Comment prêchait Origène ?

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Sphinx et pyramide de Khéops © D.Vigne 2010

Sphinx et pyramide de Khéops © D.Vigne 2010

2016 Articles

Daniel Vigne, « Comment prêchait Origène ? », dans La Prédication dans l’histoire, sous la direction de Bruno Béthouart – Jean-François Galinier-Pallerola, Actes de la xxve Université d’été du Carrefour d’histoire religieuse (Toulouse, 10-13 juillet 2016), Les Cahiers du Littoral 2 n° 16, Neuilly-Saint-Font, 2016, p. 25-35. [pdf]

Comment prêchait Origène ?

Parler d’Origène, c’est se trouver en présence d’un auteur immense et d’un prédicateur exceptionnel. Aucun n’a marqué l’Antiquité chrétienne autant que ce pionnier à qui tous les Pères de l’Église, d’une manière ou d’une autre, sont redevables. Je l’évoquerai ici sous deux aspects correspondant aux deux parties de mon exposé.

La première montrera en lui le « didascale éprouvé » qu’il fut dans le contexte historique qui fut le sien. Ce courageux serviteur de la Parole de Dieu n’eut certainement pas une mission facile, mais il s’en acquitta jusqu’à la mort. La deuxième, intitulée « l’orateur engagé », portera sur sa prédication comme parole humaine, et sur les moyens auxquels il recourt pour la faire entendre. On y regardera de plus près la relation d’Origène à son public. En revanche, je ne traiterai pas d’un vaste sujet très lié à notre thème : celui de l’exégèse origénienne. Cette troisième approche, portant sur « l’interprète inspiré », aurait débordé les limites imparties à cet article. Mais beaucoup d’études permettent d’explorer cet aspect plus théorique et théologique de sa pensée[1]. J’ai choisi de privilégier une approche plus concrète et existentielle.

1. Le didascale éprouvé

Le maître d’Alexandrie

Origène naît vers 185 dans cette capitale culturelle où le christianisme était déjà bien implanté. Dès sa jeunesse, signale Eusèbe de Césarée au livre VI son Histoire Ecclésiastique[2], l’enfant avait un intérêt passionné pour les Écritures, que son père Léonide lui faisait étudier[3]. Cette curiosité n’était pas seulement intellectuelle : [p. 26] tout montre qu’elle avait déjà une portée spirituelle, si bien que le père vénérait l’esprit de l’enfant en embrassant, dit encore Eusèbe, sa poitrine pendant son sommeil. En quelques lignes, son destin est tracé : exégète et interprète, puis prédicateur et transmetteur de la Parole, Origène n’aura jamais d’autre but que de trouver et de faire connaître ce « dessein ».

Dans des circonstances tragiques[4], l’adolescent est obligé de subvenir aux besoins de sa famille en créant une école de grammaire. Après quelques années de transition pendant lesquelles il enseigne la foi chrétienne dans des cercles restreints, il se voit confier par l’évêque Démétrios la responsabilité de l’école catéchétique de la ville. Il la dirigera pendant un quart de siècle, période durant laquelle il devient le didascale officiel de l’Église d’Égypte et son théologien de référence. À ce titre, il est invité comme expert à des synodes. Il prêche au sens large du terme, « accomplissant à Alexandrie l’œuvre de l’enseignement sacré, de nuit et de jour, pour tous ceux, sans distinction, qui venaient à lui ; il consacrait sans hésiter tout son temps aux études divines et à ceux qui le fréquentaient[5]. » Il est en charge de missions ecclésiastiques qui le font voyager un peu partout en Méditerranée.

Il est d’emblée, pour ainsi dire, un apôtre, et nous pouvons prendre appui sur ce terme pour le différencier de son prédécesseur Clément d’Alexandrie, qui avait dirigé avant lui le Didascalée. Clément était un érudit, un humaniste et un grand témoin de la foi, mais n’avait pas la fibre apostolique et sacerdotale qui conduit Origène, en 232, à être ordonné prêtre.

Le prêtre de Césarée

Les circonstances en sont particulières. Au cours d’un de ses nombreux voyages, Origène est envoyé à Athènes et fait halte en Palestine, où il a des amis et admirateurs : les évêques Alexandre de Jérusalem et Théoctiste de Césarée, qui l’invitent à prêcher en chaire, comme ils l’avaient déjà fait lors d’un précédent voyage. Pour mieux l’habiliter à prendre la parole dans l’Église et pour lui exprimer à la fois leur estime et leur confiance, ils lui confèrent l’ordination presbytérale. « Ils s’attachèrent constamment à lui comme au seul maître, et ils lui permettaient d’expliquer les divines Écritures et de s’occuper du reste de l’enseignement ecclésiastique[6]. »

Mais cet honneur va coûter cher à Origène, puisqu’au retour de son voyage, il rencontre l’hostilité ouverte de son évêque, mécontent d’avoir été ignoré dans cette affaire et peut-être inquiet de la renommée croissante d’Origène. [p. 27] Une cabale se monte contre lui, il est expulsé d’Égypte. Il demeure prêtre[7], d’autant plus que sa mission de prédicateur s’étend et se confirme, mais il doit quitter sa patrie et trouve refuge à Césarée de Palestine où il passera la deuxième partie de sa vie.

Il y ouvre une école de formation chrétienne comparable au Didascalée, mais plus complète et plus avancée, où viennent l’écouter des gens venus de tout le bassin méditerranéen. L’un de ses disciples, que la tradition nomme Grégoire le Thaumaturge, composera pour lui vers 240, au terme de ses études, un discours de remerciement dont il vaut la peine de citer ces lignes :

Il expliquait et éclairait ce qu’il y avait d’énigmatique dans les Écritures, car il savait écouter Dieu en toute intelligence. […] Cet homme a reçu de Dieu le plus grand don du ciel et la plus belle part : il est l’interprète des paroles de Dieu auprès des hommes[8].

Nous tenons ici le fil conducteur d’une vie entièrement dévouée à la transmission de la Parole. Car Origène a beaucoup enseigné et, en tant que prêtre, beaucoup prêché, puisqu’il le faisait chaque jour, disent Pamphile et Eusèbe, auteur d’une Apologie pour Origène écrite vers 308 et connue grâce à la traduction latine de Rufin d’Aquilée. Ils y affirment avec force :

Que cet homme ait reçu l’honneur du sacerdoce dans l’Église, qu’il ait mené une existence toute vouée à l’ascèse et à la philosophie, qu’il ait observé la pure discipline de la religion et consacré son activité en priorité à la Parole de Dieu et à la doctrine, voilà qui ne fait de doute pour personne, à considérer ce qui se manifeste à nous comme des indices indubitables de son travail et de son zèle, et principalement les homélies qu’il improvisait presque chaque jour dans l’Église, et que des tachygraphes notaient pour les livrer à la mémoire de la postérité[9].

Eusèbe précise que c’est seulement à l’âge de soixante ans qu’Origène a permis aux tachygraphes de prendre note sur le vif ses prédications[10]. On conserve aujourd’hui environ 300 de ces homélies, mais il y en eut bien davantage, la crise origéniste ayant fait disparaître une grande partie de son œuvre[11]. De nombreux textes ont été heureusement conservés grâce aux traductions réalisées à la fin du IVe siècle par Rufin.

Mais cette œuvre immense [p. 28] sera écourtée par le martyre, puisqu’en 253, sous l’empereur Dèce, Origène est arrêté et torturé. On espérait le faire apostasier, ce qui ne fut certainement pas le cas, mais il était dans un tel état que l’on a cessé de lui infliger ses souffrances, et il est mort des tortures subies. Il est martyre au sens exact du terme, témoin de la Parole pour laquelle il avait tout donné.

Des assemblées quotidiennes

Sur les lieux et les moments dans lequel Origène a prêché, on a peu de détails, de même que sur la vie liturgique de l’Église au troisième siècle[12]. Mais la Tradition apostolique attribuée à Hippolyte de Rome signale le fait que des réunions ecclésiales se tenaient chaque matin, présidées par l’évêque entouré de ses prêtres et des diacres. Les fidèles s’y rendaient afin d’être enseignés.

Les diacres et les prêtres se réuniront chaque jour à l’endroit que l’évêque aura décidé. […] Quand tous seront réunis, ils enseigneront ceux qui se trouvent à l’église et ainsi, après avoir prié, ils se rendront chacun au travail qui lui revient[13].

Lors de ces assemblées matinales, l’eucharistie était-elle célébrée ? Il semble que cette pratique se soit répandue du vivant même d’Origène, mais la tradition plus ancienne était celle de simples réunions durant lesquelles les fidèles étaient instruits de la Parole divine[14]. Cela était le rôle particulier du docteur (didaskalos), ministère que saint Paul met à l’honneur à côté de ceux d’apôtre et de prophète[15]. Origène honore pleinement ce titre et cette fonction de porte-parole, de « prédicateur » au sens large du terme. Mais rappelons qu’il n’est pas encore prêtre lorsqu’il enseigne ainsi à Alexandrie : c’est seulement à Césarée qu’il exercera la responsabilité de prononcer l’homélie au sens liturgique du terme.

Lui-même insiste sur la nécessité, pour un chrétien authentique, de se former chaque jour à l’écoute de la Parole. Ainsi se plaint-il de la venue épisodique des fidèles à ces enseignements quotidiens :

Croyez-vous que l’Église n’ait pas lieu de s’attrister et de gémir, quand vous ne venez pas écouter la Parole de Dieu et que c’est à peine si vous allez à l’église les jours de fête ? […] Si tu ne te rends pas [p. 29] chaque jour près des puits, si tu ne puises pas aux eaux chaque jour, non seulement tu ne pourras pas donner à boire aux autres, mais tu endureras toi-même aussi la soif de la parole de Dieu[16].
Dieu a en horreur ceux qui pensent qu’il n’y a qu’un seul jour pour être jour de fête du Seigneur. Les chrétiens mangent chaque jour les chairs de l’agneau, c’est-à-dire qu’ils prennent chaque jour les chairs du Verbe[17].

On imagine assez bien ces réunions ecclésiales, dans la pièce suffisamment vaste d’une riche demeure. Le presbyterium siège sur une estrade, de part et d’autre de l’évêque assis sur une cathèdre un peu plus haute. Le prédicateur, lui, est debout. Les fidèles sont assis au sol ou sur des bancs. Les diacres sont dans l’assemblée, encadrant et surveillant l’assemblée. La Didascalie des douze Apôtres, du IIIe siècle, précise à ce sujet : « Le diacre devra veiller à ce que personne ne parle, ne dorme, ne rie, ne fasse des signes[18]. » L’atmosphère est solennelle, quoiqu’il arrive que le public manque d’attention – nous verrons Origène s’en plaindre.

Les catéchumènes, récemment convertis, ont une place spéciale dans ces assemblées et Origène s’adresse à eux avec une particulière attention. Ainsi dans l’Homélie VII sur S. Luc :

Qui donc, catéchumènes, vous a rassemblés dans l’Église ? Quel aiguillon vous a poussés à laisser vos demeures pour vous rendre à cette assemblée ? Ce n’est pas nous qui avons fait une à une la tournée de vos maisons, mais c’est le Père tout-puissant qui, par sa force invisible, a inspiré en vos cœurs, qu’il en sait dignes, cette ardeur pour venir à la foi[19].

Les réunions duraient environ une heure. Les homélies conservées d’Origène montrent en tout cas qu’elles étaient beaucoup plus longues que les prédications ordinaires d’aujourd’hui. On hésite cependant à dire qu’elles attiraient les foules : selon P. Nautin, « il n’était guère possible à la population active d’y assister. Le public qui était là devait être composé de femmes, de vieillards, de quelques riches oisifs ou de pauvres vivant de l’Église[20]. »

L’assemblée se concluait par une prière commune et, lorsqu’elle se prolongeait par une eucharistie, les catéchumènes devaient se retirer. La Tradition apostolique précise en effet : « Quand le didascale a cessé de faire la catéchèse, les catéchumènes prieront à part[21]. » Cette prière conclusive est souvent [p. 30] mentionnée par Origène, qui achève son homélie en invitant l’auditoire à se lever pour cela.

Les lectures

Les jours de semaine, l’homélie était précédée par des lectures tirées de l’Ancien Testament. Le dimanche, ces textes vétérotestamentaires étaient suivis de ceux de l’Apôtre Paul et de l’Évangile. Nous ne possédons pas de lectionnaire donnant la liste de ces lectures, qui suivaient probablement le fil de chaque livre biblique. Elles étaient faites par des lecteurs attitrés et, lorsqu’il y avait plusieurs lectures, chacune d’elles pouvait être suivie d’une explication particulière. Ainsi, chaque jour ou d’un jour à l’autre, plusieurs commentateurs pouvaient se relayer dans cette tâche.

Au début de l’Homélie V sur Samuel, Origène dit qu’il n’aura pas le temps de commenter les quatre textes qui avaient été lus ce jour-là, et prie l’évêque de lui indiquer lequel il doit commenter :

Ce qui a été lu est bien long ; puisqu’il faut résumer, il y a quatre péricopes. […] Chacune contient un bon nombre d’événements et des événements qui, même pour des gens capables de les expliquer, auraient de quoi occuper des heures, non d’une seule synaxe mais de plusieurs. Que l’évêque veuille donc choisir parmi les quatre celle, quelle qu’elle soit, qu’il préfère, pour que nous ne nous en occupions. – Qu’on explique, dit-il, ce qui concerne la nécromancienne[22].

Ce n’était pas un texte facile (1 Samuel 28, 7-25), mais Origène s’en acquittera brillamment.

2. L’orateur engagé

La Bible en main et en tête

Représentons-nous donc le prédicateur en action. Il a à la fois « la Bible en main et la Bible en tête », comme dit Pierre Nautin et comme le confirme l’Homélie XV sur Jérémie où l’on voit Origène relire à haute voix un long passage du texte qui vient d’être lu, ce qui suppose qu’il a le livre sous les yeux[23]. Ailleurs il dit : « : « Moi qui prends le Livre saint et m’efforce de l’interpréter[24]…»

Pour cela, il cite de mémoire des passages parallèles, et il est frappant de constater l’aisance avec laquelle Origène convoque les saintes Écritures. [p. 31] Sans doute prend-il appui sur quelques notes, mais l’improvisation aidant, on voit le commentateur voguer d’un texte à l’autre de telle façon qu’il est presque impossible d’isoler les citations de son discours : tout s’entremêle dans une tresse de formules et d’images qui déploient le sens du texte dans plusieurs directions. Non seulement le nombre de ces réminiscences est impressionnant, mais surtout leur pertinence, car il ne s’agit pas pour Origène de faire étalage de sa science : il s’agit d’accorder l’intuition qu’il veut développer avec la Parole divine.

Le texte qu’il tient entre les mains est celui de la Septante, puisqu’il commente souvent l’Ancien Testament. Avec l’Église de son temps, il considère cette traduction comme inspirée. Mais il s’intéresse aussi aux autres versions grecques de la Bible hébraïque, et a pour cela composé une synopse appelée les Hexaples, comportant six colonnes : le texte grec de la Septante, le texte hébreu, le texte hébreu translittéré phonétiquement en grec, et les traductions de l’hébreu au grec faites par Symmaque, Théodotion et Aquila.

Sans tomber dans une érudition écrasante, Origène sait comparer ces variantes et s’y référer à l’occasion, avec la préférence que nous savons pour la Septante, mais en se posant par exemple la question : pourquoi ce mot plutôt qu’un autre ? Pourquoi certains ont-ils traduit autrement ? Ce travail comparatif supposait certainement, en amont de l’homélie, une longue préparation.

Le plan de l’homélie

Son propos est structuré. Il obéit à un plan qui, lointainement, s’appuie sur les règles du discours en vogue, qu’il a apprises lui-même en tant que grammairien. Nous savons que le jeune homme a gagné sa vie en enseignant les lettres et la rhétorique. Il est donc parfaitement au courant des règles oratoires et sait, par exemple, qu’un bon discours doit commencer par un prologue. Toutes ses homélies comportent ainsi une entrée en matière, mais généralement brève et presque sèche ; le prédicateur entre rapidement dans le vif du sujet. De même, la péroraison finale, qui devient chez lui une doxologie, arrive parfois de façon un peu abrupte et cite presque toujours la formule : « dans le Christ Jésus, à qui soit la gloire pour les siècles des siècles. Amen[25]. » Gloire soit donc rendue, non à celui qui a parlé, mais à Celui dont il a parlé.

Ces deux verrous de l’homélie étant solidement posés, le discours lui-même est structuré, différemment selon les circonstances. Soit en deux parties principales : commentaire du sens littéral, puis passage vers le sens moral et spirituel. [p. 32] Soit verset par verset, en suivant le texte de la Bible (ainsi dans les Homélies sur Jérémie), en faisant une exégèse attentive de chaque mot et en s’autorisant parfois de longues digressions : une homélie entière peut porter sur trois mots du texte ! Parfois, au contraire, il avance à grandes enjambées et va beaucoup plus loin à travers les chapitres.

Origène n’est donc pas tenu par un schéma d’explication préétabli. Mais qu’il fasse appel à l’une ou l’autre de ces deux façons de faire, il a toujours de la méthode. Il a aussi, en bon didascale, le soin de son auditoire. Il s’assure, autant que possible, que l’auditoire le suit et l’a bien compris. Pour cela il reprend les idées, relit telle parole qu’il a déjà commentée, rebondit sur un commentaire antérieur pour avancer, et comme tout orateur de métier, dispose de quelques moyens pour soutenir l’attention.

3. Procédés didactiques

Piquant la curiosité de son auditoire, Origène s’arrête volontiers, par exemple, sur les étymologies des noms hébraïques. À ce sujet, on sait qu’il était en rapport avec un maître judéo-chrétien, et sans doute avec des rabbins juifs, auprès desquels il a recueilli des interprétations et des traditions éclairantes. Il se sert volontiers de ce procédé qui permet de fixer les idées : un nom étrange devient signe d’une idée, d’une vertu ou d’un mystère.

Il fait aussi appel à la mise en scène, donnant la parole à l’un des personnages du texte, les faisant dialoguer entre eux ou intervenant lui-même, par exemple en demandant : pourquoi le prophète dit-il cela ? Ou pourquoi le dit-il deux fois ? Ou pourquoi le dit-il ainsi, et non autrement ? Plus que des artifices rhétoriques, ces relances sont aussi un moyen pour l’orateur de faire progresser sa réflexion.

Comparant les versions entre elles, observant l’ordre et le choix des mots, il en tire parfois des leçons d’une grande profondeur. On pense ici à un verset du livre des Nombres dans lequel Origène remarque la distinction entre les maisons de Jacob et les tentes d’Israël[26]. Origène y voit une valorisation de ces dernières : entre les constructions solides faites de main d’homme et les demeures légères traversées par le vent, Dieu préfère les secondes, sous le signe du voyage et du progrès plutôt que de la fixité[27]. Belle image qui rappelle que le Dieu de l’Exode n’a consenti qu’à contrecœur à être honoré dans [p. 33] un temple[28], et aussi que le Verbe, en s’incarnant, a « campé » parmi nous[29]. Au détour d’un verset, c’est ainsi tout un horizon spirituel qui s’ouvre.

Origène connaît donc les règles classiques de l’art oratoire, et ces figures de style aux noms compliqués auxquelles avait recours la rhétorique grecque. Lui-même use parfois de telle ou telle technique[30], montrant ainsi qu’il les connaît, mais ne s’y complaît jamais. En vérité, sa façon de prêcher n’est pas rhétorique : il n’a pas à, proprement parler, de style oratoire. Ces formes d’élégance, il s’en méfie plutôt, et s’il fallait reconnaître à Origène une originalité dans la façon d’énoncer ses idées, elle serait plutôt à chercher du côté de la répétition, de l’insistance. À défaut d’être élégant ou brillant, il se veut clair et didactique. L’idée qu’il veut exprimer, il l’énonce sans détours, parfois de manière un peu rapide, parfois au contraire de façon un peu trop insistante : mais du moins, l’idée passe !

Ainsi l’éloquence d’Origène tient toute entière à sa conviction et son désir de communiquer la Parole. Spontané plutôt que fabriqué, son art oratoire n’est autre qu’une ardeur à transmettre les vérités révélées. Cœur de sa prédication, cet élan communicatif en est la meilleure marque d’authenticité. Il impliquait sûrement une certaine intonation, une attitude physique, une façon particulière de s’adresser à son public…

Ces éléments que l’on peut considérer comme secondaires jouaient leur rôle et comptaient sûrement autant que le contenu de la parole énoncée. On les entrevoit parfois au détour de la lecture, ou plutôt on entend le prédicateur au travail et l’on devine sa parole chaleureuse. Certes, la mise par écrit de sa prédication a quelque peu refroidi cette parole vive, d’autant plus qu’Origène lui-même en a sans doute relu et corrigé le manuscrit. Mais sous la fixité finale du texte, demeure le feu d’une improvisation partielle, d’une création personnelle. De toute évidence, les homélies d’Origène sont plus qu’un exercice de style : elles sont parole une brûlante, et qui le consume.

Un prédicateur exposé

Car le prédicateur ne craint pas de souligner qu’il ne lui suffit pas d’avoir étudié les Écritures, ni d’être reconnu dans cette mission par l’Église, ni d’avoir certaines facilités à l’exercer : il doit, dit-il, payer le prix de la Parole qu’il annonce. Comme les prophètes ont souffert, celui qui transmet la Parole de Dieu doit non seulement [p. 34] la mettre en pratique, mais s’attendre à souffrir ce qu’ont souffert les prophètes, être haï et persécuté. Ce n’est pas là une crainte imaginaire, puisqu’on sait qu’Origène rencontra effectivement bien des résistances et des difficultés. Dans son désir profond, non de briller en assemblée, mais de convertir ses auditeurs, il s’est heurté à l’inertie d’un public qui préférait admirer l’orateur plutôt que se conformer à ce qu’il disait. En de nombreuses occasions, il dénonce la tiédeur, l’inattention, le peu de zèle de son auditoire. Ah !, dit-il parfois, si nous vivions encore en ces temps de ferveur où les chrétiens étaient persécutés…

Il est vrai que la vie d’Origène commence et finit sous le signe de la persécution, celle-ci demeurant toujours présente à son esprit[31]. Il est vrai aussi que dans l’intervalle, la première moitié du IIIe siècle est un temps de relative accalmie pendant lequel le christianisme a pu quelque peu s’endormir et s’embourgeoiser. Pour inviter ses auditeurs à ne pas rester des « demi-chrétiens », comme dira plus tard Chrysostome, Origène leur adresse donc des remontrances parfois sévères. L’Homélie X sur la Genèse est ainsi l’occasion d’une interpellation célèbre, qui résume bien les problèmes rencontrés :

C’est à peine si vous venez à l’église les jours de fête, et encore y venez-vous moins par désir d’entendre la Parole que pour jouir de la solennité et profiter d’un temps de délassement. […] Vous dépensez la plus grande partie de votre temps, pour ne pas dire tout votre temps, à des occupations mondaines. […] Mais pourquoi vous reprocher vos occupations ? Pourquoi me plaindre des absents ? Même une fois que vous êtes là et que vous avez pris place à l’église, vous n’êtes pas attentifs, vous bavardez des banalités d’usage et vous tournez le dos à la parole de Dieu et aux lecture sacrées[32].

Absentéisme, indifférence, esprit mondain, distraction : les prédicateurs d’aujourd’hui n’ont-ils pas à surmonter les mêmes obstacles ? Dans l’Homélie XII sur l’Exode, Origène note que des fidèles quittent l’église le plus tôt possible, parfois même avant l’homélie :

Certains parmi vous, à peine ont-ils entendu la lecture, s’en vont aussitôt. […] D’autres n’ont même pas la patience d’attendre que les lectures soient faites à l’église. Et d’autres ne savent pas si on en fait, mais dans les coins les plus reculés de la maison du Seigneur, ils s’occupent d’histoires de ce monde[33].

Ainsi même ceux qui étaient présents de corps n’étaient pas attentifs à une prédication qui passait bien au-dessus de leurs soucis quotidiens. Origène s’en lamente et en redoute les conséquences :

« Je crains que le Seigneur ne vous adresse, à vous aussi, la parole du prophète : Ils m’ont tourné le dos et ne m’ont pas montré leur visage. Que dois-je donc faire, moi à qui est confié le ministère de la Parole[34] ?

[p. 35] On le voit, Origène n’oublie pas de s’impliquer personnellement dans ce tableau et d’évoquer sa propre responsabilité. Il a la mission de se faire entendre ; si on ne l’écoute pas, peut-être y est-il pour quelque chose[35] ? Quoi qu’il en soit, il devra en rendre des comptes. Noble exigence que celle-là, puisqu’Origène se s’applique à lui-même avec la plus grande sévérité. On sait qu’il cite parfois le mot de l’Évangile : Si ton œil ou ta main sont occasion de péché, coupe-les et jette-les loin de toi, en acceptant de s’identifier à ces membres devenus inutiles.

Église, moi qui suis ta main droite, qui porte le titre de prêtre, qui semble prêcher la Parole de Dieu, si je viens à agir contre la discipline de l’Église et la règle de l’Évangile au point de faire venir le scandale sur toi, que toute l’Église assemblée en conseil me retranche, moi, sa main, et me rejette loin d’elle[36] !

On peut y voir le sentiment prémonitoire du rejet, passablement ingrat et cruel, que la mémoire d’Origène subira par la suite, de la crise origéniste à la fin du IVe siècle jusqu’aux anathèmes du Concile de Constantinople II en 553. Au-delà même de sa mort, sa prédication et son enseignement ont donc suscité des débats, le plus souvent pour cause d’injustes soupçons.

Ce n’est donc pas sous le signe du succès et de la gloire qu’Origène a prêché, mais de l’abnégation et de la gratuité. Comme l’écrit P. Nautin, « c’est devant un auditoire le plus souvent clairsemé et distrait, qu’ont été données ces homélies auxquelles aujourd’hui […] nous attachons tant de prix[37]. »

Plus largement et de façon paradoxale, il faut reconnaître que l’Église doit beaucoup à la prédication d’un homme dont tous les Pères, d’une manière ou d’une autre, se sont inspirés, alors même que sa pensée a parfois fait l’objet de graves incompréhensions. Étrange destin qui fait de lui, sans aucun doute, un être d’exception.

Conclusion

Pour finir, et en écho de ces remarques finales, redisons que pour Origène, l’annonce de la Parole n’est pas une simple fonction ecclésiastique, mais une forme d’oblation. Elle est un don de soi, un acte ontologique. Pleinement enracinée dans le terreau de l’histoire, dans le contexte de l’Église de son temps, sa parole est ouverte à l’accueil d’un Souffle divin, d’une inspiration plus haute.

Ainsi Origène prêche à la fois dans l’histoire et dans l’Esprit, comme l’a montré Henri de Lubac à propos de son exégèse. De même que son interprétation des Écritures, la prédication d’Origène doit être située à leur intersection. Don de sa personne, configurant le prédicateur au Christ livré (et trahi), sa parole se dresse comme une croix au carrefour de l’histoire ancienne et de l’Esprit éternel, de l’Église d’hier et de celle d’aujourd’hui. C’est sans doute pourquoi elle n’a pas vieilli.

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  1. Henri de Lubac, Histoire et Esprit. L’intelligence de l’Écriture d’après Origène, Paris, Aubier, 1950 ; Hans Urs von Balthasar, Parole et mystère chez Origène, Paris, Cerf, 1957 ; Marguerite Harl, « L’herméneutique d’Origène » dans Origène, Philocalie 120, Paris, Cerf (SC 302), p. 42-157 : Daniel Vigne, « L’exégèse d’Origène et des Pères alexandrins », dans Connaissance des Pères de l’Église n° 131 (sept. 2013), p. 20-29.
  2. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, trad. G. Bardy, Paris, Cerf, 2003. Les indications de pages, en notes, renvoient à cette édition.
  3. Hist. Eccl. VI, 2, 9 (p. 315) : « Il embarrassait son père par ses questions sur ce que l’Écriture divinement inspirée avait réellement l’intention d’indiquer. »
  4. Son père meurt martyr en 202 sous Septime-Sévère.
  5. Hist. Eccl. VI, 8, 6 (p. 325).
  6. Hist. Eccl. VI, 27 (p. 351).
  7. « La sentence prise par Démétrius n’avait aucunement pour résultat d’exclure Origène du presbytérat, mais uniquement de l’exercice de son ordre à Alexandrie » (J. Lécuyer, Le sacrement de l’ordination, Paris, Beauchesne, 1983, p. 34).
  8. Grégoire le Thaumaturge, Remerciement à Origène, 174 et 181 (SC 148, p. 169 et 171). Le nom de l’auteur était peut-être Théodore.
  9. Pamphile et Eusèbe de Césarée, Apologie pour Origène, 9 ; SC 464, p. 45.
  10. Hist. Eccl. VI, 36, 1 (p. 358).
  11. La découverte, à Munich en 2007, d’un manuscrit grec de 29 Homélies sur les Psaumes d’Origène jusqu’ici inconnues, fait espérer que d’autres fragments de l’œuvre ne sont pas totalement perdus.
  12. Cf. Pierre Nautin, « Origène prédicateur », dans Origène, Homélies sur Jérémie, t. 1, SC 232, p. 100-191, étude capitale sur le sujet. On peut s’y reporter pour des informations plus précises.
  13. Hippolyte de Rome, La Tradition apostolique, 39 ; trad. B. Botte, SC 11 bis, 1968, p. 123.
  14. Cf. Socrate de Constantinople, Histoire ecclésiastique, V, 22 : « À Alexandrie, le mercredi et le vendredi, on lit les Écritures, les prédicateurs les expliquent et l’on fait tout ce que comporte une assemblée, sauf la célébration des Mystères. C’est une vieille coutume à Alexandrie ; Origène semble en effet avoir prêché souvent ces jours-là devant l’Église. »
  15. 1 Co 12, 28 ; Ep, 4, 11 ; cf. Jc 3, 1.
  16. Homélie sur la Genèse, X, 1 et 3 ; SC 7 bis, p. 255 et 263.
  17. Ibid., X, 3, p. 265. On lit dans l’Homélie IV sur Josué, 1 : « Quand tu as été agrégé à la foule des catéchumènes et que tu as commencé d’obéir aux commandements de l’Église, tu as traversé la Mer Rouge ; dans les haltes du désert, chaque jour tu t’appliques à écouter la Loi de Dieu » (SC 71, p. 149). Et l’Homélie XIII sur les Nombres commence par les mots : « Hier nous avons dit…» (SC 442, p. 119).
  18. Didascalie des douze Apôtres, XII, 57, 10 ; trad. F. Nau, Paris, 1912, p. 113.
  19. Homélie sur S. Luc, VII, 7 ; SC 87, p. 163.
  20. P. Nautin, « Origène prédicateur », dans SC 232, p. 111.
  21. Hippolyte de Rome, La Tradition apostolique, 18 ; SC 11 bis, p. 77.
  22. Homélies sur Samuel, V, 1 ; SC 328, p. 174-175.
  23. Homélie XIX sur Jérémie, 15 ; SC 238, p. 241.
  24. Homélie II sur Ézéchiel, 2 ; SC 352, p. 105.
  25. Cf. 1 Pi 4, 11.
  26. Nb 24, 5. Le texte hébreu disait : « Que tes tentes sont belles, Jacob, et tes maisons, Israël ! », mais la Septante a inversé les termes : « Que tes maisons sont belles, Jacob, et tes tentes, Israël ! » 
  27. Cf. Homélie XXVII sur les Nombres, XVII, 4, 2 ; SC 442, p. 287.
  28. 1 S 7, 5-7.
  29. Jn 1, 14 ; eskènôsen.
  30. Dans les Homélies sur Jérémie, on trouve par exemple mentionnées la synecdoque, l’hyperbole, l’antithèse, le paradoxe, la prosopopée, l’allégorie… Cf. P. Nautin, « Origène prédicateur », dans SC 232, p. 135-136.
  31. Il rédigera en ce sens une Exhortation au martyre.
  32. Homélie X sur la Genèse, 1 ; SC 7 bis, p. 255-257.
  33. Homélie XII sur l’Exode, 2 ; SC 321, p. 359. Cf. Homélie XIII sur l’Exode, 3, p. 383.
  34. Homélie X sur la Genèse, 1 ; SC 7 bis, p. 257, citant Jr 39, 33.
  35. Question que tout prédicateur, avant de se plaindre de son auditoire, doit avoir la sagesse de se poser.
  36. Homélie VII sur Josué, 6, citant Mt 5, 29-30 ; SC 71, p. 213.
  37. P. Nautin, « Origène prédicateur », dans SC 232, p. 112.

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