Grégoire de Nysse – textes

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Chassez ces renardeaux

« Attrapez-nous les petits renards qui ravagent les vignes, car nos vignes sont en fleur » (Ct 2, 15). Pouvons-nous pénétrer justement la profondeur de cette pensée ? Quelle merveille de la grandeur divine est ici enfermée, quelle transcendance de la puissance de Dieu nous est révélée dans ce texte !

Celui dont il est parlé avec des expressions si fortes, l’homicide, le puissant en malice (…) le dominateur de la puissance des ténèbres (Ep 6, 12), celui qui a la puissance de la mort (He 2, 14), (…) celui enfin dont le Verbe nous décrit la nature redoutable, en le montrant si grand et si puissant, chef des légions démoniaques, comment la véritable et l’unique Puissance le nomme-t-elle ? Un petit renardeau. Et toute sa suite, toute l’armée qu’il a à son service, c’est ainsi que les nomme, dans un égal mépris, celui qui encourage les chasseurs à la chasse. (…)

Peut-être peut-on dire que ces chasseurs sont les saints apôtres qu’il a envoyés chasser de telles bêtes et à qui il a dit : « Je vous ferai pêcheurs d’hommes » (Mt 4, 19). En effet, ils n’auraient pu mener à bien leur pêche d’hommes et prendre les âmes des sauvés dans le filet de leur message, s’ils n’avaient auparavant chassé ces bêtes, ces petits renards, de leur tanières, je veux dire des cœurs où ils étaient tapis, pour y faire une place où le Fils de Dieu puisse reposer la tête, quand la race des renards n’aurait plus de gîte dans les cœurs. (…)

Le Verbe leur dit : Toutes ces puissances de la terre contre lesquelles l’homme mène sa lutte, (…) ne sont que de petits renardeaux, rusés mais pitoyables si on les compare à votre puissance. Si vous les maîtrisez, alors notre vigne, c’est-à-dire la nature humaine, recouvrira sa beauté propre, et elle préludera à la charge des grappes par les fleurs de la vie vertueuse. « Attrapez-nous les petits renards qui ravagent les vignes, car nos vignes sont en fleur ».

Grégoire de Nysse – Les petits renards (La Colombe et la Ténèbre, trad. Canévet, éd. du Cerf, 1992, p. 68-70, rev.)

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De la fleur au fruit

La vie présente est un chemin qui mène au terme de notre espérance, tout comme on voit sur les pousses le fruit qui commence à sortir de la fleur, et qui, grâce à elle, parvient à l’existence comme fruit, même si la fleur n’est pas le fruit. De même, la moisson qui naît des semences n’apparaît pas immédiatement avec son épi, mais c’est l’herbe qui est la première à pousser ; ensuite, une fois l’herbe morte, la tige de blé surgit et ainsi le fruit mûrit à la tête de l’épi…

Notre Créateur ne nous a pas destinés à la vie embryonnaire ; le but de la nature n’est pas la vie des nouveau-nés. Elle ne vise pas non plus les âges successifs qu’elle revêt avec le temps par le processus de croissance qui change sa forme, ni la dissolution du corps survenant à la mort. Tous ces états sont des étapes sur le chemin où nous avançons. Le but et le terme de la marche, à travers ces étapes, c’est la ressemblance au Divin… ; le terme attendu de la vie, c’est la béatitude. Mais aujourd’hui tout ce qui regarde le corps — la mort, la vieillesse, la jeunesse, l’enfance et la formation de l’embryon — tous ces états, comme autant d’herbes, de tiges et d’épis, forment un chemin, une succession et un potentiel permettant la maturité espérée.

Grégoire de Nysse – Sermon sur les défunts, trad. G. Bady, GNO IX, p. 49-51

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Divine humilité

Si Dieu seul est bienheureux, comme dit l’apôtre Paul (1Tm 1, 11 ;6, 15), si les hommes participent à sa béatitude par leur ressemblance avec lui mais que l’imitation soit impossible, la béatitude est irréalisable pour la condition humaine. Mais il est possible à l’homme d’imiter Dieu en quelque manière. Comment ? La « pauvreté en esprit » me semble désigner l’humilité. L’apôtre Paul nous donne en exemple la pauvreté de Dieu, « qui pour nous s’est fait pauvre, de riche qu’il était, pour nous faire partager sa richesse par sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Tout ce que nous pouvons percevoir par ailleurs de la nature divine dépasse les limites de notre condition, mais l’humilité nous est possible ; nous la partageons avec tous ceux qui vivent sur terre, façonnés de la glaise à laquelle ils retournent (Gn 2, 7 ;3, 19). Si donc tu imites Dieu en ce qui est conforme à ta nature et ne dépasse pas tes ressources, tu revêts comme un vêtement la forme bienheureuse de Dieu.

Qu’on ne s’imagine pas qu’il est facile d’acquérir l’humilité. Au contraire, ceci est plus difficile que l’acquisition de toute autre vertu. Pourquoi ? Parce qu’à l’heure où se reposait l’homme qui avait semé le bon grain, l’ennemi a semé la part la plus considérable de la semence, l’ivraie de l’orgueil, qui a pris racine en nous (Mt 13, 25)…

Comme presque tous les hommes sont naturellement portés à l’orgueil, le Seigneur commence les Béatitudes, en écartant ce mal initial de l’orgueil et en conseillant d’imiter le vrai Pauvre volontaire qui en vérité est bienheureux, de manière à lui ressembler, selon notre pouvoir, par une pauvreté volontaire pour avoir part à sa propre béatitude. « Ayez en vous, écrit saint Paul, les sentiments qui furent ceux du Christ Jésus. Quoique de condition divine, il ne s’est pas prévalu de son égalité avec Dieu mais il s’est anéanti lui-même et prit la condition d’esclave » (Ph 2, 5-7).

Grégoire de Nysse – Homélies sur les Béatitudes, n° 1 (trad. DDB 1979, p. 32)

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Engendré, non pas créé

Il est temps de réfléchir sur le discours d’Eunome, afin de voir quelle signification il donne au mot génération. Il dit : « Fils véritable, non inengendré et vraiment engendré avant les siècles ».

Remarquons au passage à l’entorse qu’il fait à la logique par cette opposition, puisqu’elle est évidente pour tous. Qui ne sait pas, en effet, qu’il y a opposition entre le mot Père et le mot Fils, entre le mot engendré et le mot inengendré ? Qui ne voit qu’Eunome, passant sous silence le Père, oppose ici le Fils à l’Inengendré ? Alors qu’il fallait, s’il avait quelque souci de la vérité, ne pas détourner le raisonnement de la conséquence logique impliquée dans la relation, mais dire : « Fils véritable, qui n’est pas le Père ». De cette façon la piété eût été sauve, en même temps que la cohérence du raisonnement, parce que la nature n’eût pas été déchirée en morceaux par la distinction des personnes. Mais il a changé l’emploi authentique et scripturaire du mot Père, emploi que le Verbe lui-même nous a transmis dans la formulation de la foi.

Au lieu de Père, il a nommé le Père « Inengendré », afin qu’il puisse, après l’avoir éloigné de cette relation intime avec le Fils à laquelle fait penser naturellement l’appellation Père, abaisser le Fils au rang de tous les êtres créés qui indistinctement s’opposent à l’Inengendré.

Eunome écrit : « Vraiment engendré avant les siècles ». Qu’il dise de qui ! Du Père, répondra-t-il évidemment, si toutefois il ne contredit pas impudemment la vérité. Mais puisqu’il est impossible de détacher l’éternité du Fils du Père éternel, puisque la signification du mot Père implique nécessairement le Fils aussi, il a rejeté l’appellation de Père et il infléchit le raisonnement vers l’appellation d’Inengendré, parce que la signification de ce nom n’a ni relation ni rapport au Fils. En égarant les lecteurs par ce changement de nom, pour qu’ils ne contemplent pas le Père avec le Fils, il fraye un chemin à sa doctrine perverse et donne libre cours à son impiété par l’interposition du mot Inengendré.

En effet ceux qui, selon le commandement du Maître, croient au Père, en même temps qu’ils entendent le nom de Père, y joignent aussitôt dans leur pensée le Fils. Car la pensée n’avance pas dans le vide (puisqu’il n’y a aucune séparation entre eux) quand elle passe du Fils au Père. Mais ceux qui ont été détournés de l’appellation « Père » vers celle d' »Inengendré » ont une conception vide de ce nom, parce qu’ils apprennent seulement qu’Il n’est pas venu à l’être, sans apprendre qu’Il est également Père. Au contraire, par l’appellation de Père, la foi des lecteurs intelligents échappe à toute confusion, même si on lui associe le concept d’Inengendré.

Car l’expression « ne pas être venu à l’existence » se dit indifféremment de toute la nature incréée : le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont incréés, sans différence aucune, car ceux qui suivent les divines Écritures croient que toute la création sensible et supracosmique tient son existence du Père, du Fils et du Saint-Esprit. En effet celui qui a entendu : « Les cieux ont été affermis par la Parole du Seigneur et toute leur puissance par l’Esprit de sa bouche », ne s’est pas mis à penser que la Parole était un son, ni l’Esprit une expiration, mais il s’est représenté le Dieu Verbe et l’Esprit de Dieu par ces paroles.

De fait, une même chose ne peut à la fois et créer et être créée, et comme l’ensemble des êtres est divisé en deux parties, celle qui crée et celle qui vient à l’être, chaque partie diffère de l’autre par sa nature, de sorte que ce qui vient à l’être n’est pas incréé et que ce qui produit la nature des êtres venant à l’existence n’est pas créé.

Ceux donc qui, conformément à l’exposé de la foi fait par le Maître, croient au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ceux-là confessent de même qu’aucun de ceux-ci n’est venu à l’être. La signification du terme Inengendré ne lèse en rien non plus la foi saine. Mais pour ces balourds et têtes confuses, ce mot devient le point de départ de leur déviation de la saine doctrine. Ils ne comprennent pas le sens véritable de ce nom, à savoir, que le mot Inengendré signifie seulement le fait de ne pas avoir été engendré, et que le fait de ne pas venir à l’être est une propriété commune à tout ce qui transcende la création. Délaissant la foi au Père, ils ont mis en évidence le nom Inengendré au lieu de Père.

Grégoire de Nysse – Réfutation de la profession de foi d’Eunome (383), 97-102 (cf. Gregorii Nysseni Opera, Leiden, Brill, 1960, t. II).

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Heureux ceux qui pleurent

Celui qui est imbu de l’esprit du monde pourra ricaner et se moquer du Verbe, en disant : « S’il appelle bienheureux ceux qui sont accablés de mal­heurs, malheur à ceux qui ne sont pas malheu­reux ! » Ne nous laissons pas abuser par ceux qui considèrent les vérités de Dieu avec un esprit gros­sier et pusillanime. Cherchons selon notre pouvoir à découvrir la richesse qui se loge dans ces paroles…

On peut estimer heureux ceux qui pleurent leurs égarements et leurs péchés, d’après l’enseignement de saint Paul qui affirme qu’il n’existe pas une seule sorte de tristesse, mais une tristesse selon le monde et une tristesse selon Dieu. La première opère la mort, la seconde apporte le salut (2 Co 7, 10). Com­ment ne pas appeler, en effet, bienheureuse une pareille disposition du cœur, quand elle reconnaît le mal et pleure une vie pécheresse ?… Celui qui a compris quels sont les véritables biens, en même temps que sa misère, se considérera malheureux et sera dans la tristesse, parce qu’actuellement il a perdu ce bien.

Ce ne sont pas les larmes que le Verbe appelle bienheureuses, mais la connaissance du bien et la douceur de se savoir privé de ce qu’on cherche.

Grégoire de Nysse – Homélie 3 sur les Béatitudes, 1-3 ; coll. Les Pères dans la foi n° 10, Migne, 1961 ; p. 47-51

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Heureux le cœur pur

Si, par un effort de vie parfaite, tu nettoies les scories de ton cœur, la beauté divine brillera de nouveau en toi. C’est ce qui arrive avec un morceau de métal, lorsque la meule le débarrasse de sa rouille. Auparavant il était noirci, et maintenant il brille et rayonne au soleil. De même l’homme intérieur, ce que le Seigneur appelle « le cœur », lorsqu’on aura enlevé les taches de rouille qui altéraient et détérioraient sa beauté, retrouvera la ressemblance de son modèle (Gn 1, 27), et il sera bon. Car ce qui devient semblable à la Bonté est nécessairement bon…

Et ainsi celui qui a le cœur pur devient heureux (Mt 5, 8) parce que, en redécouvrant sa pureté, il découvre, à travers cette image, son origine. Ceux qui voient le soleil dans un miroir, même s’ils ne fixent pas le ciel, voient le soleil dans la lumière du miroir aussi bien que s’ils regardaient directement le disque solaire. De même vous, qui êtes trop faibles pour saisir la lumière, si vous vous tournez vers la grâce de l’image placée en vous dès le commencement, vous trouvez en vous-mêmes ce que vous recherchez.

En effet, la pureté, la paix de l’âme, l’éloignement de tout mal, voilà la divinité. Si tu possèdes tout cela, tu possèdes certainement Dieu. Si ton cœur est dégagé de toute inconduite, libre de toute passion, pur de toute souillure, tu es heureux, car ton regard est clair.

Grégoire de Nysse – Homélie 6 sur les Béatitudes ; PG 44, 1269 (trad. bréviaire 12e sam. rev.)

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Heureux les cœurs purs

La santé du corps est un bien pour la vie humaine. Or, on est heureux non seulement de connaître la définition de la santé, mais de vivre en bonne santé… Le Seigneur Jésus ne dit pas qu’on est heureux de savoir quelque chose au sujet de Dieu, mais qu’on est heureux de le posséder en soi-même. En effet, « heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Mt 5, 8). Il ne dit pas que Dieu se laisse voir par quiconque aura purifié le regard de son âme… ; une autre parole l’exprime plus clairement : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Lc 17, 21). Voici ce qu’elle nous enseigne : celui qui a purifié son cœur de toute créature et de tout attachement déréglé voit l’image de la nature divine dans sa propre beauté…

Il y a en toi, dans une certaine mesure, une aptitude à voir Dieu. Celui qui t’a formé a déposé en ton être une immense force. Dieu, en te créant, a enfermé en toi l’ombre de sa propre bonté, comme on imprime le dessin d’un cachet dans la cire. Mais le péché a dissimulé cette empreinte de Dieu ; elle est cachée sous des souillures. Si par un effort de vie parfaite, tu purifies les souillures attachées à ton cœur, la beauté divine brillera de nouveau en toi. Comme un morceau de fer débarrassé de sa rouille brille au soleil, de même l’homme intérieur, que le Seigneur appelle « cœur », retrouvera la ressemblance de son modèle lorsqu’il aura enlevé les taches de rouille qui détérioraient sa beauté.

Grégoire de Nysse – Homélie 6 sur les Béatitudes ; PG 44, 1269 (trad. cf. bréviaire)

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Il est notre paix

C’est lui, le Christ, qui est notre paix, des deux il a fait un seul peuple (Ep 2, 14). Puisque nous com­prenons ainsi que le Christ est notre paix, nous mon­trerons quelle est la véritable définition du chrétien si, par cette paix qui est en nous, nous montrons le Christ, dans notre vie. En sa personne, il a tué la haine, comme dit l’Apôtre (Ep 2, 16). Ne la faisons donc pas revivre en nous, mais montrons par notre vie qu’elle est bien morte. Puisqu’elle a été magnifiquement tuée par Dieu pour notre salut, ne la res­suscitons pas pour la perte de nos âmes ; en cédant à la colère et au souvenir des injures, n’ayons pas le tort d’accomplir la résurrection de celle qui a été magnifiquement mise à mort.

Telle est en effet la définition de la paix : l’har­monie de ceux qui étaient désunis. Aussi, lorsque s’arrête la guerre civile qui règne dans notre nature et que nous établissons la paix en nous, à notre tour nous devenons en nous-mêmes paix, et nous mon­trons que cette appellation donnée au Christ s’ap­plique véritablement à nous.

Si nous considérons, d’autre part, que le Christ est la lumière véritable, étrangère à tout mensonge, nous comprenons que notre vie aussi doit s’illumi­ner des rayons de la vérité. Les vertus sont les rayons du Soleil de justice.

Grégoire de Nysse – Traité de la perfection chrétienne, Leiden, 1952, p. 183-185

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Il s’est fait homme

Eunome écrit : « Qui est devenu homme à la fin des temps, qui n’a pas assumé l’homme fait d’une âme et d’un corps ». Quant à moi, après avoir scruté toute l’Écriture divinement inspirée et sainte, je n’y vois point inscrite cette parole que le Créateur de toutes choses au temps de son économie selon l’homme aurait assumé uniquement la chair sans l’âme. Regardant donc nécessairement, eu égard au but de notre salut, les doctrines des Pères et les Écritures divinement inspirées, je m’efforcerai donc de réfuter l’impiété avancée sur ce point. Le Seigneur est venu chercher et sauver ce qui était perdu, mais ce n’est pas seulement le corps, mais l’homme tout entier, mélange d’âme et de corps, qui était perdu, et s’il faut dire toute la vérité, l’âme avait péri avant le corps. (…)

L’âme n’est pas péché, mais elle est devenue susceptible du péché à cause de son irréflexion. Le Seigneur la sanctifie en l’alliant à sa propre personne, dans l’intention de sanctifier toute la pâte avec les prémices. C’est la raison pour laquelle l’ange aussi signifiant à Joseph la mort des ennemis du Seigneur dit : Ils sont morts, ceux qui en voulaient à l’âme de l’enfant. Et le Seigneur dit aux Juifs : Vous cherchez à me tuer, moi, un homme qui vous a dit la vérité. Or le corps de l’homme n’est pas appelé homme, mais ce qui est composé d’un corps et d’une âme. (…)

De la même manière le Seigneur prédit qu’à l’heure de sa passion il séparera de son propre gré son âme de son corps, en disant : Personne ne m’ôte mon âme, mais moi je la dépose de moi-même. J’ai pouvoir de déposer mon âme et j’ai pouvoir de la reprendre. Le prophète David aussi, selon l’interprétation du grand Pierre, prévoyant ce qui le concernait, a dit : Tu n’abandonneras pas mon âme à l’Hadès et tu ne permettras pas que ton saint connaisse la corruption, parole que l’apôtre Pierre interprète de la manière suivante : ni son âme n’a été abandonnée à l’Hadès, ni sa chair n’a connu la corruption.

Car la divinité reste toujours identique, et avant la venue dans la chair, et dans la chair, et après la passion, parce qu’elle est en tout temps et parce qu’elle reste toujours ce qu’elle était par nature. Et lors de la passion de sa nature humaine, la divinité a accompli l’économie en notre faveur, ayant disjoint provisoirement l’âme du corps, mais sans être séparée non plus du second avec lequel elle s’était alliée une fois pour toutes, et ayant réuni de nouveau les parties, de manière à donner à toute la nature humaine le processus et le principe de la résurrection des morts, afin que tout être corruptible revête l’incorruptibilité et tout être mortel l’immortalité, nos prémices ayant été transformées en la nature divine par le fait d’être mélangées à Dieu, comme Pierre a dit : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié. Et on pourrait citer beaucoup de témoignages des saints Évangiles pour la défense de cette doctrine, montrant comment le Seigneur, se réconciliant l’univers par l’humain selon Christ, a réparti son action bienfaisante en faveur des hommes entre son âme et son corps, voulant par son âme, mais touchant par son corps.

Il serait superflu, en parcourant tout, d’introduire une masse de citations dans le discours. Mais pour ajouter ceci à ce que je viens de dire, je citerai encore : Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai. De même que nous devenons par notre âme et notre corps temple de celui qui habite et qui déambule en nous, de même le Seigneur aussi appelle ce composé un temple, dont la destruction signifie que l’âme se sépare du corps.

Et si les hérétiques citent la parole de l’Évangile : Le Verbe est devenu chair, dans l’intention d’établir, parce que l’âme n’est pas mentionnée expressément, qu’une chair sans âme a été assumée, qu’ils sachent alors que les saintes Écritures ont l’habitude de désigner le tout par la partie. Car celui qui dit : Vers toi viendra toute chair, ne dit pas que la chair se trouvera sans les âmes devant le Juge. Et lorsque nous lisons dans l’Histoire sainte que Jacob est descendu en Égypte avec soixante-quinze âmes, nous pensons à la chair aussi bien qu’aux âmes. Ainsi donc le Verbe aussi, devenu chair, a assumé avec la chair la nature humaine tout entière. C’est la raison pour laquelle il pouvait avoir faim, avoir soif, être effrayé, avoir peur, désirer, dormir, être troublé, pleurer, et toutes choses semblables. En effet, la divinité selon sa nature propre n’est pas susceptible de telles passions, et la chair elle-même ne peut les subir si l’âme n’est pas affectée avec le corps.

Grégoire de Nysse – Réfutation de la profession de foi d’Eunome (383), 172-181 (cf. Gregorii Nysseni Opera, Leiden, Brill, 1960, t. II).

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Ils verront Dieu

L’impression que l’on éprouve lorsqu’on jette les yeux sur l’immensité de la mer, mon esprit la ressent quand, du haut des paroles escarpées du Seigneur, comme du sommet d’une falaise, je contemple son abîme infini… Mon âme éprouve le vertige devant cette parole du Seigneur : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu » (Mt 5, 8). Dieu s’offre aux regards de ceux qui ont le cœur pur. Or « nul n’a jamais vu Dieu » (Jn 1, 18), dit saint Jean. Et saint Paul confirme cette idée en parlant de celui que « nul d’entre les hommes n’a vu ni ne peut voir » (1Tm 6, 16). Dieu est ce rocher abrupt et effilé, qui n’offre pas la moindre prise à notre imagination. Moïse aussi l’appelait l’Inaccessible… ; « Personne, dit-il, ne peut voir le Seigneur et vivre » (Ex 33, 20). Mais quoi ? La vie éternelle est la vision de Dieu, et ces piliers de la foi nous certifient qu’elle est impossible ? Quel abîme ! … Si Dieu est la vie, celui qui ne le voit pas, ne voit pas non plus la vie…

Or le Seigneur stimule cette espérance. N’en a-t-il pas donné la preuve à l’égard de Pierre ? Sous les pieds de ce disciple tout près de se noyer, il a affermi et durci les flots (Mt 4, 30). La main du Verbe s’étendra-t-elle aussi sur nous, qui sommes submergés en ces abîmes, nous affermira-t-elle ? Alors nous serons rassurés, parce que fermement dirigés par la main du Verbe.

« Heureux ceux qui ont le cœur pur, ils verront Dieu. » Une telle promesse surpasse nos joies les plus grandes ; après ce bonheur, quel autre pourrions-nous désirer ? … Celui qui voit Dieu possède par cette vision tous les biens imaginables : une vie sans fin, une incorruptibilité perpétuelle, une joie inépuisable, une puissance invincible, des délices éternels, une lumière véritable, les douces paroles de l’esprit, une gloire incomparable, une allégresse jamais interrompue, tous les biens, enfin. Que cette béatitude nous offre donc de grandes et de belles espérances !

Grégoire de Nysse – Homélies sur les Béatitudes, 6, 1 (trad. coll. Pères dans la foi, DDB 1979, p. 80 ; cf. bréviaire 12e vendr.)

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Joie de Pâques

Voici une sage maxime : « Au jour du bonheur on oublie tous nos maux » (Si 11, 25). Aujourd’hui est oubliée la première sentence portée contre nous -– mieux, non pas oubliée, mais annulée ! Ce jour a entièrement effacé tout souvenir de notre condamnation. Autrefois l’enfantement se passait dans la douleur ; maintenant notre naissance est sans souffrance. Autrefois nous n’étions que chair, nous naissions de la chair ; aujourd’hui ce qui naît est esprit né de l’Esprit. Hier, nous naissions simples enfants des hommes ; aujourd’hui, nous naissons enfants de Dieu. Hier, nous étions rejetés du ciel sur la terre ; aujourd’hui celui qui règne dans les cieux fait de nous des citoyens du ciel. Hier, la mort régnait à cause du péché ; aujourd’hui, grâce à la Vie, c’est la justice qui reprend le pouvoir.

Un seul homme nous a ouvert jadis les portes de la mort ; aujourd’hui, un seul homme nous ramène à la vie. Hier, nous avons perdu la vie à cause de la mort ; mais aujourd’hui la Vie a détruit la mort. Hier, la honte nous faisait nous cacher sous le figuier ; aujourd’hui, la gloire nous attire vers l’arbre de vie. Hier, la désobéissance nous avait chassés du Paradis ; aujourd’hui, notre foi nous y fait entrer. De nouveau, le fruit de la vie nous est offert afin que nous en jouissions autant que nous le voulons. De nouveau la source du Paradis dont l’eau nous irrigue par les quatre fleuves des évangiles (cf. Gn 2, 10), vient rafraîchir la face entière de l’Église…

Que devons-nous faire dès lors, sinon imiter dans leurs bondissements joyeux les montagnes et les collines des prophéties : « Montagnes, sautez comme béliers ; collines, comme des agneaux ! » (Ps 113, 4) Venez donc, crions de joie pour le Seigneur ! (Ps 94, 1) Il a brisé la puissance de l’ennemi et dressé le grand trophée de la croix… Disons donc : « Grand est le Seigneur notre Dieu, un grand roi par toute la terre ! » (Ps 94, 3 ;46, 3) Il bénit l’année en la couronnant des ses bienfaits (Ps 64, 12), et il nous rassemble en un chœur spirituel, en Jésus Christ notre Seigneur, à qui soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen !

Grégoire de Nysse – Homélie pour la sainte et salutaire Pâque ; PG 46, 581 (trad. cf. coll. Icthus, vol. 10, p. 118 et Année en fêtes, Migne 2000, p. 342)

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Le Christ pauvre

Comme presque tous les hommes sont naturellement portés à l’orgueil, le Seigneur commence les Béatitudes en écartant le mal originel de la suffisance et en conseillant d’imiter le vrai Pauvre volontaire qui est vraiment bienheureux — de manière à lui ressembler par une pauvreté volontaire, selon notre pouvoir, pour avoir part à sa béatitude, à son bonheur. « Ayez en vous les sentiments qui ont été ceux du Christ Jésus. Quoique de condition divine, il ne s’est pas prévalu de son égalité avec Dieu, mais il s’est anéanti lui-même et a pris la condition d’esclave » (Ph 2, 5-7).

Qu’est-ce qu’il y a de plus misérable pour Dieu que de prendre la condition d’esclave ? Quoi de plus infime pour le Roi de l’univers que de partager notre nature humaine ? Le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs, le Juge de l’univers paie des impôts à César (1Tm 6, 17 ; He 12, 23 ; Mc 12, 17). Le Maître de la création embrasse ce monde, entre dans une grotte, ne trouve pas de place dans une hôtellerie et prend refuge dans une étable, en compagnie d’animaux sans raison. Celui qui est pur et immaculé prend sur lui les souillures de la nature humaine, et après avoir partagé toute notre misère, il va jusqu’à faire l’expérience de la mort. Considère la démesure de sa pauvreté volontaire ! La Vie goûte la mort, le Juge est traîné devant le tribunal, le Maître de la vie de tous se soumet à un magistrat, le Roi des puissances célestes ne se soustrait pas aux mains des bourreaux. A cet exemple, dit l’apôtre Paul, se mesure son humilité (Ph 2, 5-7).

Grégoire de Nysse – Les Béatitudes, 1

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Le mystère de l’eau

Tout homme qui entend le récit de la traversée de la Mer Rouge comprend quel est ce mystère de l’eau, dans laquelle on descend avec toute l’armée des ennemis et de laquelle on émerge seul, laissant l’armée des ennemis engloutie dans l’abîme. Qui ne voit que cette armée des Égyptiens…, ce sont les diverses passions de l’âme auxquelles l’homme est asservi : sentiments de colère, impulsions diverses de plaisir, de tristesse ou d’avarice ?… Toutes ces choses et toutes celles qui sont à leur origine, avec le chef qui mène l’attaque haineuse, se précipitent dans l’eau à la suite de l’Israélite.

Mais l’eau, par la force du bâton de la foi et la puissance de la nuée lumineuse (Ex 14, 16.19), devient source de vie pour ceux qui y cherchent un refuge — et source de mort pour ceux qui les poursuivent… Cela signifie, si l’on en dégage le sens caché, que tous ceux qui passent par l’eau sacramentelle du baptême doivent faire mourir dans l’eau toutes les inclinations mauvaises qui leur font la guerre — l’avarice, les désirs impurs, l’esprit de rapine, les sentiments de vanité et d’orgueil, les élans de colère, la rancune, l’envie, la jalousie…

Il en est comme du mystère de la Pâque juive : on appelait « pâque » l’agneau dont le sang préservait de la mort ceux qui en faisaient usage (Ex 12, 21.23). Dans ce mystère, la Loi ordonne de manger avec la pâque du pain azyme, sans vieux levain, c’est à dire sans qu’aucun reste de péché soit mêlé à la vie nouvelle (1 Co 5, 7-8)… De même on doit engloutir toute l’armée égyptienne, c’est à dire toute forme de péché, dans le bain du salut comme dans l’abîme de la mer et en émerger seul, sans rien qui nous soit étranger.

Grégoire de Nysse – La Vie de Moïse, II, 121s ; SC 1 (trad. SC p. 181 rev.)

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Mariage et virginité

Le mariage est bon… ; toi qui es consacrée à Dieu, honore aussi la mère dont tu es née. Et toi qui est mariée, honore de ton côté celle qui est née d’une mère sans être mère elle-même ; elle n’est pas mère, mais elle est l’épouse du Christ. Que la femme mariée appartienne elle aussi au Christ ; mais que la vierge consacrée soit toute à lui. Que la première ne s’attache pas au monde ; mais que la seconde s’en libère totalement… « Certes, tous ne comprennent pas ce langage ; mais ceux-là seuls à qui c’est donné » dit Jésus (Mt 19, 11).

Mesurez-vous la profondeur de la pensée du Christ ?… Si tu répands sur Dieu tout le feu de ton âme, sans te laisser tirailler entre l’amour de ce qui passe et l’amour de ce qui demeure, entre l’amour du visible et celui de l’invisible, alors Dieu lui-même t’a blessée de flèches de choix ; tu connais la beauté de ton Époux et tu peux chanter cet hymne : « Seigneur, tu es ma joie, l’objet de tous mes désirs ! » (Ct 5, 16) Tu demeureras toute au Christ, jusqu’à ce que tu contemples le Christ ton Époux… Mais lorsque tu entends le Christ déclarer que « ce n’est pas tout le monde qui peut comprendre cette parole, mais ceux à qui Dieu l’a révélé », pense que cela est donné à ceux qu’il a choisis et qui ouvrent leur cœur à ces choses. « Il ne s’agit pas de la volonté de l’homme ou de sa course acharnée, mais tout dépend de la miséricorde de Dieu. » (Rm 9, 16)

Grégoire de Nysse – Sur Mt 19 (trad. Quéré-Jaulmes, Centurion 1969, p. 210 rev. Tournay)

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Mûrir comme une grappe

Le petit enfant qui nous est né grandit de façon différente, en sagesse, en âge et en grâce, chez ceux qui l’ont reçu. Il n’est pas le même chez tous mais il se conforme à la capacité de celui en lequel il vit. Il se montre ainsi comme un petit enfant comme un adolescent ou un homme parfait selon la nature de la grappe. Car celle-ci, sur la vigne, ne montre pas toujours la même forme elle change avec le temps : elle fleurit, elle bourgeonne, elle est achevée, puis, parfaitement mûre, elfe va se transformer en vin.

Bienheureuse cette culture dont la fleur reproduit la beauté de l’Époux ! Puisque celui-ci est la lumière véritable, la vraie vie et la vraie justice, comme dit la Sagesse, et bien d’autres vertus encore, lorsqu’un homme, par ses œuvres, devient pareil à l’Époux, lorsqu’il regarde la grappe de sa propre conscience, il y voit l’Époux lui-même, car il reflète la lumière de la vérité dans une vie lumineuse et sans tache.

Grégoire de Nysse – Homélie sur le Cantique des Cantiques, 3

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Puissance de l’abaissement

Le fait que Dieu, qui est tout-puissant, ait été capable de s’abaisser jusqu’à l’humilité de la condition humaine constitue une preuve plus grande de sa puissance que l’éclat et le caractère surnaturel des miracles. En effet, quand la puissance divine accomplit une action d’une grandeur sublime, c’est, en quelque sorte, conforme et approprié à la nature de Dieu… Par contre, que Dieu soit descendu jusqu’à notre bassesse est, en quelque sorte, l’expression d’une puissance surabondante qui n’est pas du tout entravée par ce qui est à l’opposé de sa nature…

Ni l’étendue des cieux, ni l’éclat des astres, ni l’ordonnance de l’univers, ni l’harmonie des choses créées ne révèlent la puissance magnifique de Dieu autant que son indulgence qui l’amène à s’abaisser jusqu’à la faiblesse de notre nature… La bonté, la sagesse, la justice et la puissance de Dieu se révèlent dans ses desseins en notre faveur : la bonté dans la volonté de « sauver celui qui était perdu » (Lc 19, 10) ; la sagesse et la justice dans sa manière de nous sauver ; la puissance dans le fait que le Christ est « devenu semblable aux hommes » (Ph 2, 7-8) et s’est conformé à l’humilité de notre nature.

Grégoire de Nysse – Le Discours catéchétique, 23-26 ; SC 453 (trad. SC p. 253 rev.)

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Semblables aux anges

Nous ne trouvons nullement nécessaire de voir en ceux que la résurrection aura transformés la dif­férence sexuelle qu’à présent la nature comporte nécessairement ; néanmoins, que tous forment un seul genre, lorsque tous seront un seul corps dans le Christ (Rm 12, 5), conformés à un seul caractère, nous n’en doutons pas, car sur tous l’image divine resplendira également ; mais ce qui remplacera de telles propriétés lors de la transformation de notre nature, nous affirmons que ce sera mieux que tout ce qu’on peut imaginer par la pensée…

Peut-être, si l’on dit que la qualité propre des traits moraux est la forme sous laquelle chacun sera reconnaissable, ne sera-t-on pas complètement dans le faux… Dans la vie présente, l’expression du visage révèle celle, secrète, de l’âme…, de même, une fois la nature passée à une condition plus divine, l’homme prend la forme que lui donnent ses traits moraux, sans que son essence soit différente de son apparence, mais il est connu tel qu’il est…

Une seule et unique grâce se manifestera en tous, de sorte que chacun rende grâce à son voisin de la même joie, et qu’ainsi chacun se réjouisse en voyant la beauté de l’autre et le réjouisse à son tour.

Grégoire de Nysse – Sermon sur les défunts, trad. G. Bady, GNO IX, p. 63-66

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Tenez vos reins ceints

Le Seigneur a fait à ses disciples de grandes recommandations pour que leur esprit secoue comme une poussière tout ce qui est terrestre dans la nature et s’élève ainsi au désir des réalités surnaturelles ; selon l’une de ces recommandations, ceux qui se tournent vers la vie d’en haut doivent être plus forts que le sommeil et garder toujours leur esprit vigilant… Je parle de cet assoupissement suscité chez ceux qui sont enfoncés dans le mensonge de la vie par ces rêves illusoires que sont les honneurs, les richesses, le pouvoir, le faste, la fascination des plaisirs, l’ambition, la soif de jouissance, la vanité et tout ce que l’imagination entraîne les hommes superficiels à poursuivre follement. Toutes ces choses s’écoulent avec la nature éphémère du temps ; elles sont du domaine du paraître… ; à peine ont-elles paru exister, elles disparaissent à la façon de vagues sur la mer…

C’est pour que notre esprit soit dégagé de ces illusions que le Verbe nous invite à secouer des yeux de nos âmes ce sommeil profond, afin que nous ne glissions pas loin des réalités véritables en nous attachant à ce qui n’a pas de consistance. C’est pourquoi il nous propose la vigilance, en nous disant : « Tenez vos reins ceints et vos lampes allumées » (Lc 12, 35). Car la lumière, en brillant devant les yeux, chasse le sommeil, et les reins serrés par la ceinture empêchent le corps d’y succomber… Celui qui est ceint par la tempérance vit dans la lumière d’une conscience pure ; la confiance filiale illumine sa vie comme une lampe… Si nous vivons comme cela, nous entrerons dans une vie semblable à celle des anges.

Grégoire de Nysse – Homélie 11 sur le Cantique des cantiques (trad. Canevet, Cerf 1992, p. 141 rev.)

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Viens au creux du rocher

Le Verbe dit : « Viens ici de toi-même, ma colombe, dans le creux du rocher qui est près de la muraille » (Ct 2, 13-14). Qu’est-ce donc que cette montée vers la perfection dont parle notre texte ? C’est de ne plus viser à l’effort comme ces gens que l’on tire, mais de prendre pour nous guider vers la perfection notre propre attrait. « Viens ici de toi-même », dit le Verbe ; non à regret ou par nécessité, mais « de toi-même », avec un désir du bien affermi par des intentions qui te soient propres, et non sous la contrainte de la nécessité. Car la vertu n’admet pas de tyran, mais elle agit volontairement et elle est libre de toute nécessité. C’est ainsi qu’était David qui priait Dieu d’agréer seulement les offrandes qu’il avait faites de plein gré et promettait d’offrir des sacrifices volontaires (cf. Ps 53, 8). C’est aussi l’attitude de tous les saints que de s’offrir à Dieu, sans y être conduits par la nécessité. Montre donc toi aussi ta perfection, en assumant toi-même le désir de monter plus haut.

Une fois là, dit le Verbe, tu viendras « dans le creux du rocher qui est près de la muraille ». Voici le sens de ces paroles, car il faut traduire les énigmes en paroles plus claires. L’unique creux du rocher pour l’âme de l’homme est l’altitude de l’évangile ; si l’on y parvient, on n’a désormais plus besoin de l’enseignement obscur des figures cachées dans les préceptes. Que la grâce de l’Évangile soit appelée rocher, aucun de ceux qui partagent quelque peu notre foi ne le contredirait. On peut voir à bien des reprises, en effet, dans l’Écriture, que l’Évangile est un rocher (cf. Mt 7, 24). (…) Puisque le creux du rocher est près de la muraille, ce n’est pas loin pour toi de passer du mur au rocher. (…) Celui qui rejette ainsi la loi vient au creux du rocher évangélique qui fait suite au mur charnel.

Grégoire de Nysse – Le creux du rocher (La Colombe et la Ténèbre, trad. Canévet, éd. du Cerf, 1992, p. 65-67, rev.)

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Viens, suis-moi

Si quelqu’un veut me suivre, dit le Christ, et non : si quelqu’un veut me précéder. Et à celui qui lui adresse une prière au sujet de la vie éternelle, il pro­pose la même chose. Viens, dit-il, suis-moi. Or celui qui suit est tourné vers le dos.

Suivre Dieu où qu’il conduise, c’est là voir Dieu. En effet son passage signifie qu’il conduit celui qui le suit Car il n’est pas possible, à celui qui ignore le chemin, de voyager en sécurité s’il ne suit pas le guide. Le guide lui montre le chemin en le précé­dant. Celui qui suit alors ne s’écartera pas du bon chemin, s’il est toujours tourné vers le dos de celui qui le conduit En effet, si dans son mouvement il se laisse porter vers les côtés ou s’il fait face à son guide, il s’engage dans une autre voie que celle que le guide lui montre. Aussi est-il dit à celui qui est conduit : Tu ne verras pas mon visage, c’est-à-dire : Ne fais pas face à ton guide. Car alors tu courrais en sens contraire de lui.

Pour celui qui suit ainsi Dieu, aucune des contra dictions suscitées par le mal ne s’oppose plus à sa marche.

Grégoire de Nysse – La vie de Moïse, 249, 255 ; SC 1 ter, p. 279-283

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Voir Dieu de dos

[Sur le mont Sinaï, Moïse dit au Seigneur : « De grâce, fais-moi voir ta gloire ». Dieu lui répondit : « Je ferai passer devant toi toute ma beauté…, mais tu ne peux pas voir ma face » (Ex 33, 18s).] Ressentir ce désir me semble provenir d’une âme animée d’amour à l’égard de la beauté essentielle, une âme que l’espérance ne cesse d’entraîner de la beauté qu’elle a vue à celle qui est au-delà… Cette demande audacieuse, qui dépasse les limites du désir, c’est de ne pas jouir de la Beauté par des miroirs et des reflets, mais face à face. La voix divine accorde ce qui est demandé par le fait même qu’elle le refuse… : la munificence de Dieu lui accorde l’accomplissement de son désir ; mais en même temps elle ne lui promet pas le repos ou la satiété… C’est en cela que consiste la véritable vision de Dieu : dans le fait que celui qui lève les yeux vers lui ne cesse jamais de le désirer. C’est pourquoi il dit : « Tu ne pourras pas voir mon visage »…

Le Seigneur, qui avait répondu ainsi à Moïse, s’exprime de la même façon à ses disciples, mettant en lumière le sens de ce symbole. « Si quelqu’un veut me suivre », dit-il (Lc 9, 23) et non : « Si quelqu’un veut me précéder ». A celui qui lui adresse une prière au sujet de la vie éternelle, il propose la même chose : « Viens, suis-moi » (Lc 18, 22). Or celui qui suit est tourné vers le dos de celui qui le conduit. Donc l’enseignement que reçoit Moïse sur la manière dont il est possible de voir Dieu est celui-ci : suivre Dieu où qu’il conduise, c’est là voir Dieu…

Il n’est pas possible en effet à celui qui ignore le chemin de voyager en sécurité s’il ne suit pas le guide. Le guide lui montre le chemin en le précédant ; celui qui suit alors ne s’écartera pas du bon chemin, s’il est toujours tourné vers le dos de celui qui le conduit. En effet, s’il se laisse aller sur le côté ou s’il fait face à son guide, il s’engage dans une autre voie que celle que lui montre le guide. C’est pourquoi Dieu dit à celui qu’il conduit : « Tu ne verras pas mon visage », c’est-à-dire : « Ne fais pas face à ton guide ». Car alors tu courrais en sens contraire de lui… Tu vois combien il importe d’apprendre à suivre Dieu. Pour celui qui le suit ainsi, aucune des contradictions du mal ne s’oppose plus à sa marche.

Grégoire de Nysse – La Vie de Moïse, II, 231-233, 251-253 (trad. cf. SC 1 ter, p. 265s)

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