Le Sauveur donnant sa vie

Le Christ en croix, Musée du Matedanaran, Erevan © D.Vigne 2016

Le Christ en croix, Musée du Matedanaran, Erevan © D.Vigne 2016

1993 Homélies

Daniel Vigne, Le Sauveur donnant sa vie (Jn 12, 20-33), Lectoure, 28 mars 1993. [pdf]

Le Sauveur donnant sa vie

Voici venir des jours, oracle du Seigneur, où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une alliance nouvelle. […] Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands. (Jr 31, 31.34)

Pendant les jours de sa vie dans la chair, il offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de son grand respect. (He 5, 7)

« Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. […] Maintenant mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? “Père, sauve-moi de cette heure” ? – Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! (Jn 12, 23.24.27)

Nous voici à l’approche de Pâques, la plus grande fête chrétienne de l’année. Plus grande que Noël, ne l’oublions pas ! À Pâques, nous nous tournons non vers un arbre enluminé, mais vers l’arbre de la Croix, où le Christ nous a montré et révélé son amour. À Pâques, Dieu lui-même nous fait le plus beau cadeau qui soit : son Fils vivant, vainqueur de la mort.

Il est vraiment mort sur la Croix, il est vraiment ressuscité le troisième jour, et il est pour toujours avec nous. Voilà le grand mystère que nous nous apprêtons à célébrer, en union avec tous les chrétiens du monde, tous ceux qui croient à cet extraordinaire message : le Christ Jésus nous a sauvés.

Relisons ensemble, si vous le voulez, les trois textes de la liturgie d’aujourd’hui.

Celui du livre de Jérémie date d’il y a bien longtemps : plus de vingt-cinq siècles. En ce temps-là déjà, on se demandait : « Quand donc les hommes vont-ils devenir bons ? Qu’est-ce qui tournera enfin le cœur de l’homme vers le bien ? » Et le prophète reçoit de Dieu cette promesse : « Oui, je ferai quelque chose qui changera le cœur de l’homme. Quelque chose d’inouï, qui touchera le fond même du cœur de l’homme. On n’aura plus besoin de lui ordonner d’être bon, de lui dire : fais ceci, fais cela… car il saura lui-même ce qui est bien, et voudra le faire. » Cette promesse de Dieu s’étend même aux enfants : « Des plus petits jusqu’aux plus grands, ils me connaîtront tous. »

Or, si Dieu avait dit au prophète Jérémie qu’il allait faire quelque chose, il ne lui avait pas dit quoi. Et le peuple attendait. Les uns espéraient la venue d’un grand chef militaire, qui chasserait l’occupant romain. Les autres attendaient une sorte d’ange, accompagné de signes célestes. Mais ce que Dieu a fait n’a pas été d’envoyer aux hommes un grand chef militaire, ni un ange du ciel, mais son propre Fils : Jésus.

À la vue de Jésus, certains ont compris qu’il était bien l’envoyé de Dieu. Mais la plupart avaient beaucoup de mal à le croire, justement parce que Jésus n’était ni un général, ni un magicien. Parce qu’il était doux, tout en étant fort. Parce qu’il était humble, tout en étant Dieu. Il n’écrasait pas les hommes en se mettant au-dessus d’eux : il se mettait en-dessous d’eux et les relevait. Cela, on ne l’avait jamais vu. Il ne cherchait pas à commander, à vaincre. Dieu n’est pas comme cela, disait-il. Dieu est toujours l’amour. Cela, on ne l’avait jamais entendu.

Vint le jour où Jésus fut trahi. Dans le jardin des Oliviers, il a été arrêté. On l’a jugé, bafoué, crucifié. Jésus savait qu’il allait être crucifié. Il a même eu très peur de la croix, à un moment, et il a demandé à son Père, si c’était possible, de ne pas avoir à porter toute cette souffrance. Il a crié vers Dieu, c’est ce que disait la deuxième lecture, tirée de l’Épître aux Hébreux. Mais finalement il a dit : que ta volonté soit faite. Et il est allé jusqu’au bout de l’amour.

On l’a attaché, il n’a rien dit. On l’a frappé, fouetté, injurié, il n’a rien dit. Il priait pour ses bourreaux. Cloué sur une croix, il pardonnait à ceux-là même qui le torturaient. Il leur montrait à quel point Dieu est toujours l’amour. Lorsque cela s’est produit, lorsqu’ils ont vu Jésus agoniser à Gethsémani, tomber sous le poids de la croix, saigner, mourir au Golgotha, même les apôtres n’ont plus rien compris. Ils se sont dit : S’il est l’envoyé de Dieu, comment peut-il mourir ainsi ? Pourquoi Dieu ne fait-il rien pour le sauver ? Mais Jésus savait qu’il devait mourir pour changer vraiment le cœur de l’homme. Il l’avait dit dans l’Évangile de Jean que nous venons d’entendre : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt, il reste seul; s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. »

Ce grain de blé, c’est le Christ lui-même. La terre, c’est sa mort, et le tombeau où il fut enseveli. Le fruit, c’est chacun de nous. Comme des épis de blés, nous voici nés de la mort et de la résurrection de Jésus. Par lui, avec lui, en lui, nous sommes des êtres nouveaux ; notre cœur est neuf. La promesse faite à Jérémie est accomplie : depuis que le Christ est mort en croix, ouvrant ses bras à tous les hommes, nous ne pouvons qu’accueillir cet amour immense.

Le christianisme n’est pas une morale ou une série de commandements : c’est une vie communiquée, la vie de Dieu lui-même ! Immensité de la grâce divine… elle seule pouvait nous guérir de nos endurcissements. Comme l’a dit un Père de l’Église, « il a fallu la mort d’un Dieu pour changer le cœur de l’homme. »

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