Dieu accompagne l’homme ?

Le Christ et Ménas, icône copte du VIIe s., Musée du Louvre

Le Christ et Ménas, icône copte du VIIe s., Musée du Louvre

2017 Audio Conférences

Daniel Vigne, « Dieu accompagne l’homme ? », communication à la Session interdisciplinaire « L’accompagnement », organisée par la Faculté de Théologie et l’Institut d’Études Religieuses et Pastorales de l’Institut Catholique de Toulouse (Toulouse, 19 janvier 2017). [pdf]

Dieu accompagne l’homme ?

 

Daniel Vigne - Dieu accompagne l'homme ? - janv. 2017

Après l’approche biblique et l’approche anthropologique du thème de l’accompagnement, ce troisième temps de notre rencontre devait nécessairement être d’ordre théologique. Il consistera en effet à revisiter plusieurs des enjeux qui ont déjà été évoqués, en les situant dans la perspective du rapport de Dieu et de l’homme. Plus précisément, il s’agira pour nous de s’interroger sur la formule : Dieu accompagne l’homme, en mettant celle-ci en « questions ».

Il y en aura sept, auxquelles je proposerai bien sûr des réponses, mais en laissant la réflexion rebondir de question en question – ce qui n’a rien d’illégitime quand on se souvient que la Somme de théologie de saint Thomas d’Aquin procède ainsi. Au cœur des questions de la Somme, on trouve d’ailleurs des citations des Pères de l’Église : en tant que patrologue, j’aurai donc plaisir à me référer à certains d’entre eux, surtout parmi les auteurs pré-nicéens qui me sont chers. Enfin, en tant que philosophe, j’évoquerai à l’occasion quelques penseurs de cette tradition, dans la mesure où ils peuvent nous aider à réfléchir.

1. Si Dieu accompagne l’homme, nous devons nous demander en premier lieu de quel Dieu il est ici question. Répondons tout de suite, avec Blaise Pascal : non pas le Dieu des philosophes et des savants, mais le Dieu d’Abraham, Isaac et de Jacob, celui dont Pascal fait l’expérience lors de sa « nuit de feu » du 23 novembre 1654. « Je m’en suis séparé ; je l’ai fui, renoncé, crucifié. Que je n’en sois jamais séparé », écrit-il dans le Mémorial. La question n’est pas celle de l’existence de Dieu, sur laquelle Descartes s’interroge et qu’il tente de démontrer dans son Discours de la méthode, mais celle de la relation que l’homme peut avoir avec lui, telle que Pascal expérimente de façon bouleversante. Ce n’est pas de l’être divin il s’agit, mais de son être-avec-nous et de notre être-avec-lui. Il n’est pas un Dieu-principe, une entité abstraite, un horizon métaphysique, mais un Dieu personnel, qui entre en conversation avec les hommes et qui engage avec eux une relation – en termes bibliques : une Alliance.

Ce Dieu qui se fait le compagnon de l’homme (puisque c’est bien ce que suggère le mot accompagnement) n’est pas non plus le « Moteur immobile » posé par Aristote comme étant aimable, c’est-à-dire digne d’être aimé, mais non pas aimant ni désireux d’être aimé ; comme étant admirable, mais indifférent à ce qui n’est pas lui ; cause de tous les êtres, à la fois comme leur Cause première et leur Cause finale, mais sans le souci d’aider ces êtres particuliers à se tourner vers lui. Certes, le Dieu biblique et révélé peut bien être dit « Moteur » et plus précisément Créateur, en tant qu’il est la source de tous les êtres. Mais il n’est pas « immobile » dans la mesure où il se rend présent, se manifeste, s’intéresse à ses créatures. Il n’est ni immergé dans l’immanence du cosmos, comme Âme du monde, ni totalement séparé de lui et prisonnier de sa propre transcendance. Ces deux concepts philosophiques : immanence et transcendance, le Dieu de la Bible les dépasse en même temps qu’il les unit.

Nous connaissons à ce sujet l’ambiguïté de la réponse de Dieu à Moïse, dans l’épisode du buisson ardent. À celui qui lui demande son Nom, Dieu répond d’une manière qui pourrait sembler purement ontologique, voire tautologique : Je suis celui qui suis (Ex 3, 14). Certains auteurs, même parmi les Pères de l’Église, ont fait de cette formule une lecture hautement spéculative, en considérant que Dieu se désignait lui-même, ici, comme l’Être Suprême. Étienne Gilson parlait à ce sujet de « métaphysique de l’Exode ». Mais l’exégèse moderne nous a appris que le vrai sens des mots Eyeh asher eyeh était plutôt « Je suis qui je serai », c’est-à-dire celui que tu découvriras en chemin, à travers ce que je ferai pour toi. Le Dieu de l’Exode marche avec son peuple et réside sous tente plutôt que dans un temple, fût-ce un temple conceptuel.

Le Dieu qui accompagne l’homme n’est donc pas celui dont on sait d’avance qui il est. Il n’est pas le Dieu bouche-trou de nos ignorances, le pilote automatique de nos existences, la Vérité toute faite sur laquelle on pourrait s’appuyer pour définir à la fois le trajet, le but, les étapes et le planning du voyage. Moïse l’a vérifié à ses dépens : il a bien vu où commençait la traversée du désert, mais il ignorait quand et comment elle finirait. Pour notre part, osons donc dire au début de cet exposé : avoir Dieu pour compagnon, c’est voyager avec un inconnu, ou du moins avec quelqu’un que l’on devra découvrir progressivement. Je reviendrai sur ce thème à la fin de mon exposé.

2. Deuxième question, symétrique de la première : si Dieu accompagne l’homme, quels sont les hommes qu’il accompagne ? Quelles sont les dispositions qui, du côté de l’homme, accompagnent pour ainsi dire cet accompagnement ? Ici, évidemment, il faut faire une nécessaire distinction entre deux situations, ou plutôt trois.

Dans la première, nous pouvons mettre tous les hommes, croyants ou incroyants, en tant que Dieu les aime et, comme dit la quatrième prière eucharistique, « leur est venu en aide pour qu’ils le cherchent et puissent le trouver ». Car aucun homme n’est privé de cette attention bienveillante que Dieu porte à chacune de ses créatures. Il a pour chacun une certaine forme de proximité et de tendresse, lui qui, comme dit saint Paul, veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Tm 2, 4). Mais il faut reconnaître que chez beaucoup d’hommes, cette bienveillance reste sans écho, sans réponse, sans conscience d’être aimé. Pourtant Dieu n’abandonne pas ceux qui l’ignorent, ou qui croient en lui de manière lointaine, ou même qui le renient. Malgré leurs lourdeurs, leurs opacités, leurs résistances, par petites touches, avec patience, toujours Dieu tente d’orienter leur trajectoire et de les attirer à lui. Nous reviendrons sur ce problème, dont il faut avouer qu’il est douloureux, de la bienveillance divine quand elle est vécue, du côté de l’homme, dans une quasi-indifférence.

Dans la deuxième attitude, nous pouvons nous inclure en tant que disciples de Jésus, c’est-à-dire en tant qu’ayant été personnellement appelés et voulant répondre, voulant consciemment marcher avec le Christ qui est pour nous le Chemin, la Vérité, la Vie. Quel merveilleux compagnon de route, n’est-ce pas ? Et quel meilleur maître, quel autre modèle l’histoire peut-elle nous proposer ? Il m’arrive de me demander comment des non-chrétiens peuvent se priver de cet homme unique, incomparable, et ne pas reconnaître qu’en tout état de cause, on peut difficilement proposer mieux. Oui, dans ce monde, qui suivre, qui croire, qui écouter (j’allais presque dire : pour qui voter), qui peut-on me mettre sous les yeux qui dépasserait la grandeur et la beauté de Jésus, honnêtement, je ne vois pas. Mais il est pour nous plus qu’un modèle historique, un héros extérieur, puisque nous savons qu’il se fait notre maître intérieur, notre guide personnel. Par la foi, nous lui sommes encordés. Comment marcher en sa compagnie, personnellement et ensemble, nous y reviendrons.

Il faut évoquer une troisième situation, rare, privilégiée, souvent difficile et onéreuse. Je parle de ceux à qui Dieu demande de devenir eux-mêmes les compagnons des autres, et ne soient plus seulement des accompagnés, mais des accompagnateurs. On ne s’improvise pas guide de montagne, n’est-ce pas, et sans doute faut-il beaucoup de sagesse, beaucoup d’humilité pour être dans ce rôle-là. Ayant écrit un article sur la paternité spirituelle dans le récent numéro du BLE consacré à ce thème (voir ici), je me permets de vous y renvoyer.

3. Troisième question, qui porte cette fois non plus sur le sujet du verbe accompagner, ni sur son complément d’objet (direct ou indirect), mais sur le verbe lui-même. Si Dieu accompagne l’homme, comment le fait-il, par quels moyens se rend-il présent à eux ? C’est tout le problème des médiations, qui remplirait une bibliothèque. Car nous savons bien que l’accompagnement divin n’est pas un coaching direct ou, pour parler français, une hotline par lequel Dieu nous tiendrait en permanence sous sa conduite. Il nous parle et nous dirige de bien des manières, souvent indirectes. Sans prétendre en faire l’inventaire, on peut ici en relever de trois types.

Le plus important est malheureusement le plus négligé. Ce sont les moyens ordinaires, ceux que nous avons pratiquement tous à portée de main, le paradoxe étant que leur facilité d’accès nous les rend peu attractifs. Oui, j’ai une Bible dans un rayon de ma bibliothèque, mais je ne vais quand même pas soumettre ma vie à ce vieux livre. Oui, j’ai vu paraître telle encyclique, telle exhortation apostolique, mais je n’en connais que le titre et je ne prends pas le temps de m’y plonger. Oui, j’ai une paroisse et un curé, mais le minimum syndical ou plutôt ecclésial me suffit, et c’est sur d’autres bases que je construis ma vie. Oui, je connais les conseils de l’Église pour ma vie conjugale, ou liturgique, ou morale, mais tout cela est banal et ne me rejoint pas.

Nous sommes comme des gens qui cherchent leur chemin sans consulter la carte, ou comme des malades qui veulent guérir sans suivre leur ordonnance. Nous aimerions bien que Dieu nous écrive, s’adresse à nous pour nous conseiller, mais nous n’ouvrons pas notre boîte aux lettres, pleine de courriers que nous n’avons pas lus. Mais je ne voudrais pas tomber dans la caricature, car il y a ici une vraie difficulté. Les médiations sont là, gratuites, à disposition permanente, Mais ce qu’il nous faut, c’est bien souvent des petites médiations particulières qui nous permettent de bénéficier ces grandes médiations communes. C’est que quelqu’un nous donne envie de boire à la fontaine, même si elle coule pour tout le monde.

Pour accéder à ces moyens ordinaires, ouverts à tous, nous avons besoin d’être personnellement sollicité. L’accompagne-ment divin se joue ici dans un rapport subtil entre le général et le particulier. Ceux qui ont pour mission d’accompagner leurs frères le savent bien : pour aider quelqu’un, il ne suffit pas de lui ressasser des conseils et des vérités éternelles, il faut que la personne accompagnée se sache et se sente spécialement concernée. Les médiations communes doivent impérativement être proportionnées, calibrées, ajustées aux situations particulières.

Mais heureusement il y a aussi des médiations extraordinaires, et Dieu n’en est pas tellement avare. Pour nous guider, Dieu nous donne, comme on le chante, « des signes par milliers » à travers la Parole de Dieu, la liturgie de l’Église, l’enseignement du magistère. Mais il nous offre aussi des signes singuliers, uniques, très personnels, surtout au début de notre chemin, car il sait que nous en avons besoin. Il ne faut pas craindre cette forme d’écoute, de sensibilité, de réceptivité à la volonté divine, qui passe par des faits que l’on interprète, des textes qui nous tombent sous les yeux, des petits clins d’œil ou « clins Dieu » par où, comme dans un jeu de piste, notre chemin se dessine. De ces indices, certaines écoles spirituelles vous diront peut-être de vous méfier. De fait, ils sont parfois trompeurs, ou plutôt la lecture que nous en faisons. Mais ce n’est pas parce qu’un enfant ne sait pas bien lire qu’il faut l’empêcher de lire : au contraire, puis il lira, mieux il saura lire. Et dans une vie chrétienne, il faut apprendre, en tâtonnant, à déchiffrer les petites indications dont Dieu veut bien nous gratifier. Je le redis, il n’en est pas avare. À chacun de nous il les accorde, selon sa sensibilité, mais surtout selon sa bonté.

Et puis il y a des médiations qui se caractérisent par le fait qu’on s’en serait bien passé. Elles sont ordinaires parce que très répandues, mais extraordinairement désagréables à traverser. La maladie, le deuil, l’échec affectif ou professionnel, n’ont vraiment pas l’air d’être des moyens par lesquels Dieu s’intéresse à notre cas, mais plutôt la preuve qu’il nous oublie et se détourne de nous, n’est-ce pas ? Et si quelqu’un vient nous dire, à la manière des amis de Job, que ces choses-là sont peut-être bonnes pour nous, ou qu’elles font partie de sa volonté, un tel discours nous est inaudible ou même peut nous révolter. De cette tournure si douloureuse prennent parfois nos vies, je sais bien que le psaume dit : Passerai-je un ravin de ténèbres… Mais dans le ravin, il arrive souvent qu’on oublie les psaumes. Alors sur cette façon si mystérieuse que Dieu a parfois de nous conduire, sur cet accompagnement qui ressemble tellement à un abandon, et aussi sur la façon d’accompagner ceux qui sont dans une telle situation, je préfère faire silence, sans d’ailleurs prétendre que ce silence soit la meilleure réponse.

4. Une quatrième question va nous permettre d’approfondir la précédente. Si Dieu accompagne l’homme par des médiations de toutes sortes, n’y a-t-il pas le danger de s’y perdre ? N’y en a-t-il pas une qui les résume toutes ? Si chacun doit apprendre à déchiffrer les signes qui lui sont adressés, comment éviter le risque du subjectivisme ? Nous en connaissons tous, ou nous en avons connu, de ces gens qui courent après des signes surnaturels, qui se croient guidés, inspirés, et qui finissent par tomber dans le ravin ou pire, par y faire tomber les autres. Rappelons donc, en bonne théologie chrétienne, que nous avons mieux que des médiations ou des médiums : nous avons un Médiateur. Toute quête de Dieu qui s’éparpille dans des moyens divers, des techniques spirituelles, des formes de piété plus ou moins croustillantes, passe à côté de cet unique visage, de ce vrai Compagnon. Je le disais plus haut : l’accompagnement, en régime chrétien, n’est autre qu’un cheminement vers et avec cet homme singulier et universel. En sa compagnie, vivifiante et bénie.

C’est l’occasion de revenir sur la belle étymologie du mot. Vous le savez, il contient le mot pain, et le Christ se dit lui-même le Pain de vie. Il est né dans la maison du pain, Bethléem, il donne à manger sa chair comme un pain, et aux pèlerins d’Emmaüs, ce compagnon de route fait le cadeau de rompre le pain avec eux, puis de disparaître en laissant sous leurs yeux ce pain rompu, signe par excellence de sa présence. Comment oublier le lien si profond, pour nous chrétiens, entre l’accompagnement et le pain ? Si Dieu veut bien nous accueillir en sa compagnie, et partager la nôtre, n’est-ce pas dans le Verbe fait chair, dans ce Fils bien-aimé devenu notre pain ?

Dans son Traité sur la prière, Origène a un beau développement sur la quatrième demande du Pater. « Donne-nous aujourd’hui notre arton epiousion », disent les Évangiles de Matthieu et de Luc, c’est-à-dire littéralement : notre pain suressentiel. Ce mot est un hapax, aussi bien dans la Bible que dans la littérature ancienne. Jérôme l’avait traduit par le latin supersubstantialem, devenu par la suite quotidianum, et l’on pourra gloser à l’infini sur les divers niveaux de sens de ce terme mystérieux. Mais le plus précieux, dans le commentaire d’Origène, se situe au niveau de notre assimilation de ce pain, autrement dit de sa capacité à nous rejoindre dans notre nature et à la nourrir de façon appropriée. « Le pain suressentiel, dit Origène, est celui qui est parfaitement adapté à notre nature spirituelle, étant apparenté à notre essence même, qui procure à notre âme santé, vigueur et force ».

Voilà la réponse à ceux qui désirent avancer sur le chemin vers Dieu, mais qui craignent d’adhérer à la révélation chrétienne comme à une vérité trop exclusive. Ceux qui demandent : et pourquoi Jésus-Christ serait-il l’unique Médiateur, notre seul véritable Compagnon ? Cette réponse ne consiste nullement à dévaluer les voies spirituelles qui, de fait, existent en dehors de la religion chrétienne, mais à constater que le Christ est justement celui qui n’exclut personne. Qui accueille, qui compatit, qui secourt, qui console l’homme « comme personne », c’est-à-dire à la fois chaque homme en tant que personne, dans son unicité, et comme personne d’autre ne l’a jamais fait.

Là est la radicale originalité du christianisme, qui n’est en son essence (ou plutôt sa suressence) ni une morale, ni une spiritualité, ni même une religion. Il n’ajoute pas une morale spéciale à la morale commune, ni des vérités spéciales aux vérités générales, ni des exigences spéciales à l’existence humaine habituelle. Le Christ ne fonde pas une religion concurrente des autres : il assume et renouvelle, en l’illuminant, tout l’héritage humain. Il est le Verbe auquel, dit saint Justin de Rome dans son Apologie, « tous les hommes participent, et tous ceux qui ont vécu selon les inspirations de ce Verbe sont chrétiens, eussent-ils même passé pour athées » (46). Il est celui qui accompagne l’humanité entière depuis les origines. La Voie que le Christ ouvre n’est pas un chemin de plus, mais le Chemin en qui tous les chemins cheminent. Et cette Voie est unique pour cette unique raison : qu’elle n’est absolument rien d’autre que la voie de l’amour.

Écoutons là-dessus le Protreptique de Clément d’Alexandrie, qui est certainement le premier écrit de l’histoire de l’Église dans lequel apparaît avec le plus de force l’idée que Dieu, dans le Christ, aime l’homme, se penche sur lui, le guide et l’accompagne. « Ce Dieu est notre véritable père, car il nous chérit de l’amour le plus tendre, ne cesse pas un seul moment de nous exhorter, de nous avertir, de nous reprendre, de nous aimer (94), dit Clément, et ailleurs, plus précisément :

Le Verbe est tout amour pour l’homme : il a pitié de lui, il l’exhorte, il le presse, il l’aiguillonne, il l’avertit de ses écarts, il le protège contre ses ennemis, il le couvre de sa miséricorde, qui déborde sur lui comme d’un vase. C’est trop peu de l’instruire, il lui promet le ciel comme récompense ; la sienne à lui, c’est le bonheur de nous sauver. […] Voyez l’étendue de ses promesses, connaissez la tendresse de son amour ; venez à ce Dieu, prenez part à ses bontés, emparez-vous de sa grâce ! (6)

S’adressant aux païens, et comme pour leur faire envie, Clément leur dit :

Voyez ce que sont les chrétiens ; nous portons partout dans nos cœurs, comme dans un temple vivant et animé, l’image de Dieu qui nous parle, qui nous conseille, qui nous accompagne, qui se mêle à toute notre vie, qui partage toutes nos douleurs, qui console toutes nos misères. » (59) Et pour finir, et pour revenir sur l’image de la Voie : « Mais par quel moyen, me dites-vous, le ciel s’ouvrira-t-il devant moi ? Le Seigneur est la voie ; voie étroite, il est vrai, mais qui part du ciel ; voie étroite, il est vrai, mais qui remonte au ciel ; voie étroite, que la terre méprise et dédaigne, mais qui n’en est pas moins pas large et adorée dans les cieux. (100)

5. Or ici se profile une nouvelle question. Si Dieu propose à l’homme son accompagnement à travers le Christ, unique médiateur entre Dieu et les hommes, nous n’en demeurons pas moins distincts de Dieu, et même du Christ. La spiritualité chrétienne, on le sait, n’est pas fusionnelle, elle est relationnelle. Elle ne nous absorbe pas dans le divin, mais nous rend participants de la nature divine tout en respectant entièrement notre nature humaine. La question est donc : si Jésus est la Voie, par où y entrer, en tant que je suis un homme distinct de lui ? S’il est la Vérité, comment être illuminé par lui ? S’il est la vie, comment en être transfusé ? Pour nous relier à ce Médiateur, il nous faut encore une médiation, un intermédiaire. Il nous faut un autre Paraclet, un autre Consolateur.

Tel est le mystère de l’Esprit Saint qui, n’ajoute rien d’extérieur à l’œuvre du Christ, mais nous l’approprie et nous y incorpore de l’intérieur. Lui-même est l’Accompagnateur du Christ, comme le Christ est l’Accompagnateur ou mieux, le Compagnon des hommes. Car tout ce que fait le Christ, il le fait dans l’Esprit Saint, tant dans sa propre vie que dans nos personnes. Le cinquième Discours théologique de saint Grégoire de Nazianze atteste magnifiquement cette double action de l’Esprit, d’abord en Jésus :

Regarde : le Christ naît, l’Esprit le précède. Il est baptisé, l’Esprit rend témoignage. Il est tenté, l’Esprit le fait revenir en Galilée. Il accomplit des miracles, l’Esprit l’accompagne. Il est élevé au ciel, l’Esprit lui succède. » Puis en nous : « II est l’Esprit qui crée et qui recrée par le baptême et la résurrection. Il est l’Esprit qui connaît toutes choses, qui enseigne, qui souffle où il veut et comme il veut, qui conduit, qui parle, qui envoie […] il précède le baptême et on a besoin de lui aussi après le baptême. […] Il agit sous mille formes, il explique tout, révèle tout. […] Il est mon ami, mon intime […] Aussi je veux prendre l’Esprit pour guide, pour garder jusqu’à la fin la lumière que j’ai reçue de lui. (29)

Que demander de mieux, n’est-ce pas, qu’un tel Assistant, un tel Consolateur, un tel Accompagnateur ?

6. La question suivante, sur laquelle je serais très bref, concerne justement la question du temps. Si Dieu accompagne l’homme, à quelle vitesse le fait-il ? Osons répondre : lentement. Tout accompagnement se déploie dans le temps, et l’action de l’Esprit est en nous progressive. C’est ici Irénée de Lyon qu’il faut écouter parler de la nécessaire patience de celui que Dieu accompagne. « Ce n’est pas toi qui fais Dieu, mais Dieu qui te fait », dit-il. « Si donc tu es l’ouvrage de Dieu, attends patiemment la Main de ton Artisan, qui fait toutes choses au temps opportun par rapport à toi qui es fait » (Adv. Haer. IV, 39, 2). Il dit encore, à l’adresse de ceux qui se croiraient déjà arrivés :

C’est une partie seulement de son Esprit que nous recevons, afin de nous disposer à l’avance et de nous préparer à l’incorruptibilité, en nous accoutumant peu à peu à saisir et à porter Dieu. (V, 8, 1)

Et l’Esprit lui-même, souligne Irénée, doit s’accoutumer à l’homme, s’adapter à lui, pour ainsi dire l’apprivoiser et se familiariser avec lui. Oui, l’idée d’accompagnement n’est pas étrangère à celle d’apprivoisement progressif, et ceux d’entre nous qui y sont engagés le savent bien.

7. Mais venons-en à la dernière question, qui va ré-ouvrir les portes du mystère et, au-delà du temps, de l’éternité. Mystère de ce Dieu qui nous accompagne et qui pourtant ne sera jamais à notre portée. Dieu nous accompagne, vers où et jusqu’où ? C’est ici le caractère apophatique de notre relation à lui qu’il s’agit d’évoquer, ce qu’on peut faire avec Grégoire de Nysse commentant le texte dans lequel Dieu dit à Moïse : Je passerai devant toi, mais tu ne me verras que de dos, car ma face, nul ne peut la voir (Ex 33, 23). Grégoire écrit :

L’enseignement que reçoit Moïse est celui-ci : voir Dieu, c’est le suivre là où il nous conduit. En effet, il n’est pas possible à celui qui ignore le chemin de voyager en sécurité s’il ne suit pas le guide. Le guide lui montre le chemin en le précédant. Alors celui qui le suit ne s’écartera pas du bon chemin s’il est toujours tourné vers le dos de celui qui le conduit » (Vie de Moïse, 255).

L’accompagnement divin n’est donc pas une saisie mais une suite, une acolouthie. Dieu nous accompagne en étant devant nous, non au sens d’un face-à-face, mais au sens où il est toujours en avant, au-delà de nous et nous entraîne toujours plus loin. La métaphysique cède ici le pas à la mystique. C’est dans la ténèbre de l’inconnaissance que Moïse sera en compagnie de Dieu. Et même à celui qui lui dit : « Je te suivrai où que tu ailles », Jésus révèle que le trajet sera mystérieux : Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer la tête (Mt 8, 20). Ainsi le Dieu qui accompagne l’homme est à la fois celui qui se fait proche de l’homme et qui, pourtant, le dépassera toujours infiniment.

Être accompagné par Dieu, c’est le suivre. Ce n’est pas disposer de lui, mais se décentrer pour marcher en sa compagnie. Ce n’est pas le saisir, mais être saisi par lui, dans l’Esprit, sans savoir où l’on va, comme le dit Jésus à propos du vent qui souffle où il veut. Grégoire de Nysse, on le sait, donne à cette intuition une importance toute particulière. Pour lui, notre vie en Dieu sera un élan sans fin, une croissance sans limites. Pas une extase statique, mais une épectase mystique. La theôria sera une dilatation sans limite de notre contemplation de Dieu, car notre béatitude ne sera jamais saturée ; la vie éternelle n’est pas un « grand soir », mais un matin sans fin, un commencement perpétuel. Si Dieu nous accompagne, c’est vers cette aurore dans laquelle, émerveillés, nous marcherons à sa lumière.

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