La pécheresse pardonnée

La pécheresse pardonnée, basilique de l'Annonciation, Nazareth, 1980

La pécheresse pardonnée, basilique de l'Annonciation, Nazareth, 1980

1991 Homélies

Daniel Vigne, La pécheresse pardonnée (Lc 7, 36-50), Lectoure, 18 avril 1991. [pdf]

La pécheresse pardonnée

« Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche et ce qu’elle est, une pécheresse. » Jésus lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. […] Un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait 500 pièces d’argent, l’autre 50. […] Il en fit grâce à tous deux. Lequel des deux l’aimera davantage ? » (Lc 7, 40-42)

Nous connaissons bien ce récit de l’Évangile, que son côté théâtral rend inoubliable. On voit la scène : une maison respectable, un repas un peu guindé… et tout à coup, le scandale. Cette femme volage, cette coquette bien connue, qui débarque, qui se met à pleurer dans le giron du principal invité, qui lui caresse, qui lui embrasse les pieds ! Malaise général; c’est le moins qu’on puisse dire. Si personne n’ose réagir, chacun n’en pense pas moins. Vous appelez ça un prophète ? Un homme qui se laisse accoster en public, et de cette manière ? Mais Jésus prend la parole et tout s’éclaire. Avec lui essayons de dépasser les apparences, de voir les choses avec d’autres yeux.

La femme en question, c’est sûr, n’est pas une sainte. Pourtant Jésus nous la donne en modèle. Que s’est-il donc passé ? Une chose très simple, mais immense : la vague du pardon a passé sur elle. Elle est lavée. Son cœur n’en peut plus de joie, de reconnaissance. Elle exprime au Seigneur cet amour qui l’envahit, et qui dépasse tellement toutes les amourettes qu’elle a pu connaître…

Elle va au Christ avec tout ce qu’elle est, ses cheveux, ses parfums, ses trésors à elle. Et tant pis pour les convenances ! Elle sait qu’il ne la juge pas; c’est là justement la source de ses larmes. Car elle pleure, non pour être pardonnée, mais parce qu’elle se rend compte qu’elle l’est !

Relisons bien ce que dit le Christ. Il ne dit pas : « Parce qu’elle a beaucoup aimé, il lui sera beaucoup pardonné », comme si l’amour était le prix à payer pour avoir le pardon. Il dit : « Si elle montre beaucoup d’amour, c’est parce qu’il lui est beaucoup pardonné. » L’amour vient en second. Il est le fruit du pardon, et non son prix. Car le pardon est don parfait, parfaitement gratuit. Il n’y a rien à payer : c’est tout le sens de la parabole, et c’est ce que nous oublions constamment.

C’est pourquoi Jésus met les choses au point. « Simon, j’ai quelque chose à te dire. » Simon, qui comme nous, pense être plutôt quelqu’un de bien, quelqu’un dont les affaires sont globalement en ordre. « Un créancier avait deux débiteurs… » Deux débiteurs ! Déjà nous comprenons. S’il faut parler le langage des dettes, tu es aussi en dette, Simon; tu es du même bord que cette femme. Et comme elle, tu n’as pas de quoi payer.

Ce n’est pas pour rien que l’image de la dette est si fréquente dans l’Évangile. Factures, échéances, taux d’intérêt, mots redoutables pour nous, car ils expriment nos manques, et nous avons toujours peur de manquer. Quand le Christ utilise ce langage, il est sûr d’être écouté. Il le fait, non pour raviver notre peur, mais justement pour nous en délivrer.

Un créancier qui remet une dette sans tenir compte du montant de la facture, chez nous, cela n’existe pas. Même quand nous sommes généreux, nous savons au moins de combien nous le sommes ! Dieu, lui, se révèle comme celui qui ne tient pas compte du « combien ». Sa grâce est un chèque en blanc, s’il est permis d’employer cette image, tiré sur un compte inépuisable, sur un amour infini.

Cela, notre intelligence a du mal à le croire, plus que notre cœur. Peut-être que ce Pharisien est une image de notre tête, souvent froide et calculatrice, qui critique et qui juge. Nous lui sommes semblables par tout ce qui nous attache à notre expérience individuelle, nos références, nos préjugés. Attentifs au « combien » de nos dettes, et surtout de celles des autres, nous perdons de vue l’immensité du fleuve de la grâce ; nous oublions la générosité de Dieu. Mais le Seigneur ne nous le reproche pas : il nous dit simplement : « J’ai quelque chose à te dire… », c’est que tu es déjà pardonné.

La pécheresse, elle, serait une image de notre cœur; de notre être profond. Que de péchés nous commettons à ce niveau, rancœurs, jalousies, convoitises ! Pour Dieu, que de fautes à pardonner ! Mais il le fait sans compter. Il dit à notre cœur : va en paix. Il lui dit : sois vivant. Ne te refroidis pas; ne tiens pas trop compte de l’opinion des autres. Que ton amour soit à la mesure du mien. « Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits. »

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