Dumitru Staniloae – Prière de Jésus et expérience du Saint-Esprit

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Séraphin de Sarov, icône de Grégoire Krug, Chapelle des Saints-Archanges, Montgeron

Séraphin de Sarov, icône de Grégoire Krug, Chapelle des Saints-Archanges, Montgeron

Livres religieux

Dumitru Staniloae – Prière de Jésus et expérience du Saint-Esprit, Desclée de Brouwer, 1981 (résumé-citations D. Vigne, pdf 9 pages)

Dumitru Staniloae

Prière de Jésus et expérience du Saint-Esprit

Tendresse et sainteté

Dans la personne du saint, par sa disponibilité dans les relations, par son extrême attention à l’autre, par sa promptitude avec laquelle il se donne au Christ, l’humanité est guérie et renouvelée p. 21. Dans la tendresse de leur comportement les saints s’inspirent de la « kénose » du Christ. Ils sont, en même temps, les précurseurs de ce niveau futur d’une humanité où régnera dans les relations humaines la tendresse23.

Le saint est un agneau innocent, toujours prêt à se sacrifier, à assumer la douleur des autres, mais aussi un mur inébranlable sur lequel tous peuvent s’appuyer. Le saint crée ainsi immédiatement une atmosphère de familiarité, de proximité humaine, d’intimité, entre lui et les autres25. Les saints encouragent toujours26. Mais ils réduisent aussi, parfois l’orgueil des autres avec un humour délicat.

Par son humilité le saint passe presque inaperçu, mais il se rend toujours présent lorsqu’on a besoin d’appui. Pour lui aucune difficulté n’est insurmontable, aucun obstacle invincible, lorsqu’il s’agit de tirer quelqu’un d’une situation désespérée. Il montre alors une force et une habileté étonnantes27.

Le saint n’exerce aucune domination terrestre ; il ne donne pas d’ordres avec sévérité28. Dans sa tendresse, dans sa douceur et dans son humilité vous percevez une puissance qu’aucune puissance terrestre ne peut fléchir30.

Le saint est l’avant-coureur et le soutien de l’humanité sur le chemin qui mène à la perfection future de l’eschaton. Le saint a triomphé du temps tout en étant intensément présent au temps. Il a ainsi atteint la plus grande ressemblance avec le Christ.

Le saint présente l’être humain purifié des scories de l’infra-humain ou de l’inhumain. Il présente l’être humain dont la transparence restaurée laisse voir son modèle de bonté sans limite, de puissance et de sensibilité infinies, le Dieu incarné. Il est l’image rétablie de l’Absolu vivant et personnel qui s’est fait homme32. Il est le reflet intégral de l’humanité du Christ33.

La prière pure ou prière du cœur et ses obstacles

Dans la prière pure il s’agit de réunir l’intellect (le noûs) avec le cœur37. Cette rencontre entre l’intellect et le cœur ne s’effectue pas par la montée du cœur dans l’intellect, mais par la descente de l’intellect dans le cœur. Cela veut dire que ce n’est pas dans l’intellect que le cœur trouve son repos ; mais que c’est dans le cœur ou plutôt dans l’abîme du cœur conjoint avec l’abîme de Dieu que l’intellect trouve le repos, objet de sa quête38. Ce n’est pas le sentiment qui doit être refroidi par la pensée, mais c’est la pensée qui doit se réchauffer dans le sentiment du cœur, en contact réel avec l’infini de Dieu, donnant ainsi à ce sentiment un contenu précis.

Les idées sur Dieu ou l’idée de Dieu se trouvent remplies et pénétrées, transpercées par la sensation de la réalité même de Dieu. La réalité prend la place de l’idée et, en même temps, la vérifie ; l’idée ne s’intercale plus entre nous et Dieu39. Il faut être attentif à ne pas rester dans la théologie ou à ne pas y glisser au moment où l’on veut prier, ou au cours de la prière. La pensée sur Dieu interrompt la relation directe avec Dieu ou la rencontre avec Lui41.

L’attention ne se porte pas sur les mots, mais sur Dieu. Les mots ont la forme de l’adresse dans un dialogue. Mais on peut aussi vivre ce dialogue sans mots. À un degré avancé de la prière, on peut renoncer même à la prière de Jésus. C’est la prière pure44.

La sainteté, transparence de Dieu dans la conscience de l’homme

La sainteté est le rayonnement d’une personne transcendante qui se révèle à nous pour nous élever à elle. Notre conscience acquiert devant la sainteté une acuité extrême48. Grâce à la lumière divine, l’intuition de l’indignité personnelle et l’extrême acuité de la conscience s’allient paradoxalement en face de la gloire de Dieu. C’est le feu tout lumineux d’un Dieu qui est conscience qui nous brûle lorsqu’apparaît sa sainteté dans l’exigence qu’elle nous communique d’être saints comme lui49.

Mais, en même temps, la sainteté nous attire. Elle ne produit pas la crainte seulement, mais aussi la joie, car la mise à nu de notre être a découvert, avec notre péché, ce qui est bon en nous ; elle a éveillé notre volonté de nous purifier du péché pour plaire à la conscience divine50.

La conscience ne se sent à l’aise que dans une autre conscience, dans l’étreinte de la conscience amoureuse d’une autre personne51. L’infini de Dieu doit devenir propre à l’homme, par grâce. C’est la divinisation de l’homme en Dieu et l’humanisation de Dieu dans l’homme. C’est l’union de Dieu et de l’homme dans l’Esprit Saint, l’Esprit de lumière : l’Esprit éclairant de Dieu devient l’esprit éclairant de l’homme, par la grâce52.

Selon les Pères, les vertus sont les formes humaines des attributs de Dieu. Par les vertus, Dieu devient homme dans l’homme, puis il rend l’homme Dieu. Ainsi, la ressemblance de l’homme avec Dieu, en laquelle consiste la sainteté, est précisément cet avancement continuel de l’homme en Dieu54.

Prière et liberté

La prière libère l’homme, le dégage de la nature extérieure et de lui-même. La prière assure la liberté envers les mécanismes complexes du monde extérieur que compose la rencontre des lois de la nature59. Si la nature montre une contingence générale par rapport à l’esprit de l’homme, cela prouve qu’elle a été créée comme un champ contingent ouvert aux interventions des libertés. Le monde n’a de sens que comme champ du dialogue entre Dieu et les hommes60.

Pourquoi n’admettrions-nous pas aussi entre le monde et Dieu une liaison telle qu’on ne puisse les séparer, que le monde soit enraciné en Dieu et que les motions volontaires de Dieu, quoique libres, s’impriment toujours dans le monde ? En tout cas, on ne peut trouver la matière pure et isolée, tout à fait vide de l’Esprit divin61.

Par la prière de l’homme s’affirme et se réalise ce dialogue dans la liberté entre l’homme et Dieu, dans le monde et au-dessus du monde. Mais par la prière s’affirme et se réalise aussi la libération de l’homme de ses passions et de lui-même. Si l’homme ne reconnaît rien au-dessus de sa liberté, il reste esclave d’une autre passion, particulièrement de son orgueil62. Dans la prière, l’homme a gagné la liberté vis-à-vis de la nature, parce qu’il se trouve en relation directe avec Dieu qui, personne supérieure, est au-dessus de la nature et de toute passion.

« La prière est la conversation de l’intellect avec Dieu » (Évagre)63. Elle est l’acte le plus éminent de l’esprit, car l’esprit a la tendance et le pouvoir intrinsèques de s’élever et de nous élever au-dessus de nous-mêmes, d’entrer et de demeurer dans une relation pure avec une autre personne64.

La vraie liberté s’affirme et se maintient dans la relation d’un amour pur avec une autre personne et en dernière instance avec la personne suprême. Il n’y a pas de vraie liberté dans l’isolement65. Seule la relation avec la personne suprême, dont la liberté ne peut être menacée, assure pleinement ma liberté. Chaque liberté devient une sorte de support de la liberté de l’autre. La vraie liberté fait naître, ou s’actualiser, la liberté de l’autre66.

Dans l’atmosphère d’une autre liberté seulement s’actualise ma liberté. Seule une autre liberté nourrit ma liberté. Mais c’est seulement dans l’atmosphère de la liberté non créée que peuvent s’affirmer toutes les libertés créées67. Il faut se donner à une autre vraie liberté pour recevoir le don de la liberté68.

Besoin de pardon et renouveau de l’Église

La pénitence maintient une tristesse dans les yeux, mais les yeux, tout en révélant cette tristesse de la pénitence, ont un regard direct et limpide76. C’est avec cette droiture de la pénitence sincère que je dois me présenter devant Dieu pour demander son pardon après avoir demandé pardon à mon semblable.

Lorsque quelqu’un me reproche une attitude dont je n’avais pas conscience qu’elle était mauvaise, je ne doit pas repousser ce reproche, mais me reconnaître coupable. J’ai commis au moins la faute de donner l’impression que je suis coupable77. Il m’est difficile d’assurer que je n’ai aucune part dans l’origine des malaises inévitables et si constants qui surgissent chez les hommes et qui m’atteignent moi aussi. Tous, nous péchons contre tous. Aussi devons-nous faire pénitence pour notre comportement envers chacun78.

Nous prions pour les morts que nous avons connus et par là même nous leur pardonnons. Nous leur demandons aussi à l’Église de nous pardonner après notre mort. L’Église se purifie continuellement dans cette prière de tous pour tous79.

Dans cette famille vivante apparaissent à tout moment des malaises, mais ils sont surmontés, lavés dans la mer de son amour. L’état de péché ne prend pas consistance. Dès son apparition, le péché commence-t-il à se dissoudre par le repentir80.

Le Saint-Esprit est l’agent de cette vie interpersonnelle qui se dirige vers la pureté et ne se concilie pas avec la raideur ou la rigidité des relations dans l’Église. Il est l’Esprit de liberté, de relation dans la liberté de l’amour, aussi ne peut-il se concilier avec la raideur, les attitudes figées de défiance ou de distance, produites et entretenues par l’orgueil qui ne demande ni n’accorde le pardon. Là où règnent les passions, malgré leur apparence très mobile, dominent une raideur, une rigidité, un manque de liberté que seul l’Esprit peut fléchir81.

Le Saint-Esprit dans la théologie orthodoxe

Selon la doctrine orthodoxe, le Saint-Esprit procède du Père et resplendit du Fils. Cette doctrine a trouvé sa formulation la plus claire chez le patriarche de Constantinople Grégoire le Cypriote (1293-1289). Conformément à cette doctrine, l’Esprit Saint, en resplendissant du Fils, éclaire Celui-ci non seulement en face du Père, mais aussi en face de nous88. Il nous fait resplendir comme des fils, il nous embrase de joie et d’amour pour le Père89.

Les Pères ont considéré le Saint-Esprit comme la personne qui introduit dans les âmes l’énergie divine90. Le Saint-Esprit mène à son but chaque énergie ou opération divine93. L’Esprit est la joie de Dieu se déversant sur la création pour assurer une orientation renouvelée de la création vers son Créateur, le dépassement de la séparation entre Dieu et la créature.

Le Saint-Esprit, en introduisant l’énergie divine dans la profondeur de la créature, suscite en même temps une sensibilité pour Dieu94. Cette sensibilité est d’abord la capacité que reçoit l’âme de percevoir Dieu au-delà de tout. Mais celui qui devient sensible à Dieu le devient aussi à ses semblables. Il voit Dieu en eux et les voit en Dieu. Cette sensibilité à Dieu rend donc l’homme pleinement humain. Le premier degré de cette sensibilité est la foi95.

L’âme, par nature, est préparée à cette action en elle de l’Esprit. Par l’attraction qu’elle ressent naturellement envers le Dieu personnel et les personnes humaines, elle a en soi depuis le commencement l’Esprit de Dieu. L’inhabitation de l’Esprit rétablit et fortifie l’âme dans sa capacité de relation avec Dieu et le prochain ; par là il la restaure dans l’état conforme à sa nature97.

C’est en Christ que se réalise le plein retour du Saint-Esprit dans l’être humain. L’Esprit comme hypostase repose en permanence sur le Fils pendant son incarnation aussi98. En tant qu’homme, le Fils répond en notre nom à l’amour du Père par un amour obéissant jusqu’au sacrifice de la croix ; cette réponse permanente il la donne dans l’Esprit qui demeure entre lui et le Père99.

L’Esprit Saint, descendu à la Pentecôte, ne fonde pas seulement l’Église mais demeure en elle avec le flot de ses énergies incréées invisibles mais opérantes100. C’est par le Saint-Esprit que des hommes accueillent la Révélation de Dieu et que Dieu, par eux, peut agir. C’est dans les eaux vives qui coulent du Saint-Esprit que l’Église abreuve ses racines et que ses membres puisent la force, la foi, le progrès dans la sainteté101.

Le Saint-Esprit nous consacre comme personnes distinctes tout en nous édifiant en Église. Par le Saint-Esprit nous nous sentons unis en Christ et orientés vers le Père, et ainsi nous formons l’Église : Ubi Spiritus Sanctus, ibi Ecclesia102.

La transparence de l’Esprit dans l’Église

L’Église est le milieu particulier des énergies incréées introduites dans le monde par le Saint-Esprit. Elle constitue comme l’extension de l’Incarnation. Par le Saint-Esprit qui demeure en Christ et par conséquent dans l’Église, le Seigneur continue d’exercer sa puissance dans l’Église non seulement par des paroles, mais par des actes directs107.

Le sens de la prière dans l’Église orthodoxe serait incompréhensible sans cette confiance dans la force du Christ opérant par l’Esprit à travers les membres de l’Église. Les croyants ne viennent pas à l’Église pour écouter un exposé théorique, mais pour recevoir, dans la prière, la puissance salvatrice de Dieu110. Le culte est intensément préoccupé des besoins concrets des hommes. Le salut n’est pas séparé de l’aide que Dieu accorde aux hommes dans les diverses circonstances de leur vie111.

Pour l’Orthodoxie, l’Église est le lieu spirituel où la puissance de Dieu est constamment expérimentée dans la prière, c’est le lieu où l’Esprit est expérimenté comme puissance, et cette sensibilité spirituelle des fidèles à la présence et à l’action de Dieu est elle-même provoquée par l’Esprit112. Le Saint-Esprit sensibilise les âmes non seulement en vue d’une relation individuelle avec Dieu, mais en vue d’une relation avec Dieu dans le cadre de la communauté tout entière.

La transparence active de l’Esprit est donc surtout expérimentée dans le culte113. La prière de l’Église est une synergie avec l’Esprit qui tend à rassembler toutes les personnes en Christ. Même les prières individuelles se font par la puissance de ce même Esprit qui prie en tous.

Chaque sacrement comporte l’invocation (épiclèse) de l’Esprit et c’est dans ce milieu sacramentel qu’on reçoit l’énergie de l’Esprit. Mais cette épiclèse est prononcée au nom de l’Église tout entière114. On peut même dire que toute prière de l’Église et de ses membres constitue, au sens large du terme, une épiclèse. Le croyant, dans cette perspective, commence chaque journée, chaque occupation par une épiclèse, par l’invocation de l’Esprit, la prière « Roi céleste ». Et l’Esprit accorde une de ses énergies incréées.

L’Esprit, que nous recevons avec le corps et le sang du Seigneur, nous fait « concorporels et consanguins au Christ », il nous intègre au Corps et au Sang pneumatisés du Seigneur. Le Saint-Esprit, en effet, après avoir transformé les saints dons, transforme aussi ceux qui y participent115. Le corps et le sang du Christ sont le moyen et la nourriture de l’amour entre tous et pour tous, parce que c’est l’Esprit qui est présent en eux116.

L’Esprit Saint est la force qui soutient en nous, par la prière de l’Église, la tension vers la résurection117. Le Saint-Esprit est le conducteur, rempli de force, qui mène la création vers le Royaume désormais ouvert, en opérant particulièrement dans et à partir de ce champ de forces divines qu’est l’Église118.

Les flots de ce dynamisme chrétien entretenu par l’Esprit se répandent sur l’humanité tout entière, même si elle n’en est pas consciente. L’Esprit du Christ ressuscité nous conduit de l’intérieur vers la Pentecôte eschatologique où il jaillira en plénitude du corps transparent du Christ, mais aussi de nos cœurs qui auront progressé en transparence par l’union avec le Christ119.

Trois figures charismatiques dans l’Église roumaine

La prière plus intense de certains membres de l’Église leur apporte une plus grande expérience de la présence et de la puissance de Dieu dans l’Esprit, et fait d’eux des charismatiques que l’on nomme dans l’Orthodoxie des « spirituels »120.

Ces hommes ne s’associent pas dans des groupes charismatiques à l’écart des autres membres de l’Église, parce qu’une des passions dont ils se purifient est l’orgueil. Devenus très humbles, ils ont conscience d’être les plus grands des pécheurs, ils ont un immense respect pour l’Église et pour la grâce du ministère121. Ainsi saint Callinique de Cernica (1780-1868), le starets Ioanikios (1859-1944), le « vieux Georges » (1846-1918).

Ce sont de grands ascètes, parce qu’ils savent, par la tradition spirituelle de l’Église orthodoxe, que, sans ascèse, on ne peut faire dépérir les passions et que, sans la purification des passions, l’homme ne peut devenir sensible à Dieu par le Saint-Esprit.

Ce sont des hommes de prière ininterrompue. Ils pratiquent la prière de Jésus, récitent par cœur le Psautier, participent à la sainte Liturgie et aux sept offices de l’Église130.

Ils pratiquent un service d’amour envers tout homme.

La plupart deviennent moines, mais ils restent en contact avec le peuple et jouent un grand rôle dans le continuel renouvellement religieux qui se réalise dans l’Église131.

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