Qui sera sauvé ?

Le jugement de l'âme, fresque de l'église de Voronet, Roumanie © D.Vigne 2018

Le jugement de l'âme, fresque de l'église de Voronet, Roumanie © D.Vigne 2018

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Daniel Vigne, Qui sera sauvé ? (Lc 13, 22-30), La Croix, 22 août 2025.

Qui sera sauvé ?

Il cheminait par villes et villages […]. Quelqu’un lui dit : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. » (Lc 13, 23-24)

On interroge Jésus sur le nombre plus ou moins grand des sauvés. La question est sérieuse et mérite d’être soulevée : finalement, qui ira au ciel ? Pensons à nos familles, à nos amis, aux quatre-vingts milliards d’êtres humains, dit-on, nés sur terre depuis les origines : de cette immense foule, quelle proportion connaîtra le salut éternel ?

Dans l’histoire du christianisme, les réponses ont varié. Contre l’optimisme d’un Pélage, moine du Ve siècle, pour qui chacun pouvait se sauver par soi-même, saint Augustin a souligné la primauté de la grâce : non, on n’est pas sauvé seulement parce qu’on le veut, mais par un don gratuit de Dieu.

Et quand le jansénisme, caricaturant le propos d’Augustin dans la France monarchique des XVIIe et XVIIIe siècles, affirma au contraire que Dieu prédestinait certains êtres au salut et d’autres à la perdition, l’Église a condamné ce pessimisme : non, le ciel n’est pas réservé à quelques rares élus, mais offert à tous.

Enfin, à notre époque, l’idée même de salut étant devenue floue et la peur de l’enfer s’étant évaporée, on chante béatement avec Michel Polnareff : « On ira tous au paradis… », mais n’est-ce pas un peu facile et léger ?

Face à la gravité du problème, remarquons la finesse de la parole du Christ. À celui qui lui demande combien d’hommes seront sauvés, il répond : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite », c’est-à-dire : Et toi-même, es-tu sûr d’y entrer ? Tu veux des statistiques sur le salut des autres, mais qu’en est-il du tien ? Oublie les prédictions futuristes, les scénarios de fin du monde. Pose-toi la vraie question : pour moi, qu’est-ce qu’être sauvé ?

Ici, il ne s’agit plus d’avoir une opinion plus ou moins généreuse sur l’avenir de l’humanité : c’est mon propre sort qui est en jeu. Or là-dessus la suite du texte est un peu inquiétante, car qui sont ceux qui sont « jetés dehors » ? Non pas ceux qui ne savent rien de Jésus, mais ceux qui le fréquentent, l’entendent, mangent et boivent avec lui ! Précision importante : qui croient le connaître, mais qui, en réalité, l’ignorent. À l’inverse, ceux qui semblent éloignés le sont moins qu’on ne le croit, puisqu’ils viendront de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume.

Ainsi, moi qui fais l’effort de lire l’Évangile, je lui reste peut-être secrètement étranger, plus que tel étranger qui n’en a jamais entendu parler. Moi qui suis le premier à brandir mon identité chrétienne, j’ai peut-être à me découvrir comme le dernier des pauvres, le plus mal placé dans le Royaume. Moi qui me pose en juge des autres, en me demandant qui d’entre eux sera sauvé, je ne vaux pas mieux que ceux que je juge.

Mais revenons à cette « porte étroite », image étrange. Ne contredit-elle pas celle d’un Dieu miséricordieux, qui nous ouvre grand les bras ? Veut-il vraiment nous faire passer par un goulet qui nous étrangle ? Une autre lecture est possible : si la porte du Royaume est étroite, c’est simplement parce qu’on n’y entre pas en masse, de façon impersonnelle, mais un par un, chacun étant connu et nommé. Le royaume de Dieu sera une famille de personnes uniques, de visages singuliers, comme moi. Je veux pouvoir me croire en compagnie de la multitude d’enfants aimés et pardonnés.

Mon Dieu, pardon d’avoir cru que j’étais déjà entré dans le Royaume et que les autres restaient à la porte. Je comprends enfin que seuls les petits passent cette petite porte, et maintenant j’y frappe avec humilité. Accueille-moi, Père, dans la joie d’être guéri et sauvé.

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