Henri Bergson – L’énergie spirituelle, PUF, 1946 (1919) (résumé-citations D. Vigne, 14 pages pdf).
Henri Bergson
L’Énergie spirituelle
I – La conscience et la vie (1911)
« Il n’y a pas de principe d’où la solution des grands problèmes puisse se déduire mathématiquement ». Par contre « nous possédons un certain nombre de lignes de faits, que nous pouvons prolonger ». « Qui dit esprit dit avant tout conscience »4, et « conscience signifie d’abord mémoire ». « Toute conscience est donc mémoire, conservation et accumulation du passé dans le présent ». Mais d’autre part « toute conscience est anticipation de l’avenir » : « l’attention est une attente »5. « Sur ce passé nous sommes appuyés, sur cet avenir nous sommes penchés »6.
« La conscience est incontestablement liée au cerveau chez l’homme : mais il ne suit pas de là qu’un cerveau soit indispensable à la conscience »7. « À la rigueur, tout ce qui est vivant pourrait être conscient ; en principe, la conscience est coextensive à la vie »8. En fait, de manière plus précise, on voit que « le cerveau est un organe de choix ». « À mesure que nous descendons le long de la série animale, nous trouvons une séparation de moins en moins nette entre les fonctions de la moelle et celles du cerveau. La faculté de choisir, localisée d’abord dans le cerveau, s’étend progressivement à la moelle ». « Là où il n’y a plus d’éléments nerveux distincts, automatisme et choix se fondent »9.
« Si la conscience retient le passé et anticipe l’avenir, c’est parce qu’elle est appelée à effectuer un choix : pour choisir, il faut prévoir et il faut se souvenir »10. « La conscience s’endort là où il n’y a plus de mouvement spontané, et s’exalte quand la vie appuie vers l’activité libre.
Chacun de nous a d’ailleurs pu vérifier cette loi sur lui-même. Qu’arrive-t-il quand une de nos actions cesse d’être spontanée pour devenir automatique ? La conscience s’en retire ». « Quels sont, d’autre part, les moments où notre conscience atteint le plus de vivacité ? Ne sont-ce pas les moments de crise intérieure, où nous hésitons entre deux ou plusieurs partis à prendre ? ». « Les variations d’intensité de notre conscience semblent donc bien correspondre à la somme plus ou moins considérable de choix »11.
« Le risque de l’aventure » d’une part, « la torpeur, l’immobilité » d’autre part, « telles sont les deux voies qui s’offraient à l’évolution de la vie ». « La première marque en gros la direction du monde animal », « la seconde représente en gros celle des végétaux ». « La matière est inertie, géométrie, nécessité. Mais avec la vie apparaît le mouvement imprévisible et libre. L’être vivant choisit ou tend à choisir. Son rôle est de créer »12. « La matière est nécessité, la conscience est liberté ; mais elles ont beau s’opposer l’une à l’autre, la vie trouve moyen de les réconcilier. C’est que la vie est précisément la liberté s’insérant dans la nécessité et la tournant à son profit »13.
« Placée au confluent de la conscience et de la matière, la sensation condense dans la durée qui nous est propre, et qui caractérise notre conscience, des périodes immenses de ce qu’on pourrait appeler, par extension, la durée des choses »16. « La conscience nous apparaît comme une force qui s’insérerait dans la matière pour s’emparer d’elle et la tourner à son profit. Elle opère par deux méthodes complémentaires : d’un côté par une action explosive qui libère en un instant, dans la direction choisie, une énergie que la matière a accumulée pendant longtemps ; de l’autre, par un travail de contraction qui ramasse en cet instant unique le nombre incalculable de petits événements que la matière accomplit, et qui résume d’un mot l’immensité d’une histoire »17.
« Je vois dans l’évolution entière de la vie sur notre planète une traversée de la matière par la conscience créatrice ». « Pourquoi donc la vie est-elle allée se compliquant, et se compliquant de plus en plus dangereusement ? »18, sinon parce qu’elle est « entraînée par un élan, à travers des risques de plus en plus forts, vers une efficacité de plus en plus haute ? ». « Il est visible que l’effort a rencontré des résistances dans la matière qu’il utilisait ; il a dû– se diviser en chemin » ; « parfois il s’est arrêté net ». « Les choses se passent comme si un immense courant de conscience, où s’entrepénétraient des virtualités de tout genre, avait traversé la matière pour l’entraîner à l’organisation et pour faire d’elle, quoiqu’elle soit la nécessité même, un instrument de liberté ».
« Avec l’homme, un saut brusque s’accomplit ; la chaîne se brise. Le cerveau de l’homme a beau ressembler à celui de l’animal, il a ceci de particulier qu’il fournit le moyen d’opposer à chaque habitude et à tout automatisme un automatisme antagoniste »20. « Le travail de fabrication de nos laboratoires imitera certains caractères de la matière vivante ; mais on ne lui imprimera pas l’élan en vertu duquel elle se reproduit et, au sens transformiste du mot, évolue. Or, cette reproduction et cette évolution sont la vie même. L’une et l’autre manifestent une poussée intérieure, le double besoin de croître en nombre et en richesse par multiplication dans l’espace et par complication dans le temps »21.
« Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie »23.
« Si dans tous les domaines, le triomphe de la vie est la création, ne devons-nous pas supposer que la vie humaine a sa raison d’être dans la création de soi par soi »24? « L’homme, appelé sans cesse à s’appuyer sur la totalité de son passé pour peser d’autant plus puissamment sur l’avenir, est la grande réussite de la vie »25. « Les sociétés de fourmis et d’abeilles sont admirablement disciplinées et unies, mais figées dans une immuable routine »26.
« Dans son passage à travers la matière qu’elle trouve ici-bas, la conscience se trempe comme de l’acier et se prépare à une action plus efficace, pour une vie plus intense ». « S’il y a pour les consciences un au-delà, je ne vois pas pourquoi nous ne découvririons pas le moyen de l’explorer »27.
II – L’âme et le corps (1912)
« Qu’est-ce que le moi ? Quelque chose qui paraît, à tort ou à raison, déborder de toutes parts le corps qui y est joint », « force consciente dont le rôle paraît être d’apporter sans cesse quelque chose de nouveau dans le monde »30. « Tout ce qui s’offre directement aux sens ou à la conscience, tout ce qui est objet d’expérience, soit extérieure soit interne, doit être tenu pour réel tant qu’on n’a pas démontré que c’est une simple apparence. Or, il n’est pas douteux que nous nous sentions libres, que telle soit notre impression immédiate. À ceux qui soutiennent que ce sentiment est illusoire incombe donc l’obligation de la preuve »35.
« L’expérience nous montre que la vie de l’âme est liée à la vie du corps, qu’il y a solidarité entre elles, rien de plus ». « Il y a loin de là à soutenir que le cérébral est l’équivalent du mental ». Comme « un vêtement est solidaire du clou auquel il est accroché », « ainsi la conscience est incontestablement accrochée à un cerveau ; mais il ne résulte nullement de là que le cerveau dessine tout le détail de la conscience, ni que la conscience soit une fonction du cerveau »37.
« Que des savants qui philosophent aujourd’hui sur la relation du psychique au physique se rallient à l’hypothèse du parallélisme, cela se comprend : les métaphysiciens ne leur ont guère fourni autre chose »41. Mais « un examen attentif de la vie de l’esprit et de son accompagnement physiologique m’amène à croire que le sens commun a raison, et qu’il y a infiniment plus, dans une conscience humaine, que dans le cerveau correspondant »42. « La pensée, en grande partie du moins, est indépendante du cerveau 43.
« La pensée réelle, concrète, vivante, est chose dont les psychologues nous ont fort peu parlé jusqu’ici, parce qu’elle offre malaisément prise à l’observation intérieure »44. En effet « l’idée est un arrêt de la pensée », et « la pensée est essentiellement un changement continuel et continu de direction intérieure »45.
« Je dirais que le cerveau est un organe de pantomime, et de pantomime seulement ». « Il constitue le point d’insertion de l’esprit dans la matière, assure à tout instant l’adaptation de l’esprit aux circonstances ». « Le cerveau est l’organe de l’attention à la vie »47. « De même qu’il suffit d’un très faible relâchement de l’amarre pour que le bateau se mette à danser sur la vague, ainsi une modification même légère de la substance cérébrale tout entière pourra faire que l’esprit, perdant contact avec l’ensemble des choses matérielles auxquelles il est ordinairement appuyé, sent la réalité se dérober sous lui »48.
« La seule fonction de la pensée à laquelle on ait pu assigner une place dans le cerveau est la mémoire »50. « Voyons donc comment ce résultat est interprété par la doctrine qui fait de la pensée une fonction du cerveau ». « Si vraiment mon souvenir visuel d’un objet, par exemple, était une impression laissée par cet objet sur mon cerveau, je n’aurais jamais le souvenir d’un objet, j’en aurais des milliers »51! « Et pourtant il est incontestable que ma conscience me présente une image unique ». « Les choses se passent comme si le cerveau servait à rappeler le souvenir et non pas à le conserver »52.
Ainsi « les faits nous invitent à voir dans l’activité cérébrale un extrait mimé de l’activité mentale, et non pas un équivalent de cette activité ». « Mais si le souvenir n’a pas été emmagasiné par le cerveau, où donc se conserve-t-il ? ». « Je dirai tout bonnement qu’ils sont dans l’esprit. Je ne fais pas d’hypothèse, je n’évoque pas une entité mystérieuse, je m’en tiens à l’observation, car il n’y a rien de plus immédiatement donné que la conscience ».
« Or, conscience signifie avant tout mémoire »55. « Notre vie intérieure tout entière est quelque chose comme une phrase unique entamée dès le premier éveil de la conscience, phrase semée de virgules, mais nulle part coupée par des points »56. « Notre passé tout entier est là, subconscient ». « Tel est le rôle du cerveau dans l’opération de la mémoire : il ne sert pas à conserver le passé, mais à le masquer d’abord, puis à en laisser transparaître ce qui est pratiquement utile ». « C’est dire que l’esprit déborde le cerveau de toutes parts, et que l’activité cérébrale ne répond qu’à une infime partie de l’activité mentale ».
« Mais c’est dire aussi que la vie de l’esprit ne peut pas être un effet de la vie du corps, que tout se passe au contraire comme si le corps était simplement utilisé par l’esprit, et que dès lors nous n’avons aucune raison de supposer que le corps et l’esprit soient inséparablement liés l’un à l’autre ».
« Certes, l’immortalité elle-même ne peut pas être prouvée expérimentalement ». « Mais ce serait quelque chose, ce serait beaucoup que de pouvoir établir, sur le terrain de l’expérience, la possibilité et même la probabilité de la survivance pour un temps x : on laisserait en dehors du domaine de la philosophie la question de savoir si ce temps est ou n’est pas illimité »58. « Alors la survivance devient si vraisemblable que l’obligation de la preuve incombera à celui qui nie, bien plutôt qu’à celui qui affirme ».
« Il faut opter, en philosophie, entre le pur raisonnement qui vise à un résultat définitif, imperfectible puisqu’il est censé parfait, et une observation patiente qui ne donne que des résultats approximatifs, capables d’être corrigés et complétés indéfiniment »59. « Entre ces deux manières de philosopher mon choix est fait »60.
III – « Fantômes de vivants » et « recherche psychique »
« J’estime que le temps consacré à la réfutation, en philosophie, est généralement du temps perdu »62. « Ce qui compte et ce qui demeure, c’est ce qu’on a apporté de vérité positive »63.
« Quand je repasse dans ma mémoire les résultats de l’admirable enquête poursuivie inlassablement par vous pendant plus de trente ans, quand je pense aux précautions que vous avez prises pour éviter l’erreur, quand je tiens compte du nombre énorme des faits et surtout de leur ressemblance entre eux », etc., « je suis porté à croire à la télépathie de même que je crois, par exemple, à la défaite de l’Invincible Armada ». « Ce n’est pas la certitude physique que m’apporte la vérification de la loi de Galilée. C’est du moins toute la certitude qu’on obtient en matière historique ou judiciaire ».
« De ce que la ‘recherche psychique’ ne peut pas procéder comme la physique et la chimie, on conclut qu’elle n’est pas scientifique »66. « Je n’ai que faire de la comparaison du nombre des ‘cas vrais’ à celui des ‘cas faux’ ; la statistique n’a rien à voir ici ; le cas unique qu’on me présente me suffit, du moment que je le prends avec tout ce qu’il contient »69.
« Il faudrait s’entendre sur le caractère de la science moderne ». « En quoi consista la création de la méthode expérimentale ? À prendre des procédés d’observation et d’expérimentation qu’on pratiquait déjà, et à les faire converger sur un seul point, la mesure ». « La science moderne est donc fille des mathématiques »70. « Or, il est de l’essence des choses de l’esprit de ne pas se prêter à la mesure »71.
« L’hypothèse d’un parallélisme rigoureux entre le cérébral et le mental paraît éminemment scientifique ». « Eh bien, le moment est venu de regarder cette hypothèse en face »72. « Dans le travail de la pensée, le cerveau apparaît simplement comme chargé d’imprimer au corps les mouvements et les attitudes qui jouent ce que l’esprit pense ou ce que les circonstances l’invitent à penser »74. « Le cerveau, en dehors de ses fonctions sensorielles, n’a d’autre rôle que de mimer, au sens le plus large du terme, la vie mentale ».
« Je reconnais d’ailleurs que cette mimique est de première importance. C’est par elle que nous nous insérons dans la réalité ». « Aussi une modification cérébrale légère, une intoxication passagère, peuvent-elles entraîner une perturbation complète de la vie mentale. Ce n’est pas que l’esprit soit atteint directement »75, « mais l’effet de la lésion est de fausser l’engrenage, et de faire que la pensée ne s’insère plus exactement dans les choses ». « Orienter notre pensée vers l’action, voilà ce pour quoi notre cerveau est fait ».
« Nos corps sont extérieurs les uns aux autres dans l’espace ; et nos consciences, en tant qu’attachées à ces corps, sont séparées par des intervalles. Mais si elles n’adhèrent au corps que par une partie d’elles-mêmes, il est permis de conjecturer, pour le reste, un empiètement réciproque »78. « Plus nous nous accoutumerons à cette idée d’une conscience qui déborde l’organisme, plus nous trouverons naturel que l’âme survive au corps »79.
« Les savants n’ont pas tort quand ils reprochent au vitalisme d’être une doctrine stérile : il est stérile aujourd’hui, il ne le sera pas toujours »81. « Il n’était pas désirable, pour la science psychologique, que l’esprit humain s’appliquât d’abord à elle »82. « Quelque chose lui eût manqué » : « la précision, la rigueur, le souci de la preuve », « la démonstration mathématique ». « Une science qui se fût appliquée tout de suite aux choses de l’esprit serait restée incertaine ».
« Mais aujourd’hui, nous pouvons nous aventurer sans crainte dans le domaine à peine exploré des réalités psychologiques. Avançons-y avec une hardiesse prudente, déposons la mauvaise métaphysique qui gêne nos mouvements, et la science de l’esprit pourra donner des résultats qui dépasseront toutes nos espérances »84.
IV – Le rêve (1901)
« Dans le sommeil naturel, nos sens ne sont nullement fermés aux impressions extérieures ». « Ils retrouvent beaucoup d’impressions ‘subjectives’ qui passaient inaperçues pendant la veille », « et qui reparaissent dans le sommeil parce que nous ne vivons plus alors que pour nous ». « Il est vrai que la perception perd alors en tension ce qu’elle gagne en extension. Elle n’apporte guère que du diffus et du confus. Ce n’en est pas moins avec de la sensation réelle que nous fabriquons du rêve ».
« Comment le fabriquons-nous ? ». « Quelle est la forme qui imprimera sa décision à l’indécision de la matière ? Cette forme est le souvenir »92. « Le rêve n’est guère qu’une résurrection du passé »93. « Mais c’est un passé que nous ne pouvons pas reconnaître ». « Souvent l’image évoquée est celle d’un objet ou d’un fait perçu distraitement » ; « surtout, il y a des fragments de souvenirs brisée que la mémoire ramasse cà et là ».
« À l’état de veille, nous avons bien des souvenirs qui paraissent et disparaissent » mais « ce sont des souvenirs qui se rattachent étroitement à notre situation et à notre action »94. « Derrière les souvenirs qui viennent se poser ainsi sur notre occupation présente, il y en a d’autres, des milliers et des milliers d’autres, en bas, au-dessous de la scène illuminée par la conscience. Oui, je crois que notre vie passée est là, conservée jusque dans ses moindres détails, et que nous n’oublions rien ». « Supposez qu’à un moment donné je me désintéresse de la situation présente, c’est-à-dire que je m’endorme ». « Alors des souvenirs se mettent en mouvement »95 ; « ils courent à la porte qui vient de s’entrouvrir ; ils voudraient bien passer tous », mais « seuls y réussissent qui pourront s’assimiler mes impressions organiques »96.
« La sensation voudrait bien trouver une forme sur laquelle fixer l’indécision de ses contours ; le souvenir voudrait bien obtenir une matière pour se remplir, se lester, s’actualiser enfin. Ils s’attirent l’un l’autre »97. « Quand cette jonction s’opérera entre le souvenir et la sensation, j’aurai un rêve »96.
« La naissance du rêve n’a donc rien de mystérieux. Nos songes s’élaborent à peu près comme notre vision du monde réel »97. À l’état de veille, « la lecture courante est un travail de divination »99 : « nous n’apercevons de la chose que son ébauche ». « C’est cette espèce d’hallucination, insérée dans un cadre réel, que nous nous donnons quand nous voyons la chose »99. « L’esprit continue à fonctionner pendant le sommeil ». « Soit qu’il dorme, soit qu’il veille, il combine la sensation avec le souvenir qu’elle appelle ». « Mais alors, où est la différence entre percevoir et rêver ? »100. « Dormir, c’est se désintéresser »103 : « le rêve est la vie mentale tout entière, moins l’effort de concentration ». « Ce qui exige de l’effort, c’est la précision de l’ajustement »104. « Comme le rêve a pour essence de ne pas ajuster exactement la sensation au souvenir, mais de laisser du jeu, contre la même sensation de rêve s’appliqueront aussi bien des souvenirs très divers »105. « Les images de rêve sont surtout visuelles », et « une multitude aussi grande qu’on voudra d’images visuelles peut être donnée tout d’un coup en panorama »106.
« La rapidité de déroulement de certains rêves me paraît être un autre effet de la même cause »105. « Précipitation, pas plus qu’abondance, n’est signe de force dans domaine de l’esprit : c’est le réglage, c’est toujours la précision de l’ajustement qui réclame un effort », « comme dans une horloge, le balancier découpe en tranches et répartit sur une durée de plusieurs jours la détente du ressort qui serait presque instantanée si elle était libre »107.
Notons enfin que « ce qui revient de préférence est ce qui était le moins remarqué. Rien d’étonnant à cela. Le moi qui rêve est un moi distrait, qui se détend. Les souvenirs qui s’harmonisent le mieux avec lui sont les souvenirs de distractions, qui ne portent pas la marque de l’effort »108.
V – Le souvenir du présent et la fausse reconnaissance (1908)
Le « sentiment du déjà vu » est « l’affirmation très nette d’une perception présente et d’une perception passée qui aurait été identique », un « phénomène double qui serait perception par un côté, souvenir par l’autre »114. « Les deux expériences apparaissent comme rigoureusement identiques » : « nous ne sommes pas simplement devant du déjà vu, c’est bien plus que cela, c’est du déjà vu que nous traversons »116. « Cette ‘fausse reconnaissance’ peut ébranler la personnalité entière. Elle intéresse la sensibilité et la volonté autant que l’intelligence ». « Où faut-il en chercher le centre ? »117.
« La fausse reconnaissance implique l’existence réelle, dans la conscience, de deux images dont l’une est la reproduction de l’autre. La grosse difficulté, à notre sens, est d’expliquer tout à la fois pourquoi l’une des deux images est rejetée dans le passé, et pourquoi l’illusion est continue »119. « Ces deux exigences apparaîtront comme inconciliables, tant qu’on n’aura pas approfondi, du point de vue purement psychologique, la nature du souvenir normal »120. Il en va comme du rêve : « l’état de rêve ne se surajoute pas à la veille, c’est la veille qui s’obtient par la limitation, la concentration et la tension d’une vie psychologique diffuse, qui est la vie du rêve ». « Veiller consiste à éliminer, à choisir, à ramasser sans cesse la totalité de la vie diffuse du rêve », du « moi des rêves, moins tendu, mais plus étendu que l’autre »128. De même « il y a des états morbides ou anormaux qui paraissent se surajouter à la vie normale », « la fausse reconnaissance est du nombre »125. « La tâche principale de la psychologie ne serait pas d’expliquer ici comment tels ou tels phénomènes se produisent chez le malade, mais pourquoi on ne les constate pas chez l’homme sain »127.
« La formation du souvenir n’est jamais postérieure à celle de la perception : elle en est contemporaine ». « La conscience ne l’aperçoit pas d’ordinaire »130. « Le présent se dédouble à tout instant, dans son jaillissement même, en deux jets symétriques, dont l’un retombe vers le passé tandis que l’autre s’élance vers l’avenir »132. « Le souvenir apparaît comme doublant à tout instant la perception, naissant avec elle, se développant en même temps qu’elle, et lui survivant, précisément parce qu’il est d’une autre nature qu’elle »135. « Il est à la perception ce que l’image aperçue derrière le miroir est à l’objet placé devant lui ». « Tout moment de notre vie offre donc deux aspects : il est actuel et virtuel, perception d’un côté et souvenir de l’autre. Il se scinde en même temps qu’il se pose. Ou plutôt il consiste dans cette scission même ».
« Imaginons un esprit qui prendrait conscience de ce dédoublement. Supposons que le reflet de notre perception et de notre action nous revienne au fur et à mesure que nous percevons et agissons »136. « C’est, dans le moment actuel, un souvenir de ce moment. C’est du passé quant à la forme et du présent quant à la matière. C’est un souvenir du présent »137.
« Un va-et-vient de l’esprit entre la perception qui n’est que perception et la perception doublée de son propre souvenir »139, telle est la « fausse reconnaissance »140. Elle est un « souvenir du présent »141. « C’est à peine si l’on peut parler de fausse reconnaissance, puisqu’il n’y a pas de reconnaissance vraie, d’un genre ou d’un autre, dont celle-ci serait l’exacte contrefaçon »143. « En réalité il s’agit d’un phénomène unique en son genre, celui-là même que produirait le ‘souvenir du présent’ s’il surgissait tout à coup de l’inconscient où il doit rester »144.
« Si la totalité de nos souvenirs exerce à tout instant une poussée du fond de l’inconscient, la conscience attentive à la vie ne laisse passer, légalement, que ceux qui peuvent concourir à l’action présente ». « Mais quoi de plus inutile à l’action présente que le souvenir du présent ? ». « Nous tenons l’objet réel : que ferions-nous de l’image virtuelle ? ». « C’est pourquoi il n’est pas de souvenir dont notre attention se détourne plus obstinément ». « La fausse reconnaissance tient à un affaiblissement temporaire de l’attention générale à la vie »147. « La fausse reconnaissance est la forme la plus inoffensive de l’inattention à la vie »151.
« L’élan de conscience, qui manifeste l’élan de vie, échappe à l’analyse par sa simplicité. Du moins peut-on étudier, dans les moments où il se ralentit, les conditions de l’équilibre mobile qu’il avait jusque-là maintenu, et analyser ainsi une manifestation sous laquelle transparaît son essence »152.
VI – L’effort intellectuel
« Les psychologues se sont surtout préoccupés de l’attention sensorielle ». « Quelle est la caractéristique intellectuelle de l’effort intellectuel ? »154.
« L’effort de mémoire paraît avoir pour essence de développer un schéma sinon simple, du moins concentré, en une image aux éléments distincts ». « Dès que nous faisons effort pour nous souvenir, il semble que nous nous ramassions à un étage supérieur pour descendre ensuite progressivement vers les images à évoquer »166. « L’effort de rappel consiste à convertir une représentation schématique, dont les éléments s’entrepénètrent, en une représentation imagée dont les parties se juxtaposent ».
L’effort d’intellection « consiste dans un mouvement de l’esprit qui va et qui vient entre les perceptions ou les images, d’une part, et leur signification, de l’autre »169. « C’est le souvenir qui nous fait voir et entendre » 170 ; « il faut bien que ce soit le sens avant tout qui nous guide dans la reconstitution des formes et des sons ». « Partant des idées, c’est-à-dire des relations abstraites, nous les matérialisons imaginativement en mots hypothétiques qui essaient de se poser sur ce sur nous voyons et entendons »171. « Nous marchons, avec le sens conçu, à la rencontre des sons perçus »172. « L’effort intellectuel pour interpréter, comprendre, faire attention est un mouvement du ‘schéma dynamique’ dans la direction de l’image qui le développe »173. « Le sentiment de l’effort d’intellection se produit sur le trajet du schéma à l’image ».
« Resterait à vérifier cette loi sur les formes les plus hautes de l’effort intellectuel : je veux parler de l’effort d’invention ». « Créer imaginativement est résoudre un problème. Or, comment résoudre un problème autrement qu’en le supposant d’abord résolu ? On se représente un idéal, c’est-à-dire un certain effet obtenu, et l’on cherche alors par quelle composition d’éléments cet effet s’obtiendra ». De nouveau « l’invention consiste à convertir le schéma en image ».
Ainsi « travailler intellectuellement consiste à conduire une même représentation à travers des plans de conscience différents dans une direction qui va de l’abstrait au concret, du schéma à l’image »177. « Le schéma mental, tel que nous l’envisageons dans toute cette étude, consiste en une attente d’images »187. « Il s’en faut d’ailleurs que le schéma reste immuable à travers l’opération. Il est modifié par les images mêmes dont il cherche à se remplir »175. « Il s’en faut aussi que le schéma précède toujours l’image explicitement ». « Il peut y avoir un schéma élastique ou mouvant ». Enfin « de ce qu’une représentation est une, il ne suit pas que ce soit une représentation simple : elle peut, au contraire, être complexe »186.
« Quand je veux me remémorer un nom propre, je m’adresse d’abord à l’impression générale que j’en ai gardée ; c’est elle qui jouera le rôle de schéma dynamique »181. « L’effort de rappel implique un écart, suivi d’un rapprochement graduel, entre le schéma et les images. Plus ce rapprochement exige d’allées et venues, d’oscillations, de luttes et de négociations, plus s’accentue le sentiment de l’effort »182. « On conçoit que ces oscillations mentales aient leurs harmoniques sensorielles ; que cette indécision de l’intelligence se continue en une inquiétude du corps »183.
VII – Le cerveau et la pensée : une illusion philosophique (1904)
« L’idée d’une équivalence entre l’état psychique et l’état cérébral correspondant pénètre une bonne partie de la philosophie moderne »191. « Elle dérive en droite ligne du cartésianisme »192. « Quand nous parlons d’objets extérieurs, nous avons le choix entre deux systèmes de notation. Nous pouvons traiter ces objets et les changements qui s’y accomplissent ou comme des choses, ou comme des représentations »194. « Si l’on opte pour la notation idéaliste, l’affirmation d’un parallélisme (au sens d’équivalence) entre l’état psychologique et l’état cérébral implique contradiction. Si l’on préfère la notation réaliste, on retrouve, transposée, la même contradiction. La thèse du parallélisme ne paraît soutenable que si l’on emploie en même temps, dans la même proposition, les deux systèmes de notations à la fois »196. « Cette apparente conciliation de deux affirmations inconciliables est l’essence même de la thèse du parallélisme »207, « la contradiction inhérente à cette thèse elle-même »210.
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