Croire en vue de voir

La guérison de l'aveugle-né, monastère copte d'Anaphora, Égypte © D.Vigne 2018

La guérison de l'aveugle-né, monastère copte d'Anaphora, Égypte © D.Vigne 2018

2001 Homélies

Daniel Vigne, Croire en vue de voir, (Lc 1, 1-4 et 4, 14-21), baptême de Raphaël Comet, chapelle Saint-Michel, Tarbes, 21 janvier 2001. [pdf]

Croire en vue de voir

Baptême de Raphaël

Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, […] j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations […], d’en écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi. (Lc 1, 1-3)

Jésus, dans la puissance de l’Esprit, revint en Galilée. […] Il vint à Nazareth, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans la synagogue […]. On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. » (Lc 4, 14-18)

L’évangile que nous venons d’entendre ne se trouve pas comme tel dans l’évangile de Luc. Il est constitué de deux passages différents : c’est pourquoi, à la lecture, on a ménagé un petit silence entre les deux. Ces deux passages, l’Église les a mis à la suite pour constituer la lecture d’aujourd’hui, pourquoi ? Nous allons essayer de comprendre, et aussi d’en tirer un enseignement. Reprenons donc.

D’abord, nous avons lu quelques lignes qui sont au tout début de l’évangile de Luc, ce sont les premiers mots de cet évangile. « Beaucoup ont entrepris de raconter » la vie de Jésus, dit saint Luc, et moi aussi je l’ai fait, après une étude soignée, sérieuse. Mon évangile est vrai, authentique.

Comme si Luc répondait à la question (qu’on peut toujours se poser, d’ailleurs) : mais enfin, l’évangile, la foi chrétienne, est-ce que c’est vraiment fiable ? Est-ce que c’est vraiment sérieux ? Luc répond : oui. Oui, mon cher « Théophile ».

Théophile est un nom grec qui veut dire : Qui aime Dieu. À tous les Théophile, à travers tous les siècles, à tous ceux qui aiment la vérité, Luc dit : l’évangile n’est pas une fable, vous pouvez y croire, vous pouvez croire cette parole.

Mais peut-être qu’une telle attestation ne vous suffit pas. Nous voulons bien croire, direz-vous, mais nous voulons aussi voir, et vous avez raison !

Dans le second passage, qui arrive nettement plus loin dans l’évangile, au chapitre 4, Luc nous fait voir Jésus, rempli de la puissance de l’Esprit, qui arrive à Nazareth et, devant la foule, fait une lecture dans laquelle il est dit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a consacré par l’onction » pour ma mission dans le monde. C’est effectivement le début du ministère public de Jésus : il se déclare ouvertement Messie, commence ces miracles, devient actif, sillonne la Galilée, et sa renommée se répand partout.

Saint Luc ne nous propose donc pas seulement de croire en Jésus, il nous fait voir Jésus rempli de l’Esprit saint et rayonnant de grâce. Car l’évangile n’est pas une doctrine théorique, n’est pas seulement un enseignement, c’est une réalité vécue, une expérience. Ainsi la lecture d’aujourd’hui va d’un certificat d’authenticité à un récit concret, d’une attestation un peu générale à un témoignage vivant.

Mais qu’est-ce qu’il y a entre les deux ? Et qu’est-ce qui fait passer de la foi première, sorte de bonne volonté de celui qui veut bien croire, à la foi vécue de celui qui voit Jésus ? Qu’est-ce qui fait passer de l’enseignement chrétien à l’expérience chrétienne ? Et dans l’évangile, qu’y a-t-il entre le chapitre 1 et le chapitre 4 ?

Il y a, bien sûr, les récits de la naissance de Jésus. Et l’église a choisi de ne pas les redire aujourd’hui, puisque nous venons de fêter Noël. Mais il y a aussi, et je dirais surtout, le baptême de Jésus. C’est là charnière. C’est le point par où Jésus est passé, et par où chaque chrétien passe désormais après lui.

Car être chrétien, ce n’est pas seulement croire, ce n’est pas seulement accueillir une parole, un enseignement. C’est voir Jésus vivant, c’est vivre avec lui dans la puissance de l’Esprit. Et pour passer de cette doctrine à cette expérience, il y a un Jourdain à traverser. Entre le croire et le voir, il y a un recevoir. Il y a un sacrement, un signe dont nous sommes marqués. Il y a ce baptême par lequel Jésus est passé : cette plongée dans l’eau qui, depuis toujours, est pour les chrétiens la marque d’une nouvelle naissance.

Car il ne suffit pas pour l’homme de naître, et de vivre sa vie naturelle. Il doit renaître à sa vie personnelle devant Dieu. Le baptême est ce qui nous fait entrer, non pas dans une foi théorique, mais dans une relation personnelle avec le Dieu vivant. Recevoir le baptême, c’est passer de l’accueil d’une parole à la possibilité d’une expérience.

Raphaël va recevoir ce baptême. Le germe de l’Esprit va être enfoui en lui. Nous allons lui transmettre le christianisme, non pas seulement comme une parole certaine, mais comme une vie efficace.

Je méditais ces choses, ces jours derniers, quand quelqu’un m’a offert le livre d’un auteur du cinquième siècle, un certain Marc le Moine (Traités II, SC 455, p. 339 s.), citant lui-même le texte d’un certain Jérôme le Grec, intitulé « Travaux utiles à n’importe quel chrétien ». On sait peu de chose de ces vénérables Pères du désert, mais le texte parle du baptême d’une façon très éclairante, qui nous dit comment les chrétiens d’il y a longtemps concevaient le baptême et le vivaient. L’auteur interroge quelqu’un :

« – Qu’est-ce qui fait que tu es chrétien ? – C’est que je crois au Christ, le Fils de Dieu. – Que d’ignorance et d’irréflexion dans ta réponse ! Je ne te demande pas ce qui fait qu’on t’appelle chrétien, mais la cause qui a fait de toi un chrétien ! »

Et voici la suite, très instructive : « Je le sais par les effets. Car tous ceux qui ont reçu l’Esprit de Dieu dans le saint baptême, au fond, tout au fond de leur cœur, par les bonds, les aiguillons, les exultations, les opérations et, si j’ose m’exprimer ainsi, les tressaillements et la grâce de cet Esprit, ont pleine assurance dans leur cœur qu’ils ont été baptisés.   De même en effet que la femme qui a conçu ressent les mouvements du bébé au dedans d’elle, de même aussi, à la joie, la liesse et l’exultation qui surgissent en leur cœur, ils savent qu’habite en eux l’Esprit de Dieu, qu’ils ont accueilli au baptême.   La vraie, l’infaillible preuve qu’on est chrétien, c’est celle-là.   Car Dieu enseigne à l’homme au dedans de son âme ce qu’est un chrétien, non par des affirmations qu’on entend, mais par des réalités substantielles.   Ainsi donc, nous voilà renseignés sur ce qui est le signe du chrétien, signe qu’aucune autre foi sur la terre ne détient. Ah ! bienheureux ceux qui l’ont reçu et le gardent !   À eux appartient le Royaume des cieux. »

Pardonnez-moi d’avoir cité ce texte ancien : il a plus de quinze siècles, mais nous y retrouvons le christianisme d’aujourd’hui et de toujours. Car le christianisme a toujours été, non pas une philosophie théorique, non pas même une morale ou une éthique, mais une Vie.

Prions donc pour Raphaël en qui cette Vie va être semée. Prions pour ses parents, sa famille, qui prennent l’immense responsabilité de le faire entrer dans cette Vie. Prions pour nous-mêmes, qui avons reçu le baptême. L’Esprit Saint est en nous : qu’il nous signale sa présence, qu’il nous rende participants du Christ. Oui, nous tous qui avons été baptisés en Christ, nous avons revêtu le Christ ! À lui la louange ! Amen.

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