Daniel Vigne, « Les premiers Pères de l’Église en Afrique du Nord : Tertullien, Cyprien, Augustin », dans De la Tunisie punique à la Tunisie musulmane, Association culturelle du Razès, Cahier n° 21, Carcassonne, nov. 2008, p. 37-51. [pdf]
Les premiers Pères de l’Église en Afrique du Nord : Tertullien, Cyprien, Augustin
Trois personnages sont emblématiques de l’histoire de l’Afrique du Nord, et plus particulièrement de l’histoire du christianisme dans cette région du monde : Tertullien de Carthage, où il fut un écrivain très en vue, Cyprien de Carthage, ville donc il fut évêque, et enfin le grand, l’immense saint Augustin, évêque d’Hippone. Nous ne ferons pas ici le tour du sujet – il y faudrait des semaines –, mais nous tenterons d’en décrire les contours et d’évoquer surtout la vie et l’œuvre de ces témoins, et surtout du premier d’entre eux.
On ne sait pas comment le christianisme, parti de Jérusalem, est arrivé dans cette région de la Méditerranée. Deux itinéraires sont possibles. L’un venant de l’est, par les voies maritimes qui longeaient les côtes de l’Afrique du Nord par Alexandrie et la Libye ; les historiens considèrent généralement que c’est par cette voie que le message chrétien est parvenu jusqu’à Carthage.
L’autre, plausible également, est l’axe nord-sud qui relie Carthage à son ancienne ennemie, Rome. De fait, les échanges commerciaux étaient très intenses entre l’Italie et l’Afrique anciennement punique. Or dès le premier siècle, une communauté chrétienne est implantée à Rome : saint Paul écrit aux chrétiens de cette ville sa plus grande et principale épître et il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que le message chrétien soit « descendu » de la capitale de l’Empire vers la capitale administrative de l’Afrique romaine.
Peut-être faut-il privilégier cette seconde piste, car le christianisme que l’on va rencontrer avec Tertullien au deuxième siècle à Carthage a des « traits romains » : sa langue est latine, alors que l’ensemble du christianisme, partout où il s’est répandu à cette époque, emploie la langue grecque.
Comme on sait, en effet, l’ensemble des écrits chrétiens primi-tifs ont été rédigés en grec : les Évangiles, les Épîtres, les écrits des Pères Apostoliques, ainsi que ceux des auteurs qu’on appelle les Apologistes.
Mais c’est avec Tertullien que se manifeste pour la première fois une littérature chrétienne en latin, ce qui peut laisser penser qu’elle a un héritage romain, bien que Justin de Rome qui est le premier des Pères de l’Église dans les années 150, (vient d’Orient, vit et meurt à Rome dans les années 165) écrit en grec. La communauté de Rome célèbre encore en grec, on est dans une période de transition. Il est intéressant de savoir que les premiers écrits chrétiens en latin nous viennent d’Afrique du Nord : ils témoignent de la naissance d’une culture chrétienne proprement latine, inaugurée par Tertullien.
1. Tertullien
[p. 38] Tertullien était un juriste de formation. Avocat, il a exercé quelque temps à Rome, ce qui nous rappelle cet aspect si important de la culture romaine : les Romains aiment le droit, l’ordre et la discipline. Leurs armées redoutablement efficaces en témoignent, mais aussi leur littérature et leur forme de pensée. On verra par la suite la culture chrétienne d’Occident se différencier de la culture chrétienne d’Orient, grecque et byzantine, par ce souci juridique de l’ordre et de la hiérarchie. La papauté actuelle n’est-elle pas un lointain témoignage, un lointain héritage de ce sens qu’a gardé au long des siècles l’Église catholique, d’un centralisme parfois excessif qui a fait sa force et qui fait aussi parfois sa faiblesse ?
Tertullien incarne ce sens du droit dont nous verrons qu’il va marquer son œuvre littéraire dans un sens un peu inattendu, c’est-à-dire polémique. Tertullien, par son tempérament, est un homme d’ordre qui va affronter tout ce qui lui paraît contraire à la saine doctrine, à la saine morale et à la bonne et sainte spiritualité. C’est un polémiste, ce qui le conduira peu à peu aux frontières de cette Église qu’il veut défendre, dans les parages de l’hérésie ou du moins du schisme. C’est un maximaliste, un homme emporté, au tempérament fougueux, qui ne vit pas les choses à moitié, et cela dès sa conversion. Car Tertullien, né en 155, n’a pas reçu le baptême à sa naissance : c’est en 193, à l’âge de 38 ans, qu’il se convertit et reçoit le baptême.
C’est pour lui un acte de courage, car le christianisme d’alors est persécuté par les pouvoirs romains et va le rester longtemps encore. Se déclarer chrétien lorsque l’on a une profession honorable et en vue dans la ville de Carthage, c’est prendre le risque d’être un jour pris pour cible par un gouverneur qui décide de frapper ici où là dans la communauté chrétienne. Tertullien, donc, se déclare chrétien et se met à la disposition de la communauté chrétienne de Carthage, sans doute en tant que « didascale » ou docteur. Fut-il ordonné prêtre ? Saint Jérôme au IVe siècle, l’affirme, mais ce n’est pas certain. On sait par contre avec certitude qu’il était marié (dans les communautés chrétiennes primitives, non seulement les prêtres, mais même les évêques pouvaient l’être).
Ce qui est clair, c’est que cet homme (dont le portrait ci-joint est imaginaire, mais évocateur), qui a un extraordinaire talent d’orateur et d’écrivain, met rapidement ses compétences au service de l’Église à laquelle il a adhéré. Avec hardiesse, il intervient dans les débats et s’engage. Le meilleur moyen de connaître sa pensée et sa personnalité, c’est de présenter quelques-unes de ses œuvres et de repérer le mouvement de pensée qui s’y exprime.
[p. 39] Distinguons trois groupes d’œuvres : apologétiques (défendant la foi chrétienne face à ceux qui la combattent), anti-hérétiques (la défendant contre ceux qui la déforment), et ascétiques (contre ceux qui la pratiquent mal).
Les œuvres apologétiques
Elles s’adressent à deux types de public. D’une part, Tertullien s’adresse à ces croyants si proches des chrétiens que sont les juifs. Ils adorent le même Dieu, mais pour les chrétiens, ce Dieu s’est révélé par son Fils Jésus-Christ, d’après la « bonne nouvelle » de l’Évangile à laquelle les juifs refusent d’adhérer. D’où un effort pour les convaincre de ce message, comme en témoigne l’Adversus Judaeos de Tertullien, livre qui représente un précieux témoignage des débats entre juifs et chrétiens au second siècle. C’est à cette époque, en effet, que christianisme et judaïsme ont dû trouver leurs marques l’une par rapport à l’autre : à la fin du second siècle, le christianisme a mis en place son arsenal d’arguments qu’il fait valoir par rapport au judaïsme qui, lui aussi, s’est désormais constitué en religion bien distincte.
Mais Tertullien s’adresse aussi, d’autre part, aux adversaires les plus lointains de la foi qu’il a embrassée : les païens, adorateurs de divinités mythologiques, et qui avaient sur les chrétiens des idées souvent très négatives et erronées. On sait en effet, notamment grâce à l’Octavius de l’écrivain païen Minucius Felix, ce qui se disait dans le peuple à l’encontre des chrétiens : les pires calomnies se répandaient sur leurs prétendues orgies au cours desquelles ils mangeaient des enfants ! Mais plus graves encore que ces racontars étaient les soupçons que les autorités faisaient peser sur les chrétiens. Tertullien entreprend de justifier le christianisme de telles accusations. Il interpelle donc les autorités civiles en leur précisant ce qu’est le christianisme et surtout ce qu’il n’est pas.
Deux soupçons majeurs, aux yeux des autorités, pesaient sur les chrétiens. Sur le plan religieux, ils n’adoraient pas les dieux romains, en sorte que, si étonnant que cela paraisse, les premiers martyrs seront mis à mort pour motif d’athéisme ! Face à cette accusation absurde, l’argumentation de Tertullien peut se résumer ainsi : « Nous ne sommes pas athées, mais notre culte et notre foi vont au Dieu unique, non à des divinités imaginaires. »
L’autre soupçon, qui éclaire le premier, est de nature politique : celui d’insoumission civile. En effet la religion, dans l’Empire romain, est le ciment social de l’Empire : on doit obéissance et respect à l’Empereur comme à un dieu. À la faveur des conquêtes qu’ils avaient menées vers l’Orient et en Égypte, les empereurs romains avaient découvert cette pratique de la divinisation ou apothéose qui faisait d’eux des dieux vivants, et avaient imposé partout le culte de leur personne ou de leur effigie. C’était une opération de propagande idéologique, certes très efficace, que les chrétiens refusent et vont parfois payer de leur vie.
Lors des procès qui sont faits aux chrétiens, on leur ordonne, en signe de leur fidélité à l’Empire, de mettre au moins quelques grains d’encens dans une coupe où brûle un charbon, en l’honneur de l’empereur. On leur demande alors de reconnaître celui-ci comme un dieu vivant. Mais ils répondent : Christos Kyrios, le Christ est Seigneur, lui seul est Dieu ! Cette profession de foi n’est pas un vague dogme théologique, c’est une affirmation lourde de conséquences : elle signifie que les chrétiens reconnaissent comme seul maître ultime et absolu le Christ mort et ressuscité et non un autre, fût-il empereur.
Il ne s’agit pourtant pas de sectarisme ni de provocation. L’Apologeticum de Tertullien, adressée au gouverneur de Carthage, fait à ce sujet la part des choses et dit en substance : – Adorer César comme un dieu, nous ne le pouvons pas. Mais le respecter comme le maître de la société à laquelle nous [p. 40] appartenons, oui : nous ne refusons ni de payer l’impôt, ni d’honorer les autorités civiles. Comme le disait déjà Saint Paul : À qui l’impôt, l’impôt ; à qui les taxes, les taxes ; à qui la crainte, la crainte ; à qui l’honneur, l’honneur (Rm 13, 7). Tertullien se trouve sur cette ligne de partage qu’évoque la parole de l’Évangile : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César (Mt 22, 17). La foi au Messie mort et ressuscité n’est pas incompatible avec l’obéissance et la loyauté à l’empire et à la société civile. Telle est l’argumentation commune à tous les Pères Apologistes : Justin de Rome, Théophile d’Antioche, Tatien, l’auteur de l’Épître à Diognète, et bien d’autres.
Si tous les auteurs de cette époque avancent de tels arguments, Tertullien y ajoute sa touche propre : sa compétence juridique et son talent de polémiste. Il cherche à mettre l’administration romaine en porte à faux avec ses propres principes. Son argumentation, très habile car elle s’adresse à des hommes d’ordre et de justice, pourrait être résumée ainsi :
– Si nous sommes coupables, précisez-nous en quoi, et faites-nous connaître la loi qui nous interdit d’adorer ce Dieu qui est le nôtre. Si nous portons atteinte à l’ordre social, qu’on nous punisse pour tel ou tel acte néfaste. Mais si nous n’avons rien fait de mal, qu’on nous relâche ! Ce que vous nous reprochez (dirait-on aujourd’hui), c’est un délit d’opinion. Or, il n’y pas matière dans le droit par rapport à ce que dont vous nous accusez. D’ailleurs, quel curieux délit que celui des chrétiens que vous faites comparaître : car dans la mesure où il se rétracte, il est innocenté et relâché ! En bonne justice, si on a commis un délit, on est puni, et si on ne l’a pas commis, on a rien à faire devant un tribunal. Il ne suffit pas de se rétracter pour être innocenté ! Oui, quelle étrange faute (la foi au Christ) que celle des chrétiens, à qui il suffit de dire devant un tribunal « je la renie » pour en être absous ! Il y a là une incohérence…
On voit ici reparaître le métier d’avocat de notre auteur, et on devine la force de son argumentation : les magistrats ne pouvaient qu’être sensibles à son plaidoyer. La hardiesse, voire l’insolence de Tertullien à leur égard laisse deviner qu’il est lui-même un personnage respecté, qui ne craint pas de leur parler comme d’égal à égal. Un extrait de son Apologeticum suffit à l’attester :
| Courage, bons gouverneurs ! Vous qui devenez tous les jours meilleurs aux yeux du peuple si vous lui immolez des chrétiens. Tourmentez-nous, torturez-nous, condam-nez‑nous, broyez-nous, c’est une preuve de notre innocence que votre injustice. Elles ne servent à rien, vos cruautés les plus raffinées, elles sont plutôt un attrait car nous devenons chaque fois plus nombreux quand vous nous moissonnez ». |
Vient enfin la formule célèbre : « C’est semence de chrétiens que le sang des martyrs ». Comme si Tertullien avait pressenti que l’irrépressible diffusion du christianisme dans l’Empire romain, au cours du deuxième et du troisième siècles, finirait par vaincre les résistances : et de fait, au quatrième siècle, cette semence fera lever une grande moisson : à travers Constantin et surtout Théodose, n’est-ce pas l’Empire tout entier qui adhérera à la religion qu’il avait si longtemps persécutée ?
Précisons à ce sujet que le mot « martyr » (qui originellement signifie témoin) a aujourd’hui une connotation ambiguë, dans la mesure où elle est parfois liée à l’idée de fanatisme. Il n’y a rien de tel chez les martyrs chrétiens : ce n’est pas à la manière de gens qui se suicident en tuant le maximum de personnes qu’ils ont accepté de mourir ! C’est au contraire – de nombreux textes en témoignent – avec une sorte de pudeur, de sérénité, de douceur, qui frappaient l’assistance et suscitaient l’admiration. Les actes juridiques de leurs procès, qui tiennent parfois en quelques phrases, laissent apparaître quelque chose d’assez unique dans l’histoire quant à la façon dont avaient lieu les audiences et dont les condamnations étaient décidées. Car le martyr chrétien ne meurt contre personne, mais pour ceux-là mêmes qui l’envoient à la mort. C’est bien ce que veut dire Tertullien en affirmant que rien n’arrêtera la force de leur message. [p. 41] Des témoignages nous apprennent même que lorsque des chrétiens étaient jetés dans l’arène, leur façon sereine d’approcher la mort incitait des spectateurs touchés de compassion à y descendre pour mourir avec eux, ce qui est tout de même assez inattendu !
Tertullien sait prendre appui sur la mauvaise conscience et le remords secret qu’éprouvaient certains gouverneurs romains à condamner des gens qui, civilement et moralement, étaient irréprochables. Il y aurait une belle étude juridique à faire pour montrer que c’est bien le concept de délit d’opinion qui est en jeu dès cette époque, et que les écrits des Pères apologétiques ont joué un rôle décisif dans l’émergence de ce concept. Ne sommes-nous pas héritiers aujourd’hui, dans d’autres contextes, de ce principe selon lequel on ne doit être jugé que sur ses actes ?
Les écrits anti-hérétiques
Plus encore que dans les écrits apologétiques, c’est ici le polémiste qui est à l’œuvre. En tant qu’hérésiologue, Tertullien s’adresse non plus à des païens, totalement étrangers à sa foi, ni à des juifs qui en sont passablement éloignés, mais à des adversaires « de l’intérieur », et d’autant plus dangereux qu’ils sont proches. De fait, les hérésies, en tant que déformations doctrinales de l’Évangile prêché par les apôtres, pullulent dès le deuxième siècle partout dans la Méditerranée. Contre ces doctrines et conceptions en tout genre, Tertullien veut maintenir l’intégrité et l’authenticité du message originel. Mais il aura fort à faire…
On a parfois l’idée ou l’image d’une Église primitive très unie, puis d’un christianisme qui peu à peu aurait vu venir des divisions et des crises. C’est historiquement faux : le christianisme est « en crise » depuis le début, et le sera peut-être toujours ! À l’intérieur même de cette religion, les débats et les schismes sont présents depuis le début. Les écrits de Tertullien (une vingtaine d’œuvres de ce type) montrent l’importance qu’il attache à ce problème. Du reste, tous les auteurs chrétiens de cette époque ont le souci d’écarter des interprétations qui leur paraissent incompatibles avec le message chrétien dans son authenticité. Donnons-en un aperçu, à travers deux hérésies d’importance majeure.
1. Le gnosticisme, principal foyer des hérésies combattues par les Pères, est un milieu foisonnant dont les idées et les doctrines partent dans toutes les directions. Les gnostiques voulaient reformuler l’Évangile en le métissant, en quelque sorte, avec des éléments venus de la culture grecque, tels que la mythologie et la philosophie. De façon générale, ils ont un goût prononcé pour la spéculation. Leur système consiste à fabriquer une religion qui comporte un peu de christianisme, un peu de mythologie et un peu de métaphysique, le tout en phase avec un grand système conceptuel qui sépare le monde terrestre et matériel du monde intellectuel et spirituel.
Tel est le dualisme gnostique, caractéristique de toutes les sectes que comporte ce mouvement. Celui-ci a eu, comme on sait, des épigones ou et résurgences tout au long de l’histoire : ainsi en va-t-il du dualisme cathare, de l’hérésie des Bogomiles, ou encore de certaines tendances du New Age actuel qui tendent de nous proposer un monde spirituel bien au-delà de la médiocrité terrestre. L’aspiration à la spiritualité, au deuxième siècle, était également très vive. Le problème que Tertullien pointe, et tous les Pères de l’église après lui, c’est que cette vision, si noble soit-elle, peut contredire l’essence même du christianisme. Car au centre du message chrétien se trouve, non un mouvement d’élévation du terrestre vers le céleste, par lequel on se détacherait de la chair et du corps pour atteindre la pure [p. 42] spiritualité, mais au contraire un mouvement de descente du céleste vers le terrestre, d’avènement du divin dans l’humain, ce que la théologie appellera l’Incarnation.
Le christianisme comme religion de l’incarnation est donc le contraire du dualisme. C’est une religion d’unité de la chair et de l’esprit, voilà le fond de l’affaire. On comprend que Tertullien ait tenu à cette vérité centrale et essentielle, et combattu ce qui la reniait ou l’occultait. On parlera plus tard de divino-humanité ou théandrie pour désigner cette union indissociable, en Christ, entre le divin et l’humain. Le christianisme tient tout entier dans cette union des deux mondes et nous voyons Tertullien, de sa plume la plus vigoureuse, réfuter les diverses doctrines gnostiques qui la niaient. La plus connue est celle des Valentiniens, secte importée d’Égypte à Rome vers l’an 150, puis répandue partout et jusqu’en Gaule : Irénée de Lyon, lui-même venu d’Asie Mineure et devenu évêque de cette ville, la combattra avec vigueur dans son Adversus haereses. Mais Tertullien n’est pas en reste : il rédige non seulement un Adversus Valentinianos, mais beaucoup d’autres traités contre les doctrines d’Hermogène, de Praxéas, et d’autres hérétiques, parmi lesquels il faut faire une place spéciale à Marcion.
2. L’hérésie de Marcion est un des grands problèmes du deuxième siècle. Il s’agit d’un dualisme, mais pour ainsi dire horizontal et historique (passé-présent), et non pas vertical (ciel-terre) comme celui des gnostiques. Pour Marcion, il y a opposition entre le « vieux Dieu » du passé, celui des Juifs de l’Ancien Testament, d’Abraham, de Moïse, qui était un dieu jaloux et vengeur, et celui de Jésus qui est un Dieu d’amour, de bonté et de miséricorde. Pour Marcion, pas de synthèse possible entre ces deux formes de foi et par conséquent entre le judaïsme, religion qu’il considère comme le culte d’un faux dieu, et la religion pure que viendrait révéler Jésus, en rupture complète par rapport à tout ce qui précédait.
Cette version du christianisme était séduisante, car c’était opter pour la radicalité et la nouveauté totale c’est-à-dire l’Évangile. Celui-ci est de l’inédit, de l’inouï, de l’incroyable et ça n’avait jamais été cru auparavant ! argumentait Marcion. Les juifs adoraient un dieu unique, mais ce n’était encore qu’une idole. Marcion, lui, prétendait annoncer le « seul » vrai Dieu révélé par le Messie Jésus-Christ. Le christianisme aurait pu être tenté par un tel discours, car il le valorisait en vantant son originalité et sa nouveauté. Mais il comportait le danger de se couper de leurs racines et de toute l’histoire du salut commencée en Abraham, continuée à travers les Patriarches, Moïse et les prophètes.
Certes, il n’était pas facile pour les chrétiens de dire « oui, nous sommes les héritiers de la foi d’Israël », car ils devaient par là justifier leur lien exact avec le « premier Testament » auquel ils se rattachent et dont ils se réclament. Mais la continuité entre le judaïsme du temps de Jésus et la religion qui est née de lui exigeait de ne pas rompre ce lien originel. Pie XI aura, en 1937, une formule célèbre : « Nous sommes spirituellement des Sémites », c’est-à-dire que la foi juive au Dieu créateur, révélé aux Patriarches et aux Prophètes, est aussi celle des disciples du Christ. Dès le deuxième siècle, et au moment même où de profondes dissensions les séparaient du judaïsme, les chrétiens ont tenu à affirmer leur solidarité profonde avec l’histoire du peuple élu.
Juifs et chrétiens croient donc au même Dieu, même si les premiers ne reconnaissent pas en Jésus le Messie : telle est la réponse de Tertullien à Marcion. Entre les deux religions, il marque ainsi à la fois la parenté et la distance, la continuité et la discontinuité. La foi d’Abraham leur reste commune, quand bien même la foi en Jésus ne l’est pas. Entre ces deux thèses, Marcion avait choisi la solution de facilité qui était d’exclure la première. Pour Tertullien au contraire, la foi des juifs est à la fois proche et différente de celle des chrétiens. Cette « juste distance » entre juifs et chrétiens illustre, dès le second siècle, une tension féconde, une relation faite d’unité et de différences qui les rend inséparables et pourtant distincts.
[p. 43] Dans les années 150, Justin de Rome avait écrit un livre assez unique dans la littérature ancienne : le Dialogue avec Tryphon, un rabbin de Palestine. À travers ce texte, nous avons un bel exemple de ce que pouvaient être les discussions entre juifs et chrétiens au milieu du second siècle. Par la suite, les deux communautés en viendront à s’ignorer complètement, voire à se détester, mais aujourd’hui le dialogue entre juifs et chrétiens a été renoué et on ne peut que s’en féliciter.
Tertullien, en ce sens, défend non seulement la foi nouvelle à laquelle il adhère, mais la foi ancienne des juifs à laquelle il veut être fidèle. C’est pourquoi il combattra énergiquement Marcion, à travers son Adversus Marcionem qui est son plus gros livre (pas encore complètement traduit). C’est une étude très systématique dont l’idée directrice est celle-ci : « Nous ne rejetons pas les textes de l’Ancien Testament, mais nous les relisons autrement. La loi de Moïse vaut toujours pour nous, mais nous ne l’observons plus à la lettre, nous l’observons d’une autre manière ». De quelle manière, c’est ce que nous ne pouvons résumer ici.
Parmi les écrits de controverse, se trouvent encore des textes dans lesquels Tertullien défend les principes majeurs de la foi chrétienne : ainsi dans le petit traité De carne Christi (La chair du Christ) où nous retrouvons le concept d’Incarnation, union intime du divin et de l’humain. – Le Christ a eu une chair d’homme, il a mangé, il a bu, a souffert comme un homme. N’en faites pas un pur esprit, vous les Gnostiques ; n’en faites pas une sorte d’extraterrestre, vous les Marcionites. Jésus est un juif, né d’une femme juive et ayant vécu comme un homme jusqu’à la mort, une mort réelle, tel serait en substance le propos de l’auteur. Ce réalisme de la foi chrétienne traverse toute la pensée de Tertullien, qui se montre proche du stoïcisme plus que du platonisme : pour lui, la matière et le réel comptent énormément. D’où son insistance sur la vie pratique du chrétien, illustrée par le troisième groupe d’œuvres.
Les écrits ascétiques et moraux
Sur le plan moral, Tertullien cherche à concilier deux aspects de la vie chrétienne : sa radicalité et sa normalité. La foi chrétienne, en effet, appelle ses membres à un profond renouveau de vie et leur propose des valeurs qui sont très exigeantes : générosité, partage, courage, bonté… Le christianisme de Tertullien est très marqué par cette morale fervente, voire rigoriste, qui ne transige pas avec ces idéaux. Mais d’autre part, il ne s’agit pas de faire du christianisme une élite qui vivrait en marge du monde. Comment être dans le monde sans être du monde ? Tertullien cherche à définir les contours d’une morale qui soit à la fois pleinement insérée dans la société et qui soit, en même temps, porteuse d’un appel radical à la sainteté.
Ainsi passe-t-il en revue tous les aspects de la vie quotidienne, pour discerner une façon proprement chrétienne de les assumer. Constatant que certains spectacles, dans la société romaine, excitent les instincts les plus bas et les appétits les plus cruels, Tertullien les déconseille ; mais il y en a d’autres que l’on peut fréquenter, comme le théâtre. Il met en place des règles de bienséance [p. 44] concernant la toilette, le maquillage, les vêtements… Tertullien rédige même un petit traité sur les couronnes pour résoudre un problème particulier : dans certaines circonstances de la vie civile, en effet, des personnes importantes étaient couronnées et étaient alors tenues de faire un petit sacrifice à l’empereur ; il y avait donc danger d’apostasie, comment l’éviter ?
De même s’engage-t-il sur diverses questions qui concernent le mariage : la monogamie, le remariage des veufs (question qui le concernera de près, puisqu’il perd son épouse), et plus généralement l’ascèse chrétienne : la prière, le jeûne, la patience, la pénitence… Mais sur ces divers sujets, on constate au fil des années que Tertullien devient de plus en plus exigeant. À partir des années 205, il conçoit le christianisme comme une école d’ascétisme très rigoureuse. Lui-même se rapproche alors d’un mouvemente appelé le Montanisme, du nom de son fondateur Montan, sorte de prophète venu d’Asie Mineure qui prônait un christianisme où l’on jeûnait beaucoup. Cette spiritualité, qui encourageait aussi les visions et les expériences mystiques, reposait sur un genre de vie austère et rigoureux : c’était un peu l’ancêtre du monachisme.
Tertullien approuve ce message exigeant. Son veuvage, qui l’a un peu aigri, et son tempérament de polémiste y sont sans doute pour quelque chose : il trouve que le monde va mal et que l’Église s’affadit. Il se sent porteur d’une orthodoxie rigoureuse et, comme il a du talent et une audience, il fulmine contre les chrétiens tièdes et indignes. Il s’enferme dans un certain sectarisme qui va marquer ses écrits. Il n’a pas été canonisé à cause de cette fin peu glorieuse. Mais de récentes études montrent qu’en fait, il n’y a pas eu dans sa vie une période orthodoxe et une période hérétique. Il a été jusqu’au bout un homme au tempérament de feu qui faisait des choix avec force.
Conclusion
Tertullien est le premier auteur latin chrétien, mais aussi celui qui a forgé le vocabulaire chrétien latin et qui a marqué tous les auteurs latins après lui, comme Cyprien et Augustin : tous relisaient Tertullien et s’en inspiraient. C’est un brillant rhéteur, un puissant écrivain. Son latin inspiré de Cicéron est parfait : images, rythme, effets de style, tout est chez lui du « cousu main »… Mais osons le dire : au point de vue humain, il ne fut pas un homme facile, peut-être même était-il un peu caractériel !
Entre ses penchants querelleurs, d’une part, et ses talents de grand auteur et de grand penseur, d’autre part, un certain contraste persiste donc. Mais le traité Sur la Patience nous montre, de façon touchante, que Tertullien était conscient de ses défauts. « Je suis absolument incapable de pratiquer cette vertu », écrit-il, « mais ce sera pour moi une consolation de discourir sur une vertu dont il n’est pas donné de jouir ». Et le fait est qu’il en parle très bien !
2. Cyprien de Carthage
[p. 45] Cyprien naît vers 210, époque où meurt Tertullien (on ne sait pas à quelle date exacte), mais entre les deux hommes il y a continuité, et même certaines ressemblances. Cyprien est un citoyen honorable de Carthage issue d’une famille riche. Il se convertit à peu près au même âge que Tertullien et reçoit le baptême. C’est un choix radical. Il a fait des études de rhétorique et, comme Tertullien, il est porteur de toute la culture latine et la met au service de la foi qu’il a embrassée.
Une carrière tumultueuse
Il est baptisé en 246. Pendant son catéchuménat, il a été instruit par un certain Cecilianus, homme très cultivé qui lui apprend la Bible. En effet, à cette époque, la formation chrétienne est essentiellement basée sur l’étude des saintes Écritures, et Cyprien aura une grande connaissance des écrits bibliques.
Il reçoit le baptême qu’il vit comme un profond changement existentiel, comme il le relate dans la célèbre Lettre à Donat. Trois ans seulement après son baptême, il est remarqué comme un membre éminent de la communauté chrétienne et, lors de la vacance du siège épiscopal de Carthage, il est nommé évêque par acclamation – suscitant la jalousie de prêtres plus anciens, tels Novat, qui espérait ce titre. Il faut préciser que l’évêque de Carthage était alors le « pape » des Églises d’Afrique du Nord, qui comptaient déjà des centaines d’évêchés.
Alors que Cyprien est évêque depuis peu, l’empereur Dèce déclenche en 250 une persécution contre les chrétiens, une des plus terribles de cette période. Origène, qui se trouve à Césarée de Palestine, sera arrêté, torturé et mourra des suites de ses tortures. D’Alexandrie jusqu’à Rome on choisissait des têtes ici et là pour décapiter la religion chrétienne. Cyprien, qui est dans le collimateur du pouvoir impérial, est sur le point d’être arrêté. Mais il choisit de se mettre à l’abri, en conscience et peut-être avec l’accord tacite des autorités, pour pouvoir continuer à gérer à distance les affaires de l’Église l’Afrique. Son exil durera dix-huit mois.
Comme on pouvait s’y attendre, Novat profite de cette situation pour critiquer le « lâche » qui a pris le large, et tente de prendre le commandement de l’Église, mais ne réussit qu’à provoquer un schisme. Pour Cyprien, toutes les difficultés s’accumulent : le schisme de Novat, la persécution, l’apostasie de nombreux fidèles qui, face à la mort, préfèrent renier leur foi, alors que d’autres sont torturés et meurent en tant que « confesseurs » de cette foi. De son exil, autant qu’il le peut, Cyprien patiente, réconforte, encourage. Mais après la persécution, nouvelle épreuve : une épidémie de peste se répand à Carthage. L’évêque, qui a retrouvé son siège, donne ses biens aux malades et aux pauvres et assiste les mourants. Il rédige alors sa grande œuvre De unitate Ecclesiae catholicae, le traité sur l’unité de l’Église : au moment où chacun ne pense plus qu’à soi, il est le penseur de l’unité entre tous. Autant Tertullien a été un polémiste, autant Cyprien se veut un homme de paix, de rassemblement, de conciliation, d’ordre, fidèle à sa culture romaine.
[p. 46] La fin de la persécution le place devant un grave problème : que faire de ceux qui ont renié publiquement leur foi ? Peut-on les accueillir à nouveau dans l’Église, ou sont-elles excommuniées à jamais ? Il faut mettre de l’ordre dans la communauté éprouvée, partagée entre les partisans de la rigueur absolue et ceux d’une miséricorde un peu trop généreuse. Cyprien opte pour une voie moyenne, qui est de pardonner moyennant un temps de réconciliation suffisamment long. Cette discipline pénitentielle sera, par la suite, étendue au cas de tout ceux qui, dans la communauté chrétienne, ont fauté gravement. On en sait l’importance tout au long du Moyen Âge, lorsqu’on construira, à l’entrée des basiliques ou des cathédrales, un narthex où tous ceux qui n’avaient plus accès à la communion pendant quelque temps devaient se retirer.
Mais ayant réglé le cas des lapsi avec un souci d’équité, Cyprien doit résoudre deux autres problèmes liés au cas des confesseurs qui, au contraire, avaient tenu bon. Certains d’entre eux, en effet, avait été emprisonnés, torturés, mais n’avaient pas été mis à mort. Portant les stigmates de leur courage, ils avaient dans la communauté chrétienne un statut à part, une espèce d’aura, alors même qu’ils n’avaient pas été consacrés dans le ministère : une tradition ancienne les dispensait presque de l’ordination !
De plus, on se tournait volontiers vers eux comme vers des saints vivants, des êtres qui avaient été à la limite du ciel et de la terre. Ainsi les personnes qui avaient renié leur foi, ou qui s’apprêtaient à le faire, s’adressaient aux confesseurs emprisonnés en leur disant : « Vous qui avez eu ce courage, qui êtes aux portes du Paradis, priez pour nous, obtenez nous le pardon ». Ils étaient des confesseurs dans tout les sens du terme, puisqu’ils avaient accepté de mourir pour leur foi, mais aussi parce qu’ils recevaient la confession des lapsi.
Cyprien va devoir, d’une part, honorer ces personnes d’exception, et en même temps leur rappeler qu’ils sont soumis à l’autorité des évêques et des prêtres et n’ont pas le droit de réconcilier à leur place.
La grande mission de Cyprien est partout de faire l’unité. Il est avant tout un pasteur. On a retrouvé dans sa correspondance, 81 lettres traitant de sujets très variés : la libération d’un esclave, un problème matrimonial… Il se penche sur les membres de son troupeau et en prend soin avec beaucoup de sollicitude. Si Tertullien est un homme de plume et un théologien, Cyprien est le modèle du berger qui, comme nous le verrons, « donne sa vie pour ses brebis ».
La question du baptême
Les dernières années de son épiscopat seront difficiles, car il va être en désaccord avec l’évêque de Rome, Étienne, sur la question du baptême reçu en dehors de l’Église officielle. Il y avait une floraison de mouvements et de sectes chez les gnostiques et ailleurs, mais tous baptisaient. Fallait-il ou non baptiser ou rebaptiser quelqu’un qui, venu de tel ou tel groupe dissident, souhaitait devenir chrétien dans l’Église catholique ? Il y avait deux réponses possibles :
1. Pour Rome (c’est la politique actuelle de presque toutes les églises) le baptême reçu au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit est valable et unique, pourvu qu’il ait été donné selon la formule et l’intention qui définit le baptême chrétien. Ainsi, ni un protestant ni un orthodoxe qui souhaitent devenir catholiques ne reçoivent un nouveau baptême.
2. Mais en Afrique du nord, on avait une autre optique et on déclarait : « Il n’y a qu’un seul baptême, celui que l’on reçoit dans l’Église, celui que vous avez reçu ailleurs n’est pas valide, on vous rebaptise par sens de l’ordre ». Sur cette question, Cyprien n’a pas l’intention de laisser Rome lui dicter sa politique ecclésiastique : tout en ayant des rapports cordiaux avec l’évêque de Rome, il lui fait fermement connaître sa position. Il est intéressant de voir apparaître dès le troisième siècle de telles tensions, qui traversent toute l’histoire de l’Église, entre le pouvoir central et l’autonomie des églises locales. Ces deux évêques, Étienne et Cyprien, après s’être un peu affrontés, se trouveront réconciliés dans la mort, puisque l’un et l’autre vont mourir martyrs en 258 sous l’empereur Valérien.
Le martyre
[p. 47] En effet, suite au déclenchement d’une nouvelle persécution, Cyprien sait qu’il est visé. Mais cette fois, il reste à son poste. Arrêté, il comparaît en procès. Le juge prononce la sentence : « Nous ordonnons que Tascius Cyprien soit châtié par le glaive », c’est-à-dire décapité. Cyprien dit » Je rends grâces à Dieu ». Il laisse derrière lui le témoignage d’une figure très complète, tant du point de vue humain que chrétien.
C’était un homme de conviction, de sagesse et de prudence, qui a su, en des temps difficiles, maintenir l’unité dans une communauté très éprouvée, et cela non pas de façon administrative et juridique, mais au nom de la charité. C’est dans son sillage que la figure de Saint Augustin apparaît, elle aussi, comme celle d’un grand penseur de la charité.
3. Augustin d’Hippone
Il est un des géants de la littérature chrétienne, comparable à Origène et à Jean Chrysostome en Orient, à saint Jérôme et à saint Grégoire le Grand en Occident. Plus on s’approche du personnage et de son œuvre, plus on en découvre les contrastes et les tensions internes. Pour que cette « montagne » s’élevât si haut, il fallait qu’elle fût poussée par des forces telluriques très puissantes, par des combats intérieurs très profonds !
Les années de jeunesse
Il y a en effet, dans la vie d’Augustin, une dimension existentielle et personnelle qui imprègne sa pensée. C’est à la fois un immense auteur, dominant toute une époque, et un homme tourmenté, porteur d’un passé douloureux, et pour qui tout n’a pas été simple. Son auréole ne lui est pas poussée toute seule ! Nous le savons : sa mère Monique se fit bien du souci pour ce jeune garçon turbulent, brillant, quoique d’une compagnie très agréable. Car c’était un ami incomparable, mais capable d’entraîner ses camarades à voler des poires dans le jardin du voisin, comme il le raconte dans les Confessions ! Récit touchant, qui n’est pas seulement celui d’une bêtise de jeunesse, car Augustin sait que le mal est présent dans cette aventure. Ce qui était délicieux dans cette transgression, remarque-t-il, ce n’était pas la poire, ce n’était pas le fruit volé, c’est d’avoir volé le fruit, transgressé quelque chose ensemble. Tel est le redoutable apprentissage du mal. Lorsqu’il écrit les Confessions, trente ans plus tard, Augustin se demande : « Pourquoi ai-je fait cela, quel plaisir y trouvais-je, quel paradoxe y a-t-il à ce que le mal soit aussi délicieux ? ».
On trouve chez Augustin une conscience du mal et une méditation peut être excessive sur la gravité de la faute. Il sera le théoricien du péché originel qui va marquer si profondément notre culture. L’idée que l’homme naît avec le mal fait partie de l’histoire personnelle d’Augustin et colore sa pensée. Mais on se tromperait à voir en lui, pour autant, un homme rongé par le remords et la culpabilité : il est aussi un homme capable de grandes joies. On oppose volontiers, de façon simpliste, deux extrêmes : soit vous êtes « prisonnier de la morale judéo-chrétienne » et vous vivez hanté par la mauvaise conscience et le problème du mal, soit vous parvenez à vous en libérer et vous laissez tomber les interdits ! Mais la réalité est plus complexe, et le cas d’Augustin est plus subtil. C’est un homme qui est passé par la condition humaine ordinaire avec ses doutes, ses compromissions un peu douteuses, un peu troubles, et qui à un moment donné s’est trouvé devant une lumière libératrice. Je vais tenter d’évoquer ce [p. 48] passage progressif d’une recherche tâtonnante à une confiance joyeuse et lumineuse.
Ce chemin passe par la philosophie, qu’il découvre en 373 à travers un ouvrage de Cicéron (l’Hortensius) aujourd’hui perdu. Né en 354, le jeune homme n’a alors que 19 ans. Il n’est pas chrétien, loin de là, mais plutôt amoureux de lui-même, des plaisirs de la vie et de la littérature. Il a aussi une certaine quête spirituelle, mais le christianisme lui paraît une affaire bien médiocre et peu attirante. Il a du talent, du génie même, et sa famille le pousse à faire des études. Bien qu’imprégné de culture latine, il garde de ses origines berbères une sorte de fougue intérieure et de grande liberté.
Il passe par Rome, mais c’est à Milan que tout va se jouer. Cette ville était une des capitales de l’Empire romain d’Occident ; Augustin y exerce la profession de rhéteur. Nous sommes en 384, le jeune homme a 30 ans. De la philosophie, il a gardé une sympathie pour le platonisme, mais sa quête spirituelle l’a surtout rapproché du courant manichéen. Cette religion fondée au IIIe siècle par Mani, un prophète venu de Perse, s’était répandue partout en Méditerranée, concurrençant le christianisme. Elle comportait des éléments gnostiques, donc fortement dualistes, mêlés à la doctrine chrétienne. Elle avait ses évêques, ses docteurs, toute une hiérarchie et se présentait un peu comme un christianisme élitiste, quelque peu ésotérique. Augustin a fréquenté dix ans cette secte. Mais peu à peu il a pris ses distances, notamment à l’occasion d’une rencontre avec l’un des grands maîtres de l’église manichéenne, un certain Faustusn, qui donnait une série de conférences à Milan. Augustin en est déçu : il trouve que cette doctrine, finalement, manque de consistance…
La conversion
C’est l’époque charnière de sa vie. La philosophie platonicienne n’a pas répondu à ses attentes et le manichéisme qui se présentait comme une forme de spiritualité supérieure s’avère un peu court. Augustin est alors dans une grave crise intérieure. Il vit depuis des années avec une femme dont il a un fils (élément important de sa biographie), le jeune Adeodatus qui mourra quelques années plus tard sans avoir atteint l’âge d’homme. Augustin aime cette femme (dont nous ignorons le nom), mais elle symbolise pour lui une époque trouble de sa vie. Il cherche avec ferveur à quoi il va pouvoir suspendre sa vie, la réorienter : car pour Augustin, c’est tout ou rien !
L’homme qui va déclencher cette nouveauté sera Ambroise, évêque de Milan. Un peu plus âgé qu’Augustin, ancien grand personnage de l’administration romaine, il a été propulsé évêque quelques années auparavant. Dans son église basilicale, il prêche tous les jours. C’est un homme très cultivé, un orateur pénétrant qu’Augustin a plaisir à écouter en curieux et en esthète. « Je n’allais pas écouter ce qu’il disait, mais comment il le disait », dit en substance Augustin dans les Confessions. Ambroise est un rhéteur, maniant à merveille la langue latine : mais au-delà des effets de style, Augustin sent que le contenu de cette prédication commence à le toucher intérieurement…
Vient alors le moment décisif, qu’il rapporte en détail dans les Confessions. Il se trouve dans un jardin, plongé dans ses méditations et dans un tourment intérieur, quand il entend des enfants qui jouent un peu plus loin et chantent une chanson. Dans son esprit, celle-ci prend la forme d’un message : Tolle, lege… « Prends et lis ». Il a sous la main le livre des chrétiens, que son ami Alypius essaie depuis quelque temps de lui faire découvrir. Augustin prend le livre, obéissant à une voix intérieure, l’ouvre et tombe sur un passage de saint Paul dans l’Épître aux Romains qui le bouleverse. Il se dit : « C’est pour moi, c’est un appel ». Cette parole décide de sa conversion et il reçoit le baptême en 387.
Le mal et l’amour
[p. 49] Augustin va rapidement se révéler comme un être d’exception dans l’Église qu’il rejoint. Il est ordonné prêtre en 391, évêque en 395. Il sera évêque d’Hippone, non loin de Carthage, où il déploiera une activité incroyable, à la fois littéraire, spirituelle, pastorale et humaine. Augustin sera le penseur mais aussi le praticien de cette caritas qui traverse tous ses écrits, d’un amour qui inclut toute la profondeur et la pesanteur humaine. Il sait qu’il ne suffit pas, pour cela, d’avoir de bonnes paroles et de bons sentiments, car le mal est présent dans l’homme. Il élaborera une théologie qui reflète son propre itinéraire : une théologie du passage de l’ombre à la lumière, des doutes et du trouble à la sérénité.
Il mourra en 430 dans les circonstances difficiles, sa ville d’Hippone étant assiégée par les Vandales et l’Empire romain d’Occident en train de s’effondrer. Les armées d’Alaric, vingt ans plus tôt, avaient déjà ravagé Rome. Augustin avait alors écrit La cité de Dieu pour dire, comme plus tard Paul Valéry, que « les civilisations sont mortelles ». Les cités humaines passeront, mais dans leur histoire pleine d’absurdités et de violence, quelque chose de plus profond, quelque chose de divin et de pleinement humain, rayonne et traverse les siècles. Telle est du moins l’espérance que nous livre son message, par-delà le drame du mal qui l’avait tellement frappé. Augustin serait mort en disant : « Il n’est pas un grand homme, celui qui s’afflige quand s’écroulent les charpentes et les murailles ». Ces dernières paroles nous laissent deviner sa grandeur d’âme.
Son œuvre immense va servir de socle à toute la théologie latine et médiévale, même si c’est à travers des interprétations contrastées. Il existe ainsi un « augustinisme historique » qui prétendra instaurer la cité de Dieu sur la terre, et qui la confondra avec la chrétienté ; ce malentendu aura de lourdes conséquences. Ainsi encore, Luther lors de la Réforme se réclamera de saint Augustin, de même que les Jansénistes au XVIIe siècle. Mais ces questions débordent le cadre de notre exposé. Augustin ne doit pas être considéré comme responsable de tout ce que l’on a voulu tirer de son œuvre, mais redécouvert dans sa force singulière.
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Questions-réponses
– Quelle est l’épître de saint Paul qui a bouleversé saint Augustin ?
– C’est l’Épître aux Romains (13, 13-14), un texte dans lequel Saint Paul dit : Ne vivez pas dans la ripaille et l’ivrognerie, ni dans les plaisirs impudiques du lit, ni dans les querelles et les jalousies ; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et ne pourvoyez pas à la concupiscence de la chair. Saint Augustin, après avoir été ce jeune homme jouissant de tous les talents que lui avait donné la nature, est passé à autre chose. C’était son chemin de Damas.
– L’époque de Tertullien, de Cyprien, de saint Augustin était marquée par des sectes. On suivait un tel et on se faisait baptiser par lui. Lorsque Novat s’est opposé à Cyprien, a-t-il créé un nouveau groupe ?
– Les partisans de Novat vont, en effet, donner naissance à un schisme qui va durer près d’un siècle. Mais le christianisme primitif fut confronté à toutes sortes de crises. À l’époque de Novat, il y avait à Rome un certain Novatien qui était un anti-pape, il y avait deux papes qui se disputaient le titre. Les Tertullianistes forment une secte se réclamant de Tertullien, qui existera encore sous Augustin, de même qu’il existe la secte des Donatistes. Le plus souvent ces sectes ne se présentaient pas comme novatrices, mais étant plutôt comme la vraie religion.
Tous les grands témoins que l’histoire a honorés sont, au contraire, des gens qui ont voulu avancer, ne pas se figer et se refermer. C’est un élan missionnaire d’une audace intellectuelle extraordinaire. Les Pères de l’Église sont les témoins d’un christianisme qui relève des défis ; ils intègrent et reformulent le christianisme au risque de l’histoire. Augustin va mettre au service du christianisme toute sa culture platonicienne.
– Vous avez cité saint Augustin comme le théoricien du « péché originel » mais vous n’avez pas mentionné la dimension de son action.
– Il y a trois grands fronts théologiques sur lesquels Augustin s’est engagé :
– Contre le manichéisme. Il a lutté contre les Manichéens parce que le manichéisme, comme la gnose, est un dualisme qui sépare le divin de l’humain. En ce sens la pensée de Saint Augustin est fondamentalement une pensée de l’unité, de l’incarnation, de la communion entre le monde céleste et le monde terrestre. Dieu se trouve mêlé à la vie des hommes, il est Amour, il répand l’amour partout, dépassant tout dualisme.
– Contre le pélagianisme. Pélage était un théologien très respecté qui disait à peu près ceci : « Dieu veut notre salut, certes, mais c’est à nous d’en décider. Pour aller au ciel, il faut faire des efforts, c’est à nous seuls de les faire. » Ce n’est pas de la morale chrétienne, lui répondra saint Augustin, car si vous croyez monter au ciel par vos bonnes œuvres et vos actions, vous ne faites grandir qu’une chose : non vos mérites, mais votre orgueil. Le péché est si profond dans l’homme qu’il peut même être mis au service du bien, (lorsque l’homme se considère comme « quelqu’un de bien »), et cela est le comble du mal. Malgré sa morale exigeante, Pélage n’est donc pas sorti d’affaire ! Quelle est la vraie vision ? Augustin répond : « Le mal, je ne m’en sauve pas par moi-même ; il me faut quelque chose venu d’en haut pour m’en sortir », autrement dit, il faut la grâce. C’est la grâce qui nous sauve de nos péchés, non pas nos efforts autonomes. C’est Dieu qui sauve l’homme, celui-ci ne se sauve pas lui-même. Certes, rien ne se fera sans notre adhésion volontaire, sans le consentement de notre liberté. Mais cet acte de volonté lui-même, c’est Dieu qui le suscite en nous, sans nous contraindre. C’est Dieu qui nous en donne la force, une force qui vient de plus loin que nous. Le Concile de Carthage en 418, présidé par Augustin, condamnera la doctrine de Pélage.
– Contre le donatisme. Lors de la fin des persécutions, au début du IVe siècle, Donat et ses partisans avaient refusé de « pactiser avec l’ennemi », c’est-à-dire avec l’Empire. Ils avaient constitué une Église dissidente, de type sectaire et intégriste, qui était liée à un mouvement indépendantiste. Augustin aura fort à faire pour en venir à bout : il fera même appel, pour cela, au bras séculier !
– Qu’est ce que l’arianisme ?
– Arius est un prêtre libyen de la fin du IIIe et du début du IVe siècles. L’origine de la crise arienne se passe en Égypte chrétienne et c’est la première grande querelle dogmatique dans l’histoire du christianisme. Cette religion, en effet, affirme que Jésus est le Fils de Dieu : mais que veut dire « Fils » ? Deux interprétations s’opposent. L’interprétation d’Arius consiste à dire que Jésus est fils de Dieu au sens faible : il est une créature très parfaite, mais tout à fait distincte de Dieu. Il est le premier-né de toute la création et, à ce titre, possède l’esprit de Dieu, mais n’est pas Dieu lui-même. La pensée chrétienne qui va s’affirmer au Concile de Nicée en 325 (le premier Concile œcuménique) affirme au contraire qu’il est Fils au sens plein du terme, c’est-à-dire qu’il a toute la nature de son Père, il est homoousios, de même essence que le Père. L’égalité parfaite du Fils avec le Père est donc le dogme qui résulte du concile de Nicée, bien qu’autour de ce dogme, différentes tendances de l’Église vont s’affronter pendant un siècle.
La christologie du Concile de Nicée donnera naissance au dogme de la Trinité : le Père, le Fils et le Saint Esprit sont un seul Dieu. Ce dogme rassemble toute l’Église dans le monde romain. Mais l’arianisme s’était développé en dehors des frontières de l’Empire romain, vers l’Europe centrale et l’Europe du nord. Ainsi les Vandales qui ont envahi l’Afrique du Nord étaient des ariens de même que les Wisigoths qui occupèrent l’Espagne. Mais peu à peu la doctrine de Nicée l’emportera, en sorte que l’arianisme disparaîtra au VIe siècle dans le monde méditerranéen.
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