Henri-Irénée Marrou – Carnets posthumes, Paris, Éditions du Cerf, 2006 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
Henri-Irénée Marrou
Carnets posthumes
(citations regroupées de façon thématique)
I – Regards sur l’existence
Une vie pèlerine
Quelle singulière vie aura été la nôtre. Jamais repliés, jamais moissonnant d’humbles jardins familiers. Toujours rejetés sur les routes du Monde, enrichir la représentation. Je n’avais jamais demandé tant, mais tu me l’as donné Seigneur. page 221
Jamais cherché à être, mais seulement à être d’un certain intérêt. 52
Vie de Raimond Lulle : le caractère raté a priori de toute existence humaine en tant qu’humaine. 53 Ramon Lulle : toute vie, du point de vue chrétien, est ratée. 60
Tu disais : « Si j’avais le courage de schiader, je deviendrai un type énorme. » Mais tu étais seul dans ton malheur et tu te demandais ce que voulait dire cette poussée vers la connaissance. Maintenant on dira : « Aidez-moi, Seigneur, à me dégager par ascèse de la gangue inerte de mon corps et que je puisse travailler avec vous, Christ, à réconcilier toutes choses avec le Père. » 63
Espérance : je ne suis pas sûr d’être génial et Maritain est astucieux et Dupront plus que moi. Mais j’ai idée que le Christ veut faire quelque chose avec moi et je n’ai pas besoin que ce soit humainement, mais que « non sum ego, vivit autem in me Christus. Vivere Christus est ». 85
Le drame est que nous avons joué notre vie sur le talaïsme et que nous aurons vécu en vain si nous ne sommes pas des saints. 164
Je ne te demande pas, Seigneur, une spiritualité à l’eau de rose. Tout cela est grotesque et hypocrisie pure. Que nous soyons conformes à notre Règle, ou brise-nous. Et je te remercierai encore. 167
Vous m’avez tout donné. Mon cœur est sec et froid comme vous souhaitiez qu’il fût. Je comprends tout. Mais saurai-je, Seigneur, où vous voulez de moi ? 171
Pourquoi tant de choses s’émeuvent ? Tu le sais bien, il y a une explication toute prête : ce n’est pas la Haute-Provence qui t’émeut, mais ta jeunesse et tu es vieux maintenant. Tu avais beau être vil et bête et n’avoir rien, c’était ta jeunesse pourtant. Mais tu le sais, c’est une explication à dépasser. Comme ce serait malin d’en rester là. Je vous louerai, Seigneur, pour une chose de plus : que vous m’ayez donné une jeunesse si transfigurée d’ascétisme et de beauté – et que maintenant, jouissant de tant de richesses présentes, il me suffise de fermer les yeux pour être emporté dans cette autre dimension. 212
13 février 37 : une thèse finie, l’autre à demi écrite, tant de fatigue… Ah ! old boy, old boy, nos limites. 213
Une vocation inconfortable
20 novembre 1936, fin de la première thèse. 24 mars 1937, fin de la deuxième. Je ne m’attarde pas à vous remercier, Seigneur. Le problème maintenant est de recommencer à être. 214
Je ne cacherai pas que mon néo-platonisme est celui d’un chrétien, mon maître, Augustin de Thagaste…216
Remercie le Seigneur : tu l’as tenté quelquefois de savoir ce que tu es, où tu es, et puis tu n’as jamais pu. Toujours la même rude main sur ta nuque t’a poussé en avant : créer, c’est beaucoup plus que de te savoir étant…248
Être un saint et écrire des livres, tu es déchiré entre les deux, il n’y a rien à faire qu’à être déchiré. 269
Oui, il faut que de plus en plus la méditation sereine de la mort étende son ombre pacifiante sur ta prière. Non plus Tête d’Or, sur quoi me jetterai-je ? Mais que tes efforts, totalisés, soient coalescents sur une œuvre (sinon à quoi bon) ; mais en même temps, grand détachement vis-à-vis de l’Œuvre : le problème n’est pas de conquérir une mention dans les histoires littéraires, mais, in angulo positus [placé dans un coin] d’avoir été un serviteur de Dieu et, sans le savoir, un instrument de l’édification de la Cité Unique. 429
Au fond tu es libre. Ce que tu rêvais en 1929 est réalisé : tu gagnes ta vie, tu peux faire ce que tu veux – et en fait tu ne fais presque rien. 453
Mon Dieu, mon Dieu, je vais avoir cinquante-six ans et qu’ai-je fait pour Te servir : donne-moi plus de foi, plus d’espérance, plus d’agapè… Être toujours si près de Dieu que rien ne puisse te séparer de sa Présence. 491
Le métier d’écrire
Je n’aurai pas honte de présenter ma pensée comme un commentaire. Idiot de prétendre faire des livres originaux. Toute pensée est un commentaire. 180
Pris des décisions pratiques. a) finir la thèse au plus tôt en la réduisant au plan technique (l’important était de la préparer de façon intelligente, non de la rédiger idem puisque de toute façon personne ne la lira) ; b) faire de la patristique sur un plan non universitaire, petits livres sans notes, se posant comme : voilà comment je me représente… Mettre des idées (même fausses) en circulation, la seule chose qui importe. 206
Ne pas écrire simplement pour ta katharsis, pour l’avancement de ta propre idée claire. Attendre que tu saches assez bien ce que tu veux dire pour pouvoir te préoccuper de l’adapter à l’attente du lecteur éventuel. 217
Ne rien écrire qui ne soit existentiel. Tu sais bien reconnaître à ce frémissement intérieur le moment où le mot l’idée se confond avec la raison de vivre, avec ce qu’il y a de plus intérieur en toi.217
Ne plus écrire d’articles (sauf notules érudites, critiques), seulement des livres. Avoir toujours quelque chose de solide en chantier. 249
Sois plus scrupuleux pour les comptes rendus : il faut les faire, sinon le livre que tu as demandé ne t’appartient pas. 419
Achtung, tu te penses trop comme un faiseur de livres. Tu n’as jamais à l’égard de cette tâche le saint dégoût qui marque le vrai détachement, ce goût de cendre. L’exaltation de la création se continue de pro-jet en pro-jet par aliénation perpétuée. Tu veux être justifié au jour du Jugement par l’énoncé de ta bibliographie. 439
Pâques 1965. Puisque ce carnet ne sert plus à rien, désormais brouillons du dernier livre. 493
La tâche d’enseigner
Les maîtres qui parlent du dehors, évocateurs, ne sont rien sans le Maître intérieur. Primauté de la Vie de l’Esprit. 78
« Ne vous faites pas appeler Maître…» Comment puis-je être maître de la jeunesse, je tâtonne dans les ténèbres et vois mal comment la technique universitaire peut être transcendée… Mais s’ils sont des hommes et non des esclaves, ils doivent s’éclairer non à tes résultats mais à l’effort que tu fais pour leur faire sentir qu’il y a un problème. 281
Demander la lumière non pour toi, mais pour la donner à celui qui vient la chercher. 320
Après m’être lamenté sur l’enseignement qui me dévore, je découvre que de mi-mai à mi-octobre [1944], en somme, j’ai cinq mois libres. C’est formidable. Eh bien mon vieux, au défi : qu’en feras-tu ? Je t‘attends. 353
Sacraliser. N’entre pas dans un amphi sans une prière pour ceux à qui tu vas parler. Tu es prêtre – officie toujours…410
Il faut que l’enseignement demeure comme à Lyon lesté d’un message, d’un contenu existentiel, qu’on vienne s’y nourrir. 419
Grandeur du travail
Tu t’es fait une idole de ton travail, de ta production : tête bourdonnante, vie de cuirassé. Il faut en arriver à travailler aussi efficacement mais en te regardant faire avec quelque ironie. 261
La vie prolétarienne : déséquilibre complet, tendue entre un travail de moins en moins intéressant (on n’a jamais fini de gagner sa vie !) qui dévore de plus en plus de temps et un iceberg fondant de loisir sur lequel se réfugie la tremblante espérance. 280
Il faut par une réforme de structure technique sociale, etc., rendre au Travail sa valeur d’accomplissement intérieur. 281
Désormais il faut supprimer la notion même de vacances – temps privilégié pour lequel on se réserverait, ne vivant pas complètement avant, et où on se sentirait libéré de contraintes. Les vacances, elles seront après le Jour de Yahvé si du moins tu l’auras pu soutenir. Le temps s’est fait court. 403
Le vrai sens de l’action
Operatio sequitur esse : il faut être avant d’agir, l’action est à la mesure de l’être. 34l
Ne jamais proclamer l’urgence d’aucune œuvre à opérer – rien n’étant autorisé à altérer le rythme de l’art de vivre. 253
S’imposer peu d’actes, mais qui soient intenses. 319
Quand nous commençons un schéma de vie ou d’action, presque jamais notre intention n’est assez droite, mais nous la purifierons progressivement. 396
Maintenir dans toute l’année le Silence intérieur, la consécration. Tu ne vis pas pour toi, ni pour une œuvre humaine, mais pour Dieu qui t’a tiré du néant pour que tu le pries. […] Que toute action soit comme une retombée, quelque chose de moins beau et moins exaltant que la prière que tu abandonnes pour ladite action : ne sois jamais pressé d’y courir. 409
Que ta volonté soit faite : n’interprète pas trop cela dans un sens activiste. Cette prière n’a tout son sens que dans le Christ entre Gethsémani et le Calvaire. 504
Les devoirs familiaux
Pense aux autres – d’abord dans la famille : aie le temps de te demander ce que tu peux faire pour être gentil, utile, pour chacun successivement, cherche à être gentil. […] Que fais-tu pour chacun, pour les aider à surmonter leur propre problème. Premier objectif : penser à des cadeaux de Noël : offre-leur une idée de toi. 410
Prie pas tant pour toi que pour les autres. Tu es évêque de la famille : prie successivement pour chacun, penses-y (à chacun, pour lui-même) : par exemple, action de grâces après la communion. À force d’y penser tu trouveras peut-être quelque chose à faire. Chaque jour à l’un d’eux. Puis au cercle plus vaste, puis plus vaste : amis… Il faudrait faire un diptyque et consacrer tel jour à tels. Et détaché. Aime tes amis pour eux (pour leur retour à Dieu) non toi. 410
Objectif n°1 : être gentil. Ne sois pas de mauvaise humeur : c’est quelque chose de très secret, ça ne s’aperçoit pas beaucoup mais c’est capital. 411
Prière en commun : sanctifier dimanche, histoire sainte. À table : faire régner atmosphère de relaxation pour tous. Avec Jeanne : entrer dans sa psychologie, ne pas lui faire de peine sous prétexte de lui en éviter – lui parler davantage – l’aider à sa propre technique d’extraversion. Communier un moment avec chacune de ses inquiétudes (santé, études), au lieu de pratiquer une technique d’invulnérabilité égoïste (tu cherches à empêcher autrui d’empiéter sur ta sérénité). 411
Au fond on n’a jamais observé de société matriarcale. Il y a des sociétés à descendance matrilinéaire, des sociétés où la femme a une place honorée – mais la vraie matriarchie où l’élément féminin est réellement dominant est sortie d’un rêve érotique d’hommes qui rêvent d’être ainsi dominés. 428
Chercher pour être disponible plusieurs moments pour Jeanne ; qu’elle ne t’entende pas dire seulement : j’ai sommeil, je suis fatigué. Sortir de toi pour elle. 441
Je n’ai pas atteint le silence : toujours cette cervelle qui bruit – souci pour la vie matérielle (ô Jeanne, Jeanne, comment mesurer ce que je te dois, toi qui m’as pris entre tes mains et assumes tout le Souci, et je vis à ton ombre si douce, sans problèmes), tourner et retourner dans ma tête même ce cours déjà fait quatre fois. Et maintenant il faut redescendre, et déjà le Souci de tout le travail à faire remonte et assiège la conscience. 490
II – L’énigme du monde
Le spectacle cosmique
« Ce lieu était sacré et je ne le savais pas » (Jacob, le matin, après l’échelle). Nous ne savons pas voir tout ce qu’il y a de grand et de magnifique dans le monde. 69
La Transparence du monde nous donne envie d’aller à la messe. 144
Ce n’est pas vrai que le monde animal ait ses instincts réglés au mieux d’un intérêt littéral. Même là il y a du mal, et même des vices, des passions aveugles. Le finalisme classique est faux – et au fond si peu chrétien. Il y a du péché même chez les fourmis. 172
À lire le De Genesi ad litteram, je pense (et aussi sur Aristote thomiste) qu’au fond les Docteurs n’ont pas élaboré grand-chose ; qu’ils ont pris le monde païen que leur environnement leur proposait et qu’ils se sont hâtés de le baptiser au minimum exigible. […] D’où notre parallèle liberté : leurs solutions très datées et nullement éternelles, seule leur méthode si optimiste. 194
Regardant, école de silence, le désordre splendide des étoiles, je suis surtout frappé de ce désordre, comme dans la nature moins de sa finalité (que je reconstruis par calcul des probabilités) que de sa prodigalité. Mais ce que ton petit cerveau appellerait ordre serait une combinaison de régularités géométriques élémentaires, banale et ennuyeuse. [Plutôt] une Création scotiste où Dieu s’est joué à brasser les choses – et le dragon que tu formas pour t’en faire un jeu (Ps 104, 20). 321
Comment concilier notre respect de la littéralité de Genèse 1-2 avec la vision évolutionniste de la création que notre esprit moderne a certainement héritée de la méditation de cette même Genèse 1-2 et que Grégoire de Nysse représente si magnifiquement ? Notre géologie contemple rétrospectivement l’opus du Créateur. […] Mais si les cinq premiers jours sont disposés par degrés, pourquoi pas le sixième ? […] En fait nous voyons l’homme se dégager progressivement, lui aussi. 371
Commencé le grand dialogue avec le P. Teilhard : le difficile est qu’il faut l’intégrer, non le réfuter. Si ta théorie ne parvient pas à intégrer ce magnifique exemple de mystique scientifique, elle est bien pauvre. 377
Il faut absolument cesser de s’accrocher à un observable entre inanimé et vie (prévoir une pré-vie), entre le dernier primate non-homme et le premier digne du mot anthropos. Par degrés, sens de la continuité. L’important est qu’il y ait la vie, l’homme, devenus. 377
Au fond, tu relèves toi aussi de la sensibilité absurde de la génération Sartre-Bataille-Camus. Le « sentiment de la Nature » qui te fut dicté comme un absolu à dix ans n’est plus en réalité vivant pour toi. J’ai gardé le réflexe de souhaiter fuir la ville, mais presque partout le spectacle de la Nature me paraît laid ou du moins, faute ici de quelque courbe banale, de quelque construction trop humaine, manque d’atteindre l’ensemble qui serait beau. Et que dire du désordre absurde des étoiles ? Oui bien sûr, ce serait plus laid encore, désespérant et banal si c’était une combinaison régulière de figures géométriques. […] Qu’est-ce donc que je cherche dans ce monde – et n’y trouve pas ? 387
La nature est toujours au-dessus/dessous de son niveau théorique ! Car ou péché ou grâce : donc l’analyse ontologique ne sert guère. 495
Grandeur de la personne
Le problème de tout homme : trouver son Dieu, l’aspect de Dieu fait pour lui. Justification de notre multiplicité : qu’au bout des n rayons divins, un de nous soit posé, chacun à chacun. 64
Ce qui fait que dans la vision béatifique nous ne serons pas noyés en Dieu, c’est que chacun de nous aura eu une histoire propre et spécial chemin. 65
Espèces et genres ne sont pas plus mais moins que les individus : ce sont les signes d’un manque d’individuation : Pierre est homme, il n’est donc pas entièrement Pierre, sa personne est grevée d’une nature impersonnelle. 318
Statiquement la Personnalité est un pôle répulsif d’affirmation de Soi, mais dynamiquement elle se réalise comme source d’amour renonçant à soi-même, s’extasiant dans un autre moi. Exemple parfait : la Trinité. 346
Dieu ne veut pas un monde passif où il ferait tout : il nous crée à son image. Mystère de cette notion d’image : nous sommes lui sans être lui. 373
Beauté de l’amour humain
Amour humain : non fin, mais compagnonnage. Ce n’est pas rabaisser que de remplacer illusion par place vraie. 60
La cité grecque est un club d’hommes ; le mariage n’entraîne pas d’union spirituelle. 168
Pas seulement l’amour courtois, mais l’amour tout court, cette invention du XIIe siècle, cette noblesse nôtre, qui périrait (sauf si quelques-uns…) dans le freudisme. Par cela, peut-être, nous sommes les plus grands. 191
Ce qui me frappe surtout, c’est qu’en dépit des apparences l’amour courtois est hostile à la femme ; il la met trop haut, il faut donc qu’elle soit inaccessible et passe à l’état de symbole. […] Dante n’a jamais parlé à Béatrice (d’amour). C’est pour cela que cette Stimmung convient si bien à seize-vingt ans, apothéose de la timidité. Mais cela une fois transcendé, il reste une chose grande et terrible : la solitude forcenée – qui ne peut se résoudre qu’en Dieu. Car dans ces vies intérieures frénétiquement approfondies, comment imaginer que rien […] puisse permettre contact, épanchement, possession ? La technique de l’amour courtois, c’est avant tout une technique de l’approfondissement de l’être, penser à perte de vue, dans le secret : loin de tout, et d’abord de l’objet. […] Le premier geste est de s’enfuir loin de la Dame, de s’enfermer, de penser et de repenser tout cela pour soi seul. […] Et pourtant tout cela est si vrai, n’est vrai que de Notre Dame – peut-être même seulement de la Sagesse incréée. 198
Mariage : peu d’art proprement chrétien là-dessus – c’est qu’on ne fait pas de bonne littérature avec l’amour conjugal non raté. 255
Augustin, De bono conjugali : le mot d’amour n’y est pour ainsi dire pas prononcé – tout le mariage sans ce concept pour nous essentiel. 283
La dialectique ascendante de l’érotique platonicien part du corps, de la beauté sexuelle et de là s’élève à l’idée. Chez nous, je crois qu’il y a d’abord la communion personnelle, la réciprocité aimante. […] Le corps, la splendeur sensible est une induction immédiate vers l’Esprit : non en soi, mais celui d’une femme. 298
Il faudra ici tirer au clair ce que cache la surestimation de l’Aimée. […] La femme rencontrée comme Image de l’Absolu, on l’aime comme Dieu, comme hypostase de Dieu. Il y a un moment dans cette évolution où l’Amour devient tangent à la fois à deux courbes : celle de l’idolâtrie, celle du Pur Amour Divin. Si on s’engage sur la première, je pense qu’elle doit conduire à l’amour romantique, à la passion, au grand dégoût. Si on s’engage sur la seconde, on devient tout simplement un mystique. L’Amour de la Vierge Marie, je l’ai noté, a dû servir de tremplin pour le passage. 299
« Qui n’aimerait pas mieux, s’il le pouvait, engendrer des enfants sans cette libido ? » (Civ. Dei XVI, 16) Augustin est sexuellement un grossier Antike. Il n’a pas eu d’épouse mais une concubine et il ne l’a pas aimée comme elle l’aimait : une simple liaison] où la recherche du plaisir pour soi est la fin. Il n’a pas connu la délicatesse élémentaire, le fait de ne pas cesser de penser à j’autre, de caresser pour caresser l’autre – les caresses sont expression de l’amour, don de soi à l’autre et non possession, où le plaisir s’ajoute à l’acté comme par surcroît, loin d’avoir été objet de désir. Il n’a pas une sensibilité christianisée. Tout ceci enregistré, reste que sa doctrine : sexualité adamique voluntate motis non libidine concelatis [sous la motion de la volonté, non par l’excitation de la passion] (XIV, 24), au premier abord comique, est profonde […] – La sexualité adamique serait ! celle vers laquelle tend celle du saint marié, non pas le puritanisme larvé qu’on sent dans ces chapitres, mais la caresse en vue des fins rationnelles et légitimes, procréation et langage physique de l’unité, disciplinant les instincts…), les amenant à la perfection. L’aporie de la honte peut se résoudre en fonction de la notion de solitude à deux. 369
Depuis le XIIe siècle, nous appelons amor une relation personnelle entre un homme et une femme. […] Du temps des Pères, il y a l’amour pour Dieu ou issu de Dieu pour nous, l’amour du prochain : il n’y a pas l’Amour pour l’Unique, celui ou celle avec qui on fait couple. 391
Notes sur A. Nygren
Nygren, Eros und Agapè : le danger de la méthode est de définir dans sa pureté un concept d’agapè aux arêtes vives et limites nettes qui n’a peut-être jamais existé ni dans la sémantique. […] Péché réformé : exclure. Alors que tout concept appliqué aux choses divines doit être souple, élastique en son extrémité, ne rien exclure, mais se transcender soi-même dans l’ineffable. Tout ce qu’il dit est bien (tout ce qu’il affirme), ce qu’il nie n’est pas toujours juste. 360
Vrai dans tout ce qu’il affirme, [Nygren] s’effondre dès qu’il croit pouvoir nier, limiter. Pourquoi faire de l’agapè la conception fondamentale et originelle du christianisme ? 362
Agapè ou pas agapè, c’est un fait que l’âme cherche Dieu, veut aimer Dieu, jouir de Lui. Pourquoi limiter à un seul mot la dialectique de l’être ? Le christianisme intègre sans effort tout l’éros : pourquoi vouloir qu’il ne le soit pas ? L’essentiel est que l’agapè réalise le vœu impuissant de l’éros naturel. 363
Profondeur du mal
Trouver le Christ en tout malheur, épreuve et diminution, mais il ne faut pas se résigner au Mal avant d’avoir de toutes ses forces lutté contre lui. Nous savons que Dieu veut que le Mal disparaisse et nous devons collaborer avec lui (d’où notre place obligatoire dans toute entreprise de libération). Mais quand tout est perdu, dominé par le Mal, alors résignation, même à la mort, même à la vieillesse (dissolution de chrysalide, refonte générale pour passer en Dieu, vide préalable). 67
Le péché, c’est ce qu’il y a encore d’inordonné dans le monde. 70
Aliocha moins réussi que le Grand Inquisiteur. […] C’est que peut-être la Santé n’est pas matière à littérature, mais à Mystique seulement. 113
Ce n’est pas du snobisme que d’aimer les maudits, mais le sens de la vraie réalité. Reste que le normal est Angèle de Foligno et non Baudelaire. Ne pas se complaire. 114
Il eût pu venir dès le premier jour, mais si l’humanité n’était pas allée jusqu’au fond de son mal, n’eût pas sombré si profond que notre clameur ne s’éveillât, notre amour n’aurait pas été si conscient, si réel, si libre. 373
Le péché originel
Péché originel : non perversion radicale (protestantisme) mais désordre succédant à l’harmonie hiérarchisée. 47
[Pour Grégoire de Nysse] la chute a eu lieu comme Dieu savait qu’elle aurait lieu : la nature chamelle a été créée pour ça – pour que la chute ne soit pas irrémédiable et puisse, par le mystère du temps, être rachetée. Je trouve cela trop spirituel. […] Il n’est pas du tout sûr que la « création selon le sexe » soit ordonnée prognostiquement au péché. 372
Ce n’est pas ce qui restait choquant dans l’exposé classique : à cause d’une faute commise par un homme que l’Homme est déchu, mais parce que l’Humanité dans son ensemble s’est détournée de Dieu. Chacun de nos péchés ajoute à la faute d’Adam et est cause renforcée de sa condamnation : abcès unique qui se développe au cours des âges. La faute est à la fois historiquement réelle (il faut bien que ça ait commencé, même embryonnairement) et symbole de portée universelle du péché de tous les hommes. 372
III – L’aventure humaine
La culture, une richesse ambiguë
Être prêt à sacrifier l’astuce. Tu seras peut-être bête, mais il vaut mieux cela et la sainteté. 51
Bon d’avoir fait de l’histoire. Meubler notre représentation du monde. Philo à vide. Nos camarades s’en tirent par penser sur la pensée des prédécesseurs, sans doute pas mal (vie culturelle), mais déjà loin du vivant. Idée : cher fantôme, mais si non rempli de ce qui s’est passé, combien de chances que simple possible et pur vent. 72
Le grand drame de notre intelligentsia : spécialité. La Sagesse du Magnifique transformée en usine Ford et nous ne sommes plus que des ouvriers de pièces détachées. 72
Que la culture soit centrée non sur soi, comme une réalisation, etc., mais sur son contenu extatique. […] De même ascétisme non subjectivement (appauvrissement) mais objectivement (minime augmentation de Dieu). 87
Devenir cultivé, c’est se jouer un personnage. 89
Il faut reprendre le Nominalisme humaniste, et rappeler que tout livre est fait pour l’homme et non [l’inverse]. Ré-humaniser la vie de l’Esprit. 95
Nous serons des critiques lentement mués en prophètes. 96
Ne pas reprocher sans charité aux hommes l’échec de leur culture ; prière pour nous autres charnels. 102
Quand la culture est devenue si riche et si complexe qu’on ne peut plus la faire contenir dans un seul cerveau, elle devient inhumaine et croule. 125
Il n’y a que deux choses à faire. Ou bien transcender notre temps et sa décrépitude et sauter à pieds joints dans l’absolu : se retirer au désert tout brûler les livres et le reste. […] Ou bien vivre dans le siècle, comme les gens des IVe-Ve siècles ? Vivre de la vie de tous, aller au ciné sonore, etc. et avec ces dégoûtations nourrir tout de même une mystique. Car enfin, Paul, je ne puis pas, je ne puis pas te rédiger un programme de vie culturelle saine. Cela ne se peut pas […] tout ce qu’on peut faire, c’est se faire avec du provisoire une vie d’Éternel. Comme si d’ailleurs toutes les cultures n’étaient pas toujours plus ou moins du provisoire…127
La Culture ne consiste pas à lire des livres, admirer des choses… mais à les avoir vues, lues (enchaînées par l’image de la mémoration). Lire un livre, c’est toujours un travail embêtant, une ascèse. 162
Tu appelles prier lire dans la Bible, vivre de l’intelligence, lire des lignes imprimées, penser, écrire : t’es un con. 194
Philosophie universitaire : la tractation correcte de problèmes qui n’empêchent personne de dormir. 207
Nos contemporains lisent au café, dans le train, dans le métro, pour tromper l’ennui (non : la fatigue nerveuse). La lecture est devenue un sommeil excité. 217
Cressot : – Ah ! la phonétique, au moins, ce sont des faits, on ne se perd pas dans les idées. Johanna mea : – Oh ! non, il n’y a pas de danger…225
Les Sciences de l’esprit (théologie aussi bien qu’histoire) ne progressent pas indéfiniment par accumulation successive de résultats et déduction progressive, comme les maths et la physique. À mesure qu’elles sont plus complexes, elles sont plus fragiles, c’est-à-dire transmettant moins de réalité. Parce que dans le domaine de l’esprit il n’y a jamais d’acquisition définitive, de résultat acquis une fois pour toutes. La menace constante est que l’esprit se désaccorde, se déprenne, oublie. D’où la nécessité de remonter, par-delà le fracas et le fatras de l’intelligence discursive et sonore, jusqu’à l’illumination initiale, aux sources, aux origines. 230
Le schéma hégélien n’est pas le bon : une antithèse ne se surmonte pas par une synthèse (celle-ci participerait à l’insuffisance de la base), mais se complique par l’introduction d’un troisième terme non contradictoire. 242
Il faut transcender l’antithèse Kultur–Zivilisation. Le concept est un instrument de préhension, il faut l’abandonner quand il devient une idole, quand le Begriff, à force de greifen, se crispe et se fixe dans une crampe. 243
Ne pas se laisser dévorer par l’enseignement. […] Te préoccuper d’asseoir toujours plus largement ta culture, étendre toujours plus la curiosité. 249
Vers quoi conduire ma culture, la sagesse ou la poésie (contre une culture à dominante historique) ? […] Et quelle borne poser à la curiosité aux mille facettes, au scrupule professionnel ? […] Il faut sacraliser toute cette temporalité païenne par l’Écriture, la marche vers l’homme intérieur. Comment s’étonner que je ne réalise pas le Silence dans mon cœur ? Je suis une salle de bibliothèque, pleine de moi(s) affairés et bourdonnants. 256
Finalité essentielle de l’homme (cultivé, éclairé) : celui qui, conduisant toutes ses facultés avec art dans une polyphonie savante, s’en sert pour s’approcher de Dieu. 257
Théorie de la Culture. La Culture : faire sentir qu’elle n’est pas développement harmonieux souriant de déduction analytique, ce qu’on appelle forme apollinienne, mais tension, lutte toujours recommencée, équilibre de forces antagonistes (ce que tu appelais toute vie nécessairement ratée) : par exemple entre le désir de l’Unité qui fait la forme, l’austère préoccupation des limites de la biologie, de l’œuvre à accomplir – qui tendent à limiter la culture –, et de l’autre l’aspiration passionnée à la la polymatheia [savoir multiple], à être tout, ne rien refuser – qui est proprement l’effort de Culture. 258
Avoir le sentiment du caractère tellement transitoire de la technique intellectuelle, tellement relatif. C’est tout de même par là que la pensée s’incarne, donc s’étend dans l’être mais il faudrait en arriver à regarder tes genres littéraires avec l’œil dont tu vois les contemporains d’Arrien faire de la technè grammatikè [technique grammaticale]. 261
Tu maudissais la Culture, mais tu n’étais pas cultivé. Tu ne l’es pas (on ne l’est que pour la galerie) mais tu sens le devenir. Penser sur le sens de cet effort qui se poursuit jusqu’à ce qu’à cinquante ou soixante ans on ne soit plus bon qu’à mourir. 273
De même que l’émulsion photographique à un trop fort grossissement atteint le grain isolé, de même l’analyse philologique recherche-t-elle une continuité de sens et dans l’ordre des idées qui n’existe peut-être qu’à l’échelle macroscopique. Chez Paul, c’est dicté vivant, et la pensée si mobile passe d’une image à l’autre. 401
Il faut résister à l’ambition titanique, tout savoir, s’emporter à la fois sur tous les terrains et sur tous les autres. Choisis-toi un domaine et laboure-le, obscurément, jusqu’à la mort. 420
Je renonce à l’érudition. 454
Renoncer à courir après l’actualité, les modes intellectuelles se succèdent à une vitesse grand v, inutile de chercher à les assimiler une à une, – plutôt essayer d’être ce qu’on cherche à devenir et témoigner ainsi de la splendeur de la Vérité. 500
Le sens de l’Art
Musique : argent, temps, et tant de jeunes vies décomposées dans cette spécialité, et après pas mal d’effort, on a quoi ? Ravel, par exemple, quelque chose d’énervé et de morbide. Et on l’accepte, pour que tant de choses ne soient pas perdues et parce qu’on veut à toute force qu’il n’y ait pas d’échec, alors qu’il nous eût fallu un Mozart sans tendresse ou un Bach déscolastiqué. 43
Hamlet : tout grand art est morbide 53
Tout est imparfait, tout art. […] Et cependant ils servent à construire quelque chose de transcendant : le rêve d’une perfection supérieure. 55
La barbarie est fonction du respect que l’on manifeste aux œuvres d’art. 63
Contre le puritanisme des Untel (« nous achetions ce que nous trouvions de plus laid… ») : les grands contemplatifs n’ont pas songé, eux si frénétiques dans leur ascétisme, à s’installer dans de la laideur, Villeurbanne par exemple (de leur temps), mais toujours dans des sites foudroyants de splendeur ; pense aux Camaldoli. Et toujours ils ont sécrété de la splendeur : cloître de la Chartreuse par exemple, si ascétique, ou les églises cisterciennes. C’est là la réponse aux Barthiens qui laissent tomber la beauté. S’en servir comme d’un échelon…239
Chercher dans l’art non la saveur mais la trace de Dieu : évocateur d’une réalité supérieure.17
Notes sur Lanza del Vasto
Révélation : autrefois tu exigeais qu’elle soit reconstruite par la raison. Mais Lanza parlant de l’Inde, on découvre brusquement que c’est une révélation du Sinaï que le second des grands commandements. Dieu et son exigence, on peut le construire tout seul, mais « le prochain comme toi-même », c’est du révélé pur. 251
Visite chez Lanza. La voilà, la solution du problème […] non plus être conscient de sa grâce, mais être beau. Créer, faire, réaliser, mais pour que ce soit à 100 % beau, que tout autour de soi le soit. Les ivoires en disques de boule de billard (Suzanne et les deux vieillards quasi nègres), le livre de Sagesse sur papier du Népal relié de bois, et le manuscrit enluminé de son Gilles de Rais. 252
Christianisme et civilisation
La croix de carrefour a succédé aux Lares, mais n’en est pas l’équivalent, pas faite pour chasser les voleurs mais pour rappeler un Credo. 78
Le point de départ, c’est l’expérience de l’échec d’une certaine civilisation et d’une certaine culture. C’est à partir de là qui faudra revenir pour accrocher sur nos contemporains. 104
Nous ne savons pas faire une Forme nouvelle de Civilisation, mais nous pouvons enseigner une manière nouvelle de vivre dans la Civilisation. 143
Je ne croyais pas rencontrer chez Dante ces invocations aux Muses et à Apollon. Mieux connu, le Moyen Âge m’apparaîtra davantage plein de survivances ou, mieux, de renaissances antiques. 177
Le problème est de développer une pensée non anti-, mais post-marxiste. […] C’est entendu, construisons la Cité socialiste, mais après ? Les hommes vont s’ennuyer dans ce paradis terrestre… 202
Je recopie la belle phrase de Domenach ; « Il n’est pas vrai que l’idée chrétienne ne doive point commencer d’être réalisée ici-bas, et il n’est pas vrai que tous ceux qui travaillent à la réaliser croient qu’elle puisse l’être entièrement. » 286
Notre réalisation des valeurs spirituelles dans le temps provisoire peut se comprendre à la lumière de la vie des Pères de l’Ancienne Loi qui ont réalisé l’authentique dans le provisoire, eux aussi. 437
Le rôle des talas est peut-être moins d’être le moteur essentiel de l’histoire que l’exorciste, le baptiseur, le continuateur. […] Notre rôle est de combattre contre ces forces, les harceler, non pour détruire leur œuvre, mais parce qu’abandonnées à elles-mêmes ces forces seront démoniaques. Peu à peu on les discipline, on les épure et vaincues elles tombent dans nos bras. Pour la civilisation, la conversion de la dernière heure a peut-être une signification profonde. 447
Nous ne sommes pas des alliés sûrs. Le chrétien n’entre dans les coalitions de l’histoire qu’avec des quoad, usque [dans le but de, jusqu’à ce que] et en sort (ou s’en fait sortir) bien vite. 478
Il reste qu’une « évangélisation des civilisations » reste nécessaire ; même si nous ne sommes qu’une minorité enkystée, il procéder à la « révision de la culture » et nous ne pourrons convertir les masses que si la civilisation est suffisamment adaptée à l’idéal de vie chrétienne. 497
Tout ce que tu te racontais sur « Le christianisme ne crée pas les civilisations, il les sauve » me paraît maintenant superficiel et à côté de la vraie question. Il y a une influence perceptible du christianisme sur les civilisations où il s’est inséré (comme c’est une influence exercée non par une idée mais par des hommes, pécheurs en grande partie, cette influence est ambivalente : cléricalisme, étouffoir, etc.), mais là n’est pas le rôle essentiel qui est, per istas machinas perituras [par ces appareils destinés à périr] de faire croître le Royaume. 497
Penser la modernité
Américanisation : début de notre mort. Ne pas s’attarder ; vite mourir et préparer la re-naissance. 121
Privilège des primitifs : peut-être que de n’être pas maître d’une technique ou de refuser de l’être, c’est une grande chose qui permet de dire plus ; ceux qui ont toute facilité n’ont plus rien à dire. Les uns furent primitifs par privilège ; nous, il faut héroïquement le redevenir. 134
Il y a eu de grands livres originaux (Discours de la Méthode) à une époque où le problème était de se couper d’une tradition, de tenter la voie nouvelle. Nous qui revenons, hélas, sur de la vanité, n’est-ce pas surtout notre tâche de renouer ? 180
Le plus urgent avait été évidemment de maintenir à travers l’orage la persistance de l’être. […] Maintenant que c’est fait, il faut prendre garde à ce que cette sérénité finit par prendre de monstrueux. Les gens frappent à la porte. Tu n’as pas plus le droit que ne l’avait la France de 1936 de t’isoler dans le fignolage de ton bonheur. Il faut revenir du désert et penser l’époque, au moins pour autrui. 273
Départ (de là l’imparfaite clarté de notre appréhension) : nous pensons pour la génération d’après les orgies totalitaires. Pas d’amis plus âgés que nous : il y a une rupture que nous serons les premiers à avoir faite. Sous nos yeux, un monde plus ou moins totalitaire va sans doute s’installer et croira prospérer, mais nous savons qu’il est déjà jugé et nous travaillerons, suspects, inconfortables sous cette croûte, à asseoir puissamment les fondements de l’homme nouveau. 278
Nous n’aurons plus le complexe d’orgueil du moderne, si caractéristique du XIXe s., qui au fond ne reposait que sur la supériorité technique, le naïf émerveillement de l’apprenti sorcier devant ses machines. Maintenant que nous avons vu où va l’avion de bombardement, nous découvrons brusquement que les Romains ne connaissaient ni alcoolisme, ni stupéfiants, ni syphilis ; alors ? 354
J’essaie de lire Bataille et Camus : le fossé entre leur mystique naturelle et la Mystique c’est qu’ils partent d’eux -mêmes, explorent et grattent le vase vide, constatant qu’il est de terre, alors que nous sommes extatiques et extasiés : nous avons rencontré le Trésor et c’est en fonction de lui, pour Lui. 392
Admirable Sisyphe de Camus : phrase ciselée, irradiante. Je réagis à chaque page. 393
Ce n’est qu’en apparence que cette mystique est païenne : Bataille est un apostat, nourri d’Angèle de Foligno et du Carmel, et l’image du Christ est constamment présente. Il joue à ne pas être chrétien – mais il l’est. 393
Je finis Sisyphe un peu décollé : l’application de ses principes me paraît conduire à des attitudes non pas absurdes, mais fausses : Sisyphe est malheureux, don Juan est mystique, le comédien n’est pas excommunié, le conquérant est un salaud. 395
Le slogan forgé dans les années 40 reste vrai : notre seul ennemi, c’est le Totalitarisme ; si les marxistes ne trouvent d’autre méthode pour vaincre que de détruire l’homme au nom de qui ils veulent vaincre, il faut, la mort dans l’âme, les combattre. Les combattre ça veut dire sans doute se laisser tuer par eux. 397
Je sens la main stalinienne qui crée peu à peu un climat de crime de violence fratricide (ils s’épureront l’un l’autre à l’infini). Personne ne pense à la personne humaine. 473
Ils sont marrants avec leur civilisation du travail : jamais celui-ci n’a été autant déshumanisé. Il n’y a plus typographes ni lingères. […] Nous avons créé, avec les instruments de la culture, une anticulture. 495
Mise en œuvre du monde de manière à le rendre plus humain : l’aménagement du territoire !495
Celui qui épouse le Zeitgeist se retrouve bientôt veuf. 500
J’entrevois qu’il faut aller au-delà des philosophies du soupçon : elles nous ont appris que l’homme était quelque chose de plus profond que ce que la conscience claire en appréhendait – mais il est naïf d’imaginer que les sondes Marx-Nietzsche-Freud ont atteint le fond de ce cor profundum. Il y a plus profond encore. 502
Le sens de l’histoire
Une philosophie ne se ramène pas et s’éclaire peu par son siècle. […] Oui, mais il y a du bon historicisme – celui qui complique et concrétise et qui réfute les explications trop simples. 481–482
Philosophie du transitoire, du passage, du « valeur à telle date, mais nécessaire mort à telle autre ». Et pour nous, invitation à la modernité. Que l’histoire nous apprenne à être dans le Présent. 75
Illusion de poser d’abord une question laïque, d’essayer d’établir hors de toute atmosphère métaphysique un certain nombre de conclusions qui poseraient la nécessité de monter plus haut. […] Le problème historique est une conséquence et non un principe. Il faut se placer dans la vie de l’Église et constater que celle-ci revendique certaines nécessités : point de départ certain, message, etc. De là : livre non mort mais vivant dans l’Église. 94
On a voulu traiter l’histoire en dehors de toute philosophie […] mais méthode d’analyse brutale, aucun résidu, car la métaphysique est l’essentiel de ce qui est dans l’homme. Alors ? une histoire où tous ne tomberont pas d’accord, sans doute. Nous sommes ramenés au malheur général du temps, ne pas avoir de croyance commune. 125
L’intérêt d’un fait n’est pas proportionnel à la peine que l’on prend à le trouver. 158
Toute la saveur de l’histoire se joue dans une dialexis entre les deux pôles : la réalité, car si ça n’a pas existé, ce n’est plus de l’histoire, ça n’a plus de valeur exemplaire – et les valeurs, toujours idéal-typiques car l’homme, l’histoire, ne réalise jamais de type idéal, parce qu’il est sous le Péché, qu’il échoue toujours. […] Pourtant, seules ces valeurs idéal-typiques m’intéressent moi, parce qu’elles sont éternelles : revivre la vie de saint Augustin, de Bernard de Ventadour, ça ne m’intéresse pas (c’est d’ailleurs impossible, et j’ai ma vie à vivre), mais l’augustinisme et l’Amour peuvent encore s’incarner en moi. 248
Dimanche des Rameaux 1945. C’est d’abord la réalisation matérielle de la prophétie : le Messie devait entrer comme roi triomphant dans Jérusalem et y être accueilli par le peuple et les Goyim ravis. […] Donc prophétie réalisée, mais pourquoi sans lendemain ? Tout fait historique n’est (vu de la Terre) qu’inchoatif. Parallèle des Rameaux et de la Libération. Tout rate toujours, indicatif d’une réalisation qui n’est pas de cette terre. La prophétie réalisée laisse un résidu, cette réalisation est elle-même prophétique d’un deuxième être. […] Les Palmes sont indicatrices du triomphe d’après la Résurrection – et de l’Eschatologie. La Parole n’est jamais épuisée, il n’y a pas de réalisation qui épuise la prophétie, ce qui ne laisserait à l’Écriture qu’une vérification curieuse comme seule utilité. 385
Pour faire naître, nourrir, fortifier, défendre l’espérance eschatologique, sentiment raffiné dont le sinanthrope n’avait certes pas idée, il fallait faire naître d’abord des espérances plus élémentaires et par un système de réalisations et d’échecs, d’attente satisfaite et toujours déçue, épurer l’imagination de l’espérance. Rejoindre la Saveur eschatologique du sens de l’histoire, du temps (christique). 386
Finalement, et philosophiquement, Dilthey est peu satisfaisant : immanentisme. Son Absolu c’est la Vie, multiforme et jaillissante toujours débordant les cadres. […] Il a un beau sens de la valeur incarnée des métaphysiques […] mais trop relatif : il aboutit à un Historicisme. 405
L’historicité authentique, loin de se laisser enfermer dans le relativisme, se temporalise en se pro-jetant vers une transcendance absolue. 406
La Science de l’histoire exclut tout élément nouveau : tout s’explique par causalité et évolution immanente. 407
Les deux plans : il y a l’histoire facticielle, positiviste, puis une pensée historique qui s’exerce sur les résultats de la première. Quelque chose de plus qui se surajoute et qui est l’essentiel : l’exploitation des résultats de la première pour leur intégration dans la culture. 415
Bien entendu, ce qui nous oppose, Goguel [et moi,] c’est qu’il renonce par hypothèse même à la Révélation, irruption de la Transcendance. 419
Les petites victimes de parents brutaux participent, mais de plus ou moins loin, à la sainteté des Enfants de Bethléem – comme toute souffrance participe à la Souffrance rédemptrice du Christ, tout mariage chrétien aux Noces de l’Agneau et de l’Église. Mais autre chose a été d’être tués consciemment pour le Christ, en haine du nom du Christ, ceux-là sont plus proprement martyrs. 478
La Prescience Divine, la certitude qu’II tient compte de tout, permet de récupérer dans ses effets utiles le Retour Éternel de Nietzsche : c’est peut-être parce que je fais cela que Dieu a voulu, permis telle histoire. 483
Occupation et Libération
V day [Jour de la Victoire] Je ne me sens pas joyeux, mais grave. Je vois de quel prix le résultat a été payé : l’histoire temporelle se construit dans le sang et les larmes, avec des morts, des torturés et des fous. […] C’est la Cité de Dieu qui est achetée avec tout ce sang, ces fous. Pas scandale : il a déjà fallu le sang d’un Dieu (tu ne sais pas assez ce qu’est le Mystère du Mal. Il faut que ce soit bien terrible puisqu’il est besoin de le racheter si cher). 388
Tout est toujours raté. Je te prie Seigneur pour ces idioties dont, vainqueurs, nous sommes aujourd’hui co-responsables. Faire que ce soit un peu moins raté. 390
Attitude politique de 40 à 44. Je crois bien avoir été le Résistant à l’état pur. […] Je n’ai jamais accepté dans mon cœur la légitimité d’un armistice (de tout ce qui en lui dépassait la capitulation militaire). Pour moi la guerre n’a jamais été finie. […] La guerre n’est pas finie, l’Allemagne n’a pas encore vaincu : je me suis nourri de ce fait fondamental, jour après jour …Tout le Vichy m’apparut odieux, péché contre l’honneur. […] La défaite m’apparaissait comme un jugement de Dieu, une preuve expérimentale de notre indignité pharisaïque et la continuation de la guerre me paraissait devoir se poursuivre sur deux plans – militaire et intérieur : que nous devinssions dignes de la victoire et de la cause Sainte que nous avions indignement assumée. C’est la raison profonde qui nous fit rester en France, nous techniciens de la Culture : être les derniers Européens, maintenir une Europe qui méritât d’être libérée. 469
Oui, pour moi, ceux qui ont, peu ou prou, trempé, cru, dans Vichy, Pétain, la Révolution Nationale m’ont toujours apparu (à part la poignée de traîtres et de vendus) comme de pauvres imbéciles – des citoyens non mûris. 470
Connaissant le secret fasciste, je n’ai pas ressenti la moindre tentation de mimétisme à l’égard des Allemands. Je n’ai éprouvé aucune sympathie, aucune admiration pour leur « force ». […] La grandeur allemande m’est toujours apparue perverse et fausse. Je n’ai jamais oublié la terreur nazie (avant même qu’elle s’abattît sur nous), la torture et la persécution d’Israël : comment admirer ces monstres qui ne respectaient plus l’Homme dans tout juif, la créature image de Dieu ? […] J’ai eu pitié des Allemands, et je prie pour eux, ilotes ivres. Ils se sacrifiaient joyeusement en jetant leurs âmes, leur pays dans l’Abîme où je vois la défaite devoir les engloutir. 471
Je descends à Grenoble respirer l’air de la libération et je me promène les larmes aux yeux au milieu de mon peuple en fête, tranquille et joyeux. […] Fraternité : le cœur bondit et s’épanche, tous s’aiment : c’est de plus en plus « journées de la Révolution » : Fédération. C’est beau la liberté quand on en a été privé quatre ans. […] Le cœur se serre un peu pensant à la faiblesse de l’homme aux lendemains inévitables : il faudra pour sauver la liberté réaliser une Fraternité continue. […] Il y a les traîtres à pourchasser et châtier : on ne peut laisser impunis de tels crimes – mais dans quel cercle infernal ne va-t-on pas s’engager ? 472
IV – La religion chrétienne
Jésus-Christ
Vivre comme quelqu’un qui croit au Christ crucifié. 59
Le saint Dominique de Fra Angelico lisant avec candeur et tranquillité, malgré la brûlante possibilité d’orages, au pied du Christ dont seuls on voit les pieds. 59
Il s’est abaissé sous forme d’esclave, il a fait plus : et le pain et le vin plus caché encore. 91
« Le Salut vient des Juifs. » Il faudrait revenir là-dessus. […] Sans doute le Dieu que nous invoquons, c’est Christ qui m’a aimé. Mais saint Paul était Juif, circoncis du septième jour, pharisien par la doctrine. Or, à cette colonne solide le Seigneur n’avait à ajouter qu’un bon coup de grâce. Nous sommes des petits enfants et il nous faut les deux nourritures. Car si notre Christ n’est plus assez Yahvé, il n’y a plus ni scandale ni miracle. 106
Le rôle de Barth, c’est de jouer un thème. Il faut le suivre jusqu’au bout, mais sans oublier la polyphonie. Le thème, c’est : le christianisme est hétérogène à l’histoire, à la marche des Empires ; seul importe le recrutement d’un peuple de saints. Le Croyez en Dieu, le Christ, la croix se proposent identiquement à toute âme, quel que soit son enracinement historique. Au moment où l’âme devient self-conscious et chrétienne, elle s’arrête et bondit hors du temps de l’histoire, dans une autre durée, où elle est en en phase avec le Christ éternel. Le problème posé pour nous, c’est de conduire parallèlement ce thème et celui du P. Teilhard – jusqu’au moment où on pourra les penser sous une commune dépendance. 191
Au fond, tu n’es pas assez chrétien. Être chrétien, c’est moins croire en Dieu – les païens aussi, et l’Islam savent autant et plus croire en Dieu – qu’avoir rencontré le Christ et avoir noué avec lui ce lien d’amitié qui fait le disciple, l’avoir connu et après à longueur d’années explorer les mystères que sa rencontre fait heurter. 306
Pourquoi la passion a été agréable à Dieu ? […] Ce n’est pas la mort ni la souffrance qui sont agréables à Dieu, mais l’amour. Dieu n’envoie pas au Christ la mort, c’est le péché, le monde qui l’apporte – Dieu permet la mort parce qu’elle lui permet d’aimer et obéir dans des conditions maximales, de se dévouer davantage et ainsi de réparer davantage. 331
Une hypostase en deux natures suppose une certaine humanité originelle du Logos […] une certaine parenté des deux natures. […] Anthropologie centrée sur le Christ qui est le véritable homme, celui que nous avons à devenir. 350
Toute Joyeuse Entrée est image, donc invitatoire à refléter et méditer la seule Entrée royale qui ait mérité la pompe, celle des Rameaux. 386
Gethsémani. Le mystère des deux Natures est insondable – mais si tu ne peux le comprendre, tu peux en vivre, inépuisablement. L’essentiel est le conseil ; le Christ te demande de veiller avec Lui, d’être compatissant. Tu ne comprends pas plus que Nicodème comment la chose est possible. Il suffit que tu saches comment elle doit se faire. Veillez et priez. Ne le laisse pas seul au moins une heure. 386
Le christianisme a quelque chose d’inexprimable à exprimer : les vagissements pneumatiques. […] Essayons de nous placer à l’origine : Jésus est quelque chose d’étrange, il cherche à le dire, à l’exprimer. […] L’essence du christianisme échappe à l’historien : il ne lui reste qu’à examiner les diverses tentatives pour exprimer l’inexprimable : l’impression produite par Jésus. […] L’historicité des sources est inutile. L’histoire au sens actuel est une exigence de la classe cultivée moderne, elle était étrangère à l’antiquité surtout populaire qui a exprimé son témoignage sur Jésus par d’autres procédés que l’histoire : légende, mythe, conte, anecdote. 408
Comment croire, si l’ébranlement causé par la rencontre du Christ dans la conscience des Douze a été assez fort pour les pousser à la Foi au Ressuscité, qu’ils n’aient rien conservé dans leur mémoire de précis sur sa vie et sur ses logia ? Rédigés même après 70, les Évangiles [résultent] d’un puissant effort de mémoration, de conservation, de Sainte présence… 418
Pour Le rencontrer, le Christ, je dois surtout veiller à rester homme, à rester dans mon histoire. 496
Quand l’Esprit viendra il vous conduira vers la Vérité complète : vanité de la recherche du Jésus proprement historique. La Révélation n’est pas complète avant que l’Esprit ne soit venu inspirer la relecture ecclésiale des faits et dits de Jésus terrestre. 502
Les Évangiles n’ont pas été écrits pour raconter l’événement « comme cela s’est réellement produit », mais pour faire naître en nous la Foi dans les mêmes conditions où elle a été formée dans le cœur des premiers apôtres. 503
Notes sur les Pères
À première vue, sur le papier, Augustin dégoûte et Pélage a le préjugé favorable – mais il faudrait voir leur spiritualité. Je crains de voir les Pélagiens glisser au puritanisme (si tout est entre nos mains), au moralisme tatillon… Alors que le puissant déterminisme donne tant d’air respirable : spiritualité extatique. 199
Lu, finalement avec un grand profit, la Vita Moysis de Grégoire de Nysse. Sentiment de raviver la tradition chrétienne : ce livre de l’Exode, tout prêt à s’effondrer dans le folklore, à te scandaliser, le voici brusquement si riche pour ton âme. L’Écriture, un livre d’Images (splendeur du jeu des noms divins). Par contrecoup, à lire cette exégèse allégorique, c’est la lettre qui t’apparaît et se réhabilite : et Yahvé parlait à Moïse comme un homme parle à son ami, etc. 234
Ce qui fait la richesse humaine des Pères est que leur fuite ascétique au désert est entée sur leur riche participation à l’étésienne civilisation antique. 238
Gouverner avec soin la curiosité : avoir un secteur de lectures mi-difficiles, mi-spirituelles : Otto, Tertullien, Eusèbe. Lire constamment des Pères : pour les connaître – que cela devienne vraiment chez toi une compétence. 266
J’arrive de chez le P. de Lubac plein d’enthousiasme pour Origène et son Introduction aux Homélies sur la Genèse. 383
Le Père [de Lubac] jette un peu d’eau sur mon feu. Les textes historiques ont maintenant pour nous une valeur d’ensemble, ce que les Pères ne savaient pas voir. […] Ceci débouche sur un très vaste problème : l’histoire sainte organisée comme drame symbolique. 384
Le mystère de l’Église
Je sais qu’il y aura un jour où avec beaucoup de trompettes nous serons enfin tous et tous un. Seulement il y a des fois où on est heureux de sentir un peu à l’avance cet extraordinaire et allègre universel amour, alors on est heureux qu’une petite foule, une ekklesia le préfigure. 44
Danger des convertis : ne voir dans la religion qu’une technique de salut, étroite. 55
Ne pas oublier que l’Église est vivante, susceptible des changements et des innovations de toute vie. Sentire cum ecclesia, mais aussi sentire cum mundo. Church must be « leader », sympathie pour tout effort vivant. Montrer cette vie aux infidèles. 65
Nous sommes une race sacerdotale. L’Église est l’âme du monde. Nous sommes sa conscience collective consciente. 66
Les Saints et la Vierge : ou ils sont morts et alors tu es seul devant Dieu, ou ils existent et alors ? Nous sommes tous vivants et de même que tu vas vers tel homme astucieux et saint, de même vers eux. 69
Tous ceux qui ont été hérétiques ont été soulevés par un grand élan et un grand besoin de trouver une vérité. Quand l’Église régularise providentiellement leurs écarts, prier pour cette fraternité douloureuse et féconde. 69
Valeur des dark ages : gestation du monde tala. La Cité remplacée par le Peuple des âmes. Chose si formidable que mille ans n’ont pas été de trop. 74
L’Église du Christ est l’Église des pauvres et dans la mesure où l’Église de France est devenue l’Église des Riches, elle n’est plus l’Église du Christ. 81
L’Église n’est pas une coopérative de salut. La vie religieuse n’est pas limitée à cet aspect égoïste du salut, mais c’est la collaboration au Christ dans la déification du monde : justification de l’Église visible. 85
Penser l’Église comme le petit nombre de la tribu sacerdotale au milieu de la foule, et non le familial talaïsme [à la mode] US. 89
Le succès des Albigeois […] : ce mélange d’ascétisme et de laisser-aller, c’était un Islam, et la force de celui-ci est peut-être dans sa facilité, pureté légale pour le petit peuple des âmes judaïques, avec la porte de sortie pour les parfaits. Nous qui n’avons pas voulu de ces distinctions honteuses et faciles et qui rappelons sans cesse à l’un l’infinité à accomplir, à l’autre le souci du reste, nous sommes plus difficiles à réussir : revoir le Grand Inquisiteur. 199
Je sais, nous le confessons, qu’aucun des efforts n’est perdu, ne manquera d’être recueilli dans la Cité céleste – oui, mais la réussite un jour ? Péguy avait compris que c’était un mystère : car elles sont le Corps (?) et le commencement (ça oui) de la Cité de Dieu. On ne peut exprimer ce mystère que par celui de la magie poétique. 232
Pensons à l’échelle du millénaire. Il y a eu un accident historique, la conversion de Constantin, qui a fait dans la Méditerranée puis l’Europe, de notre religion de secte une religion de masse. Cet accident aujourd’hui éliminé, nous nous retrouvons une minorité. Le problème est qu’elle soit pleine d’initiative et d’efficace : l’âme du monde. La Lettre à Diognète, quoi. […] D’où la valeur de la patristique, la démonétisation du Moyen Âge. En fait, c’est toute une remise au point : que notre clergé perde l’illusion de voir revenir le temps de Louis XIV. La fécondité de la Vérité chrétienne dans la cité ne doit pas être suspendue à cette hypothèse : le retour des masses à l’Église visible. 237
Sentire cum Ecclesia. L’accord avec le magistère garantit la clarté, la solidité de la lumière divine à laquelle nous prétendons œuvrer ; sans l’Église visible nous ne pourrions être sûrs que notre lame est réellement allumée, que l’œil est pur. 437
Comme le montre même une analyse un peu poussée de l’idéal érémitique, il n’est pas possible de concevoir la vie religieuse comme solitaire : être chrétien, c’est mener une vie commune avec des frères. Bien qu’il y ait dans la piété une racine personnelle incommunicable, elle est cependant collective par essence : c’est dans une Église – ministère visible du Christ continué – que l’homme atteint Dieu. 445
Le charisme me dicte ce que l’avènement du Royaume de Dieu exige que je fasse hic et nunc : toute une théologie de Liberté et de Responsabilité tragique. L’Église n’est pas un parti (de style stalinien) du Christ ! 446
C’est la communauté ecclésiale, non l’individu isolé qui est le lieu de la Présence de l’Esprit (opposition à tout illuminisme). 446
Théologie de la grâce d’état à approfondir dans le sens du charisma : non pas grâce de sanctification personnelle, mais grâce fonctionnelle – efficacité dans le rôle à remplir sa tâche dans la construction assise par assise de l’Église. 446
« Pour le peuple de France, le prêtre, tous les prêtres devraient être des curés d’Ars » – C’est contre cela qu’il faudrait réagir : identification [entre] clergé et clan des parfaits ; il faudrait restaurer la notion humble (et bien payée) de ministres du culte, serviteurs de la communauté. 460
D’un billet du P. de Lubac ; prévenons le second concile de Trente ; la contestation irresponsable peut conduire, comme les excès de Luther, à une réaction qui, à son tour, péchera par excès de raideur et durcissement. 499
Mission du catholicisme
La terreur intégriste, notre tâche secouer cette terreur et de rendre à l’Église sa place de leader. Le Discours de l’épicier nous mettra à l’abri du modernisme. 80
Si le talaisme est, qu’il soit quelque chose de formidable, et la lumière du monde, world-leader, Welt Kulturkirche. 88
Il faut penser pour tous, et en même temps strictement tala. Il ne faut pas (c’est ce que les exo, les non-chrétiens, reprochent à Maritain) ne parler pour tous qu’en supposant de ceux-ci un acte de foi préliminaire. Il faut savoir être une minorité et cependant… non une synagogue : un levain ! 128
Le problème essentiel pour nous autres talas, c’est de prendre conscience et d’adapter toute notre pensée à ce fait : nous sommes une minorité, une chrétienté de Chine, ou du IIe siècle. Il ne faut plus raisonner comme si nous étions les pensants d’un peuple chrétien. 128
Il y a des barbaries providentielles, et des époques où il est plus facile de faire entendre la Voix. Naturellement ici un marxisme de carton dira : Talaïsme = consolation pour les Décadences. En réalité non, puisqu’on prêché aussi, et converti tout, du Ier au XXe siècle. 136
Grandeur du talaïsme. Il y a un faut niveau de pseudo-grandeur et vertus où, faute d’atteindre l’inaccessible, l’homme retombe. Cette caricature de sainteté, matière à tant de romans, te guette, ô cher père de famille chrétien chauve, raidi, moralisant ta progéniture. 157
Les portes du ghetto se referment sur nous. Lisant le freudisme insensé de la NRF, les talas vont, dans cette cité décomposée, former de plus en plus une minorité forte, impossible à entamer, mais totalement hétérogène. La position Malraux-Grenier se généralise, on parle de nous comme de Chinois confucéens, cohérents, remarquables, mais impossibles à devenir. 189
Notes sur Kierkegaard
Enfin lu un livre d’ensemble sur Kierkegaard. […] Pour la première fois je réalise ce qu’est l’hérésie, le ravage produit par l’erreur dogmatique sur une âme et une pensée qui, sans elle, se seraient épanouies de façon infiniment plus féconde : une âme qui se fige et qui se crispe dans attitude pénitente, foi eschatologique, antinomies initiales du péché et de la grâce – et qui ne sait pas qu’elle peut oser, que le Seigneur a visité son Peuple, qu’elle peut déjà l’aimer et le connaître. En même temps je sens le besoin, en tant que catholique, de l’intégrer, comme Massignon, dans sa Seconde Prière d’Abraham, l’a fait pour l’Islam. Je sens que Kierkegaard pour moi est vrai, valable […] légitime dans une certaine zone et sous un certain angle. De même que Muhammad est une involution temporelle légitime pour les païens, et spécialement ceux qu’étaient devenus les fils dégénérés d’Ismaël du VIIe siècle au Hedjaz, un retour qui, concrètement, était un progrès [par rapport à] à la religion prémosaïque abrahamique, de même Kierkegaard est un retour au stade pourtant historiquement dépassé du judaïsme des temps prophétiques, légitime, valable et nécessaire pour la Germanie déchristianisée par les séquelles humaines trop humaines de la Réforme. 290
Très facile à définir en gros : Kierkegaard est le prophète, le héraut qui dans cette Allemagne du premier XIXe siècle intoxiquée de la grandeur humaine, rappelle l’existence et l’exigence de l’Absolu transcendant, de ce qu’il appelle le « spécifique chrétien » – et qui est tout simplement le surnaturel, la vie surnaturelle, la Vie de Dieu en nous. C’est bien cela qu’éliminait Hegel (ces professeurs idéalistes allemands : « La semaine prochaine nous allons construire Dieu : que devant un tel blasphème personne n’ait songé à déchirer ses vêtements et à chercher des pierres pour lapidation…).291
Je mesure combien fausse la voie suivie par l’influence présente de Kierkegaard. […] Les païens du XXe siècle vont chercher chez ce prêcheur chrétien des schémas de problématique et de méthode qui les séduisent par le côté morbide. […] Il est absurde et périlleux d’ériger en doctrine normative, en règle de vie et de pensée, les éructations de celui qui se sentait bien humainement déboussolé, de soi seul insuffisant, un « sacrifié » comme le prophète – réduit à sa seule mission de correctif pour les autres, de poids compensateur, de héraut de la moitié oubliée – criant d’autant plus fort qu’il parlait à des sourds. 292
On sent bien ce qui lui a manqué : la communion des Saints, la possibilité de juxtaposer ascèse et mystique, l’exemple de nos Saints si rassurant – qui parallèlement ont pleuré toute leur vie sur leurs péchés (et ceux qu’ils assumaient comme leurs) et se sont avancés à la rencontre de Dieu sur le Sinaï, le Carmel et le Thabor). […] Le non-chrétien mesurera sommairement même combien lui manque la catharsis psychologique de la confession auriculaire (qui ne supprime pas la vie de pénitence, mais du moins rend inutile la culture psychopathologique de l’angoisse), de la soumission au starets (qui ne supprime pas l’Entscheidung [la décision] de la conscience, mais du moins éclaire celle-ci de toute une immense séculaire grand- maternelle expérience de l’homme et enlève le désespoir de la décision orgueilleuse dans la solitude, par exemple pour la rupture des fiançailles). 293
Oui, je comprends le caractère spécifique et erroné du concept protestant de l’homme comme pécheur, [distinct de la] contrition sur des péchés définis. […] Comme le musulman n’a que l’affirmation exaltée de l’Unicité du Transcendant, de même le pauvre luthéro-barthien n’a que la foi eschatologique (espérance nue, plutôt que la foi). Lui aussi, en réalité, s’interdit d’aimer Dieu ! Et il ne vit que sur cela, alors il raffine. Il croit progresser en excitant le caractère surnaturel de la Foi, s’entraînant à des actes de foi de plus en plus paradoxaux, risqués, purs, héroïques […] ignorant qu’il existe un don du Saint Esprit qui s’appelle Intelligence, où la grâce condescend le plus souvent à habiter ! Foi, pour eux, égale contrainte par sentiment du péché. 294
Stade religieux : la Foi pure surnaturelle, humainement absurde ! Nageant au-dessus de 70000 brasses, toujours en danger de mort, seul au large sur cet abîme, loin de tout secours humain : foi judaïque, au moins abrahamique, préchrétienne. Mais là, déficience capitale : on ne voit pas notre divinisation du chrétien. Posant de façon presque isolée la Transcendance, même ce stade aboutit à une expérience douloureuse : l’Anfaegtelse, tribulation spirituelle (la retombée après l’extase ?). Tout le christianisme est souffrance, plus on souffre plus on est sûr d’être aimé de Dieu : il y a là aussi déficience. 295
Bien sûr qu’il y a [chez Kierkegaard] un Christ […] un Christ rédempteur et modèle… mais je ne vois pas une expérience apaisante de l’homoïosis [la ressemblance] : il faut ressembler au Christ, mais on y échoue nécessairement. Foi dans le Christ égale douleur et souffrance. Les hautes expériences de l’union transformante ne sont pas prévues. […] Un christianisme sans Pentecôte, ou avec une Pentecôte sans lendemain, sans Église, sans mûrissement d’un peuple de saints : où le Temps n’est que l’odieuse Temporalité, non Devenir. 296
Oui : Kierkegaard et Muhammad ! Il y a chez lui une telle affirmation de la Foi exigence de l’Inconditionné qui nous jette à genoux et nous fait adorer et obéir qu’il semble qu’il y ait le même refus que chez Mahomet de la familiarité mystique : bien qu’il proclame l’amour paternel de Dieu son centre, il a obscurci cet aspect derrière la Terreur métaphysique. 296
V – Chemins de connaissance
La fonction du symbole
Image, préfiguration : mots fréquents, mais toujours y adjoindre caricature. 50
Symbolique. Je m’étonnais du plaisir que j’avais l’autre jour avec Jeanne à transbahuter les meubles de la chambre. On change deux meubles de place, et la Stimmung d’une pièce en est toute renouvelée, et on est plein de bonheur parce qu’il semble que sa vie aussi va être renouvelée. Décor nouveau, alors vie nouvelle. On s’aperçoit que la vie qu’on mène n’est qu’un Ersatz de celle qu’il faudrait mener, une symbolique. […] Seigneur, gardez-nous cette jeunesse. Faites que jamais la lassitude ou la bêtise ne nous fasse confondre nos réussites symboliques avec l’autre Face du symbole. 202
L’Écriture ? des Images. Dieu est un poète ; Écriture comme expression du type de la Poésie. La Révélation : pas des idées, mais des Images. Ne pas conceptualiser, c’est-à-dire introduire des choses trop humaines dans ce qui est Révélation. L’astuce, c’était cette exégèse des Pères qui ne visait qu’à éclairer ces images par d’autres images, et d’image en image nous transformer nous aussi en une Image. 207
Jean dit que le génie, c’est de l’ordre du facteur. Tous entendent des choses, des choses ; l’astuce est d’être capable d’en transcrire quelque chose de moins pauvre possible. Découvrir l’harmonie, la structure secrète, les combinaisons. Au fond c’est retrouver l’esthétique augustinienne du Signe. La musique, elle aussi, est une imitation. Le travail essentiel est de retrouver par une chimie de puzzle des équivalences ; inutilité des techniques scolaires. 212
Fini l’admirable Corpus mysticum du P. de Lubac. Voilà la lâche définie : retrouver (car le progrès n’est fait que de Renaissances) une théologie occidentale mais patristique contre le dessèchement thomiste. Non en contestant l’exactitude de leurs poids et mesures, mais en courant au plus pressé : ce dont j’ai besoin, moi, c’est d’une vie spirituelle nourrissante. Alors l’intelligence augustinienne est exactement ce qu’il me faut. Je n’usurperai pas le rôle du docteur, mais [je chercherai] une pensée pour nourrir en moi l’âme et la vie chrétienne ; non plus ayant une pointe vers l’apologétique absurde et desséchante, mais vers la plénitude de conscience et de vie. D’où un magnifique projet : Logique du Symbolisme et de la Participation chez les Pères, Vie contre Logique de la Distinction – ça serait formidable. Le mystère comme chose à explorer, gros de vérité à comprendre, plein de raison, révélé partiellement et inépuisable – et non comme interdit, comme frein à l’essor de l’homme. Non identité ni analogia, mais anagogia comme ressort fondamental. 354
La formulation de la pensée n’est qu’une psychagogie anagogique – non une chose, mais un devenir inséré dans une vie intérieure. 356
Le Symbole repose sur une ontologie quasi indienne : Dieu seul Réel, les Choses ne sont qu’en tant que reflet de Dieu. Le Réel en elles nous fait signe. [Hocquard] appelle Symbole cette possibilité de transparence de toute chose, qui est le mode d’être sain de toute chose : elles ne sont réelles que par ce qu’elles symbolisent, Dieu. […] Anagogie : retournement des choses. Le langage symbolique est le seul adéquat à la vie spirituelle : non pas enclos en des limites mais ouvert sur Dieu. Dieu nous a mis dans un monde, il y parle ; qu’y dit-il ? sa gloire ; par quels mots ? les Choses : des signes. L’Écriture est l’abécédaire pour épeler dans la Création ce message de Dieu. Rien de ce qui existe n’est profane, mais tout a été profané : il faut re-rendre sacrées les choses, leur restituer leur valeur fondamentale de purs symboles. 357
L’amour de la Vérité
Théologie : possibilité, puisque fin libre, que la liberté élise pour fin la Vérité. 50
Ce qui importe, c’est moins la recherche inquiète d’une position d’esprit qui permette d’embrasser le maximum (car ce qu’on appelle la recherche de la Vérité donne Cicéron et Victor Cousin), que d’adopter une idée et de s’y tenir et de la faire rendre à fond. 76
Bien sûr, vous, les d’après nous, vous nous trouverez enfantins, nous bornant à soulever, en hercules forains, des évidences ! Mais songez à ce que nous avons été, les premiers à nous apercevoir qu’il y avait une Vérité, un Absolu. Et si nous n’avons pas pu faire plus que de clamer ce simple fait… 92
Chaque fois que nous rencontrons une vérité dans notre esprit, c’est la Vérité que nous rencontrons. Montrer que cette vérité, c’est Dieu. 93
Pas une théorie de la connaissance, mais une doctrine de la Vérité, prise de conscience de la présence de Dieu en nous. 93
Transparence. Chaque vérité évoque la Vérité : Dieu. 93
Il y a dans toute pensée un caractère d’absolu. Comme tout ce que nous posons n’a qu’une existence contingente, il faut poser Dieu pour rendre compte de l’absolu qu’un monde de créatures suppose, puisqu’on le pense. 94
Ne parlons pas sèchement de vérité absolue, mais aimons cette chose réelle qu’est l’infini. 94
Étroitesse d’un certain monoidéisme. Oui, la Vérité absolue, mais telle que nous la pensons […] [selon] l’irréductible rayon qui justifie l’existence de chaque âme, et l’imperfection, limite à notre capacité d’épuisement de l’infini. Nécessaire diversité des familles spirituelles : beaucoup de formes singulières, mais légitimes, de la déduction humaine de la Vérité. Cela, plus le fait que nous ne vivons pas notre idéal, plus le fait qu’il n’est guère chic de révéler sans résistance le trésor si mal gardé, fait qu’un peu plus d’humilité éviterait le Maritanisme menaçant. 95
Pour comprendre la Vérité, il faut avoir essayé d’en vivre et avoir mesuré notre capacitas possible. 109
Le Seigneur comme le lieu où éternellement subsistent les géométries, etc. Qu’on y arrive : on a bien christianisé l’aristotélisme, et c’était peut-être encore plus schiadé. 131
Voir derrière tout ce qu’affirme une doctrine la pression actuelle de ce qu’elle repousse. Une philosophie, ce n’est pas une description statique, c’est un effort de signe contraire appliqué à quelque chose. 188
Ce qui compte dans une théologie, ce sont les dogmes qu’on ne ressent pas le besoin de définir. Ce qui compte dans une philosophie, ce sont les idées qu’on n’a même pas l’idée de formuler. 220
Je ne glisse pas à un scepticisme relativiste, mais l’objet essentiel de la pensée étant Dieu, l’infini, je ne m’étonne pas que de l’illumination finale où chaque âme a rencontré au-dedans d’elle la Lumière, les poètes aient tiré des [annulations contradictoires. Eh oui : perspectivisme. Des points de vue, tous partiels, car l’infini est inépuisable. Retrouver le caractère dialectique, dynamique, existentiel de toute formulation. 245
Les lumières de la foi sont claires par analogie, obscures par essence. La plus haute connaissance de Dieu est de comprendre qu’[Il est] insaisissable. 319
Je veux une Sagesse : quelque chose de grave, de lourd où je sente ma destinée tout entière embrayée, et peu importe si je n’en tire rien de littératurable. 327
Les dogmes
J’en arrive à justifier la scolastique du reproche d’« enfantillage décevant, de puérilité foncière », de son verbalisme. […] Ce que l’incroyant superficiel prend pour du verbalisme nominaliste est une forme d’apophatisme : c’est un mystère que je désigne. […] D’où le caractère secondaire de l’explicitation dogmatique : on en vit sans le savoir sans l’expliciter tant que l’hérétique n’y force l’Église. 431–432
Claudel est trop catholique, pas assez chrétien : tenant les dogmes pour acquis, je veux dire comme des propositions mathématiques – pas assez comme mystères denses d’informulé. Alors là-dessus il brode de petites variations rhétoriques. […] Il faut réappliquer à ses lecteurs la force de traction barthienne pour les maintenir, autrement l’essentiel (obscur mais sûr) de la foi est évacué !237
Théologiens (Thomistes !) : vérificateurs des poids et mesures. Messieurs, à vous l’honneur… Mais (au moins pour notre famille spirituelle) ce n’est pas avec eux qu’on fera de la vie spirituelle. Il y a plus : si l’unique connaissance qui importe est celle de Dieu, et si Dieu est radicalement l’Incognoscible, ce n’est pas par des distinctions, définitions et syllogismes (l’idéal scientifique de l’épistémè) qu’on s’approchera réellement de lui ! 366
La foi, c’est : je crois ce que la Sainte Église m’ordonne de croire. Par exemple au Christ crucifié. Est-ce le 14 ou le 15 Nisan 29 : elle n’en sait rien, la Sainte Église, et peut-être n’était-il pas nécessaire de le savoir. 419
Une nouvelle apologétique
La culture depuis un siècle se fait contre les talas. Ils encaissent, marquent les coups, pansent les plaies, ergotent, pied à pied. 89
Fait historique : l’argument ontologique n’a été découvert que par les chrétiens. Métaphore du chemin qui ne peut être trouvé sans guide. 93
Retrouvons l’argument ontologique : il y a un absolu immanent dans toute philosophie, dans chaque affirmation. Toute métaphysique, toute critique part de certaine chose posée sans discussion, et cela personne ne le justifie sinon nous. In Deo autem vivimus, movimur et sumus. 94
La preuve augustinienne de Dieu n’est pas un topo adressé du dehors à un homme du dehors pour lui faire accepter une proposition – elle est le mouvement même de toute notre pensée. […] Nous ne prouvons pas Dieu, nous voyageons vers lui. C’est sérieux et il y a tout nous derrière nos apparentes cabrioles dialectiques. 109
Je posais quelque part le dilemme : ou écrire pour les talas, ou si on parle au peuple, on sera tout de suite ramené à une apologétique. Les deux ne sont pas distincts si la difficulté qu’a un tala vivant dans ce monde à vivre le discours de l’Épicier fait que même à lui, il faut fournir une apologétique. 131
C’est encore l’apologétique blasphématoire à la Chateaubriand que de vouloir voir, montrer, toucher l’action du Spirituel sur notre monde. Le Spirituel, eh bien il ne sert à rien. Il est fait pour Dieu. 186
Apprendre de Berdiaev à manier la dialectique de l’antinomie tragique – c’est cela la vraie voie, non la puérile recherche de l’idée claire : une pensée apophatique et tendue. 203
Esprit et Liberté : vitalité parfaite. Méfions-nous désormais de toute position d’esprit qui ne serait pas cette liberté totale. 206
Une forme de pensée antithétique est une idola mentis, application naïve du principe de contradiction. Éveille l’esprit, mais le sclérose bientôt. Doit toujours être dépassé. 241
Précisément le contraire d’une apologétique : non présenter le christianisme comme harmonieusement coordonné à l’âme mondaine, mais l’opposer dans toute l’impitoyable rigueur de l’exigence de l’Absolu inconditionné. 296
Vanité de l’apologétique qui ne vise qu’à économiser l’effort de l’acte de foi et qui ne manie jamais que de croulants possibles : alors que nous communions pleinement avec Augustin ou Pascal dans la foi, dans la Vérité, et non sur ces petites calculations […] « machine à convertir ». Une apologétique « date » très vite. […] La Foi est la Vérité, et, au développement près, constante. 374
L’apologétique a péché en évacuant (1Cor. 1, 23) le scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils de l’Évangile : il faut y réintroduire une bonne dose de Kierkegaard. Non, la Foi n’est pas l’hypothèse la plus économique, le parti le plus vraisemblable. Dieu aurait le droit de nous demander de croire en des choses hautement improbables. Il suffit qu’elles ne soient pas contradictoires. […] Exiger de Dieu une révélation qui nous persuade, c’est « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». […] Mais Abraham crut en Dieu (contre toute vraisemblance) et cela lui fut imputé à justice. 377
Pour les existentiels, la négation, c’est leur Dieu. Tous ont un Dieu (pour lui, c’est son Absurde), un élément d’absolu – à nous de l’épurer et de les convertir, mais cessons de parler de l’existence de Dieu comme s’Il était un objet. 394
L’essentiel de notre position, c’est la Révélation : l’homme n’est pas seul, Dieu est venu, descendu vers lui. Il semble que toute l’assurance de l’anti-tala vienne de la naïveté héritée de l’apologétique classique, montrant que tout ça était vraisemblable. Non, c’est révélé : ça ne vient pas de nous, ça y entre comme un coin. Ça ne dépend pas de nous, c’est à contenu extatique. 394
Comprendre, c’est compliquer. C’est enrichir en profondeur. Le danger c’est de dissoudre les hommes (et les vérités) dans le milieu qui les « explique »… Ou du moins stabilise l’enquête à un niveau superficiel […] qui ne m’explique que le comment non le quid. 481
VI – Éléments de vie spirituelle
Étapes de conversion
La dévotion n’est pas le rêve héroïque d’une perfection rare, mais une lente ascension spirituelle. 47
Essentiel : nous autres charnels, nous ne sommes pas encore ressuscités. 51
Prends garde : en cherchant la sincérité et la santé, ne trouve pas la banalité. 52
« Tout s’écoule ». Que toutes choses humaines ne seront pas dans vingt ans ce qu’elles sont, ni le visage, ni l’amour qu’on a eu pour lui, et cela seul suffit à entrouvrir le cloître. 53
Un schéma de vie simple. La vie est brève, Marrou, la vie est brève. 54
Le mécanisme : longues incertitudes, puis impulsion (surtout s’il y a quelque caractère d’aventure) et ensuite, au lieu de regrets, la certitude qu’il faut être tenu par cette décision. 57
Ce qu’il y a de plus consistant dans le monde c’est le spirituel. Réagir contre l’environnement et son primat du matériel. Vivre comme quelqu’un qui croit au spirituel. 64
Nous aimerons le Monde et le Sensible, non pour en épuiser la Joie, mais pour trouver la force de s’en évader. 68
De l’extérieur, les grands saints paraissent avoir passé la plus grande partie de leur temps à s’amputer, mais en fait, ils marchaient vers le But – et pour qui voit le But il va de soi qu’il y a n choses négligeables. 69
Quand tu essaies de penser, tu es en général complètement idiot. Tu oublies qu’on ne pense pas comme on brique ses boutons. Il faut une ascèse du cœur entier. Courbe ta nuque dure et confesse-toi pallium menstruatum. 112
Toute grandeur humaine, intellectuelle et mystique, s’obtient au prix d’une violence sur l’antique animal. […] De toute manière il faut le forcer. Mais ce n’est pas un ennemi : c’est notre argile. C’est tout ce que nous avons, et il faut aller si loin sur ce seul âne… 125
Ta Forme à toi, c’est bien la conversion d’Aristippe, la Sagesse païenne comme préparation à l’inclinaison humble de tout l’être hiérarchisé et soumis devant le Sinaï et la Croix. Oui, c’est la théorie, mais la vie est brève et ce cocktail compliqué, cette polyphonie savante, demandent à être cuisinés avec un art impeccable et souverain. 256
N’aie pas tant peur d’être fatigué, toi qui n’es jamais malade – alors que tout progrès spirituel s’arrache aux dépens du corps. 410
Détachement : mêler à la vie de tous les jours, de chaque heure, le petit effort qui fera que tu ne vivras pas cette heure comme si tu étais déjà ressuscité : il doit toujours y avoir une petite chose à redresser, à te refuser (et que ça soit invisible à tous surtout). 410
Ne pas chercher à faire trop. La spiritualité souffre de la sur-occupation. Être prêt à sacrifier même le projet du livre fini cette année ! Ne pas accepter trop de choses : sois humble, petit – tu as des limites, les aimer comme une écharde dans ta chair. Résiste à la concupiscence de l’esprit, à la volonté de puissance. 413
Nouvelle vie : il faut recharger les accus physiques, intellectuels – spirituels. Ralentir le rythme, accepter tes limites…423
Il faut un contenu extatique à la vie intérieure (sinon, le moyen ascèse sera à son tour pris pour fin : championnat, performance). Si tu ne recherches pas la terre, que rechercheras-tu, sinon le Ciel ? Devenue disponible par l’ascèse, l’âme se sent tout naturellement envahie par Dieu. 425
Oui : effort pour retrouver un rythme biologiquement plus serein, intellectuellement moins rapide, donc plus réel, spirituellement plus profond. 427
Tu t’occupes trop de ton corps, de ta santé, de ta cénesthésie : occupe-toi un peu de celle des autres. Be silent upon thyself : première forme élémentaire d’ascèse et de détachement. 439
Avoir un style de vie humaine plus souple qui par là même soit plus ouvert spirituellement. 441
En finir avec le style de vie Aristippe, ne pas chercher la vie comme œuvre d’art. Savoir qu’on sera inachevé et raté, ne pas rêver sur la place occupée aujourd’hui ou demain dans la pensée des hommes – mais en toute chose, Seigneur, que je travaille à ce que ton règne arrive. 452
S’ouvrir aux autres, s’ouvrir à la pensée, préoccupation, souci, service des autres. Ah oui, je le sais maintenant, ça peut s’appeler : La Mort d’Aristippe. Jusqu’ici ton fameux équilibre, ta sérénité, ta technique d’invulnérabilité ça consistait par une carapace à refuser de te laisser envahir par le Souci – des autres…486
Transformer le sentiment vague d’être insuffisant, médiocre, lâche, pécheur, en conscience de ta misère, de ton impuissance radicale, de ta pauvreté, – alors ça pourra devenir action de grâces501
L’acte de foi qui t’est demandé est de remettre entre les mains du Seigneur le soin de faire de toi un saint. Tu n’as pas à te soucier de savoir si tu progresses (nul ne progresse jamais assez), ni de chercher comment y arriver. Tiens-toi disponible et ne mets pas de coton dans tes oreilles. 502
Être chrétien, ce n’est pas atteindre à une forme de Sagesse humaine, d’équilibre, de vertu, c’est se laisser envahir et conduire par l’Esprit du Christ, l’esprit qui nous a été donné et qui a versé, verse, versera en nous l’amour de Dieu (Rom. 5, 5). 503
La condition pour entrer dans le Royaume est d’avoir conscience qu’on n’y a aucun droit. 504
Apprentissage de l’oraison
Panem quotidianum : le pain céleste. Le pain terrestre, on ne le demande pas, on le prend. 41
N’envie pas, luttant pour le pain quotidien, saint Bonaventure ayant toute sa journée pour vacare Deo. Tu n’étais pas digne du cloître où tu aurais péri d’acédie. 124
J’en ai marre de vivre chaque jour à faire quelque chose. Il est temps de rester sans rien faire et de regarder tourner les oiseaux. 153
Résolutions. Naturellement l’enclume de la vie d’oraison. S’évader du quelque chose par la prière et non par la poésie. L’humain c’est-à-dire le réel, à défendre non contre Dieu, mais contre la mécanique écrivassière. 155
Une sorte de grand bonheur froid si proche de la détresse et des larmes. 173
Seigneur il faut que je vous prie encore, pour que ma prière ne soit pas simplement une technique d’ataraxie. 208
Sois de ceux qui font oraison : la première chose à assurer. 250
L’essentiel : vie d’oraison comme toujours – être in angulo positum [placé dans un coin] (il y a là une esthétique) and lount thyself a King of infinite space [et considère-toi comme le roi d’un espace infini]. Ça veut dire, avec Augustin, que dès que tu as un moment, tu n’aies pas de plus grande joie que de te recueillir en présence de Dieu. 266
Ce n’est pas parce qu’on est fatigué ou qu’on n’a pas le temps qu’on est dispensé de « méditer ».311
Le fait que je viens devant le tabernacle représente une oraison meilleure que celle où j’étale orgueilleuse ment mon activité intellectuelle. 311
Une oraison est bonne si l’âme y trouve des forces pour pratiquer vertus et apostolat. 311
La vie d’oraison est la seule vie, elle rend à l’homme sa finalité essentielle : si tout ce que je fais je ne le fais pas en Dieu, pour Dieu, par Dieu, en compagnie de Dieu, je ne suis plus un homme mais un pauvre insecte talonné par l’instinct. 327
Comme les Anciens (Suétone, Vespasien) le progrès technique, nous devons refuser d’intégrer certains progrès : la presse, l’abondance de livres, la radio mugissante. Très sévèrement : ramener l’homme à sa finalité essentielle. Se taire. Vacare Deo. […] En voyage, tu peux prier, ça vaut mieux que s’abrutir sur un livre. Respecter l’intelligence, partie essentielle de l’image de Dieu, est moyen de penser et de prier – non moyen de s’abrutir et s’aliéner. 364
Retrouver notion de vigile : un peu de pénitence, préparation. Arriver cinq minutes en avance : que toute la messe se situe dans atmosphère de surélévation, d’intériorisation. Surtout, que la méditation soit d’un degré au-dessus de celle des autres jours ; considérer comme un crime de ne pas avoir fait épanouir une communion. 412
Aparchè : concept très utile. La prière doit être ça, notion de prémices ; ce que tu as de plus précieux, ton temps de conscience, tu en prélèves une part et tu le détruis, holocauste, pour bien marquer que rien n’en est tien, que tout doit revenir à Yahvé. 440
Une vie consacrée
Chaque homme doit construire une œuvre où entrent tous les éléments de la Terre, collaborant à l’achèvement du monde. […] Par ce que nous faisons le Christ prend un peu plus d’essence entre nos mains, descend un peu plus dans le monde, a plus de prise sur lui (et nous) pour s’emparer de lui. 66
Rien n’est absolument profane : tout est sacré si tu y vois la parcelle de Dieu. Danger de mépriser « les progrès naturels dont s’alimente la sainteté de chaque siècle ». 67
Se garder du renoncement par évasion : pas légitime avant la fin du monde, car notre âme n’est pas achevée. 67
Ne pas rejeter le monde, nous pouvons y faire quelque chose, Dieu a besoin de notre effort. Chercher la vérité dans toute science humaine. Pas d’illuminisme. Partout où nous pouvons trouver ou faire quelque chose, « ce n’est pas à moi de vous le dire » dit Dieu, c’est à vous de le trouver. Dieu n’est qu’au bout de toutes les routes terrestres. 68
Toute occupation, du moment que Dieu nous la dicte, devient sacrée. 68
Le Christ est un homme et notre vie est en lui divine : quand Maman se lève malade pour travailler, elle souffre avec le Christ. 70
Il n’y a pas à attendre des conditions optima. Tout (prière, ascèse, conquête) nous est donné à faire où que nous soyons, dès maintenant. 112
Qu’on vienne et parle d’Augustin et du fait que seule la Cité éternelle compte, etc. : il reste que notre étoffe d’hommes est faite de valeurs temporelles, que c’est nous détruire que de prétendre s’en dépouiller, et qu’un devoir de fidélité nous lie à notre Cité terrestre. 144
Il faut avoir quelque chose à donner à Dieu : nous aussi, nous sommes de l’être. Tout ascétisme qui est une négation, une peur d’exister, ne conduit pas à Dieu. 238
L’esprit, l’âme, le corps. Le soma, c’est la nature telle qu’elle nous est donnée, c’est-à-dire déjà pas mal agie par des techniques. La psychè, c’est l’effort humain pour agir et obtenir des résultats, matériels et spirituels, comme l’histoire par exemple : c’est la zone des techniques. Le pneuma, c’est l’effort par lequel tout ça est ramené à l’unique nécessaire à la fin de la vie. 244
C’est en tant que riche de valeurs humaines qu’enraciné par mille fils sur la terre charnelle, je suis vraiment et je donne quelque chose à Dieu – et que je ramène la créature. 257
Il faut être, être vraiment vivant pour avoir quelque chose à consacrer à Dieu. 262
À la recherche du caractère de Vertu théologale (directement rattachée à Dieu) de l’espérance : qui pourra nous séparer de l’amour de Dieu ? Certitude divine, héroïque, non une consolation humaine de la sensibilité. N’espérer qu’en Dieu, n’espérer que Dieu (quelque chose de dépouillé, de renoncé, proche de l’énergie du désespoir). Il y a une ascèse de l’espérance, différente de l’optimisme (Eli Eli lamma sabachtani ?). Elle ne se trouve ni dans le bonheur, ni dans le malheur (où on cherche souvent la consolation) : comme l’agapè véhicule les amours humaines, l’espérance assume les moyen humains de l’action, mais suppose un détachement surnaturel, inséparable de la paix du Christ, que le monde ne donne pas. 282
Jamais la tradition chrétienne n’a toléré que le délivre-nous du mal, le pain epiousion ne soient entendus que au sens mystique. 285
Que l’Œuvre unique soit ta Vie, non pas comme une statue sculptée offerte à l’idolâtrie des autres hommes, mais comme l’offrande de mieux en mieux épurée consacrée à Dieu. Que tout ce que tu fais et d’abord les livres ne soient qu’un reflet de l’Exigence unique, écrits parce que nécessaires en ce moment, puis dépassés comme biens de cette terre. 286
Regarde ta vie, elle est en apparence toute simple et toute unie. Qu’est-ce qui empêche qu’elle le soit ? Tu n’as rien à sacrifier, tout est si stupide en dehors de l’Unique. Simplifie, fais un vide et un creux : qui peut douter que la formidable Présence ne vienne le remplir ? 312
Rien, absolument rien ne peut t’empêcher hic et nunc, sans attendre des épreuves extraordinaires, de faire que toute souffrance soit participation, partie et complément des souffrances du Christ et comme elles purification et rédemption du monde. 313
Ne pas demander de faveurs, de grâces, se contenter du regard de foi. Ne pas chercher les mortifications en performances : héroïsme dans le devoir d’état. Être fidèle. […] Dans toute action, une pensée d’éternité. 320
C’est très simple : il n’y a plus rien à attendre ni de l’événement (hélas, je dis cela et nous sommes dévorés par l’anxiété, les nouvelles, le débarquement), ni de l’homme, ni de toi, ni rien – une seule chose : progresses-tu dans l’amitié de Dieu ? Rien, ni prospérité ni épreuves, ne peut t’éloigner de l’Unique chose (qui donc nous séparera de l’amour du Christ ?). Hic et nunc tu peux devenir, c’est-à-dire devenir saint. Où que tu sois, dans ce Curtillard splendide d’un doux été ou en prison ou à la mort. Seigneur, Seigneur, que je vous cherche en vérité ! Il ne faut plus considérer que ta vie, que la vie est encombrée de choses qui ne sont pas la vie. Te rendre à ta finalité essentielle : tous tes moments, toutes tes actions peuvent être transparentes. 364
Il faut être d’abord pleinement ce qu’on est tenu d’être – professeur à la Sorbonne ou diplomate, remplir le poste assigné, être le quelque chose. Le quelqu’un viendra par surcroît – la surnature exige le plein accomplissement de la nature. 397
Pas de Vertu, dit le sévère Augustin, chez les païens. Un dévouement de médecin peut être aveugle. Il faut de la « vie contemplative » pour le rendre valable, réel – humainement et surnaturellement à la fois. 425
Le cosmos nous est donné comme possession pour que nous l’offrions. C’est en tant qu’hommes qu’il nous est donné à être dominé (Gen. l et 2), utilisé, agi en tant que chrétiens, la fonction est de prendre le cosmos (et les valeurs culturelles) telles qu’elles sont et de les surélever par consécration. Nous n’avons pas spécifiquement à créer la culture mais à la sacrifier, la rendre sacrée – en faire l’objet du sacrifice. […] Spéculativement il ya bien les deux œuvres : celle de l’homme, créateur de culture, celle du chrétien, roi-prêtre. 435
Provisoirement, je propose une technique (il en faut bien) renouvelée de frère Laurent de la Résurrection : à tout instant, et le plus souvent possible, t’arrêter et demander : Seigneur, est-ce que ce que je fais en ce moment est pour vous ? 450
Que tout soit constamment ramené à la fin unique. Ne complique pas ta vie d’observances ; exercices spirituels peuvent devenir interchangeables. Seul compte le colloque avec le Seigneur, la recharge auprès de la Source vive. 452
Primat de l’humilité
Si tu es quelque chose quelque part, n’accepte jamais un hochet, qui ferait de toi un maudit. Ne sois qu’un serviteur. 48
Heureux les pauvres en esprit : être constamment dans la dèche de l’esprit, inquiétude nécessairement constante, jamais cette chose souriante du monsieur qui se sait sage. 53
Ne pas avoir de [talent]. Douleur de n’être en rien Alain. Mais le fait d’être tala doit se suffire et en fait, on tirera de là quelque chose de cohérent et de fameux […] fondant tout non sur la notion d’éternité de l’esprit mais d’humilité. 61
Tu n’as pas le droit de te voir supérieur à tel puisque le Christ, homme, n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu. Mystère de ce primat de l’humilité. 64
Goût morbide de l’humiliation. Tu n’as pas le droit de te laisser démolir et de t’abattre. « Je ne suis rien », etc. – puisque tu peux être quelque chose. 72
On reconnaît la vraie humilité à ce qu’elle n’empêche pas d’agir. 317
Respirer Dieu
Faire que Dieu soit à notre âme ce que notre âme est au corps. 47
Toutes nos communions n’en sont qu’une (ce ne sont pas n Dieux que nous recevons). 65
Aucune créature n’est saisissable qu’au point de consommation en Dieu : notre amour commence un geste qui ne s’achèvera qu’en Dieu. 68
Ce n’est que pour de courts instants que l’homme peut supporter la plénitude divine. Ensuite la vie n’est que le rêve de ces instants. 81
C’est dans le Silence que nous recevons le Verbe proféré pendant l’éternité. Dis-moi quelque chose si tu as quelque chose à me dire – je m’abandonne. 309
Chercher de moins en moins sa vie dans l’extériorisation. Trouver Dieu dans les profondeurs de l’âme. 310
Être direct : aller à Dieu tout droit : Dieu n’est nulle part plus près qu’en nous. 313
Divinisation du chrétien : l’humanité assimilée au Verbe, emportée avec lui dans le mouvement trinitaire… Nous aussi spirerons l’Esprit. […] Et ainsi le rêve de la Première Tentation eritis sic ut dii [vous serez comme des dieux], plus que réalisé : non sicut, non dii – nous devenons Dieu. 320
Ce n’est pas quand tu es conscient de prier que ta prière est la plus réelle ni la présence de Dieu plus plénière. 504
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