Daniel Vigne, Le Père et moi sommes UN (Jn 10, 27-30), La Croix, 9 mai 2025.
Le Père et moi sommes UN
Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront […]. Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père. Le Père et moi, nous sommes UN. (Jn 10, 27-30)
Il est rare qu’un Évangile du dimanche soit si court : quatre versets seulement, dont le dernier très laconique. Il exprime donc des vérités essentielles, mais lesquelles ? Pour le chercher, on pourra relire lentement chacun de ces versets, facettes distinctes d’un unique joyau, en cherchant à comprendre quel est son message propre. On constatera alors, comme nous allons le faire, que ces paroles du Christ sont d’une densité extraordinaire : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais […] personne ne les arrachera de ma main. […] Mon Père me les a données […]. Le Père et moi, nous sommes UN. »
Mais dissipons d’abord une impression fausse. Il pourrait sembler qu’ici Jésus s’adresse à ses amis, de façon sereine et poétique, dans les vertes collines de Galilée. Or la scène a lieu au temple de Jérusalem, dans un contexte polémique, où Jésus est interpellé par ceux qui ne croient pas en lui. Au verset précédent, il leur a dit : « Vous n’êtes pas de mes brebis », et le verset qui suit est encore plus terrible : « Alors les juifs apportèrent des pierres pour le lapider. » Nous sommes loin d’un propos bucolique pour douces brebis dociles !
Reprenons donc les quatre points abordés. L’Évangile évoque d’abord l’expérience que fait celui qui accepte de croire au Christ : « entendre sa voix », non dans un haut-parleur, mais au fond du cœur, et « le suivre », non comme un chef extérieur, mais comme un maître intérieur. Impossible d’expliquer ces choses à celui qui refuse d’y adhérer : il n’y verra que bavardage et illusion. Pourtant, le croyant peut chaque jour vérifier que ces paroles de Jésus sont vraies car il reçoit, de façon intime mais certaine, des orientations qui le guident et l’éclairent. C’est un murmure, plus souvent qu’une parole explicite. Mais si on tend l’oreille, on entend couler en soi cette source. Et si on lui fait confiance, on est peu à peu transformé.
Puis vient une prophétie. Il y est question de « vie éternelle », autre réalité que beaucoup considèrent comme purement imaginaire. Après la mort, disent-ils, il n’y a plus rien : pourquoi s’inventer un paradis futur, au lieu de se contenter de vivre sur terre ? À cela le croyant n’oppose pas une démonstration rationnelle, mais la certitude intuitive de la foi. Non, la personne humaine n’est pas faite pour le néant. Dès cette vie, il est possible de goûter à un amour qui transcende le temps. Le visage de Jésus, mort et ressuscité, est au centre d’une immense famille de visages, dont le nôtre et celui de ceux que nous aimons. Non, le Royaume n’est pas un rêve ; il est plus réel que toutes nos peurs.
Sur ce terrain peut se dire une révélation. Elle nous dit que Jésus se reçoit entièrement d’un Autre, qu’il appelle le Père. Nous entrevoyons ici le sanctuaire de la conscience du Christ, bien plus vénérable que celui du temple de Jérusalem. Cet homme unique dit vivre en communion constante avec Dieu. Ici encore, le sceptique pourra dire : ce n’était que délire. Mais le croyant l’invitera à s’interroger et à aller plus loin.
Les derniers mots, à la limite du silence, nous renvoient au mystère ainsi énoncé par le Concile de Nicée dont nous fêtons cette année les 1 700 ans : « Il est Dieu, né de Dieu… consubstantiel au Père. » On comprend que certains, stupéfaits, y aient vu un blasphème et voulurent le lapider. En récitant le Credo, dimanche prochain, nous nous en souviendrons.
Seigneur, je reçois ces paroles avec foi. Fais-moi entendre, ô bon Berger, ta voix puissante. Fais-moi goûter, ô Source vive, ta vie surabondante. Je ne crois pas seulement que tu es venu de Dieu : j’ose croire que tu es Dieu, et je dépose à terre les pauvres objections de mes doutes.
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