L’abandon à la Providence

Saint François prêchant aux oiseaux, par Giotto, 1300

Saint François prêchant aux oiseaux, par Giotto, 1300

1999 Homélies

Daniel Vigne, L’abandon à la Providence (Mt 6, 24-34), Couvent des Carmes, Toulouse, 19 juin 1999. [pdf]

L’abandon à la Providence

Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ? […] Ne dites pas : Qu’allons-nous manger ? ou bien : Qu’allons-nous boire ? ou encore : Avec quoi nous habiller ? (Mt 6, 25.31)

Ne vous souciez pas de votre vêtement, de votre logement, de votre nourriture… Prêcher à des Carmes (et qui plus est, des Carmes déchaussés !) sur un tel évangile n’est pas très facile : Le détachement, la pauvreté, l’abandon à la Providence, c’est un peu votre spécialité ! Qu’est-ce qu’un père de famille pourrait bien vous apprendre sur ce sujet ? Je ne sais pas…

Mais je sais que vous êtes en plein déménagement, et qu’un déménagement, c’est toujours du tracas, et un peu d’énervement – pour avoir déménagé une vingtaine de fois, j’ai l’expérience. On a beau recevoir son logement comme un don de la Providence (ou des Capucins, c’est la même chose), il faut encore l’occuper, l’organiser, faire mille choix d’aménagement… Et les livres ! Les livres ! Par milliers, qu’il va falloir transporter, reclasser, dépoussiérer (car beaucoup n’ont même pas été ouverts), et pour cela agrandir nos greniers…

Les oiseaux n’ont pas de grenier, disait l’Évangile (Luc dit même : ils n’ont ni cave, ni grenier). Mais nous les hommes, combien d’objets, de tonnes d’objets, de souvenirs, de meubles, d’appareils ménagers nous transportons d’un lieu à un autre !

Et pourtant le Seigneur nous dit : ne vous souciez pas de votre logement. Il ne nous dit pas de ne pas changer de logement, il ne nous promet pas que cela se fera tout seul : Il nous dit : que cela ne vous soit pas un souci. Que tout ce fatras ne vous soit pas un tracas. Restez libre. Soyez disponible. Et s’il le faut, déménagez souvent ! Soyez heureux d’habiter vos maisons, mais comme des oiseaux dans un nid : prêts à partir. « Gardez la cellule », comme disaient les Pères du désert ; mais ne vous attachez pas aux murs.

« Ne vous souciez pas de votre vêtement », dit-il aussi. Le vêtement, c’est notre maison portative, et Dieu sait si nous y tenons. L’habit liturgique, par exemple, ou l’habit monastique, c’est important, n’est-ce pas ? Après tout, l’étole fait un peu le diacre, et l’habit fait un peu le moine…

Mais le Seigneur n’est pas venu pour nous vêtir de ces vêtements-là. Il est venu nous revêtir de lui-même, de sa justice, de sa grâce, d’une vie nouvelle. Nos vêtements liturgiques, monastiques, ne sont que des supports, des signes de cette vie. Il sont les indices d’une transformation en cours, d’une métamorphose intérieure. Comme le cocon dont la chrysalide s’entoure, pour qu’au-dedans la chenille devienne un papillon. Ne nous tracassons donc pas du dehors, de l’apparence. Respectons les usages, mais soyons attentifs à l’essentiel.

Enfin, « ne vous souciez pas de votre nourriture ». Et pourtant certains, je pense (j’espère !) auront préparé le repas de tout à l’heure. Et pourtant nous voici déjà tous autour de cette table sainte, pour un repas de vie. Car le Seigneur ne renie pas la nourriture, pas plus que le vêtement ou le logement : Mais il les transfigure.

De notre corps, de nos maisons, de ce monde, il fait son temple. Il est venu chez nous, il s’est vêtu de notre chair, il a habité parmi nous, il a partagé nos repas. Et nous qui croyons au Christ, désormais nous habitons le Christ, nous avons revêtu le Christ, et nous mangeons le Christ en nourriture. Amen.

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