Sel de la terre, lumière du monde

Lampe à huile chrétienne, Gaule, Ve s.

Lampe à huile chrétienne, Gaule, Ve s.

2007 Homélies

Daniel Vigne, Sel de la terre, lumière du monde (Mt 5, 13-16), baptême d’Albin Comet, chapelle Saint-Michel, Tarbes, 28 octobre 2007. [pdf]

Sel de la terre, lumière du monde

Baptême d’Albin

Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens. Vous êtes la lumière du monde. Une ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d’un mont. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire. (Mt 5, 13-16)

Dans l’Évangile que nous venons d’entendre, il y a deux images que nous connaissons bien, mais dont le sens n’est pas si évident, et qui peuvent même sembler légèrement contradictoires.

Il y a d’abord l’expression « sel de la terre » : c’est un peu curieux, n’est-ce pas ? On ne sale pas la terre, en tout cas pas comme un plat cuisiné ! Non, mais on l’enrichit avec des phosphates, des nitrates, du lisier, du fumier… C’est de cela que Jésus parle. Il aurait pu dire : vous êtes l’engrais de la terre. Vous êtes dans le monde, enfouis en lui, et votre mission est de faciliter, autour de vous, la vie de tout ce qui pousse, la croissance de tout ce qui grandit. Comme le levain dans la pâte – c’est la même image.

Pour cela vous devez faire corps avec ceux que vous aidez à grandir : avec ces jeunes pousses, par exemple, que sont vos enfants. Être proches d’eux, leur communiquer votre tendresse, les aimer comme on allaite un nouveau-né. Et justement, nous entourons ce matin un nouveau-né. Albin, tu es cette petite pousse que nous voulons nourrir pour qu’elle grandisse et s’épanouisse. Nous voulons te donner le sel de notre amour. Être très proches de toi, faire corps avec toi au moment où tu recevras le sacrement du baptême.

Il y avait autrefois, d’ailleurs, dans le baptême, un rite très significatif : on bénissait du sel et on en mettait un peu sur les lèvres de l’enfant. Comme pour lui dire : goûte cette vie nouvelle qui t’est transmise. Savoure les forces divines. Assimile la grâce comme une sève, comme un médicament surnaturel. Car le sel conserve, on le sait bien. Ainsi le baptisé sera gardé pour toujours, sera protégé de la corruption. Oui, c’est une belle image que le sel et je vous remercie, Thierry, Yaël, d’avoir choisi cet évangile, qu’on pourrait trouver un peu inhabituel pour un baptême : en réalité, il est très parlant.

Et puis il y a l’autre image : celle de la lumière. Elle aussi fait partie du rituel du baptême. À la fin de la messe, Sylvain allumera le cierge d’Albin au grand cierge pascal, qui représente le Christ, et sa flamme se répandra parmi nous. Car Jésus nous dit : vous êtes la lumière du monde, et c’est un autre aspect de la vocation chrétienne. Moins enfoui, moins caché, plus visible, plus affiché. Être chrétien, c’est un bonheur qu’on a envie de partager.

N’ayons pas honte, mes amis, de croire, et de tout cœur ; d’espérer, de toute notre âme ; d’aimer de toutes nos forces. Le monde attend notre témoignage. Il s’ennuie, au fond, de ces faux dieux qu’on lui fait miroiter à la télé, ces célébrités politiques et autres, qui ne font que passer. Il attend quelque chose de plus fort, de plus durable, de plus vrai. Il en a un peu assez des paillettes et du pop-corn ! Il aimerait bien voir la vraie lumière, plutôt que celle des spots… Mais qui lui fera glorifier le Père qui est dans les cieux ?

C’est pourquoi Jésus dit : « On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ». Intrigué par cette autre expression, j’ai cherché dans le dictionnaire… et voici ce que j’ai trouvé. « Boisseau : récipient de forme cylindrique destiné à mesurer les grains et les farines, de capacité variable (en France, elle faisait environ 12 litres). » Et j’ai compris : on ne met pas un boisseau sur une lampe, non seulement parce que ce serait éteindre la lampe, mais parce que ça renverserait le boisseau, donc les grains qui sont dedans ! Ces grains précieux qu’on mettra dans la terre, et qu’on fera pousser avec des engrais…

Ainsi les deux images employées par Jésus se répondent, se correspondent : ce qu’elles ont en commun, c’est le grain. Et le grain, Albin, c’est toi. Ce grain qui va pousser doucement dans la terre, aidé par le sel, c’est-à-dire par l’engrais de l’amour de tes parents ; un amour discret, patient, comme il faut l’être avec les enfants. Ce grain qui, lorsqu’il aura grandi, se dressera comme un cierge, comme un épi.

Car élever un enfant, nous le savons, ce n’est pas le couver, c’est l’aider à tenir debout. Ce grain qu’il est doit porter du fruit, être broyé pour faire de la farine, farine qu’on mesurera avec le boisseau… Vous voyez bien qu’il ne fallait pas le renverser sur la lampe, ce boisseau ! Il n’est pas là pour empêcher la croissance, mais pour en mesurer les fruits.

Que ta mesure soit pleine, Albin, au jour où Dieu pèsera le fruit de ta vie. Que ton boisseau soit rempli à ras bord. Douze litres ! Chiffre de plénitude. Mais pour l’instant, tu es une petite graine que je vais plonger dans l’eau, pour qu’elle germe et qu’elle porte du fruit. Comme l’Éthiopien baptisé par Philippe. Comme les chrétiens de tous les temps et de tous les continents. Ce peuple de l’Église, qui est à la fois petit et grand. Ce peuple qui lève doucement, comme un champ de blé pour la moisson. Les chrétiens, c’est une espèce en voie d’apparition.

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