Le Christ, roi sans palais

Christ, abbaye de la Novalaise, Piémont, v. 1100

Christ, abbaye de la Novalaise, Piémont, v. 1100

2006 Homélies

Daniel Vigne, Le Christ, roi sans palais (Jn 18, 33-37), église Saint-Marc, Toulouse, 26 novembre 2006. [pdf]

Le Christ, roi sans palais

Pilate appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? » […] Jésus déclara : « Ma royauté n’est pas de ce monde. […] ma royauté n’est pas d’ici. » Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. » (Jn 18, 33.36.37)

Les contes de notre enfance commençaient souvent par : « Il était une fois un roi qui habitait un grand palais… » Image d’un roi serein et débonnaire, avec sceptre, couronne, manteau d’hermine et barbe fleurie, régnant paisiblement sur de vertes campagnes.

Cette image idyllique, nous l’avons perdue dès l’école primaire. Car nous avons appris l’Histoire de France, et elle nous a donné une vision bien différente de la royauté. Depuis la Révolution française, la monarchie est devenue pour nous l’Ancien Régime, synonyme de pouvoir absolu, presque de dictature. Notre mémoire collective est marquée par l’épisode terrible de la décapitation de Louis XVI, qui marque la rupture avec ce régime.

Ainsi l’image du roi a pour nous des connotations un peu troubles, ou du moins contrastées, sans parler de l’actualité où le mot « royal » évoque encore d’autres horizons [Ségolène…].

Alors quel sens a pour nous la fête du Christ Roi ? S’agit-il de ressusciter l’image naïve des légendes médiévales ? De voir en Jésus un nouveau roi Arthur, entouré de ses apôtres comme des chevaliers de la Table ronde ? Ou bien s’agit-il de montrer que nous sommes des nostalgiques de l’Ancien Régime ? Que nous rejetons le régime démocratique et républicain ?

Non, rien de tout cela. La fête du Christ Roi n’a rien de mythique et rien de politique. Elle n’est ni un conte de fées, ni un programme de gouvernement. C’est la fête d’une royauté d’un autre ordre, beaucoup plus réel, beaucoup plus profond que les dorures du château de Versailles, de l’Élysée ou du palais de Windsor. C’est la fête d’un homme couronné d’épines, et dont le trône fut une croix.

Pendant son procès, il dit à Pilate : « Mon royaume n’est pas de ce monde » – et Pilate, homme de pouvoir, représentant de l’empereur, ne comprend pas. « Je suis roi, veut dire Jésus, mais pas comme toi, ni comme César, ni comme aucun des puissants de ce monde. Je suis roi, mais je ne me sers pas des artifices habituels dont les puissants se servent pour régner : la tromperie et la contrainte, le mensonge et la violence. Je règne sur les cœurs, je règne par l’intérieur, je règne en m’abaissant, en m’anéantissant, en me faisant le serviteur de tous, le dernier. »

Tel est notre roi, frères et sœurs : celui qui est venu à nous dans la douceur et l’humilité. Comme un esclave, dira saint Paul. Comme un Agneau immolé, dit l’Apocalypse (littéralement : un agneau égorgé). Il n’use pas de paillettes ni de flonflons pour nous séduire, nous éblouir, nous faire des promesses un peu creuses.

Il ne va pas à la pêche aux voix. D’autres vont s’en charger, dans les mois qui viennent : nous les écouterons avec attention et avec lucidité, mais nous savons que notre vie profonde, que notre vraie espérance, que le sens ultime de notre existence viennent de plus loin. Ils nous viennent du Christ, le seul à qui nous pouvons donner plus que notre voix : notre vie.

Car lui a tout donné, il s’est donné lui-même. Il n’est pas roi pour lui, mais pour nous. Il ne cherche absolument pas son intérêt, mais le nôtre. Il s’est oublié, il s’est nié, il s’est noyé pour nous sauver, il s’est perdu pour nous trouver.

Il est le Seigneur, mais, si j’ose dire, parce qu’il a saigné, parce qu’il a donné son sang pour les autres, et d’abord pour ses ennemis. Car il n’est pas le chef d’un parti, le chef des uns contre les autres : il se fait tout à tous. Il vient à chacun pour habiter son cœur, pour renouveler son esprit, pour le vivifier de l’intérieur.

Tout à l’heure, frères et sœurs, nous allons communier à ce Roi béni. Nous allons l’accueillir mystiquement. Dans l’hostie, il sera notre hôte. Notre bouche sera… son seul palais. Viens, Seigneur Jésus, dans ton palais qui est aussi le nôtre. Et règne sur nos vies. Amen.

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