Daniel Vigne, Soutenance de thèse à Paris-IV Sorbonne, le 23 juin 2006 ; article paru sous le titre « Lanza en Sorbonne » dans Nouvelles de l’Arche 54/3 (2005-2006), p. 49-53, et 54/4 (2005-2006), p. 81-85. [pdf]
Lanza del Vasto en Sorbonne
Notre ami Daniel Vigne a soutenu le 23 juin dernier, à l’Université de Paris IV-Sorbonne, sa thèse de doctorat en philosophie intitulée La Relation infinie. La Philosophie de Lanza del Vasto. On lira ici la présentation de son travail par laquelle s’ouvrit la séance.
Le jury était composé de M. François Chenet, Directeur de la thèse, M. Michel Adam, M. Thierry Delooz, M. Jean-Louis Vieillard-Baron, et Mme Françoise Bonardel, représentant respectivement les Universités de Paris IV, Bordeaux, Pau, Poitiers, et Paris I. Tous ont reconnu la grande valeur de la pensée de Lanza, affirmant qu’il était digne d’entrer dans le « panthéon des philosophes » (sic). La thèse a obtenu la mention Très honorable avec félicitations du jury à l’unanimité.
Plusieurs membres et amis de l’Arche avaient fait le voyage. Daniel les en remercie personnellement. Malgré les longues heures de débat, la salle comble, la chaleur écrasante, et pour finir, l’orage tonitruant, cette veille de la Saint-Jean fut une belle fête ! Nous espérons que Shantidas, du haut du ciel, s’en est réjoui avec nous tous.
Madame et Messieurs les Professeurs,
Qu’il me soit permis, au seuil de cette rencontre universitaire, de vous partager un double sentiment. De joie et de gratitude, d’une part, parce que cette soutenance suppose que mes recherches sont enfin parvenues à leur terme (je les avais commencées… en un autre siècle), et parce que votre présence m’assure que le résultat de ce travail a, du moins, mérité votre attention. De légère inquiétude, d’autre part, car, venant de loin, je pensais que nous serions en très petit comité, ce qui n’est pas tout à fait le cas, et surtout parce qu’après des années de travail en solitaire, il s’agit désormais d’exaucer, en public, les attentes d’un jury objectivement prestigieux (ce n’est pas flatterie de le dire), donc légitimement exigeant.
Mais un troisième sentiment – trinité spirituelle oblige – m’aide à surmonter la tension entre joie et inquiétude. Ce sentiment est celui d’une dette et d’une nécessité qui devaient être honorées. Une dette morale, d’abord, car, comme beaucoup d’autres, j’ai reçu de cet éveilleur incomparable que fut Lanza del Vasto l’impulsion décisive qui m’a tourné vers la philosophie comme « sagesse d’amour » ; ce que j’avais reçu, je devais, je voulais le rendre. Une nécessité scientifique, aussi, car il fallait que fût entreprise une étude attentive et complète de la philosophie théorique de Lanza del Vasto, à partir des textes les plus anciens : les Viatiques des années 1920 et 1930, les thèses et nombreux fragments inédits, et bien sûr les quelque quarante livres publiés. Oui, ce vaste corpus devait être étudié de façon méthodique, pour en dégager la structure et la portée, et pour mettre en valeur le système de pensée à la fois rigoureux et subtil, classique et novateur, qui sous-tend toute l’œuvre. Enfin, pour accomplir cette tâche, il fallait un artisan approprié ; il se trouve que je l’ai été.
D’où un recentrement libérateur : aujourd’hui comme au long de ce travail, mon but est moins de faire valoir mon talent que celui de Lanza lui-même, en tant qu’auteur dont la valeur et l’originalité, jusqu’ici, n’ont pas été suffisamment connues et reconnues. Je le confesse volontiers : derrière les 1. 123 pages de ce texte mien, se tient une pensée qui n’est pas mienne. Mon but était de la faire connaître, sans ambition particulière, sans visée apologétique, sans parti-pris idéologique, avec le bonheur de l’archéologue qui met à jour une cité antique ou un trésor. Si donc ce travail a été fait, c’est avant tout parce qu’il manquait ; et s’il existe aujourd’hui, ce n’est pas comme l’escabeau d’une gloire personnelle, mais pour qu’il soit offert à l’Université française et qu’elle en fasse son bien.
M’étant expliqué sur les motivations de ma recherche, j’aimerais, brièvement, donner un aperçu de sa méthode, de ses résultats, et enfin de ses prolongements éventuels. Méthode, d’abord. Il en fallait, car comme je l’ai dit, le corpus est vaste, et d’autant plus intéressant qu’il est en partie inédit. Je remercie infiniment les héritiers spirituels de Lanza de m’avoir permis de travailler sur ces précieuses archives. Le déchiffrement des manuscrits, leur traduction, leur indexation informatique ont duré deux années – parallèlement à un métier prenant, s’entend. Mais l’austérité de ce travail de fond était largement compensée par la beauté des textes, leur extrême précision, leur écriture calligraphique parsemée de blasons, d’animaux stylisés… voire de dessins naïfs à la Picasso !
À travers cette investigation, peu à peu se confirmait l’intuition de départ : que la pensée théorique de Lanza del Vasto était beaucoup plus complète qu’on n’aurait plus le croire. Certes, les deux volumes des Viatiques publiés, ainsi que la Trinité spirituelle parue en 1971, en donnaient les grandes lignes. Mais je découvrais dans les inédits, et surtout dans les textes en italien, des développements d’une étonnante richesse. Affrontant les grandes questions de la philosophie classique sur l’espace et le temps, l’être et l’apparence, la matière, le néant, les limites de notre connaissance, Lanza y apportait des réponses nouvelles. Surtout, il impulsait un style, il proposait un modèle conceptuel dont la pertinence et la fécondité étaient évidentes.
Pourtant, les pièces du puzzle ou les pierres du monument restaient dispersées. De ces milliers de pensées notées dans les Viatiques, Lanza n’a pas pu faire la synthèse espérée. Non qu’il n’ait pas essayé : ce projet l’a hanté toute sa vie. Après sa thèse de doctorat de 1928 (soutenue le 21 juin, il y a 77 ans tout juste), il entreprend la rédaction d’une nouvelle thèse, plus argumentée, se confrontant à la pensée de Hegel comme la première affrontait celles de Descartes et de Kant. À cette époque, il fréquente de grands noms de la philosophie française : Gabriel Marcel, Maurice de Gandillac, plus tard Simone Weil, et leur décrit sa future cathédrale. Il rêve d’enseigner à l’Université de Pise dont son directeur de thèse, Armando Carlini, est Recteur. Mais à la 164e page du texte, au milieu d’une méditation éblouissante sur le Temps, il perd pied et renonce. « Je compris, dira-t-il, que toute la philosophie ne pouvait rendre compte de l’existence d’une mouche. Je pris donc la route et la mer pour aller regarder le monde dans les yeux ». De là ses voyages en Méditerranée et en Inde, sa rencontre avec Gandhi et la non-violence, son engagement communautaire, sa mission de Serviteur de paix…
Tel est le Pèlerin que nous avons connu, avec sa haute stature et son profil patriarcal. Il avait renoncé à faire valoir son immense culture, donnant toutes ses forces au témoignage de vie que portait sa communauté, et à des tâches d’organisation qui lui ont beaucoup coûté. Mais derrière l’homme d’action, et comme caché en lui, subsistait le philosophe à la pensée aiguë, marqué par l’amour du concept, par la réflexion spéculative et critique, avec un goût prononcé pour les questions métaphysiques. Les carnets du Viatique, dans lesquels il ne cessera jamais d’écrire, en témoignent : jusqu’au bout, et presque en secret, Lanza resta le penseur passionné qu’il avait été à Florence et à Pise. Dans les années 1970, lorsqu’il s’isole pendant des semaines dans une bibliothèque de Marseille, n’est-ce pas avec une sorte de jubilation qu’il relit la Science de la logique de Hegel, mais aussi Sartre et Heidegger, ou encore l’énorme thèse de Krempel sur La Doctrine de la relation chez saint Thomas ? Dans les Cahiers de brouillons de ces années-là, de longues notes attestent son intérêt pour des auteurs aussi divers qu’Octave Hamelin ou Gaspard Lacuria… sans parler de Nicolas de Cues, pour qui son admiration a toujours été totale.
Mais revenons à nos recherches. Après avoir mis tous ces textes en ordre (sans résoudre, d’ailleurs, certaines questions touchant les dates des manuscrits), il fallait faire le choix d’un plan. Une démarche de type chronologique, soucieuse de repérer des évolutions et des changements, n’était pas pertinente. En effet, dans ses grandes lignes, la philosophie de l’auteur est définie dès le début et ne variera pas. Le 3 avril 1921 (il n’avait pas vingt ans !), le principe est donné :
| Toutes les opérations de l’esprit consistent à inventer, constater, élaborer et exprimer des rapports et des rapports de rapports. C’est un tissu de rapports. Et l’esprit est en soi-même un rapport. C’est pourquoi il est une trinité. Voilà de quoi penser pour toute la vie. Voilà une clef pour ouvrir toutes choses. |
Même si on peut repérer ici ou là quelques hésitations ou changements de cap, notamment sur la question du Temps et du Mouvement, dans l’ensemble Lanza garde ses intuitions initiales avec une constance étonnante. Un plan thématique et systématique était donc plus fidèle à sa pensée ; d’où l’organisation de mes dix-neuf chapitres, marqués par un effort de clarté qui délimite nettement les sujets abordés, et qui à l’intérieur de chacun d’eux, procède de manière aussi lisible et ordonnée que possible. On me pardonnera, j’espère, ce caractère un peu didactique de la réflexion. Mais la matière était si abondante qu’il m’a paru nécessaire de serrer de près les idées et d’éviter toute dispersion.
D’où un texte riche en citations et références (avec près de 5. 000 appels de notes), mais qui se veut suivi et unifié quant au contenu. La synthèse et la rédaction m’ont demandé quatre années, le double du temps de l’analyse. Je crois pouvoir dire que j’ai travaillé avec rigueur, dans le respect scrupuleux de la pensée de l’auteur, notamment lorsque je rapprochais des textes qui avaient été rédigés, parfois, à des époques très différentes de sa vie. Certes, sur chaque sujet, le choix des citations, et le cas échéant la façon de les traduire, engageaient inévitablement mon interprétation des textes ; l’objectivité pure n’existe pas. Mais j’ai voulu que cette synthèse soit fiable, et puisse servir à d’autres chercheurs.
Que dire, maintenant, des résultats de ce travail ? Tentons d’en résumer à grands traits les trois parties.
1. La première, touchant la Sensibilité et les Arts, pourrait sembler marginale et peu philosophique. Il n’en est rien, si l’on prend au sérieux l’appel de Lanza à revenir au sensible – d’autres diront « aux choses mêmes » – comme à la source permanente de la vie de l’esprit. C’est dans sa relation concrète au monde, c’est par les yeux, les oreilles et par tous les sens, que l’esprit se façonne et s’exprime.
Cet important rappel place notre auteur dans la ligne du réalisme aristotélicien, mais aussi de la phénoménologie contemporaine. Plus profondément, il nous révèle à quel point Lanza fut lui-même un être sensitif, un artiste vibrant, pénétré par le mystère et la beauté des choses. Sa réflexion sur l’Art, qui est celle d’un praticien, en témoigne, et elle ne concerne pas que quelques rares élus : elle invite tout homme à retourner, pour ainsi dire, sa sensibilité impressive en génie expressif. À se faire artiste, par une fécondation réciproque du dedans et du dehors, de la réception et de la création. L’art n’est pas pour l’esprit une coquetterie facultative, mais son épanouissement nécessaire. Il faut à l’homme de la beauté pour vivre. Dans un monde où l’utile et le rentable écrasent tout sur leur passage, ce rappel, quant à lui, n’a rien de superflu.
Le Système des Arts proposé par Lanza est à comprendre dans la même perspective. Il n’est pas un jeu de l’intellect, un pur schéma formel, mais un modèle anthropologique. Il dit comment l’homme, tout l’homme, peut se saisir sensiblement du réel et le transfigurer en beauté. La Peinture et la Sculpture, c’est-à-dire la Plastique, donnent forme aux choses, pour l’œil, dans l’espace. La Musique les fait vibrer, pour l’ouïe, dans le temps. La Poésie, art complet, célèbre le monde par le langage, tant il est vrai que la magie de l’art culmine dans la parole et le verbe. Mais l’Esthétique culmine aussi par ce « septième sens » qu’est le sexe, dans l’érotique comme art d’aimer. J’espère ne pas surprendre en abordant ce thème ; mais il est évident que la relation amoureuse, dans son mystère et sa fragilité, représente pour Lanza le paradigme de toute philosophie relationnelle. La polarité du masculin et du féminin, et plus précisément la fascination pour la Femme, traverse d’ailleurs toute son œuvre, parallèlement à un itinéraire affectif douloureux. De cela aussi, j’ai dû rendre compte, avec, j’espère, la sobriété qui convient.
2. Après la Sensibilité et les Arts, la deuxième partie traite de l’Intelligence et la Science, c’est-à-dire le Savoir rationnel. Ayant insisté sur le caractère incarné de l’esprit, Lanza montre ici une aptitude poussée à la pensée abstraite. On peut y voir, certes, un contraste. Mais cette philosophie se déploie toujours par plans distincts et sans mélange, avec, à chaque niveau d’analyse, une grande cohérence.
Ainsi de la triade Espace-Temps-Mouvement, dont les éléments sont épars dans l’œuvre, mais une fois rassemblés, forment un bel ensemble. De l’Espace, Lanza del Vasto, penseur visuel, a une expérience intellectuelle très forte. Il repousse vivement à l’apriorisme kantien, qui réduit l’Espace à n’être qu’une forme subjective de la sensibilité. Mais il n’en revient pas pour autant au réalisme objectif traditionnel, de type aristotélicien : il propose une conception mixte, relationnelle, qui voit l’Espace comme « l’interface » de l’esprit et des choses. Sur le Temps, sa réflexion est plus complexe, plus laborieuse. J’ai eu, je l’avoue, quelques réticences à y adhérer ; mais au terme de ce long chapitre, je les ai vues s’estomper. Lanza n’est sans doute pas un philosophe de l’histoire, mais il est bien un penseur du Temps. J’en dirais autant de la question du Mouvement, le troisième terme de la triade : je ne m’attendais pas à une analyse d’une telle profondeur. Dans sa jeunesse surtout, l’auteur a eu des intuitions « mobilistes » assez remarquables, contemporaines des théories d’Einstein qui l’intéressaient beaucoup.
Mais le Savoir rationnel n’a pas seulement un contenu abstrait : il s’ouvre au monde réel, et Lanza veut rendre compte de cet effort qui a pour nom : la Science. Qu’il la critique, comme d’autres (Jacques Ellul, Heidegger, Hans Jonas) et à la même époque, n’empêche pas qu’il en respecte la dignité intrinsèque. C’est le dévoiement de la Science par l’utilitarisme et l’esprit de profit que Lanza dénonce, non la connaissance scientifique elle-même. Du reste, l’intérêt de l’auteur pour la physique quantique l’aide à construire une théorie très moderne de la Matière comme faisceau d’énergies, c’est-à-dire comme réseau de relations.
Au-dessus de la Matière, la Vie. Lanza, poète cosmique, déploie ici une vaste fresque du règne des vivants, associé aux deux pôles du rythme vital : celui de la passivité restauratrice, le Sommeil, que symbolise la lenteur de la vie végétale ; celui de l’activité destructrice, la Faim, qui se déchaîne dans le monde animal. Il y aurait beaucoup à dire sur cette poétique. Un mot seulement sur l’évolutionnisme, que Lanza critique comme doctrine réductrice, mais dont il s’inspire manifestement lorsqu’il relit la Genèse comme une Montée des âmes vivantes. L’évolution, sans être créatrice, n’est-elle pas la forme même de l’Acte créateur ? Lanza n’est pas loin de l’admettre. Sa critique de Teilhard de Chardin, de même, appellerait sans doute quelques nuances. Ici, peut-être, des éléments affectifs ont quelque peu coloré son jugement. 3. À côté de la Sensibilité et de l’Intelligence, ou plutôt au-dessus, Lanza place la Volonté, qu’il associe à l’Éthique et à la Religion. Mais l’étude de cette troisième faculté aurait impliqué d’approfondir l’aspect moral, communautaire et non-violent de son enseignement, mais aussi sa pensée politique (objet de la thèse de Bernard Dupont), ou encore son rôle, comme l’a montré Frédéric Vermorel, son rôle de précurseur du dialogue interreligieux.
3. Laissant ces recherches à d’autres, j’ai préféré consacré ma troisième partie à l’Esprit et la Connaissance, c’est-à-dire ici la connaissance philosophique ou spirituelle, en tant que supra-rationnelle, mais non pas anti-rationnelle – en un mot, à la Métaphysique. Elle fait l’objet du second volume, et nous conduit au centre et au sommet de la philosophie théorique de Lanza : sa doctrine de la Relation.
Le rythme de cette troisième partie est le même que celui des deux autres. Il part de la faculté subjective concernée – ici : l’Esprit –, puis décrit l’œuvre objective dans laquelle elle s’exprime – ici : la Philosophie –, et enfin déploie cette œuvre de façon ternaire, qui suit toujours le même mouvement relationnel – ici : le Moi, l’Être, la Relation. Il y a là plus qu’un jeu de concepts ou une valse à trois temps. Lanza y voit la structure fondatrice et ultime de toute réalité, en équilibre entre intériorité et extériorité, entre le Dedans et le Dehors. L’interne et l’externe s’unissent dans l’alterne, qui les intègre et les dépasse. Ainsi chaque être, à sa place dans l’immense pyramide des relations universelles (que Lanza compare à un « mobile » de Calder), est à la fois équilibre en lui-même, unité des éléments qui le composent, et en relation avec d’autres dans un équilibre plus vaste et supérieur. « Tout se tient », non de façon statique, mais subtile et mobile, vivante et active. L’image de l’entrelacs, chère à Merleau-Ponty trouve ici sa forme conceptuelle et théorique, mais aussi esthétique et symbolique, comme dans le beau « nouage borroméen » qui ornait la première édition de la Trinité spirituelle.
L’Esprit, donc, est en lui-même un nœud de puissances, un entrelacs de facultés distinctes et inséparables. Lanza décline à l’infini leurs résonances et leurs harmoniques. Intelligence et Sensibilité fusionnent dans la Volonté, Science et Art culminent dans l’Éthique et la Mystique. Au sommet et à la source de cette unité triadique, l’auteur découvre en 1925, dans un éblouissement qui décidera de sa conversion, la Trinité divine. Retrouvant à sa manière l’antique doctrine augustinienne des vestigia Trinitatis, il voit l’homme image de Dieu porter en soi ce mystère de la distinction dans l’union. Mais cette échappée théologique chrétienne reste très sobre, et Lanza ne bâtit pas là-dessus un nouveau dogme trinitaire. Il ne fait que l’illustrer et l’éclairer, dit-il, « par en dessous ».
Il est impossible de résumer ici, même en quelques mots, les autres dimensions de cette métaphysique. Sa conception non-intellectualiste du Moi, appuyée sur une critique serrée du Cogito cartésien, et débouchant sur la grande tradition de la connaissance de soi. Sa conception non-idéaliste de l’Être, appuyée sur une critique serrée de la Critique kantienne, et débouchant sur une ontologie relationnelle qui voit l’être, en premier, non dans les choses, mais dans les liens entre les choses. Sa reformulation complète de la Table des catégories de Kant – car ce poète s’avère à son heure, un logicien aguerri ! Enfin, sa Dialectique de la Conciliation, et non de la contradiction, appuyée sur une critique de serrée de la pensée hégélienne, et débouchant sur une métaphysique de la Relation infinie. Deus sive natura, non, pourrait-on lui faire répondre à Spinoza ; mais Deus sive relatio sive amor, oui !
Quant aux prolongements, par définition, ils m’échappent en grande partie. Publication de ce travail, si le jury m’y encourage ? Mais il y faudra aussi un éditeur convaincu. Publication des écrits philosophiques de Lanza, qui pourraient, en un volume, rassembler ses trois thèses (nettement plus courtes que la mienne !) et quelques manuscrits ? Il y faudrait, ici encore, un gros travail de traduction, et un éditeur intéressé. Approfondissement de sa pensée par d’autres thèses ? L’une d’elles [celle de Yaël Vigne-Comet] est en cours, à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, sur son œuvre poétique, et les Universités italiennes commencent à prendre la mesure de ce penseur qui leur appartient autant qu’à nous. Un Colloque se tiendra l’an prochain [le 20 mai 2006] à Toulouse, pour le vingt-cinquième anniversaire de sa mort ; pourquoi pas en d’autres lieux ?
Plus largement, et plus concrètement, on ne saurait oublier les modes de vie qui découlent de cette philosophie et sont en harmonie avec elle : la non-violence comme dépassement des conflits par la recherche de la conciliation, la vie communautaire comme mode de partage et engagement de la « personne-en-relation », dirait Emmanuel Mounier ; l’écologie comme souci d’harmonie et, dirait Hans Jonas, « réponse à l’appel muet de la vie » ; l’entente intelligente et bienveillante entre les diverses religions… Autant de valeurs que Lanza porta haut, au temps où il parlait dans le désert, et dont tout le monde convient aujourd’hui qu’elles sont à promouvoir. La communauté et le mouvement international de l’Arche, tout spécialement, en porte témoignage. Que le vent souffle dans ses voiles !
Mais mon effort de réflexion n’incluait pas ces prolongements pratiques, et je tiens, pour conclure, à marquer les limites de ma recherche. Celle-ci s’en tient à l’aspect théorique de la pensée de Lanza del Vasto, envisagée du point de vue conceptuel et systématique. Elle s’intéresse, en lui, au Philosophe et, si ce titre n’est pas trop lourd, au Métaphysicien. Elle veut attirer l’attention de l’Université française sur une œuvre haute et digne, c’est-à-dire digne, aussi, d’être confrontée à d’autres pensées, voire contestée et combattue. Je ne suis ici ni son avocat inconditionnel, ni son défenseur idéologique, mais un chercheur heureux de partager les fruits d’une aventure intellectuelle, et prêt à en débattre de façon sereine. Aussi je me réjouis de cette occasion de l’examiner à la lumière de votre savoir ou, pour mieux dire, de votre science. Et puisque désormais le temps en est venu, je me prête volontiers, Madame, Messieurs, au jeu – voire au feu – de votre jugement et de vos questions.
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