Voulez-vous partir ?

Saint Pierre reçoit les clés du Royaume, mausolée de Consatance, Rome, IVe s.

Saint Pierre reçoit les clés du Royaume, mausolée de Consatance, Rome, IVe s.

2015 Homélies

Daniel Vigne, Voulez-vous partir ? (Jn 6, 60-69), première communion d’Albin Comet, église Saint-Martin, Vic-en-Bigorre, 23 août 2015. [pdf]

Voulez-vous partir ?

Communion d’Albin

 Josué dit alors à tout le peuple : […] : S’il ne vous plaît pas de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir. […]Moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur. Le peuple répondit : « Plutôt mourir que d’abandonner le Seigneur pour servir d’autres dieux ! (Jos 24, 2, 15-16)

 Par respect pour le Christ, Soyez soumis les uns aux autres ; les femmes, à leur mari, comme au Seigneur Jésus. […] Vous, les hommes, aimez votre femme à l’exemple du Christ il a aimé l’Église, il s’est livré lui-même pour elle. (Ep 5, 21-22.25)

 À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner. Alors Jésus dit aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. (Jn 6, 66-68)

Les trois passages de la Parole de Dieu que nous venons d’entendre sont très différents l’un de l’autre et ils peuvent paraître un peu disparates. Pourtant, ils ne sont sûrement pas associés par hasard. Ils ont entre eux quelque chose de commun, un point de convergence, que l’Église nous invite à chercher. Ils sont, tous les trois ensemble, une parole de Dieu pour nous, un message qui nous est proposé aujourd’hui pour que nous le recevions ensemble. Quel message, c’est ce que je voudrais chercher avec vous.

Il y a eu d’abord ce texte magnifique du livre de Josué. Josué, successeur de Moïse avait pris la tête du peuple d’Israël après la traversée du désert et l’entrée en Terre promise. Le voilà qui réunit le peuple, toutes les tribus d’Israël, de façon solennelle, et qui leur dit : « Maintenant, vous choisissez. Soit vous voulez servir les dieux des autres peuples, c’est-à-dire vivre comme tout le monde, selon les valeurs du monde. Soit vous décidez de servir le Seigneur, c’est-à-dire d’être tournés résolument vers Lui, de lui appartenir. D’être des hommes différents des autres hommes, parce qu’ils ont des principes, des lois, des valeurs, et surtout un cœur différent. »

Vous l’avez peut-être remarqué : Josué ne dit pas cela de manière austère, contraignante et forcée, comme s’il voulait obliger les gens à faire tel ou tel choix. Il respecte leur liberté, il ose même leur dire : « Si cela ne vous plaît pas, eh bien vivez comme vous voulez. » Mais il n’est pas non plus indifférent, hésitant ou neutre, puisqu’il ajoute : « En tout cas, moi et les miens, moi et ma famille, nous voulons servir le Seigneur. » Voilà, le message est clair, et la réponse du peuple sera belle et forte : « Plutôt mourir que d’abandonner le Seigneur (…) Nous aussi, nous voulons le servir, car c’est lui notre Dieu. »

Ce récit est inoubliable, frères et sœurs, parce qu’il est toujours actuel. Parce qu’aujourd’hui encore, Dieu nous dit, à nous qui sommes ici : « Choisissez la vie que vous voulez vivre, avec moi ou sans moi. » Il nous le dit à travers les Josué d’aujourd’hui, qui nous montrent la voie. Comment ne pas penser ici au pape François, à la fois si doux et si ferme, et à son exemple communicatif ? Oui, c’est un Josué, cet homme-là.

Mais à tous les niveaux de la vie de l’Église, et même de la société, nous savons bien qu’il y en a toujours un qui fait le premier pas : qui dit « oui » le premier, dans la joie, et qui entraîne les autres. Dans une paroisse, le prêtre. Dans une famille, le père et la mère. Dans un groupe d’amis, un village, une entreprise, ceux qui donnent le ton, qui inspirent les bonnes décisions.

Alors, frères et sœurs, nous aussi, soyons des Josué. Soyons de ceux qui non seulement font le bon choix, mais donnent aux autres l’envie de le faire : le choix de Dieu, de la vie selon Dieu. Là où nous sommes, dans notre famille, notre village, notre entreprise, ayons l’audace d’être de vrais chrétiens.

Le deuxième texte, celui de saint Paul dans l’épître aux Éphésiens, nous adresse exactement le même message, mais en le concentrant sur la vie du couple. Que nous dit-il ? Quelque chose d’exigeant, de radical. Souvenez-vous : « Soyez soumis aux autres dans le Christ. Les femmes, à vos maris… » – aïe ! les femmes, soumises à leur mari ? Une parole qui passe mal, n’est-ce pas, quand on ne lit pas la suite.

Mais la suite, nous, nous ne l’oublierons pas : « Et vous les hommes, aimez vos épouses comme le Christ a aimé l’Église », c’est-à-dire en lui donnant tout, jusqu’au bout, jusqu’à mourir pour elle – aïe ! mourir pour sa femme ? Ça non plus, ce n’est pas si facile à entendre, n’est-ce pas ? Ça non plus, ce n’est pas tellement dans les mœurs du temps…

Pourtant, cette parole forte est une bonne nouvelle, une libération. Dans le couple chrétien, il n’y a plus de domination de l’un sur l’autre. Le couple chrétien, c’est ce lieu unique où on a inventé la soumission mutuelle, « l’échange des consentements », comme on dit, c’est-à-dire l’obéissance réciproque. Formule chimique subtile, médicament puissant qui fait disparaître les vieux rapports de domination, de force, de séduction, d’aliénation, qui sont les maladies de l’amour. Dans le couple chrétien, chacun vit pour l’autre, chacun sert l’autre, à sa façon. L’équilibre est trouvé par le don et le pardon. Ça paraît impossible, mais quand on l’a compris et qu’on le vit, c’est génial.

Mais il faut avouer, encore une fois, que ce modèle n’est pas à la mode. Ce qui est à la mode, c’est de n’être soumis à personne, c’est de vivre pour soi, c’est de changer de partenaire dès qu’il commence à être lourd à porter. Alors saint Paul nous dit, à nous qui sommes mariés : « Choisissez. » Quel couple voulez-vous être ? Comment allez-vous vous entendre ? Comment allez-vous faire route ensemble ? À la manière du monde, ou selon l’Évangile ? Et vous les jeunes, quel amour cherchez-vous ? L’amour qui reste à la surface, ou celui qui descend dans le cœur ? Celui qui dure trois semaines, ou celui qui vous engage pour toute la vie ? Attention, la question est grave…

Comme vous voyez, c’est bien devant une question de choix que nous sommes placés, aussi bien par Josué que par saint Paul – et dans le troisième texte maintenant, par Jésus lui-même, de façon tout à fait explicite. Ce récit est la suite du discours sur le pain de vie, au chapitre 6 de l’Évangile de Jean, qui nous a été lu dimanche dernier. Vous vous souvenez : « Je suis le pain de vie »…

Or ce discours a été mal reçu, mal compris. Dans la foule, certains se sont dit : c’est délirant, cette affaire ! Manger sa chair et boire son sang… On n’est pas des anthropophages, que diable ! Et les voilà qui tournent les talons, qui s’en vont, comme beaucoup aujourd’hui quittent l’Église, en disant : À d’autres, ces bondieuseries ! On n’en est plus là, nous, on est modernes ! Oui, c’est un moment tragique, une heure décisive : l’heure du choix. Et quelquefois peut-être, le dimanche vers 10h30, certains d’entre nous connaissent cette alternative : alors quoi, je vais à la messe ou je reste chez moi ? J’y crois encore, j’y crois vraiment, à l’eucharistie ?

Mais voici Jésus qui regarde ses disciples dans les yeux, un par un, et qui leur dit : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Jésus, nouveau Josué (c’est le même nom en hébreu) nous adresse le même message, mais de façon plus puissante, plus insistante. D’ailleurs, d’un texte à l’autre, on pourrait dire que le message se concentre : Josué s’adressait à tout le peuple, saint Paul s’adresse seulement aux maris et aux femmes… et Jésus, ici, s’adresse à chacun de nous. « Vas-tu m’abandonner, toi aussi ? »

Et de nouveau, heureusement, il y en a un qui fait le pas, qui répond pour les autres et avant les autres. « À qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » Comme nous te remercions, ô Pierre, d’avoir dit oui le premier ! Tu nous ouvres la voie. Nous avons envie de dire comme toi : « Seigneur Jésus, à qui irions-nous ? Vers qui d’autre que toi nous tourner, dans ce monde brutal, ce monde qui perd la tête… Vers qui d’autre que toi ? »

Oui, à chacun de nous, comme Pierre, de dire à Jésus pendant cette messe, du fond de son cœur : « Je te choisis, Seigneur. » Et spécialement toi, Albin, puisque tu vas faire ta première communion. Aujourd’hui tu vas manger le pain de vie. Jésus a envie d’habiter en toi. C’est un grand jour pour toi, et nous allons tous prier pour toi, pour que tu deviennes un vrai chrétien. Un petit Josué, un disciple de Jésus. Amen.

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