Pape François – Gaudete et exsultate

Retour
Pape François (1936-2025)

Pape François (1936-2025)

Livres religieux

Pape François – Gaudete et exsultate. L’appel à la sainteté dans le monde actuel, Exhortation apostolique, 9 avril 2018 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).

Pape François

Gaudete et exsultate. L’appel  à la sainteté dans le monde actuel

I –  L’appel à la sainteté

Les saints nous encouragent et nous accompagnent. Nous sommes enveloppés « d’une si grande nuée de témoins », et parmi eux, il peut y avoir notre propre mère, une grand-mère ou d’autres personnes proches. Peut-être leur vie n’a-t-elle pas toujours été parfaite, mais, malgré des imperfections et des chutes, ils sont allés de l’avant et ils ont plu au Seigneurparagraphe 3. Les saints qui sont déjà parvenus en la présence de Dieu gardent avec nous des liens d’amour et de communion. La troupe des saints de Dieu me protège, me soutient et me porte4.

Les saints de la porte d’à côté. Ne pensons pas uniquement à ceux qui sont déjà béatifiés ou canonisés. L’Esprit Saint répand la sainteté partout. Le Seigneur, dans l’histoire du salut, a sauvé un peuple. Il n’y a pas d’identité pleine sans l’appartenance à un peuple. C’est pourquoi personne n’est sauvé seul. Dieu a voulu entrer dans une dynamique populaire, dans la dynamique d’un peuple6. J’aime voir la sainteté dans le patient peuple de Dieu. C’est cela, souvent, la sainteté ‘‘de la porte d’à côté’’, de ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu, ou, pour employer une autre expression, ‘‘la classe moyenne de la sainteté’’7. Laissons-nous encourager par les signes de sainteté que le Seigneur nous offre à travers les membres les plus humbles de ce peuple. Certaines âmes dont aucun livre d’histoire ne fait mention ont une influence déterminante aux tournants décisifs de l’histoire universelle8. Même en dehors de l’Église catholique et dans des milieux très différents, l’Esprit suscite des signes de sa présence, qui aident les disciples mêmes du Christ9.

Le Seigneur appelle. Cependant, ce que je voudrais rappeler par la présente Exhortation, c’est surtout l’appel à la sainteté que le Seigneur adresse à chacun d’entre nous, cet appel qu’il t’adresse à toi aussi10. Il ne faut donc pas se décourager quand on contemple des modèles de sainteté qui semblent inaccessibles. Ce qui importe, c’est que chaque croyant discerne son propre chemin et mette en lumière le meilleur de lui-même, ce que le Seigneur a déposé de vraiment personnel en lui et qu’il ne s’épuise pas en cherchant à imiter quelque chose qui n’a pas été pensé pour lui. Nous sommes tous appelés à être des témoins, mais il y a de nombreuses formes existentielles de témoignage11. Je voudrais souligner que le ‘‘génie féminin’’ se manifeste également dans des styles féminins de sainteté12. Cela devrait enthousiasmer chacun et l’encourager à tout donner pour progresser vers ce projet unique et inimitable que Dieu a voulu pour lui de toute éternité13.

Pour toi aussi. Pour être saint, il n’est pas nécessaire d’être évêque, prêtre, religieuse ou religieux. Bien des fois, nous sommes tentés de penser que la sainteté n’est réservée qu’à ceux qui ont la possibilité de prendre de la distance par rapport aux occupations ordinaires, afin de consacrer beaucoup de temps à la prière. Il n’en est pas ainsi14. Laisse la grâce de ton baptême porter du fruit dans un cheminement de sainteté. Permets que tout soit ouvert à Dieu et pour cela choisis-le, choisis Dieu sans relâche. Ne te décourage pas. Dans l’Église, sainte et composée de pécheurs, tu trouveras tout ce dont tu as besoin pour progresser vers la sainteté15. Cette sainteté à laquelle le Seigneur t’appelle grandira par de petits gestes. « Non, je ne dirai du mal de personne ». Voilà un pas dans la sainteté16 ! Parfois, la vie présente des défis importants. D’autres fois il ne s’agit que de trouver une forme plus parfaite de vivre ce que nous vivons déjà17. Le Ressuscité partage sa vie puissante avec nos vies fragiles18.

Ta mission dans le Christ. « Voici quelle est la volonté de Dieu : c’est votre sanctification19 ». La mesure de la sainteté est donnée par la stature que le Christ atteint en nous21. Tout ce que dit un saint n’est pas forcément fidèle à l’Évangile, tout ce qu’il fait n’est pas nécessairement authentique et parfait. Ce qu’il faut considérer, c’est l’ensemble de sa vie22. Toi aussi, tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission23. Laisse-toi transformer, laisse-toi renouveler par l’Esprit pour que cela soit possible, et qu’ainsi ta belle mission ne soit pas compromise24.

L’activité qui sanctifie. Tu ne te sanctifieras pas sans te donner corps et âme pour offrir le meilleur de toi-même dans cet engagement25. Il n’est pas sain d’aimer le silence et de fuir la rencontre avec l’autre, de souhaiter le repos et d’éviter l’activité, de chercher la prière et de mépriser le service. Tout peut être accepté et être intégré comme faisant partie de l’existence personnelle dans ce monde, et être incorporé au cheminement de sanctification26. Une tâche accomplie sous l’impulsion de l’anxiété, de l’orgueil, du besoin de paraître et de dominer, ne sera sûrement pas sanctifiante. Dans Evangelii gaudium, j’ai voulu conclure par une spiritualité de la mission, dans Laudato si’, par une spiritualité écologique et, dans Amoris laetitia, par une spiritualité de la vie familiale28. Il nous faut un esprit de sainteté qui imprègne aussi bien la solitude que le service, aussi bien l’intimité que l’œuvre d’évangélisation, en sorte que chaque instant soit l’expression d’un amour dévoué sous le regard du Seigneur31.

Plus vivants, plus frères. N’aie pas peur de la sainteté. Elle ne t’enlèvera pas les forces, ni la vie ni la joie. C’est tout le contraire32. Dans la mesure où il se sanctifie, chaque chrétien devient plus fécond pour le monde33. N’aie pas peur de viser plus haut, de te laisser aimer et libérer par Dieu. N’aie pas peur de te laisser guider par l’Esprit Saint. « Il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints34. »

II –  Deux ennemis subtils de la sainteté

Le gnosticisme actuel. Le gnosticisme suppose une foi renfermée, où seule compte une expérience déterminée ou une série de raisonnements et de connaissances que l’on considère comme pouvant réconforter et éclairer, mais où le sujet reste en définitive fermé dans l’immanence de sa propre raison ou de ses sentiments36.

Un esprit sans Dieu et sans chair. Les ‘‘gnostiques’’ jugent les autres par leur capacité à comprendre la profondeur de certaines doctrines. Ils conçoivent un esprit sans incarnation, incapable de toucher la chair souffrante du Christ dans les autres37. Je ne fais pas référence aux rationalistes ennemis de la foi chrétienne. Cela peut se produire dans l’Église, tant chez les laïcs des paroisses que chez ceux qui enseignent la philosophie ou la théologie dans les centres de formation. Ils absolutisent leurs propres théories et obligent les autres à se soumettre aux raisonnements qu’ils utilisent39.

Une doctrine sans mystère. Le gnosticisme est l’une des pires idéologies puisqu’en même temps qu’il exalte indûment la connaissance ou une expérience déterminée, il considère que sa propre vision de la réalité représente la perfection40. Lorsque quelqu’un a réponse à toutes les questions, cela montre qu’il n’est pas sur un chemin sain. Celui qui veut que tout soit clair et certain prétend dominer la transcendance de Dieu41. On ne peut pas non plus prétendre définir là où Dieu ne se trouve pas, car il est présent mystérieusement dans la vie de toute personne. Nous pouvons et nous devons chercher le Seigneur dans toute vie humaine. Cela fait partie du mystère que les mentalités gnostiques finissent par rejeter, parce qu’elles ne peuvent pas le contrôler42.

Les limites de la raison. Dans l’Église cohabitent à bon droit diverses manières d’interpréter de nombreux aspects de la doctrine et de la vie chrétienne qui, dans leur variété, aident à mieux expliquer le très riche trésor de la Parole43. La doctrine, ou mieux, notre compréhension et expression de celle-ci, n’est pas un système clos, privé de dynamiques capables d’engendrer des questions, des doutes, des interrogations44. Saint Jean-Paul II mettait en garde ceux qui dans l’Église ont la chance d’une formation plus poussée contre la tentation de nourrir un certain sentiment de supériorité par rapport aux autres fidèles45. La vraie sagesse chrétienne ne doit pas être séparée de la miséricorde envers le prochain46

Le pélagianisme actuel. Le pouvoir que les gnostiques attribuaient à l’intelligence, certains commencèrent à l’attribuer à la volonté humaine, à l’effort personnel. Ce n’était plus l’intelligence qui occupait la place du mystère et de la grâce, mais la volonté48.

Une volonté sans humilité. Quand certains d’entre eux s’adressent aux faibles en leur disant que tout est possible avec la grâce de Dieu, au fond ils font d’habitude passer l’idée que tout est possible par la volonté humaine, On cherche à ignorer que ‘‘tous ne peuvent pas tout’’ et qu’en cette vie les fragilités humaines ne sont pas complètement et définitivement guéries par la grâce49. L’absence de la reconnaissance sincère, douloureuse et priante de nos limites est ce qui empêche la grâce de mieux agir en nous. La grâce, justement parce qu’elle suppose notre nature, ne fait pas de nous, d’un coup, des surhommes50.

Un enseignement de l’Église souvent oublié. Nul homme peut exiger, mériter ou acheter le don de la grâce divine et que toute coopération avec elle est d’abord un don de la grâce elle-même53. Cela nous invite à vivre dans une joyeuse gratitude pour ce don que nous ne mériterons jamais. Les saints évitent de mettre leur confiance dans leurs propres actions54. Cette vérité devrait marquer notre style de vie. Elle demande non seulement à être accueillie par notre esprit, mais aussi à être transformée en une joie contagieuse. Il nous faut « accepter joyeusement que notre être soit un don, et accepter même notre liberté comme une grâce55.

Les nouveaux pélagiens. L’obsession pour la loi, la fascination du pouvoir, l’ostentation dans le soin de la liturgie, de la doctrine et du prestige de l’Église, la vaine gloire liée à la gestion d’affaires pratiques, l’enthousiasme pour les dynamiques d’autonomie et de réalisation autoréférentielle. Certains chrétiens consacrent leurs énergies et leur temps à cela, au lieu de se laisser porter par l’Esprit sur le chemin de l’amour57. La vie de l’Église se transforme en pièce de musée ou devient la propriété d’un petit nombre, en lui retirant sa simplicité captivante et sa saveur. C’est ce qui explique que, très souvent, ils commencent par une vie intense dans l’Esprit mais finissent fossilisés… ou corrompus58. Nous compliquons l’Évangile et nous devenons esclaves d’un schéma qui laisse peu de place pour que la grâce agisse59.

Le résumé de la Loi. Il y a une hiérarchie des vertus qui nous invite à rechercher l’essentiel60. Dans l’épaisse forêt de préceptes et de prescriptions, Jésus ne nous offre pas deux formules ou deux préceptes de plus. Il ouvre une brèche qui permet de distinguer deux visages : celui du Père et celui du frère. ou mieux, un seul, celui de Dieu qui se reflète dans beaucoup d’autres61. Que le Seigneur délivre l’Église des nouvelles formes de gnosticisme et de pélagianisme qui l’affublent et l’entravent sur le chemin de la sainteté62 !

III –  À la lumière du Maître

 « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux ». Les béatitudes sont comme la carte d’identité du chrétien63. Le riche se sent en sécurité avec ses richesses67. Les richesses ne te garantissent rien. C’est pourquoi Jésus déclare heureux les pauvres en esprit, ceux qui ont le cœur pauvre, où le Seigneur peut entrer avec sa nouveauté constante68. Cette pauvreté d’esprit est étroitement liée à la “sainte indifférence” par laquelle nous atteignons une merveilleuse liberté intérieure69. Il nous invite également à une existence austère et dépouillée70.

« Heureux les doux, car ils possèderont la terre ». Ce monde qui depuis le commencement est un lieu d’inimitié, où l’on se dispute partout, où, de tous côtés, il y a de la haine, où constamment nous classons les autres en fonction de leurs idées, de leurs mœurs, voire de leur manière de parler ou de s’habiller. Jésus propose un autre style : la douceur71. Si nous vivons tendus, prétentieux face aux autres, nous finissons par être fatigués et épuisés. Mais si nous regardons leurs limites et leurs défauts avec tendresse et douceur, sans nous sentir meilleurs qu’eux, nous pouvons les aider72. Même lorsque l’on défend sa foi et ses convictions, il faut le faire « avec douceur ». Dans l’Église, bien des fois nous nous sommes trompés pour ne pas avoir accueilli cette requête de la Parole de Dieu73. Quelqu’un pourrait objecter : “Si je suis trop doux, on pensera que je suis stupide, que je suis idiot ou faible”. C’est peut-être le cas, mais laissons les autres penser cela. Il vaut mieux toujours être doux, et nos plus grands désirs s’accompliront74.

« Heureux les affligés, car ils seront consolés » Le monde ne veut pas pleurer : il préfère ignorer les situations douloureuses, les dissimuler, les cacher. Il s’ingénie à fuir les situations où il y a de la souffrance75. La personne qui voit les choses comme elles sont réellement se laisse transpercer par la douleur et pleure dans son cœur, elle est capable de toucher les profondeurs de la vie et d’être authentiquement heureuse. Cette personne sent que l’autre est la chair de sa chair76.

« Heureux les affamés et les assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés ». La justice que Jésus propose n’est pas comme celle que le monde recherche78. Le mot “justice” peut être synonyme de fidélité à la volonté de Dieu par toute notre vie. Elle se révèle en particulier dans la justice envers les désemparés79.

« Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ». La miséricorde a deux aspects : elle consiste à donner, à aider, à servir les autres, et aussi à pardonner, à comprendre80. Donner et pardonner, c’est essayer de reproduire dans nos vies un petit reflet de la perfection de Dieu qui donne et pardonne en surabondance. La mesure que nous appliquons pour donner, nous sera appliquée au ciel pour nous récompenser. Nous n’avons pas intérêt à l’oublier81. Tous, nous constituons une armée de gens pardonnés. Nous tous, nous avons bénéficié de la compassion divine82.

« Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ». Plus que sur toute chose, il faut veiller sur le cœur. S’il n’est en rien souillé par le mensonge, ce cœur a une valeur réelle pour le Seigneur84. Le Seigneur demande un don de soi au frère qui vienne du cœur85.

« Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ». Le monde des ragots, fait de gens qui s’emploient à critiquer et à détruire, ne construit pas la paix. Ces gens sont au contraire des ennemis de la paix et aucunement bienheureux87. Il n’est pas facile de bâtir cette paix évangélique qui n’exclut personne mais qui inclut également ceux qui sont un peu étranges, les personnes difficiles et compliquées. C’est dur et cela requiert une grande ouverture d’esprit et de cœur. Il s’agit d’être des artisans de paix, parce que bâtir la paix est un art qui exige sérénité, créativité, sensibilité et dextérité89.

« Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des cieux est à eux ». Si nous ne voulons pas sombrer dans une obscure médiocrité, ne recherchons pas une vie confortable, car « qui veut sauver sa vie la perdra90. » Pour vivre l’Évangile, on ne peut pas s’attendre à ce que tout autour de nous soit favorable91. La croix, en particulier les peines et les souffrances que nous supportons pour suivre le commandement de l’amour et le chemin de la justice, est une source de maturation et de sanctification92. Nous parlons des persécutions inévitables, non pas de celles que nous pouvons causer nous-mêmes par une mauvaise façon de traiter les autres. Un saint n’est pas quelqu’un de bizarre, de distant, qui se rend insupportable par sa vanité, sa négativité et ses rancœurs93.

Le grand critère. Être saint ne signifie pas avoir le regard figé dans une prétendue extase. Dans cet appel à le reconnaître dans les pauvres et les souffrants, se révèle le cœur même du Christ96. Vu le caractère formel de ces requêtes de Jésus, il est de mon devoir de supplier les chrétiens de les accepter et de les recevoir avec une ouverture d’esprit sincère, la miséricorde est « le cœur battant de l’Évangile97 » . Il ne s’agit pas seulement d’accomplir quelques bonnes œuvres mais de rechercher un changement social99.

Les idéologies qui mutilent le cœur de l’Évangile. Je regrette que parfois les idéologies nous conduisent à deux erreurs nuisibles. D’une part, celle des chrétiens qui séparent ces exigences de l’Évangile de leur relation personnelle avec le Seigneur, de l’union intérieure avec lui, de la grâce. Ainsi, le christianisme devient une espèce d’ONG100. Est également préjudiciable et idéologique l’erreur de ceux qui vivent en suspectant l’engagement social des autres, le considérant comme quelque chose de superficiel, de mondain, de laïcisant, d’immanentiste, de communiste, de populiste. La défense de l’innocent qui n’est pas encore né, par exemple, doit être sans équivoque, ferme et passionnée. Mais est également sacrée la vie des pauvres qui sont déjà nés, de ceux qui se débattent dans la misère, l’abandon, le mépris101. « L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même103. »

Le culte qui lui plaît le plus. Le critère pour évaluer notre vie est avant tout ce que nous avons fait pour les autres. La prière a de la valeur si elle alimente un don de soi quotidien par amour104. La meilleure façon de discerner si notre approche de la prière est authentique sera de regarder dans quelle mesure notre vie est en train de se transformer à la lumière de la miséricorde105. Celui qui veut vraiment rendre gloire à Dieu par sa vie, qui désire réellement se sanctifier pour que son existence glorifie le Saint, est appelé à se consacrer, à s’employer, et à s’évertuer à essayer de vivre les œuvres de miséricorde107. Le consumérisme hédoniste peut nous jouer un mauvais tour, parce qu’avec l’obsession de passer du bon temps, nous finissons par être excessivement axés sur nous-mêmes, sur nos droits et sur la hantise d’avoir du temps libre pour en jouir108.

III –  Quelques caractéristiques de la sainteté dans le monde actuel

Endurance, patience et douceur. La première de ces grandes caractéristiques, c’est d’être centré, solidement axé sur Dieu qui aime et qui soutient. Grâce à cette force intérieure, il est possible d’endurer, de supporter les contrariétés, les vicissitudes de la vie, et aussi les agressions de la part des autres, leurs infidélités et leurs défauts112. Être vainqueurs du mal par le bien : cette attitude n’est pas un signe de faiblesse mais de la vraie force113. Il nous faut lutter et être attentifs face à nos propres penchants agressifs et égocentriques pour ne pas permettre qu’ils s’enracinent114. La force intérieure qui est l’œuvre de la grâce nous préserve de la contagion de la violence qui envahit la vie sociale, car la grâce apaise la vanité et rend possible la douceur du cœur. Le saint ne consacre pas ses énergies à déplorer les erreurs d’autrui ; il est capable de faire silence devant les défauts de ses frères116. Il n’est pas bon pour nous de regarder de haut117.

L’humilité ne peut s’enraciner dans le cœur qu’à travers les humiliations. Sans elles, il n’y a ni humilité ni sainteté. Si tu n’es pas capable de supporter et de souffrir quelques humiliations, tu n’es pas humble118. Je ne me réfère pas uniquement aux situations cruelles de martyre, mais aux humiliations quotidiennes de ceux qui se taisent pour sauver leur famille, ou évitent de parler bien d’eux-mêmes et préfèrent louer les autres au lieu de se glorifier119. Je ne dis pas que l’humiliation soit quelque chose d’agréable120. Cette attitude suppose un cœur pacifié par le Christ, libéré de cette agressivité qui jaillit d’un ego démesuré121.

Joie et sens de l’humour. Ce qui a été dit jusqu’à présent n’implique pas un esprit inhibé, triste, aigri, mélancolique ou un profil bas amorphe. Le saint est capable de vivre joyeux et avec le sens de l’humour. Sans perdre le réalisme, il éclaire les autres avec un esprit positif et rempli d’espérance122. « Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète124. » Rien ne peut détruire la joie surnaturelle qui s’adapte et se transforme125. Ordinairement, la joie chrétienne est accompagnée du sens de l’humour. La mauvaise humeur n’est pas un signe de sainteté126. Le Seigneur nous veut positifs, reconnaissants et pas trop compliqués127. Je ne parle pas de la joie consumériste et individualiste. Je me réfère plutôt à cette joie qui se vit en communion, qui se partage et se distribue128.

Audace et ferveur. La sainteté est parresía : elle est audace, elle est une incitation à l’évangélisation qui laisse une marque dans ce monde129. Reconnaissons notre fragilité mais laissons Jésus la saisir de ses mains et nous envoyer en mission. Nous sommes fragiles mais porteurs d’un trésor131. La parresía est un sceau de l’Esprit, une marque de l’authenticité de l’annonce132. Souvenons-nous que ce qui est renfermé finit par sentir l’humidité et par nous rendre malades133.

Nous avons en nous la tentation latente de fuir vers un endroit sûr qui peut avoir beaucoup de noms : individualisme, spiritualisme, repli dans de petits cercles, dépendance, routine, répétition de schémas préfixés, dogmatisme, nostalgie, pessimisme, refuge dans les normes134. Dieu est toujours une nouveauté, qui nous pousse à partir sans relâche et à nous déplacer pour aller au-delà de ce qui est connu. Dieu n’a pas peur ! Il n’a pas peur ! Il va toujours au-delà de nos schémas et ne craint pas les périphéries. Lui-même s’est fait périphérie. Si nous osons aller aux périphéries, nous l’y trouverons135. Il faut, certes, ouvrir la porte du cœur à Jésus-Christ, car il frappe et appelle. Mais parfois, je me demande si, à cause de l’air irrespirable de notre auto-référentialité, Jésus n’était pas déjà en nous, frappant pour que nous le laissions sortir136.

L’accoutumance nous séduit et nous dit que chercher à changer quelque chose n’a pas de sens. Mais laissons le Seigneur venir nous réveiller137. L’Église n’a pas tant besoin de bureaucrates et de fonctionnaires, que de missionnaires passionnés, dévorés par l’enthousiasme de transmettre la vraie vie138. Demandons le courage apostolique d’annoncer l’Évangile aux autres et de renoncer à faire de notre vie chrétienne un musée de souvenirs139.

En communauté. La sanctification est un cheminement communautaire, Vivre ou travailler avec d’autres, c’est sans aucun doute un chemin de développement spirituel141. La communauté est appelée à créer ce lieu théologal où l’on peut faire l’expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité142. La vie communautaire, soit en famille, en paroisse, en communauté religieuse ou en quelque autre communauté, est faite de beaucoup de petits détails quotidiens143. Jésus invitait ses disciples à prêter attention aux détails144. La communauté qui préserve les petits détails de l’amour est le lieu de la présence du Ressuscité145.

En prière constante. La sainteté est faite d’une ouverture habituelle à la transcendance, qui s’exprime dans la prière et dans l’adoration. Le saint est une personne dotée d’un esprit de prière, qui a besoin de communiquer avec Dieu. C’est quelqu’un qui ne supporte pas d’être asphyxié dans l’immanence close de ce monde, et au milieu de ses efforts et de ses engagements, il soupire vers Dieu147. Pour que cela soit possible, il faut aussi quelques moments uniquement pour Dieu, dans la solitude avec lui. Ce n’est pas seulement pour quelques privilégiés, mais pour tous149. Pour tout disciple, il est indispensable d’être avec le Maître, de l’écouter, d’apprendre de lui, d’apprendre toujours150. Y a-t-il des moments où tu te mets en sa présence en silence, où tu restes avec lui sans hâte, et tu te laisses regarder par lui ? Si tu ne lui permets pas d’alimenter la chaleur de son amour et de sa tendresse, tu n’auras pas de feu151.

Mais je prie pour que nous ne considérions pas le silence priant comme une évasion niant le monde qui nous entoure152. La prière est tissée de souvenirs. Non seulement du souvenir de la Parole révélée, mais aussi de la vie personnelle, de la vie des autres, de ce que le Seigneur a fait dans son Église. Regarde ton histoire quand tu pries et tu y trouveras beaucoup de miséricorde153.

N’ôtons pas de la valeur à la prière de demande. La supplication d’intercession a une valeur particulière. Certains, par préjugés spiritualistes, croient que la prière devrait être une pure contemplation de Dieu, sans distractions, comme si les noms et les visages des frères étaient une perturbation à éviter. Au contraire, la réalité, c’est que la prière sera plus agréable à Dieu et plus sanctifiante si, à travers elle, par l’intercession, nous essayons de vivre le double commandement que Jésus nous a donné154.

Si nous reconnaissons vraiment que Dieu existe, nous ne pouvons pas nous lasser de l’adorer, parfois dans un silence débordant d’admiration, ou de le chanter dans une louange festive155. La rencontre avec Jésus dans les Écritures nous conduit à l’Eucharistie, où cette même Parole atteint son efficacité maximale. Quand nous le recevons dans la communion, nous renouvelons notre alliance avec lui et nous lui permettons de réaliser toujours davantage son œuvre de transformation157.

IV –  Combat, vigilance et discernement

Le combat et la vigilance. La vie chrétienne est un combat permanent158. La conviction que ce pouvoir malin est parmi nous est ce qui nous permet de comprendre pourquoi le mal a parfois tant de force destructrice. “Le Malin” désigne un être personnel qui nous harcèle. Jésus nous a enseigné à demander tous les jours cette délivrance pour que son pouvoir ne nous domine pas160. La Parole de Dieu nous invite clairement à « résister aux manœuvres du diable »162.

La corruption spirituelle. Ceux qui ont le sentiment qu’ils ne commettent pas de fautes graves contre la Loi de Dieu peuvent tomber dans une sorte d’étourdissement ou de torpeur. Comme ils ne trouvent rien de grave à se reprocher, ils ne perçoivent pas cette tiédeur qui peu à peu s’empare de leur vie spirituelle164.

Le discernement. Comment savoir si une chose vient de l’Esprit Saint ou si elle a son origine dans l’esprit du monde ou dans l’esprit du diable ? Le seul moyen, c’est le discernement166.

Une nécessité impérieuse. Aujourd’hui, l’aptitude au discernement est redevenue particulièrement nécessaire. Sans la sagesse du discernement, nous pouvons devenir facilement des marionnettes à la merci des tendances du moment167.

Toujours à la lumière du Seigneur. Je demande donc à tous les chrétiens de faire chaque jour, en dialogue avec le Seigneur qui nous aime, un sincère “examen de conscience”169.

Un don surnaturel Le discernement spirituel n’exclut pas les apports des connaissances humaines, existentielles, psychologiques, sociologiques ou morales. Mais il les transcende. Le discernement est une grâce. Bien qu’il inclue la raison et la prudence, il les dépasse. Ce qui est en jeu, c’est le sens de ma vie devant le Père qui me connaît et qui m’aime, le vrai sens de mon existence que personne ne connaît mieux que lui170. Il n’est pas possible de se passer du silence de la prière attentive pour interpréter la signification réelle des inspirations que nous croyons recevoir, pour apaiser les angoisses et recomposer l’ensemble de l’existence personnelle à la lumière de Dieu171.

Parle, Seigneur. Seul celui qui est disposé à écouter possède la liberté pour renoncer à son propre point de vue partiel ou insuffisant, à ses habitudes, à ses schémas. De la sorte, il est vraiment disponible pour accueillir un appel qui brise ses sécurités mais qui le conduit à une vie meilleure172. Le discernement des esprits nous libère de la rigidité qui n’est pas de mise devant l’éternel aujourd’hui du Ressuscité173.

La logique du don et de la croix. Nous ne discernons pas pour découvrir ce que nous pouvons tirer davantage de cette vie, mais pour reconnaître comment nous pouvons mieux accomplir cette mission qui nous a été confiée174. Mais il faut demander à l’Esprit Saint de nous délivrer et d’expulser cette peur qui nous porte à lui interdire d’entrer dans certains domaines de notre vie. Lui qui demande tout donne également tout175.

Je voudrais que la Vierge Marie couronne ces réflexions, car elle a vécu comme personne les béatitudes de Jésus176. Demandons à l’Esprit Saint d’infuser en nous un intense désir d’être saint pour la plus grande gloire de Dieu et aidons-nous les uns les autres dans cet effort177.

____

À lire aussi

To top