Le commandement de l’amour

Disciple en prière, par Rūta et Kaspars Poikāni © Communauté du Chemin Neuf, La Réunion

Disciple en prière, par Rūta et Kaspars Poikāni © Communauté du Chemin Neuf, La Réunion

2020 Homélies

Daniel Vigne, Le commandement de l’amour (Mt 22, 34-40), baptême de Samuel Comet, église Saint-Martin, Vic-en-Bigorre, 25 octobre 2020. [pdf]

Le commandement de l’amour

Baptême de Samuel

Un docteur de la Loi posa une question à Jésus […] : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. (Mt 22, 35-39)

À l’époque de Jésus, nous le savons tous, la Loi était quelque chose de très compliqué à observer. Pour un juif religieux, il y avait toutes sortes d’obligations, de rites à observer, de prières à faire au long de la journée, des règles alimentaires pour les repas, des ablutions avant le repas et en d’autres circonstances, des interdits de toutes sortes pour ne pas contracter d’impuretés. Les rabbins ont fait le compte de toutes les règles, observances, obligations et prescriptions qu’on trouve dans l’Ancien Testament : il n’y en a pas moins de 613 ! Et sur ces 613 commandements, 248 sont sous forme positive (« fais ceci ») et 365 sous forme négative (« ne fais pas cela »).

Donc quand les pharisiens interrogent Jésus en lui demandant : « Quel est le plus grand commandement? », c’est un vrai problème qu’ils soulèvent, et en même temps c’est un piège qu’ils lui tendent, comme dans l’Évangile de dimanche dernier à propos de l’impôt à César. Quoi que Jésus réponde, ils peuvent le coincer. Tu dis que ceci est important, mais est-ce que tu n’as pas oublié cela ? Tu choisis tel verset du Lévitique, mais qui te dit que tel autre, du Deutéronome par exemple, n’est pas préférable ? Au passage, nous allons bien voir si tu connais les 613 commandements aussi bien que nous les connaissons…

Et devant le piège, que fait le Seigneur ? Comme dimanche dernier à propos de l’impôt à César, il n’entre pas sur le terrain de la discussion, mais il passe à un plan supérieur. Il illumine, il redimensionne, il simplifie. Entre l’essentiel et l’accessoire, il sait faire la différence. Si on veut le faire choisir entre le Deutéronome et le Lévitique, il prend dans les deux. Il reformule toute la Loi à partir de son cœur, de son centre. Il la résume en un seul mot, un seul verbe : aimer. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. » Voilà ; c’est simple : tu aimeras. Fais cela et tu vivras. Fais cela et tu accomplis toute la Loi.

Au passage, implicitement, il retourne la question à ceux qui l’interrogent : vous les savants, avez-vous un commandement plus grand à proposer que celui de l’amour ? D’ailleurs, que savez-vous de l’amour ? Vous les spécialistes de la Loi, vivez-vous de l’amour que vous commande cette Loi ? Et si votre science, votre compétence, votre autorité vous avaient coupés de l’essentiel ? Une telle réponse les prend à contrepied, et sans doute les a-t-elle surpris et vexés, car quelques versets plus loin, saint Matthieu écrit : « Personne ne pouvait plus lui opposer un mot, et depuis ce jour-là, aucun n’osa plus l’interroger. »

Voilà ce que relate l’Évangile de ce jour, de façon courte et claire. Et comme ce n’est pas la première fois que nous l’entendons, nous pourrions penser, nous qui ne sommes pas juifs, que pour nous la question est réglée : nous ne sommes plus sous la Loi de l’Ancien Testament, nous avons compris que l’essentiel de notre vie chrétienne, c’est l’amour. Nous savons que dans notre morale, notre religion, notre vie spirituelle, tout doit être centré sur l’amour. Oui, nous le savons, mais peut-être un peu comme les pharisiens du temps du Christ, c’est-à-dire de façon intellectuelle. Alors laissons-nous interroger en profondeur.

Car aujourd’hui encore, comme au temps du Christ, des questions de priorités se posent. Qu’est-ce qui est le plus grand, le plus important, le plus urgent ? Dans l’Église, par exemple, pour qu’elle vive et revive, que faut-il privilégier ? L’un dira : c’est l’engagement auprès des pauvres ; un autre : la beauté de la liturgie ; un autre : la formation des baptisés, ou le respect des sacrements, ou la justesse de la doctrine, ou l’urgence des vocations, ou la lutte contre telle ou telle dérive… La liste serait longue, chacun ayant ses préférences et ses convictions. Mais écoutons la voix du Christ qui dit : Tu aimeras. Tu mettras vraiment l’amour au centre, et le reste autour.

Et dans la société, surtout en ce temps de crise sanitaire, qu’est-ce qu’il faut faire ? À quoi donner priorité : à la reprise économique, aux changements politiques, à la protection de la santé, au respect des libertés ? Ou encore, pêle-mêle : à la laïcité, mais quelle laïcité ? à la parité, mais quelle parité ? à l’écologie, mais quelle écologie ? Chacun y va de son analyse et de ses propositions, au risque parfois de la cacophonie. Mais écoutons la voix du pape qui nous rappelle à l’essentiel : Tutti fratelli, tous frères.

Le diable est au contraire celui qui dit : tous ennemis. Qui dit : séparez-vous, divisez-vous. Qui dit : tu n’aimeras pas ceux qui ne sont pas de ton avis ; tu les supporteras peut-être, mais tu ne les aimeras pas. Qui dit aussi : tu n’aimeras pas Dieu ; tu nieras son existence, ou tu le craindras si tu veux, mais tu ne l’aimeras pas. Les forces du mal sont toujours celles qui mettent l’amour à l’arrière-plan, au nom de quelque chose de prétendument plus grand.

Mais si Dieu est amour, frères et sœurs, rien n’est plus grand que l’amour, rien n’est plus précieux, rien n’est plus aimable, et valable, et utile, et fécond, et efficace que l’amour, l’amour de Dieu et l’amour de chaque homme fait à l’image de Dieu. Voilà la seule vérité qui nous fait brûler d’un feu intérieur. Voilà la vraie lumière qui nous rassemble et nous unit. Voilà l’Église, famille de Dieu, dans laquelle Samuel va entrer maintenant par le baptême.

Voilà notre trésor, frères et sœurs. Voilà votre mission, vous les jeunes de cette assemblée, qui êtes l’avenir de l’Église. Aimez, de tout votre cœur et de tout votre esprit, c’est-à-dire avec chaleur et intelligence, là où vous serez. Et puisque Samuel est le plus jeune de nous tous, entourons maintenant cet enfant de notre foi et de notre amour, et prions pour qu’il devienne lui aussi, par son baptême, un témoin de la foi et un serviteur de l’amour.

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