Daniel Vigne, « Lanza del Vasto (1901-1981) », dans Dictionnaire de la philosophie chrétienne au XXe siècle, éd. Philippe-Marie Margelidon, 2026, à paraître. [pdf]
Lanza del Vasto (1901-1981)
La haute figure de Giuseppe Giovanni Lanza di Trabia Branciforte (Lanza del Vasto, son nom d’auteur) est surtout connue à travers son enseignement de sagesse et ses engagements non-violents[1]. Après son voyage en Inde (1937) et la parution du Pèlerinage aux sources (1943), l’auteur se voua en effet entièrement à cette cause, fondant des communautés, donnant des conférences partout dans le monde, jeûnant pour de grandes causes. Mais ce disciple chrétien de Gandhi, issu de l’aristocratie italienne, est avant tout un écrivain et un penseur remarquable, passionné d’art et de poésie autant que de réflexion spéculative. Sa thèse de philosophie Approcci della Trinità spirituale (1927) présentait déjà une intuition métaphysique et une vision du monde extrêmement cohérentes, qui structurent toute son œuvre ultérieure.
Lanza del Vasto n’a jamais cessé de réfléchir à ce système, remplissant ses carnets intimes de sa large écriture calligraphique ; mais il en parlait très peu. À soixante-dix ans enfin, il publiera des extraits de ces Viatiques, qui montrent le cheminement de sa pensée, et surtout son » maître-livre », La Trinité spirituelle (1971), qui résume l’essentiel de sa pensée philosophique. Mais cette clé de voûte un peu isolée méritait d’être appuyée sur les quelque 40 livres publiés par l’auteur en français, et traduits en diverses langues. L’ouvrage de Daniel Vigne, La Relation infinie. La Philosophie de Lanza del Vasto (2008-2010) en est la première étude synthétique. Elle a attiré l’attention du monde universitaire sur un penseur chrétien du XXe siècle qui mérite d’être plus amplement connu.
1. La relation comme principe
« Tout est relatif, c’est la seule chose absolue », disait Auguste Comte, que Lanza lit pendant ses études ; mais le matérialisme positiviste le déçoit. Les découvertes d’Einstein sur la Relativité, en revanche, le passionnent : ne montrent-elles pas que le mot « relatif » a un sens cosmique très vaste, voire un sens religieux ? À l’époque, Lanza se dit athée, mais il est habité depuis toujours par une intuition spirituelle du divin. En 1925, dans la bibliothèque de Pise, la lecture d’un texte de saint Thomas d’Aquin le bouleverse et décide de son retour à la foi chrétienne. Il comprend que le lien entre toutes les choses procède d’un Dieu lui-même relationnel, car trinitaire. Cette « conversion par contrainte logique[2] » l’amène à formuler un autre principe, qui reviendra sous sa plume comme un leit-motiv : « Si tout est relatif, l’Absolu par soi-même se pose : c’est la Relation[3]. »
De fait, toute réalité visible est habitée et sous-tendue par une réalité intelligible, le « dehors » est porté par un « dedans ». Entre cette extériorité et cette intériorité, il y a une correspondance, une étreinte de l’apparence et de l’essence, un lien d’unité. D’où une ontologie relationnelle qui définit chaque être comme relation à soi-même, mais qui le relie aussi à l’univers entier et à son Principe transcendant. La relation, pour Lanza del Vasto, est donc plus qu’un concept : elle est ultimement un des noms de Dieu. Relation infinie, source unique et plurielle du créé, Trinité rayonnant dans ses œuvres et s’y reflétant, Dieu est un par nature mais triple en ses hypostases : Père, Fils et Esprit Saint, origine transcendante, expression rayonnante et communion aimante. De ce mystère divin, tout être porte l’empreinte : la créature comporte, comme son Créateur, un « dedans », un « dehors » et leur « lien ». Analogiquement, toute existence est à l’image de Celui qui est ; le monde lui-même est trinitaire.
Contempler la structure triadique et les secrets divins de ce monde, telle est la mission de l’intelligence. L’artiste fait cela comme d’instinct, sa sensibilité naviguant aisément entre les plans du réel. Mais le philosophe doit, quant à lui, y mettre de l’ordre : discerner clairement le « chiffre des choses[4] », leur place respective et leurs relations dans l’ordonnancement cosmique. D’où une vision du monde où tous les êtres de la nature s’étagent par degrés jusqu’à l’homme, lui-même donnant naissance à des formes supérieures du réel. Retenons-en les données essentielles, en soulignant que l’auteur ne les réduit jamais à des structures abstraites : poète dans l’âme, Lanza del Vasto les présente toujours avec élégance et clarté.
2. Triades de la matière et de la vie
Le monde dit inanimé ne se réduit pas à de la matière inerte. Il est en tension entre trois pôles : Matière, Énergie, Loi. Le premier en représente l’aspect interne et passif ; le deuxième, l’aspect externe et actif ; le troisième, qui régit avec précision les rapports entre les deux autres, est leur lien relationnel. On pourrait l’illustrer par la célèbre équation e = mc², qui corrèle justement énergie et matière, le troisième terme de l’équation étant la vitesse de la lumière. Dans La Montée des âmes vivantes (1968), commentant le récit de la Création, Lanza del Vasto reprend ces données cosmologiques et leur donne une forte portée symbolique.
Le monde animé, supérieur à celui de la matière, est celui de la vie. L’auteur y discerne une autre polarité, similaire à la précédente. La vie, dit-il, repose sur deux instincts couronnés par un troisième : le Sommeil, la Faim, l’Amour – en d’autres termes : conservation, nutrition, reproduction. Le premier est interne : repli de l’être vivant sur soi-même, le séparant de tout le reste et l’en protégeant. Le deuxième est externe : élan du vivant vers le monde, besoin d’un aliment extérieur et stratégie permettant de se l’approprier. Le troisième est « alterne » : projection de soi dans un autre soi, à la fois semblable et différent de soi, la procréation est synthèse du dehors et du dedans, d’identité et d’altérité.
Sous sa forme végétale, la vie s’abandonne au Sommeil, à la profondeur de l’origine, à une beauté nocturne et intérieure. Sous sa forme animale, elle éclate en mouvements, luttes, poursuites, découverte curieuse ; elle est sous le signe de la Faim, dont Lanza del Vasto souligne volontiers le caractère inquiet et agressif. C’est ainsi qu’en l’homme, qui en tant que microcosme contient tout le créé, l’agitation animale a pris le pas sur ses sources végétales, le lançant à la conquête du monde avec une sorte de frénésie destructrice. Il est urgent pour l’humanité de renoncer à cet appétit dévorant : de corriger cette dispersion par un retour vers l’intériorité, et surtout de s’élever au plan supérieur qui est vraiment le sien, celui de l’Amour. On voit ici comment la cosmologie de l’auteur ouvre sur des considérations éthiques et spirituelles. On peut voir en lui, à bon droit, le précurseur d’une écologie intégrale.
3. Triades de l’amour et de l’homme
En l’homme, le troisième pôle de la vie n’a plus pour unique but la reproduction : il s’épanouit, de façon triadique, dans la relation amoureuse de l’homme et de la femme. Lanza del Vasto en médite volontiers le mystère, ce qui n’est pas fréquent parmi les philosophes. Au pôle féminin et intérieur de cette triade répond celui, complémentaire, de l’extériorité masculine, et la « douce brûlure » de leur unité. Une érotique, ou esthétique de l’amour, donne à l’anthropologie de l’auteur une saveur et une sagesse particulières, assumant la distinction traditionnelle du yin et du yang, mais la dépassant en direction de leur union personnelle. Elle voit dans la condition humaine, en tant que sexuée, la trace d’un amour transcendant. En tant que chrétien, Lanza del Vasto y reconnaît un reflet de la communion trinitaire.
Chaque être humain est donc un être de relation, dont la tendresse reçue pendant la petite enfance est la première expérience, et dont l’amour nuptial est un lieu privilégié. Mais en lui-même déjà, chaque être humain est relation, conjuguant les diverses dimensions de sa personne unique. « Je suis l’unité vivante des éléments qui me composent[5] », écrit Lanza del Vasto, formule-clé de sa vision de l’homme et de sa spiritualité. Une première façon de comprendre cette définition est de voir en l’homme l’unité d’un corps, d’une âme et d’un esprit. L’auteur connaît bien cette anthropologie ternaire, mais il l’enrichit de façon subtile en la combinant à d’autres triades symboliques : tête, cœur et ventre, disait Platon ; âme végétative, sensitive et rationnelle, selon Aristote ; corps charnel, subtil et séminal, selon la philosophie hindoue. Des triangles inversés permettent d’entrecroiser ces éléments en mettant en évidence la richesse « stellaire » du composé humain[6].
Mentionnons ici l’importance cruciale, dans la philosophie théorique et pratique de Lanza del Vasto, du précepte socratique « Connais-toi toi-même », qu’il relie aux philosophies orientales et à leur ascèse. « Si tu ne sais rien de toi-même, tu ne sais rien de rien ni de personne, car c’est par toi, c’est par toi seul que tu connais autre chose[7]. » Cette connaissance de soi va bien plus loin que le Cogito cartésien, qui définit le moi à partir de la pensée : grave erreur, car la pensée n’est qu’un des éléments de notre unité. Il ne s’agit pas de se prendre pour son intelligence, mais de retrouver cette unité sous-jacente, par le « rappel », la méditation et la prière, sous le regard de Dieu. Il s’agit aussi d’unifier sa pensée et sa vie, ses convictions et ses actes, en refusant de pratiquer ce que par ailleurs on critique. D’où l’invitation, constante chez Lanza del Vasto, à une conversion concrète et progressive de tous les aspects de la vie. La connaissance de soi est donc, ici encore, inséparable d’un effort éthique.
4. Triade des facultés de l’esprit
Si l’homme est un être relationnel, c’est surtout en tant qu’être spirituel. Car en lui l’esprit a une forme relationnelle, c’est-à-dire trinitaire, se déployant selon trois directions complémentaires qui sont ses facultés. La première, la Sensibilité, en est le pôle interne, analogue au Sommeil. Autour d’elle gravite notre affectivité, en ce qu’elle a parfois de trouble et de nocturne, mais aussi de fécond et de vivifiant. Cette partie de nous-mêmes est aujourd’hui en souffrance. L’intellectualisme froid, la technologie envahissante, occultent la dimension sensible et esthétique de l’existence.
L’Intelligence en est le pôle externe, analogue à la Faim, par lequel l’esprit se porte vers les choses, les connaît et agit sur elles. Mais c’est aussi un appétit dévorant qui met l’esprit en péril, d’après la lecture que Lanza del Vasto fait du récit du péché originel. Car en mangeant le fruit de l’arbre de la connaissance, l’homme fasciné par ses propres lumières tombe dans les ténèbres de l’extériorité. Les « trop-intelligents », dit l’auteur, ont perdu le secret de la vie intérieure, courant toujours plus loin pour trouver ce qui ne se trouve que dans le retour à l’essentiel, à l’évidence.
Comment l’esprit tombé hors de soi peut-il retrouver son unité, sinon par la troisième dimension de l’esprit qui est la Volonté ? Elle est la synthèse des deux autres et leur dépassement dans l’Amour. C’est par elle que l’homme accomplit les données de sa nature en l’orientant dans le sens du bien. Le domaine de la volonté est le plus parfait : par lui l’esprit exerce sa dignité divine et se relie au Dieu dont il provient. De nouveau se vérifie le fait que la pensée de Lanza del Vasto n’est pas seulement théorique mais pratique, éthique et religieuse.
5. Triade des œuvres de l’esprit
Si l’esprit humain est trinitaire, son déploiement dans l’histoire a le même caractère et s’opère dans trois directions complémentaires, relatives à ses trois facultés. C’est ici une vaste fresque, reliant organiquement toutes les formes de la culture, que l’auteur propose : traçons-la à grands traits.
La sensibilité donne naissance à l’Art, qui lui-même s’exprime de façon triadique dans les arts abstraits (Musique, Architecture), les arts concrets (Peinture, Sculpture) et l’art suprême de la Poésie, « peinture qui se meut et musique qui pense[8] ». De tous ces arts, Lanza retrace le développement dans l’histoire à partir du Théâtre et de la Danse, considérés comme arts sacrés. L’intelligence, de son côté, donne naissance à la Science qui comporte également trois aspects : abstrait (Mathématiques), concret (Physique), et complet (Philosophie). Ces deux triades se correspondent point par point, avec des symétries complexes et des renversements intéressants.
Au sommet de l’esprit, la volonté donne naissance à l’Éthique, dans laquelle Lanza del Vasto discerne comme partout ailleurs une opposition transcendée. Son pôle abstrait est la Justice, exprimée dans les lois ; son pôle concret est l’Amour, centre de toutes les vertus ; son pôle supérieur est la Foi, source de la religion. Car la volonté, en l’homme, ne concerne pas seulement sa relation aux autres hommes, mais avec Dieu. L’acte suprême de la volonté propre consiste à renoncer à elle-même, à s’offrir librement à ce qui la dépasse. Ici l’éthique, soulevée par la grâce, s’épanouit en mystique.
La structure naturelle de l’homme doit donc, par conversion, se tourner vers sa Source et s’accomplir de façon surnaturelle. Lanza del Vasto distingue en ce sens trois types d’homme naturel : instinctif, affectif, et intellectif, et trois modèles de l’homme spirituel : le Sage, le Saint et le Héros, réunis en « l’Homme de la septième espèce[9] », le Christ, Fils de Dieu en personne, dont le sacrifice inaugure la nouvelle alliance entre Dieu et les hommes.
Soulignons à ce propos, et pour conclure, que la foi catholique de Lanza del Vasto et sa fidélité à l’Église furent entières et sans faille. Le caractère très large de son enseignement, le respect des autres religions et des « chercheurs de vérité », la portée prophétique de son message social, que les limites de cet article ne permettent pas de présenter, n’ont jamais pris la forme d’un syncrétisme ni d’un humanisme vagues. Son œuvre conjugue, de façon peu commune, force du style et précision de la pensée. On retiendra aussi que raison et foi, pour lui, ne s’opposent pas mais se complètent et se confirment : « Comme notre œil est fait pour la lumière, notre intelligence est faite pour la vérité[10]. » Homme de sagesse et de vaste envergure, ce penseur chrétien a marqué son siècle. La postérité saura en reconnaître la valeur.
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- Choix d’ouvrages : Le Pèlerinage aux sources (1943), Gallimard, 2014 ; Principes et préceptes du retour à l’évidence (1945), DDB, 2014 ; Commentaire de l’Évangile (1951), DDB, 2015 ; Les Quatre Fléaux, Denoël, 1959 ; Approches de la vie intérieure (1962), DDB, 2015 ; La Montée des âmes vivantes, Denoël, 1969 ; L’Homme libre et les ânes sauvages (1969), Denoël, 1986 ; La Trinité spirituelle, Denoël, 1971 ; Les Étymologies imaginaires, Denoël, 1985 ; Le Viatique (2 vol.), Le Rocher, 1991 ; Les Facettes du cristal (1981), Le Bois d’Orion, 2016 ; Les Quatre Piliers de la paix, Le Rocher, 1992. Études : Daniel Vigne, La Relation infinie. La Philosophie de Lanza del Vasto (2 vol.), Paris, Cerf, 2008 et 2010 ; Antonino Drago et Paolo Trianni (éd.), La filosofia di Lanza del Vasto, Jaca Book, 2009 ; Antonino Drago (éd.), Il pensiero di Lanza del Vasto, Il Pozzo di Giacobbe, 2010. ↑
- Le Viatique I, Le Rocher, 1991, p. 163 ; cf. le récit de cette conversion p. 263-269. ↑
- La Trinité spirituelle, Denoël, 1971, p. 208 ; Le Viatique I, Le Rocher, 1991, p. 135. ↑
- Le Chiffre des choses, Denoël, 1972, est sa principale œuvre poétique. ↑
- Approches de la vie intérieure, DDB, 2015, p. 59. ↑
- La Montée des âmes vivantes, Denoël, 1968, p. 183 s. ↑
- Ibid., p. 21. ↑
- La Trinité spirituelle, Denoël, 1971, p. 116. ↑
- L’Homme libre et les ânes sauvages, Denoël, 1986, p. 79. ↑
- Les Quatre piliers de la paix, Le Rocher, 1992, p. 85. ↑