Grandir dans la foi avec Clément d’Alexandrie

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Clément d’Alexandrie (v. 150-215), par Guillaume Chaudière, 1584

Clément d’Alexandrie (v. 150-215), par Guillaume Chaudière, 1584

2013 Articles

Daniel Vigne, « Grandir dans la foi avec Clément d’Alexandrie », dans Équipes Notre-Dame, 2013. [pdf]

 

Grandir dans la foi avec Clément d’Alexandrie

Un Grec du deuxième siècle peut-il nous aider à grandir dans la foi ? Mais qui est-il ? Parmi les Pères de l’Église, cet homme a une place singulière : il est le premier grand érudit païen à avoir adhéré au christianisme.

Né à Athènes, il a une trentaine d’années lorsqu’il se convertit à Alexandrie, vers l’an 180. Voyant ses talents, l’évêque de la ville lui confie la direction du Didascalée, célèbre école de foi chrétienne. Pendant plus de vingt ans, Clément met son immense culture au service des croyants qui lui sont confiés.

Car il a tout lu : philosophes, orateurs, historiens, poètes, aucun auteur grec ne lui est étranger ! Il connaît aussi très bien l’Écriture, qu’il cite constamment. Son but est de montrer que la culture païenne, en ce qu’elle a de meilleur, trouve son accomplissement dans la foi chrétienne. Devenir croyant, ce n’est pas se condamner à l’ignorance : c’est au contraire grandir en intelligence ; c’est viser et atteindre la vraie connaissance.

Sa conception de la foi est donc très actuelle. Elle nous invite à enrichir et éduquer notre foi, au lieu de la laisser végéter dans de vagues croyances. Elle nous encourage à nous former, nous cultiver, ne pas rester des perpétuels « débutants ».

Clément d’Alexandrie montre l’importance d’une vie chrétienne en mouvement, en progrès, de plus en plus consciente des trésors qui s’ouvrent à elle. Voyons comment.

De l’incroyance à la foi

Le premier pas consiste à sortir de l’incrédulité, qui n’est qu’une « conjecture faible et négative », alors que la foi est « une vraie confiance, un jugement ferme[1]. » Le refus de croire est un sommeil de l’âme. L’acte de foi, lui, nous éveille et nous met en route. Croire, c’est devenir vraiment vivant ! Clément lance un appel vibrant à ses contemporains­ afin qu’ils se tournent vers Dieu :

Tu es homme, tu es ce qu’il y a de plus universel : recherche ton créateur ! Tu es fils, tu es ce qu’il y a de plus personnel : reconnais ton Père ! […] Comment oses-tu vivre confortablement dans les biens du Seigneur en oubliant le maître ? Quitte ma terre, te dira le Seigneur, ne touche pas l’eau que je fais jaillir, ne prends pas ta part des fruits que je cultive ! Ô homme, paie ta nourriture à Dieu : reconnais ton maître[2].

L’acte de foi n’a rien d’absurde, au contraire : nous avons toutes les raisons de croire. Car l’humanité a toujours eu une certaine perception du divin : « Une intuition du Dieu unique et tout-puissant a existé chez tous les hommes de bon sens, en tout temps, et elle était naturelle[3]. » Chacun porte en soi, au fond de son âme, la trace de cette origine divine : « L’homme n’est pas du tout privé de l’idée de Dieu, car il a reçu en partage, dans sa création, le souffle divin[4]. » Enfin, les plus grand sages « ont tous reconnu la préséance de l’Invisible, de l’Unique, du Tout-Puissant ». Cependant, précise Clément, « ils ne connaissaient pas Dieu dans son être même, mais seulement de façon approximative[5] ».

Pour être vraiment connu de l’homme, Dieu s’est donc révélé, s’est montré personnellement à nous en Jésus-Christ. Clément s’émerveille de cette venue du Verbe dans un visage humain. « Tel est le chant nouveau, l’apparition qui vient de briller sur nous, la révélation du Verbe qui était au commencement. Car il nous est apparu comme Sauveur, celui par qui tout a été fait[6]. » Croire en lui, c’est trouver la vraie vie : « Le projet éternel de Dieu était de sauver le troupeau des hommes ; aussi le Dieu bon nous a-t-il envoyé le bon Berger[7]. » Plus encore, croire en lui, c’est être divinisé : « Le Verbe de Dieu s’est fait homme pour que tu apprennes d’un homme comment l’homme peut devenir Dieu[8]. »

Quelle espérance ! Mais elle exige que notre foi s’épanouisse et nous transforme. Qu’elle ne soit plus une croyance floue, une « pré-connaissance », mais devienne une connaissance authentique, une « gnose ».

De la foi à la « gnose »

Le mot est ici entre guillemets, car il a pu être revendiqué par des mouvements hérétiques qui n’avaient rien de chrétien : les sectes gnostiques, que Clément lui-même rejetait. Mais saint Paul, on le sait, donne au mot gnôsis un sens noble, encourageant les chrétiens à « s’acheminer vers la vraie connaissance », à « grandir dans la connaissance de Dieu », à « parvenir au plein épanouissement de l’intelligence qui leur fera pénétrer le mystère de Dieu, où sont cachés les trésors de la sagesse et de la connaissance[9]. » C’est à ce sens que Clément d’Alexandrie se réfère.

La « gnose » est selon lui « la démonstration forte et invincible des vérités de la foi, démonstration édifiée sur la foi en l’enseignement du Seigneur et faite pour conduire à l’infaillible et à l’intelligible[10]. » Il ne s’agit pas d’une doctrine intellectuelle compliquée, comme chez les gnostiques, mais d’une expérience spirituelle qui confirme la foi en la structurant et l’illuminant. Le « gnostique » ne se contente plus de croire : il sait et comprend que ce qu’il croit est vrai.

Pour cela, il doit mobiliser toutes les ressources de son intelligence, de sa sensibilité et de sa volonté. Il lira les Écritures, affermira ses connaissances, conformera sa vie entière à ce qu’il croit, faisant grandir en lui les dons de l’Esprit. Clément écrit ainsi :

La foi est le premier mouvement qui incline au salut. Après quoi, la crainte, l’espérance et la repentance se développent avec la maîtrise de soi et la constance, nous conduisant jusqu’à la gnose et à l’amour[11].
La gnose, transmise par tradition selon la grâce de Dieu à ceux qui se rendent dignes de cet enseignement, est confiée comme un dépôt, et c’est à partir d’elle que rayonne la grandeur de l’amour[12].

L’amour est en effet ce qui oriente et illumine toute vie chrétienne. Voyons comment Clément y reconnaît la perfection de notre foi.

De la « gnose » à l’amour

La connaissance n’est pas un but, mais un chemin. Connaître les Écritures, affermir notre foi, c’est ouvrir notre cœur au Christ qui nous unit à lui dans l’amour. Telle est la « troisième conversion » vers laquelle nous devons tendre. Clément d’Alexandrie écrit en ce sens :

Il y a une première conversion salutaire, celle qui conduit du paganisme à la foi, et une seconde, celle qui mène de la foi à la gnose. Celle-ci s’achève, dès ici-bas, dans la charité, qui unit le connaissant au connu comme l’ami à l’Aimé[13].

Magnifique programme qui nous fait passer des ténèbres à la lumière, de l’incrédulité à la charité. Clément en retrace les étapes :

Constater son ignorance, voilà ce qu’il faut commencer par apprendre, car l’ignorance pousse à chercher. En cherchant, on trouve le Maître ; en l’ayant trouvé, on croit. En croyant, on espère, et par l’amour on devient semblable à Celui qu’on aime, en se hâtant d’être ce qu’on a commencé par aimer[14].

Plus encore qu’un programme, c’est une promesse divine, qui nous ouvre les portes du ciel. Clément nous invite à cette grande ascension.

Il est dit : À celui qui a, on donnera. Ainsi on donnera à la foi la gnose, à la gnose l’amour, à l’amour l’héritage du Royaume. Cela se produit lorsque quelqu’un est suspendu au Seigneur par la foi, par la gnose, par l’amour, et qu’il monte là où il est, lui, le Dieu et gardien de notre foi et de notre amour[15]. 

Comment ne pas aspirer à cette communion aimante qui est le vrai but de toute notre vie ? Merci à Clément d’Alexandrie de raviver notre foi en nous donnant le désir de la faire grandir.

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  1. Strom. II, 6, 28, 1.
  2. Protreptique X, 99, 3 ; 103, 3.
  3. Str. V, 13, 87, 2.
  4. Str. V, 13, 87, 4.
  5. Str. V, 14, 134, 1.
  6. Protr. I, 7, 3.
  7. Protr. XI, 116, 1.
  8. Protr. I, 8, 4.
  9. Co 1, 10 ; 3, 16 ; 2, 2-3.
  10. Str. VII, 10, 57, 3.
  11. Str. II, 6, 31, 1.
  12. Str. VII, 10, 55, 6.
  13. Str. VII, 10, 57, 4.
  14. Str. V, 3, 17, 1.
  15. Str. VII, 10, 56, 7 – 57, 1.

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