aimés, nous ne faisons pas que vous réprimander, nous nous avertissons aussi nous-mêmes, car nous sommes dans la même arène et le même combat nous attend[43].

Ce n’est pas de la fausse modestie, mais de la vraie fraternité. Clément prend soin d’exprimer aux Corinthiens son estime et sa confiance. Avec beaucoup de tact, il leur rappelle le temps où ils étaient unis : alors, « les commandements et les préceptes du Seigneur étaient écrits sur les tables de votre cœur[44] ». [p. 94] Vous êtes une lettre du Christ, leur disait déjà saint Paul (2 Co 3, 3).

Vous connaissez, vous connaissez même très bien les saintes Écritures, bien-aimés, et vous vous êtes longuement penchés sur les paroles de Dieu. Ce n’est donc que pour mémoire que nous vous écrivons ceci[45].

Amour : c’est la clef de l’épître, à la fois dans son message et dans son style. Clément y revient sans cesse.

Vous voyez, bien-aimés, combien la charité est chose grande et admirable, et il n’est pas possible d’en expliquer la perfection[46].
Approchons-nous donc de lui avec une âme sainte, levant vers lui des mains pures et sans tache, soyons pleins d’amour pour ce Père bienveillant et miséricordieux[47].

Comme l’encyclique que vient de publier, le 25 décembre 2005, un successeur de son auteur, cette épître n’a qu’une chose à dire : Deus caritas est.

Le testament d’un martyr

Ignace d’Antioche, lui aussi, est évêque – d’Antioche ou à Antioche, comme on voudra –, mais il faut constatrer qu’il ne s’en prévaut pas : au contraire, il se présente comme « un membre indigne[48] » de l’Église de Syrie, voire « le dernier de ses membres[49] », « un avorton[50] », « le plus petit parmi vous[51] ». Il ne revendique aucune puissance, et pour cause : les pages que nous avons de lui sont celles d’un condamné à mort qu’on emmène vers le lieu de son exécution, Rome, où il sera dévoré par les bêtes sous l’empereur Trajan, vers 115.

« Les lettres d’Ignace sont un joyau de la littérature chrétienne », écrit A. Hamman[52]. « Rarement il est aussi juste qu’ici de dire : Le style c’est l’homme. En des phrases courtes, denses, pleines à craquer, au style syncopé, heurté, coule un fleuve [p. 95] de feu[53] », les mots d’un homme qui va « aimer jusqu’à la fin ». Citons sa lettre aux Romains :

C’est bien vivant que je vous écris, mais désirant mourir. Demandez pour moi que je l’obtienne. Ce n’est pas selon la chair que je vous écris, mais selon la pensée de Dieu[54].
J’écris à toutes les Églises, et je mande à tous que c’est de bon cœur que je vais mourir pour Dieu, si du moins vous ne m’en empêchez pas[55].

Ce désir de mourir n’est ni morbide, ni suicidaire : ce qu’il veut, c’est donner sa vie, pour les hommes et comme le Christ. Rien à voir avec les pseudo-martyrs qui tuent le plus de monde possible, et eux avec ! Ces sept lettres sont donc un testament.

Ici encore, il ne sera pas question d’en analyser le contenu, mais seulement d’y retrouver les deux traits relevés plus haut, et d’abord l’humilité, car Ignace ne se présente pas comme un maître. « Je ne vous donne pas des ordres comme Pierre et Paul[56] », dit-il aux Romains. Et aux Tralliens : « Je n’aurais pas l’idée, étant un condamné, de vous donner des ordres comme un Apôtre[57]. » Ou encore aux Éphésiens :

Je sais qui je suis et à qui j’écris : moi je suis un condamné ; vous, vous avez obtenu miséricorde ; moi, je suis dans le danger ; vous, vous êtes affermis[58].

Ces formules ne sont pas un artifice littéraire. Ignace a bien conscience de l’autorité que lui donne sa situation, et des révélations extrordinaires qui lui ont été faites, mais il ménage ses lecteurs. Il écrit aux Tralliens :

Ne pourrais-je pas vous parler des choses du ciel ? Mais je redoute de vous faire du mal, à vous qui êtes encore des enfants. Pardonnez-moi : j’ai peur que vous vous étrangliez, incapables d’avaler une nourriture plus forte[59].
[p. 96] Par amour pour vous, je vous fais grâce des recommandations plus sévères que je pourrais vous adresser[60].

Amour : c’est l’autre mot-clé. Il traverse chaque lettre comme un fil d’or, comme un courant de joie :

Je suis dans l’allégresse, puisque j’ai été jugé digne de m’entretenir avec vous par cette lettre[61].
Mes frères, je déborde d’amour pour vous, et c’est dans la joie la plus grande que je cherche à vous affermir, non pas moi, mais Jésus Christ[62].
Aimez l’union, fuyez les division[63] !

On croirait lire Clément de Rome, mais plus encore que lui, Ignace personnalise son message. On trouve dans ses lettres le nom et presque le visage des chrétiens qu’il a rencontrés, par exemple à Smyrne où il a fait escale. De Troas, il leur écrit :

Je salue Alcé, nom qui m’est cher, et Daphnos l’incomparable, et Eutecnos, et tous par leur nom. Portez-vous bien dans la grâce de Dieu[64].
Je vous salue tous par votre nom, et l’épouse d’Épitropos avec toute sa maison et celle de ses enfants. Je salue Attale mon bien-aimé[65].

À Polycarpe, évêque de Smyrne, il dit :

Je glorifie immensément le Seigneur de m’avoir permis de contempler ton visage[66].

S’il est vrai, comme on le dit, que le christianisme est la « religion des visages », Ignace n’en serait-il pas un bon témoin ? Enfin, notons que comme tous les auteurs évoqués jusqu’ici, Ignace est pressé par le désir d’écrire et de faire voyager ses lettres. S’il avait eu accès à l’internet, il aurait utilisé des listes d’adresses ! La fin de sa Lettre à Polycarpe l’atteste :

Je ne peux écrire à toutes les Églises, à cause de mon départ précipité de Troas pour Néapolis. Comme l’ordonne la volonté de Dieu, tu écriras à toutes les Églises d’Orient, toi qui possèdes la pensée de Dieu, pour qu’elles en fassent autant. Les unes pourront enverront des messagers à pied, [p. 97] les autres des lettres portées par des propres courriers[67].

Décidément, quelle activité autour de ces lettres chrétiennes !

L’exhortation d’un didascale

Le troisième auteur, actif vers l’an 150, est souvent appelé le « Pseudo-Barnabé », pour le distinguer du compagnon de Paul avec lequel on l’a parfois confondu. Mais rien n’empêche de penser qu’il ait effectivement porté le nom de Barnabé ! Par ailleurs, certains, considèrent que son texte « n’est pas une vraie lettre, encore qu’il adopte le genre littéraire des lettres.[68] » De fait, elle ne nomme pas de destinataires précis. Mais on peut y voir une sorte d’» encyclique », une lettre adressée aux Églises d’une même région – peut-être la Syrie –, et circulant d’une communauté à l’autre.

Elle est en grec, comme celles de Clément et d’Ignace. Par son contenu, elle est très différente : plus didactique, et un peu polémique, elle cite énormément l’Ancien Testament (environ 150 fois) dans le but de montrer que celui-ci est désormais entièrement accompli dans le Christ. Sous cet angle, il s’agit d’un traité d’exégèse messianique, montrant bien l’état des discussions entre juifs et chrétiens à cette époque[69]. Mais par sa forme, l’Épître de Barnabé participe au caractère épistolaire de la première littérature chrétienne, et j’ai été intéressé d’y retrouver les mêmes traits littéraires que dans les lettres de Clément et d’Ignace.

Humilité, d’abord, à travers des formules qui ponctuent le texte et laissent percer l’état d’esprit de celui qui l’écrit.

Ce n’est pas comme maître, mais comme l’un d’entre vous que je veux vous donner quelques enseignements, qui vous apporteront de la joie dans ce temps où nous vivons[70].
Tout ce que [p. 98] je désire vous écrire, ce n’est pas en maître, mais en ami qui ne réserve rien de ce qu’il possède, moi qui ne me suis qu’un rebut à votre service[71].
Je vous écris toutes ces choses simplement pour que vous les compreniez, moi, pauvre rebut aux pieds de votre charité[72].

L’idée que ces phrases relèvent simplement d’un topos littéraire n’est pas suffisante, car même si ce topos existe dans la littérature païenne, pourquoi les auteurs chrétiens l’adoptent-ils avec tant de constance, sinon parce qu’ils y voient un moyen d’exprimer leur profonde attitude spirituelle ? Plus qu’une captatio benevolentiae superficielle, c’est un profond désir de servir ses lecteurs qui s’y révèle. Barnabé le dit au début et à la fin de l’épître :

J’ai pensé que si je prenais soin de vous faire part de ce que j’ai reçu, l’aide que j’aurais accordée à des âmes telles que les vôtres ne serait pas sans récompense, et je m’empresse de vous écrire, afin qu’avec la foi vous ayez une connaissance parfaite[73].
Souvenez-vous de moi en méditant ces enseignements, afin que mon zèle et mes veilles aient porté quelque fruit ; je vous en prie, c’est une grâce que je vous demande[74]. […] Je me suis empressé de vous écrire, sur les sujets à ma portée, voulant vous donner de la joie[75].

Par ailleurs, comme Ignace, Barnabé laisse entendre qu’il ne peut (ou ne veut) pas tout dire de ce qu’il sait sur les choses d’en haut. Ici encore, le début et la fin de l’épître sont significatifs :

Je suis intimement persuadé qu’après avoir causé avec vous, j’ai encore beaucoup à dire, car le Seigneur s’est fait mon compagnon[76].
Si je vous écrivais sur certaines choses présentes ou à venir, vous ne les comprendriez pas, [p. 99] elles qui sont encore à l’état de paraboles. Restons-en donc là pour ce que nous venons de dire[77].

Mais la ressemblance la plus claire avec tous les auteurs chrétiens qui l’ont précédé, se trouve dans le fait que Barnabé met sa plume au service de l’amour fraternel :

Salut à vous, fils et filles dans la paix, par le nom du Seigneur qui nous a aimés. […] Ce qui, plus que tout, me donne une joie suprême, ce sont vos âmes bénies et glorieuse[78].
Je suis contraint de vous aimer plus que mon âme[79].
Je vous en prie, une fois encore, moi qui suis l’un d’entre vous, et qui vous chéris tous et chacun plus que ma vie, veillez sur vous-mêmes[80].

Comment ne pas entendre, dans ces formules, la passion d’un didascale, qui vit sa mission d’enseignant avec autant de ferveur qu’Ignace va vers le martyre ? Pour lui aussi, enfin, le visage de ses frères est source de contemplation.

Je vois qu’en toute vérité l’Esprit s’est répandu sur vous, jaillissant de l’intarissable source qu’est le Seigneur. C’est à ce point que m’a frappé votre vue si ardemment souhaitée[81].

Il ne cherche pas seulement à les instruire, mais surtout, à les rendre capables de s’instruire eux-mêmes :

J’ai quelque chose à vous demander, à vous qui êtes des privilégiés, si vous me permettez un conseil […]. Je vous en prie encore et encore : soyez à vous-mêmes vos bons législateurs, vos conseillers fidèles[82].

Vision très paulinienne : l’auteur de l’épître s’efface au profit de ses destinataires. Ma lettre, leur dit-il finalement, c’est vous !

Et les autres ?

On pourrait élargir l’enquête dans plusieurs directions, notamment la littérature apocryphe, avec par exemple la Lettre de Paul [p. 100] aux Laodicéens, écrite, dit-on, par un hérétique marcionite du IIe siècle, mais qui n’a à mes yeux rien d’hérétique, et que je ne serais pas tellement gêné d’ajouter à mon Nouveau Testament[83]. Ou encore l’Épître des Apôtres, qui raconte un dialogue avec Jésus ressuscité, et qui commence comme la Première Épître de Jean :

Ce que nous avons entendu et dont nous nous sommes souvenus, nous l’avons écrit pour le monde entier. Nous vous le confions avec joie, vous nos fils et nos filles, au nom du Seigneur[84].

Ou encore la correspondance de Paul et de Sénèque, qui n’est sans doute pas authentique, mais qui n’en est pas moins édifiante. Sénèque dit à Paul, dans sa première lettre :

Nous avons lu ton petit livre, qui rassemble quelques-unes des lettres que tu as adressées à des cités ou à des capitales de province. Elles contiennent d’admirables exhortations à la vie morale, et nous avons en avons tiré un réconfort complet. Ces pensées, à mon sens, ne viennent pas de toi, elles passent par toi, mais quelquefois, cependant, elles viennent à la fois de toi et par toi[85].

De toi la lettre du texte, par toi l’Esprit qui inspire le texte : n’est-ce pas un bel hommage au caractère inspiré des épîtres de Paul ?

On pourrait encore étudier le courrier échangé par les Églises à l’occasion des persécutions. La Lettre des martyrs de Lyon, en 177, par une communauté que la mort a frappée, mais qui survit avec courage. La lettre qui relate le Martyre de Polycarpe, en 165, et qui fut recopiée de scribe en scribe, comme le dit la fin du texte :

Caïus a écrit ceci d’après la copie qui appartenait à Irénée, disciples de Polycarpe avec qui il vécut longtemps. Moi, Socrate de Corinthe, j’ai transcrit d’après la copie de Caïus. La grâce soit avec vous ! Et moi Pionius, j’ai écrit tout ceci d’après l’exemplaire qui vient d’être signalé[86]. »

De même les nombreuses lettres de (et à) Cyprien de Carthage, dans les années 250. Ou encore, last but not least, cette étonnante légende du roi Abgar qui écrit à Jésus, de son vivant, et qui l’invite à le rejoindre :

[p. 101] Ma ville est petite, il est vrai, mais suffisante pour nous deux[87]

La réponse de Jésus, qui est une « lettre » d’un genre très spécial, nous mettrait sur la piste du mandilyon d’Édesse, autre aspect passionnant de l’histoire du christianisme primitif. Mais pourquoi chercher dans le passé, alors que ces « autres » chrétiens qui s’écrivent, c’est nous, aujourd’hui, chaque fois qu’au détour d’un courrier, quelque chose de notre vie intérieure, quelque chose de l’Esprit, passe comme une étincelle et transmet la flamme[88] ?

Quand les chrétiens s’écrivent, le feu de l’amour circule sous la neige. Quand les chrétiens se lèvent, une espèce est « en voie d’apparition ».

____

  1. 2 Co 3, 6.
  2. Régis Burnet, Épîtres et lettres, Ier-IIe siècle : de Paul de Tarse à Polycarpe de Smyrne, Paris, Cerf, 2003, p. 45.
  3. A. Hamman, La vie quotidienne des premiers chrétiens (95-197), Paris, Hachette, 1971, p. 45.
  4. Ibid.
  5. 1 Co 2, 15.
  6. Col 4, 16. La Lettre de Paul aux Laodicéens citée par le Fragment de Muratori et connue en latin serait, d’après l’hypothèse de Harnack, une composition marcionite de la fin du IIe s. (Écrits apocryphes chrétiens, vol. II, dir. P. Geoltrain et J.-M. Kaestli, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 2005, p. 1090 s.).
  7. Cf. 2 Tm 4, 13 : En venant, apporte le manteau que j’ai laissé à Troas chez Carpos, ainsi que les livres, surtout les parchemins. Si cette épître est d’un disciple de Paul, ferait-elle allusion à un recueil de lettres de Paul lui-même ?
  8. L’identification entre Paul et ses lettres est manifeste en 2 Th 3, 14 : Frères, tenez bon, gardez fermement les traditions que vous avez apprises de nous, de vive voix ou par lettre. Ou encore 2 Th 2, 15 : Si quelqu’un n’obéit pas aux indications de cette lettre, notez-le et, pour sa confusion, cessez de frayer avec lui.
  9. Op. cit., p. 175 et 176.
  10. Rm 16, 22.
  11. 2 Th 3, 17.
  12. Ga 6, 11.
  13. 1 Co 7, 1. Les communautés aussi écrivaient donc aux apôtres : qui sait si on ne retrouvera pas un jour les archives de telle ou telle commnauté ?
  14. 1 Co 7, 10 ; 7, 12 ; 7, 25.
  15. Ga 4, 20.
  16. 2 Co 2, 3.
  17. 2 Co 2, 4.
  18. 2 Co 7, 8-9.
  19. 2 Co 10, 9-11.
  20. 2 Co 3, 2-3.
  21. Lc 1, 1-3.
  22. Ac 1, 1.
  23. Jn 20, 30-31 ; 21, 25. Cf. Jn 19, 35 : « Celui qui a vu rend témoignage »…
  24. 1 Jn 1, 3-4.
  25. 1 Jn 2, 1 et 7
  26. 1 Jn 2, 12-14.
  27. John Langshaw Austin, How to do Things with Words, 1962 ; trad. franç. Quand dire, c’est faire, Paris, Éditions du Seuil, 1970.
  28. Jude 1, 3.
  29. 1 Th 3, 10.
  30. 2 Jn 1, 12.
  31. 3 Jn 1, 13-14.
  32. 2 P 3, 1.
  33. 2 P 3, 15-16.
  34. Non pas Jean l’apôtre, mais Jean l’Ancien, d’après ce qu’en dit Papias cité par Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique III, 39.
  35. Ap 1, 9-11.
  36. Ap 2, 1 ; 2, 8 ; 2, 12 ; 2, 18 ; 3, 1 ; 3, 7 ; 3, 14.
  37. Ap 5, 1.
  38. Ap 5, 9.
  39. Ap 10, 2.
  40. Ap 10, 8-11.
  41. Cor. 1, 1.
  42. Cor. 47, 1-3.
  43. Cor. 7, 1.
  44. Cor. 2, 8.
  45. Cor. 53, 1.
  46. Cor. 50, 1.
  47. Cor. 29, 1.
  48. Aux Magnésiens, XIV.
  49. Aux Smyrniotes, XI.
  50. Aux Romains, IX.
  51. Aux Magnésiens, XI.
  52. A. G. Hamman, L’Empire et la Croix, Paris, coll. « Ichtus » n° 2, 1957, p. 75.
  53. A. G. Hamman, Les évêques apostoliques, Paris, éd. Migne, coll. « Les Pères dans la foi » n° 77, p. 96.
  54. Aux Romains, VII, 2.
  55. Aux Romains, IV, 1. Ignace craint que les chrétiens de Rome ne le fassent échapper au martyre.
  56. Aux Romains, IV, 2.
  57. Aux Tralliens, III, 3.
  58. Aux Éphésiens, XII, 1.
  59. Aux Tralliens, V, 1.
  60. Aux Tralliens, III, 3.
  61. Aux Éphésiens, IX, 2.
  62. Aux Philippiens, V, 1.
  63. Aux Philippiens, VII, 2.
  64. Aux Smyrniotes, XIII.
  65. À Polycarpe, VIII, 2.
  66. À Polycarpe, I, 2.
  67. À Polycarpe, VIII, 1.
  68. Les Écrits des Pères apostoliques, Paris, Cerf, 1963, p. 241.
  69. Notons à cet égard l’insistance de l’auteur sur l’épisode des Tables de la loi brisées par Moïse (Ex 31, 18 et 34, 28) : « Moïse jeta les deux Tables de ses mains et leur alliance se brisa afin que celle du bien-aimé Jésus fût scellée dans notre cœur par l’espérance de notre foi en lui. » (Lettre de Barnabé, IV, 7-8. cf. XIV, 2-3) Ici encore, à la « lettre » de la Loi se substitue une « épître » animée par l’Esprit.
  70. Lettre de Barnabé, I, 8.
  71. Lettre de Barnabé, IV, 9.
  72. Lettre de Barnabé, VI, 5. Cf. XVII, 1 : « Je vous ai donné toutes ces explications de mon mieux, aussi simplement que possible, et mon âme espère n’avoir rien omis, dans son zèle, des enseignements qui concernent le salut. »
  73. Lettre de Barnabé, I, 5.
  74. Lettre de Barnabé, XXI, 7.
  75. Lettre de Barnabé, XXI, 9.
  76. Lettre de Barnabé, I, 4.
  77. Lettre de Barnabé, XVII, 2. L’auteur évoque une tradition de type ésotérique : « Apprenez ce que dit la gnose : « Espérez en Jésus qui se manifestera à vous dans la chair ». » (VI, 9).
  78. Lettre de Barnabé, I, 2.
  79. Lettre de Barnabé, I, 1-4.
  80. Lettre de Barnabé, IV, 6.
  81. Lettre de Barnabé, I, 3.
  82. Lettre de Barnabé, XXI, 2-4.
  83. Cf. supra, note 6.
  84. Écrits apocryphes chrétiens, vol. I, dir. F. Bovon et P. Geoltrain, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1997, p. 365.
  85. Ibid., p. 1586.
  86. Cf. A. G. Hamman, L’Empire et la Croix, Paris, coll. « Ichtus » n° 2, 1957, p. 166-167.
  87. Écrits apocryphes chrétiens, vol. II, dir. P. Geoltrain et J.-M. Kaestli, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 2005, p. 652.
  88. Il y a quelques jours, j’ai reçu la lettre d’un camarade de classe perdu de vue depuis 35 ans. Nous étions alors quelque peu rivaux, en classe de Terminale, étrangers l’un à l’autre et à l’Évangile… Et voilà que je retrouve en lui un frère en Christ, ayant travaillé pendant des années pour les chrétiens persécutés de Russie, dont il faisait passer le courrier clandestinement !

À lire aussi

Au jardin des Pères

Au jardin des Pères

Du jardin d’Éden à celui de la Résurrection, en compagnie des Pères de l'Église, de courtes méditations (8 minutes), diffusées à partir de 2016 sur Radio Présence,

2016 Émissions
To top