Deux natures unies
S’il est vrai que ce qui déifie et ce qui est déifié appartiennent à la catégorie des êtres relatifs, le propre des êtres relatifs est de marcher nécessairement ensemble et d’être pensés ensemble. Donc, c’est en tant qu’il est homme par nature que le Sauveur a signifié dans sa chair qu’il voulait se retrancher de la mort comme des autres souffrances, montrant ainsi que l’économie du salut est pure de toute fiction, et libérant la nature de ses passions à cause du péché.
En sens inverse, il indique vers quoi il se porte, afin de nous montrer, en tant qu’homme, que ce qui est naturellement est sauvegardé en lui, et, en tant que Dieu, le grand conseil ineffable du Père (cf. Is 9, 5), accompli dans son corps. Car il s’était fait homme non pas d’abord pour souffrir, mais pour sauver.
C’est pourquoi il dit : « Père, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi. Cependant, que soit faite non ma volonté, mais la tienne » (Lc 22, 42). Il montrait ainsi, en même temps que le recul, l’élan de son vouloir humain, informé et réalisé dans l’accord du vouloir divin, par la conjonction entre la raison de la nature et le mode de l’économie.
Car l’Incarnation manifeste de manière éclatante la nature et l’économie, je veux dire la raison naturelle des réalités unies [les deux natures du Christ] et le mode de l’union selon l’hypostase : la première réalité garantit les natures, la seconde réalité les renouvelle sans changement ni confusion.
Maxime le Confesseur – Opuscule 3, 6-8
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Dieu, agapè et éros
Dieu lui-même a suscité et engendré l’“agapé” et l’“éros”. C’est lui-même qui a mené vers l’extérieur, c’est-à-dire vers les créatures, cet amour qui est en lui. C’est en cela qu’il a été dit : « Dieu est amour (agapè) » (1 Jn 4, 16), et encore : « Il est douceur et désir » (Ct 5, 16 LXX), c’est-à-dire “éros”. Ce qui est aimé et vraiment aimable, c’est lui-même. Donc, d’une part il est dit que l’“éros” amoureux s’épanche de lui et que lui-même, qui a engendré l’“éros”, est vraiment aimable et aimé, désirable et digne d’être élu : il met en mouvement les êtres qui veillent à cela. Ceux vers qui se porte la puissance de son désir le désirent dans la même mesure. (…)
Le mouvement amoureux du bien, qui préexiste dans le bien, qui est simple, qui se meut de lui-même et qui provient du bien, retourne aussitôt dans son lieu, car il n’a ni fin ni commencement. Un tel mouvement signifie notre élan perpétuel vers le divin et notre union à lui. Car l’union amoureuse avec Dieu s’élève et se situe au-dessus de toute union.
Maxime le Confesseur – Centurie sur la théologie VII, n° 87, 89 (Philocalie des Pères neptiques ; trad. J. Touraille, éd. DDB-Lattès, rev.)
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L’amour parfait
Ne t’attache pas aux soupçons ou aux hommes qui te portent à te scandaliser de certaines choses. Car ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se scandalisent des choses qui leur arrivent, qu’ils les aient voulues ou non, ignorent le chemin de la paix qui, par l’amour, mène à la connaissance de Dieu ceux qui en sont épris.
Il n’a pas encore l’amour parfait, celui qui est encore affecté par les caractères des hommes, qui, par exemple, aime l’un et déteste l’autre, ou qui tantôt aime tantôt déteste le même homme pour les mêmes raisons. L’amour parfait ne déchire pas l’unique et même nature des hommes parce que ceux-ci ont des caractères différents, mais, visant toujours cette nature, il aime tous les hommes également. Il aime les vertueux comme des amis, et les méchants comme des ennemis, leur faisant du bien, les supportant avec patience, endurant ce qui vient d’eux, ne considérant pas du tout la malice, allant même jusqu’à souffrir pour eux si l’occasion lui en est donnée.
Ainsi fera-t-il d’eux des amis, si c’est possible. Au moins il sera fidèle à lui-même ; il montre toujours ses fruits à tous les hommes également. Notre Seigneur et Dieu Jésus Christ, montrant l’amour qu’il nous porte, a souffert pour l’humanité tout entière et a donné l’espérance de la résurrection à tous également, même si chacun, par ses œuvres, appelle sur lui la gloire ou le châtiment.
Maxime le Confesseur – Centurie 1 sur l’amour, dans La Philocalie (trad. Bellefontaine 1985, t. 6, p. 27)
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La grâce déifiante
La loi de la grâce enseigne directement ceux qu’elle conduit, à imiter Dieu lui-même, qui nous a tant aimés plus que lui-même, s’il est permis de le dire (et cela alors qu’à cause du péché nous étions ses ennemis), que, sans changer, il est venu vers notre être, lui qui est au-dessus de tous les êtres, qu’il s’est fait homme, qu’il a voulu être comme l’un des hommes, et qu’il n’a pas refusé de faire sienne notre condamnation.
Et autant par économie il s’est fait homme, autant par grâce il nous a déifiés, afin que non seulement nous apprenions à nous attacher naturellement les uns aux autres et à nous aimer spirituellement les uns aux autres comme nous nous aimons nous-mêmes, mais aussi à prendre divinement soin les uns des autres plus que de nous-mêmes, et à faire la preuve de l’amour que nous nous portons les uns aux autres en choisissant de bon cœur, par vertu, de mourir volontairement les uns pour les autres. Car le Christ dit qu’il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour celui qu’on aime (Jn 15, 13).
La loi de la grâce est la raison qui, plus haut que la nature, mène à la déification en transformant inflexiblement la nature, en montrant comme en image à la nature des hommes, le modèle qui dépasse l’essence et la nature, et en offrant la permanence de l’être éternellement bienheureux. Considérer le prochain comme soi-même, c’est prendre soin de sa seule vie dans son être : ce qui est le propre de la vie naturelle. Aimer le prochain comme soi-même, c’est par vertu, veiller sur la vie du prochain plus que soi-même, c’est tout à fait le propre de la loi de la grâce.
Maxime le Confesseur – Centurie sur la théologie VII, n° 12-14 (Philocalie des Pères neptiques ; trad. J. Touraille, éd. DDB-Lattès, rev.)
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La Lampe du monde
La lampe sur le lampadaire, c’est notre Seigneur Jésus-Christ, la vraie lumière du Père « qui éclaire tout homme venant au monde » (Jn 1, 9). Autrement dit, c’est la Sagesse et la Parole du Père ; ayant accepté notre chair, il est réellement devenu et il a été appelé la « lampe » du monde. Il est célébré et exalté dans l’Église par notre foi et notre piété. Il se rend ainsi visible à toutes les nations et il brille pour « tous les gens de la maison », c’est-à-dire pour le monde entier, selon sa parole : « On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur le chandelier, où elle brille pour tous dans la maison » (Mt 5, 15).
Comme on le voit, le Christ se nomme lui-même une lampe. Dieu par nature, il est devenu chair dans le plan du salut, une lumière contenue dans la chair comme dans un vase… C’est à cela que David pensait lorsqu’il disait : « Une lampe sur mes pas, ta parole, une lumière sur ma route » (Ps 118, 105). Comme il fait disparaître les ténèbres de l’ignorance et du mal des hommes, mon Sauveur et Dieu est appelé une lampe dans l’Écriture. Comme il est le seul à pouvoir anéantir les ténèbres de l’ignorance et à dissiper l’obscurité du péché, il est devenu pour tous la voie du salut. Il conduit auprès du Père ceux qui, par la connaissance et la vertu, marchent avec lui sur le chemin des commandements comme sur une voie de justice.
Le lampadaire, c’est la sainte Église parce que le Verbe de Dieu brille par sa prédication. C’est ainsi que les rayons de sa vérité peuvent éclairer le monde entier… Mais à une condition : ne pas la cacher sous la lettre de la Loi. Quiconque s’attache à la seule lettre de l’Écriture vit selon la chair ; il met la lampe sous le boisseau. Placée au contraire sur le lampadaire, l’Église, elle éclaire tous les hommes.
Maxime le Confesseur – Question 63 à Thalassius ; PG 90, 667s (Trad. Argyriou)
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Le trésor caché
Certains pensent qu’ils n’ont aucune part aux dons du Saint Esprit. A cause de leur négligence à mettre en œuvre les commandements, ils ne savent pas que celui qui garde inaltérée la foi dans le Christ réunit en lui-même tous les dons divins. Dès lors que, par inertie, nous sommes loin de l’amour actif que nous devrions lui porter, cet amour qui nous montre les trésors de Dieu cachés en nous, il va de soi que nous pensions ne pas avoir part aux dons divins.
Si « le Christ demeure dans nos cœurs par la foi », selon l’apôtre Paul (Ep 3, 17), et si « tous les trésors de la sagesse et de la connaissance sont cachés en lui » (Col 2, 3), c’est donc que tous les trésors de la sagesse et de la connaissance sont cachés dans nos cœurs. Mais ils se révèlent au cœur dans la mesure de la purification de chacun, cette purification que suscitent les commandements. Tel est le trésor caché dans le champ de ton cœur et que tu n’as pas encore trouvé, à cause de ta paresse. Car, si tu l’avais trouvé, tu aurais tout vendu et tu aurais acquis ce champ. Mais maintenant tu as laissé le champ et tu cherches autour de lui, là où ne se trouve rien d’autre que des épines et des ronces. C’est pourquoi le Sauveur dit : « Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Mt 5, 8). Ils le verront, et ils verront les trésors qui sont en lui, quand, par l’amour et la tempérance, ils se seront purifiés. Et ils le verront d’autant plus qu’ils se seront purifiés davantage.
Maxime le Confesseur – Centuries sur l’amour, 4, 69s (trad. Philocalie t. 6, Bellefontaine 1985, p. 72)
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Montons avec lui vers le Père
Celui qui considère que le Seigneur est seulement le Créateur des êtres qui sont dans le devenir et la corruption, ne le reconnaît pas : il voit en lui le jardinier, comme Marie-Madeleine. C’est pourquoi, pour son bien, le Maître évite le contact d’un tel homme. Il lui dit : « Ne me touche pas », car il ne peut pas encore monter auprès de lui vers le Père (cf. Jn 20, 15-17). Il sait que celui qui vient à lui en le présumant plus bas qu’il n’est, se fait du mal.
Ceux qui, venus de la Galilée, ont, par crainte des Juifs, fermé les portes et se sont assis dans la chambre haute (cf. Jn 20, 19-20), c’est-à-dire ceux qui, venus du pays des révélations, sont allés, par crainte des esprits du mal, se mettre à l’abri dans la hauteur des contemplations divines et ont fermé leurs sens comme on ferme les portes, reçoivent Dieu le Verbe de Dieu, qui est venu à eux sans qu’ils sachent comment, qui leur est apparu en dehors de la perception des sens, qui leur donne l’impassibilité par la paix, qui leur partage l’Esprit Saint par le souffle, qui leur accorde le pouvoir de chasser les esprits mauvais et qui leur montre les symboles de ses mystères. Pour ceux qui cherchent à connaître dans la chair le Verbe de Dieu, le Seigneur ne monte pas vers le Père. Mais pour ceux qui le cherchent dans l’Esprit par les hautes contemplations, il monte vers le Père.
Donc, ne maintenons pas continuellement en bas Celui qui, pour nous, est venu en bas, dans son amour de l’homme, mais soyons en-haut avec lui, montant vers le Père, laissant la terre et les choses de la terre, afin qu’il ne nous dise pas, à nous aussi, ce qu’il a dit aux Juifs qui ne s’étaient pas laissés conduire : « Où je vais, vous ne pouvez venir » (Jn 8, 21). Car sans le Verbe, il est impossible d’aller vers le Père du Verbe.
Maxime le Confesseur – Centurie sur la théologie II, n° 45-47 (Philocalie des Pères neptiques, trad. J. Touraille, éd. DDB-Lattès)
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Nature et mode de la volonté
D’une part, en tant qu’elle est naturelle, [notre volonté] n’est pas contraire [à Dieu] ; mais de l’autre, lorsque nous ne la mouvons pas de façon conforme à la nature, alors il est clair qu’elle lui est contraire et elle résiste à Dieu le plus souvent, et il s’ensuit que nous péchons. Car l’opposition à la raison et à la loi a pour cause le mode du mouvement qui correspond à un mauvais usage, et non la raison de la faculté qui est conforme à la nature, puisque la volonté s’accorde avec Dieu et ne lui résiste pas lorsqu’elle est marquée et mue conformément à la nature, même si elle ne possède pas l’union avec Dieu.
(…) Mais le vouloir humain du Sauveur, bien qu’il fût naturel, n’était cependant pas celui d’un homme pur et simple comme le nôtre – c’est d’ailleurs le cas pour tout ce qui est humain en lui – puisque, d’une façon supérieure à nous, il était tout entier déifié par l’union ; or c’est de cela que dépend principalement l’impeccabilité. Au contraire, notre vouloir purement et simplement humain n’est absolument pas impeccable, à cause de son inclination qui se produit tantôt dans un sens, et tantôt dans l’autre. Cette inclination ne change pas la nature, mais elle dévie le mouvement, ou, pour parler plus rigoureusement, elle en change le mode (tropos). Il est clair en effet que celui qui fait beaucoup de choses contraires à la raison ne change jamais pour autant son essence rationnelle en essence irrationnelle.
Maxime le Confesseur – Question 63 à Thalassius ; PG 90, 667s. (trad. Argyriou)
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Ne jugez pas
Ayant appris de l’Écriture ce qu’est la crainte du Seigneur et quels sont sa bonté et son amour, convertissons-nous à lui de tout notre cœur… Gardons ses commandements ; aimons-nous les uns les autres de tout notre cœur. Appelons nos frères même ceux qui nous haïssent et nous détestent, afin que le nom du Seigneur soit glorifié et manifesté dans toute son allégresse. Nous qui nous éprouvons les uns les autres, pardonnons-nous mutuellement… Ne portons pas envie aux autres et si nous sommes en butte à la jalousie, ne devenons pas féroces. Montrons-nous plutôt pleins de compassion les uns pour les autres, et par notre humilité guérissons-nous les uns les autres. Ne médisons pas, ne nous moquons pas, car nous sommes membres les uns des autres.
Aimons-nous les uns les autres et nous serons aimés de Dieu ; soyons patients les uns avec les autres et il se montrera patient avec nos péchés. Ne rendons pas le mal pour le mal et nous ne recevrons pas ce que nous méritons pour nos péchés. Car nous obtenons le pardon de nos péchés en pardonnant à nos frères, et la miséricorde de Dieu est cachée dans la miséricorde envers le prochain… Tu le vois, le Seigneur nous a donné le moyen de nous sauver et il nous a donné le pouvoir céleste de devenir fils de Dieu.
Maxime le Confesseur – La vie ascétique, 40-42 ; PG 90, 912 (trad. Bouchet, Lectionnaire, p. 108)
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Patients jusqu’à la fin
Il n’a pas encore l’amour parfait, ni la connaissance profonde de la Providence divine, celui qui, au temps de l’épreuve, manque de patience dans les afflictions qui lui arrivent et se détache de l’amour de ses frères spirituels.
Le but de la Providence divine est d’unifier par la foi droite et l’amour spirituel ceux que de bien des manières le mal a déchirés. C’est pour cela qu’à souffert le Sauveur : rassembler dans l’unité (cf. Jn 11, 52) les enfants de Dieu qui étaient dispersés. Donc, celui qui n’endure pas ce qui le gêne, qui ne supporte pas ce qui l’afflige, qui n’assume pas ce qui le peine, ne marche pas sur la voie de l’amour divin et manque le but de la Providence. Si l’amour est patient et bienveillant (cf. 1 Cor 13, 4), celui qui manque de courage quand viennent les afflictions, et pour cela fait du mal à ceux qui l’ont affligé et se coupe lui-même de l’amour qu’il leur doit, comment ne déchoit-il pas du but de la Providence divine ? (…) Est patient celui qui attend la fin de l’épreuve, et qui reçoit la gloire de la persévérance.
L’homme patient a une grande sagesse (cf. Pr 14, 29 LXX). Car il rapporte à la fin tout ce qui lui arrive, et il supporte les afflictions en attendant cette fin. Or la fin est la vie éternelle, selon l’Apôtre (cf. Rm 6, 22). Et la vie éternelle est qu’on te connaisse, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ (cf. Jn 17, 3).
Maxime le Confesseur – Centurie sur l’amour IV, n° 16-18, 23-24 (Philocalie des Pères neptiques ; trad. J. Touraille, éd. DDB-Lattès)
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Que ta volonté…
« Si tu prends la phrase « Père, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi » – phrase qui semble exprimer la répulsion – comme venant d’un homme, non pas de celui que nous considérons dans le Sauveur – car son vouloir n’est en rien contraire à Dieu, puisqu’il est tout divinisé – mais d’un homme de notre sorte, attendu que « la volonté humaine ne suit pas toujours Dieu, mais que le plus souvent elle lui résiste et lutte contre lui », selon ce que dit le divin Grégoire, que penses-tu alors de la suite de sa prière : « Non pas ce que je veux, mais que ta volonté soit faite » ? Exprime-t-elle la répulsion ou le courage ? Un désaccord ou un suprême consentement ? (…)
Dès lors il est clair que cette négation « non ce que je veux », qui exclut totalement la contrariété, signifie l’accord de la volonté humaine du Sauveur avec la volonté divine qui est à la fois la sienne et celle du Père, car le Verbe tout entier a assumé cette nature toute entière, et il l’a toute divinisée par l’assomption. Ainsi, parce que pour nous, il était devenu comme nous, il disait humainement à son Dieu et Père : « que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui triomphe », car lui-même qui était Dieu par nature, il avait aussi, en tant qu’homme, comme volonté, l’accomplissement de la volonté du Père.
C’est pourquoi, selon les deux natures à partir desquelles, dans lesquelles et desquelles il était l’hypostase, il était reconnu comme étant par nature à même de vouloir et d’opérer notre salut, ce salut que d’une part il voulait conjointement avec le Père et le Saint Esprit et pour lequel d’autre part » il s’est fait obéissant » au Père « jusqu’à la mort et la mort de la croix ». Il a ainsi accompli lui-même, par le mystère de sa chair, la grande œuvre de l’Économie en notre faveur.
Maxime le Confesseur – Opuscule 6 (PG 65A-68D) ; cf. F.-M. Lethel, Théologie de l’agonie du Christ, Beauchesne, 1979, p. 90
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Vainc la haine par l’amour
Veille sur toi-même. Prends garde que le mal qui te sépare de ton frère ne se trouve, non dans ton frère, mais en toi. Hâte-toi de te réconcilier avec lui (cf. Mt 5, 24), afin de ne pas déchoir du commandement de l’amour. Ne méprise pas le commandement de l’amour. C’est par lui que tu seras fils de Dieu. Mais si tu le transgresses, tu te retrouveras fils de la géhenne. (…)
As-tu connu l’épreuve du fait de ton frère, et la tristesse t’a-t-elle mené à la haine ? Ne te laisse pas vaincre par la haine, mais vaincs la haine par l’amour. Voici comment tu vaincras : en priant sincèrement Dieu pour lui, en faisant droit à sa défense, ou même en l’assistant pour le justifier, en considérant que tu es toi-même responsable de ton épreuve, et en la supportant avec patience jusqu’à ce que le nuage soit passé. (…) Ne consens pas à perdre l’amour spirituel, car nulle autre voie de salut n’a été laissée aux hommes. (…) Une âme raisonnable qui nourrit de la haine contre un homme ne peut être en paix avec Dieu qui a donné les commandements. « Car, dit-il, si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs fautes, le Père céleste non plus ne pardonnera pas vos fautes » (Mt 6, 14-15). Si cet homme ne veut pas être en paix avec toi, du moins garde-toi de la haine, en priant sincèrement pour lui et en ne disant à personne du mal de lui. (…)
Applique-toi autant que tu le peux à aimer tout homme. Et si tu ne le peux pas encore, au moins ne hais personne. Mais cela non plus tu ne peux pas le faire si tu ne méprises pas les choses du monde. (…) Les amis du Christ aiment vraiment tous les êtres, mais ils ne sont pas aimés de tous. Les amis du Christ persévèrent jusqu’à la fin dans leur amour. Mais les amis du monde persévèrent jusqu’à ce que le monde les porte à se heurter les uns aux autres.
Maxime le Confesseur – Centurie sur l’amour IV n° 19, 20, 22, 25, 35, 82, 98 ; Philocalie des Pères neptiques, éd. DDB-Lattès
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Vraiment homme
Selon la nature, l’humanité qui est dans le Sauveur n’est pas différente de la nôtre. Mais elle lui est identique par l’essence et totalement semblable, puisqu’il l’a reçue de notre propre nature, en l’assumant de manière indicible à partir du sang virginal et immaculé de la toute pure et Mère de Dieu. …
C’est pour confirmer la vérité de [cette Incarnation] qu’il est devenu pour nous tout cela, et qu’il a fait volontairement pour nous tout [ce qu’il a fait], sans jamais falsifier notre essence ni rien de ce qui en elle est irréprochable et naturel. Et pourtant, il l’a déifiée avec tout le reste […], la rendant tout entière capable d’œuvrer de façon divine, en la compénétrant (périchôrèsis) par l’union, étant devenu un avec elle sans confusion, dans la même et unique hypostase. …
C’est pourquoi son humanité diffère de la nôtre, non selon le logos de la nature, mais selon le tropos nouveau de sa genèse. Elle est la même selon l’essence, mais elle n’est pas la même selon la [conception] sans semence. Car ce n’est pas une humanité pure et simple, mais l’humanité de celui qui en vérité s’est fait homme pour nous. De même aussi, son vouloir est proprement naturel, comme le nôtre, mais il est marqué de l’empreinte divine, de façon supérieure à nous. Car il est clair que ce n’est pas la présence ou l’absence de semence dans la conception qui opère la distinction des natures, mais on distingue [ces deux particularités] à propos de la même nature, de même que l’on distingue [en Dieu] l’inengendré et l’engendré.
Maxime le Confesseur – Opuscule 4, 5-7-8 (cf. PG 91, 56-61.)
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