Antoine de Saint-Exupéry – Citadelle, Paris, Gallimard, 1948 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
Antoine de Saint-Exupéry
Citadelle
Illusions. « Il fut un âge de ma jeunesse où j’eus pitié des mendiants et de leurs ulcères ». « Ainsi ai-je agi jusqu’au jour où j’ai compris qu’ils tenaient comme luxe rare à leur puanteur »15.
« Il fut un âge aussi où j’eus pitié des morts », « n’ayant point encore entrevu qu’il n’est jamais de solitude pour ceux qui meurent »16. « Celui-là que la mort a choisi, occupé de vomir son sang ou de retenir ses entrailles, découvre seul la vérité, à savoir qu’il n’est point d’horreur de la mort ». « Certes, j’ai vu des hommes fuir la mort. Mais celui-là qui meurt, détrompez-vous, je ne l’ai jamais vu s’épouvanter »17.
« S’ils croient convoiter l’or d’autrui ils se trompent. L’or brille comme une étoile. Cet amour qui s’ignore soi-même ne s’adresse qu’à une lumière qu’ils ne captureront jamais. Ils vont de reflet en reflet »25.
Citadelle. « Il m’est apparu que l’homme était tout semblable à la citadelle. Il renverse les murs pour s’assurer la liberté, mais il n’est plus que forteresse démantelée et ouverte aux étoiles. Alors commence l’angoisse ». « Le regard, quand il se disperse, perd la vision de Dieu ». « Citadelle, je te construirai dans le cœur de l’homme ».
« Moi qui suis serviteur de Dieu, j’ai le goût de l’éternité ». « Je hais ce qui change. J’étrangle celui-là qui se lève dans la nuit et jette au vent ses prophéties ». « Je m’épouvante quand Dieu remue. Lui, l’immuable, qu’il se rassoie donc dans l’éternité ! Car il est un temps pour la genèse, mais il est un temps, un temps bienheureux, pour la coutume ! ».
« Car j’ai découvert une grande vérité. À savoir que les hommes habitent, et que le sens des choses change pour eux selon le sens de la maison »28. « Les rites sont dans le temps ce que la demeure est dans l’espace ». « Il est bon que le temps soit une construction »29. « J’ordonne que l’on fasse ainsi un cœur à la maison afin que l’on y puisse et s’approcher et s’éloigner de quelque chose. Afin que l’on y puisse et sortir et rentrer. Sinon, l’on n’est plus nulle part. Et ce n’est point être libre que de n’être pas »30. « Ainsi de l’homme perdu dans une semaine sans jours, ou une année sans fêtes, qui ne montre point de visage. Ainsi de l’homme sans hiérarchie ».
« Moi je recrée les champs de force. Je construis des barrages dans les montagnes pour soutenir les eaux. Je m’oppose ainsi, injuste, aux pentes naturelles. Je rétablis les hiérarchies »31. « Hors la vie, cèdre et palmier s’unifieraient et se répandraient en poussière. Mais la vie s’oppose au désordre et aux pentes naturelles. C’est de la poussière qu’elle tire le cèdre »33. « Moi je bâtis ma civilisation ». « Je suis le chef. J’écris les lois et je fonde les fêtes et j’ordonne les sacrifices ; de leurs moutons, de leurs chèvres, de leurs demeures, de leurs montagnes, je tire cette civilisation semblable au palais de mon père où tous les pas ont un sens »35.
« J’ai su bâtir ma demeure assez vaste pour donner un sens jusqu’aux étoiles ». « Citadelle ! Je t’ai bâtie comme un navire »36 : « le navire des hommes, sans lequel ils manquaient l’éternité ».
Échange. « C’est pourquoi je désire qu’ils épaulent solidement les maîtres couples du navire. Construction d’hommes. Car autour du navire il y a la nature aveugle, informulée encore et puissante »37.
« Et je m’en fus parmi mon peuple songeant à l’échange qui n’est plus possible lorsque rien de stable ne dure à travers les générations ». « Car moi, je respecte d’abord ce qui dure plus que les hommes. Et sauve ainsi le sens de leurs échanges »42. « Et j’ai appris qu’il importe de bâtir d’abord le navire et de harnacher la caravane et de construire le temple qui dure plus que l’homme ».
« Mais n’espère rien de l’homme s’il travaille pour sa propre vie et non pour son éternité »43. « La qualité de la civilisation de mon empire ne repose point sur la qualité des nourritures, mais sur celle des exigences et sur la ferveur du travail. Elle n’est point faite de la possession mais du don ».
« Je connais ces races abâtardies qui n’écrivent plus leurs poèmes mais les lisent, qui ne cultivent plus leur sol mais s’appuient d’abord sur les esclaves ». « Je n’aime pas les sédentaires du cœur. Ceux-là qui n’échangent rien ne deviennent rien »45. « Vaine est l’illusion des sédentaires qui croient pouvoir habiter en paix leur demeure car toute demeure est menacée »48.
Conquêtes. « Nuits somptueuses de mes expéditions de guerre, je ne saurais trop vous célébrer »49. « Chaque soir je considérais mon armée prise dans l’étendue comme un navire ». « Je les menais vers l’oasis à conquérir »50.
« Je leur disais : Vous trouverez là-bas l’herbe odorante, le chant des fontaines, et des femmes aux longs voiles de couleur » ; « vous connaîtrez là-bas des palmeraies et des oiseaux de toutes couleurs » ; « l’oasis se rendra à vous parce que vous portez dans le cœur la religion de l’oasis alors que ceux que vous en chassez n’en sont plus dignes »51. « Je leur ai dit : L’oasis une fois conquise, rien d’essentiel n’a changé pour vous. Ce n’est qu’une autre forme de campement dans le désert »52.
Collaboration. « La justice selon moi, me dit mon père, est l’honorer le dépositaire à cause du dépôt. Autant que je m’honore moi-même. Car il reflète la même lumière »54. « Je ne vois rien qui m’intéresse, disait mon père, qu’admirable collaboration de l’un à travers l’autre »55. « La charité selon le sens de mon empire c’est la collaboration »56. « Une cité ne s’achève point ». « La perfection n’est point un but que l’on atteigne. C’est l’échange en Dieu. Et je n’ai jamais achevé ma ville »88.
« Ainsi me parlait mon père : Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères. Mais si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du grain »58. « Car une civilisation repose sur ce qui est exigé des hommes, non sur ce qui leur est fourni ». « Ce qui les nourrit dans leur cœur ce n’est point ce qu’ils reçoivent du blé. C’est ce qu’ils lui donnent »59. « L’homme, disait mon père, c’est d’abord celui qui crée. Et seuls sont frères les hommes qui collaborent »60. « Erreur de l’un, réussite de l’autre, ne t’inquiète point de ces divisions. Il n’est de fertile que la grande collaboration de l’un à travers l’autre ».
Ferveur. « N’invente point d’empire où tout soit parfait. Car le bon goût est vertu de gardien de musée ». « Invente un empire où simplement tout soit fervent »61. « Bien aveugle celui qui n’aperçoit l’homme que dans ses actes, qui croit que l’acte le montre seul »66. « Seul compte pour l’homme le sens des choses »67. « Car vous avez besoin d’une étendue que le langage seul en vous délivre »68.
« Il est certes mauvais que l’homme écrase le troupeau. Mais ne cherche point là le grand esclavage : il se montre quand le troupeau écrase l’homme »69. « C’est pourquoi il convient en permanence de tenir réveillé en l’homme ce qui est grand et de la convertir à sa propre grandeur ».
« Car l’aliment essentiel ne lui vient pas des choses mais du nœud qui noue les choses »72. « On ne meurt point pour des moutons, ni pour des demeures ni pour des montagnes » ; « mais on meurt pour sauver l’invisible nœud qui les noue et les change en domaine, en empire, en visage »75.
« Le pouvoir ne s’explique point par la rigueur ; mais par la seule simplicité du langage. Le langage nouveau, rien ne le démontre et il n’est ni plus vrai ni plus faux, mais autre »78 ; « mais quand je simplifie, alors j’impose à l’homme de devenir autre et plus détendu et plus clair et plus généreux ». « Il s’étonne de sa propre splendeur, il s’émerveille, et se fait mon allié et le soldat de ma rigueur »79.
« La tour, la cité ou l’empire grandissent comme l’arbre. Elles sont manifestions de la vie ». « L’homme croit calculer », « et ses calculs ne font qu’habiller son désir ». « Car vous n’expliquez point l’arbre si vous montrez l’eau qu’il a bue, les sucs minéraux qu’il a puisés et le soleil qui lui prêta sa force »81.
« Le cèdre, disait mon père, c’est la perfection de la boue. Si tu veux sauver ton empire crée-lui sa ferveur. Il drainera les mouvements des hommes »88. « Si nos hommes s’amollissent, c’est que l’empire en eux est mort »92.
Unité. « Moi qui sais bien que l’erreur n’est point le contraire de la vérité mais un autre arrangement, un autre temple bâti des mêmes pierres », « je disais à Dieu : Ne peux-tu m’enseigner une vérité qui domine leurs vérités particulières et les accueille toutes en son sein ? Car si, de ces herbes qui s’entre-dévorent, je fais un arbre qu’une âme unique anime, alors cette branche s’accroîtra de la propérité de l’autre branche, et tout l’arbre ne sera plus que collaboration merveilleuse et épanouissement dans le soleil »78.
Haine. « Lorsque les hommes se haïssent, n’écoute point l’exposé imbécile des raisons qu’ils ont de haïr. Car ils en ont bien d’autres, encore, que celles qu’ils disent. Ils en ont tout autant de s’aimer ». « De même que les matériaux de l’arbre n’expliquent point l’arbre, pourquoi me serais-je intéressé aux matériaux de leur haine ? Ils la bâtissent comme un temple avec les mêmes pierres qui leur eussent servi pour bâtir l’amour »84.
« Tu veux qu’ils s’aiment ? Ne leur jette point le grain du pouvoir à partager. Mais que l’un serve l’autre. Et que l’autre serve l’empire. Alors ils s’aimeront de s’épauler l’un l’autre et de bâtir ensemble »85. « Ils se haïssent parce qu’ils ont froid. Car la haine n’est jamais qu’insatisfaction »86.
Paix. « Si je fais la guerre pour obtenir la paix, je fonde la guerre. La paix n’est point un état que l’on atteigne à travers la guerre ». « La paix, je ne puis l’établir que si je fonde la paix. C’est-à-dire si je reçois ou j’absorbe et si chaque homme trouve dans mon empire l’expression de ses souhaits particuliers »90.
« La paix je ne l’impose point. Je fonde mon ennemi et sa rancune si je me borne à le soumettre. Il n’est grand que de convertir et convertir c’est recevoir. C’est offrir à chacun, pour qu’il s’y sente à l’aise, un vêtement à sa mesure. Et le même vêtement pour tous. Car toute contradiction n’est qu’absence de génie ».
« Bâtir la paix c’est bâtir l’étable assez grande pour que le troupeau entier s’y endorme ». « La paix c’est obtenir de Dieu qu’Il prête son manteau de berger pour recevoir les hommes dans toute l’étendue de leurs désirs » 91. « Et tous, dans la diversité de leur amour, servent sa gloire ».
L’important. « J’ai toujours appris à distinguer l’important de l’urgent. Car il est urgent, certes, que l’homme mange, car s’il n’est pas nourri il n’est point d’homme ». « Mais l’amour et le sens de la vie et le goût de Dieu sont plus importants. Et je ne m’intéresse point à une espèce qui engraisse. La question que je me pose n’est point de savoir si l’homme, oui ou non, sera heureux, prospère et commodément abrité. Je me demande d’abord quel homme sera prospère, abrité et heureux »95. « J’aime que l’homme donne sa lumière. Et peu m’importe le cierge gras. À sa seule flamme je mesure sa qualité ».
« Il est urgent qu’un escalier permette d’accéder au temple sinon il restera désert. Mais le temple est seul important. Il est urgent que l’homme subsiste et trouve autour de soi les moyens de grandir. Mais il ne s’agit là que de l’escalier qui mène à l’homme. L’âme que je lui bâtirai sera basilique car elle seule est importante »96. « Car tout s’ouvre sur plus vaste que soi. Tout devient chemin, route et fenêtre sur autre chose que soi-même »97.
Fausse science. « Mes généraux, dans leur solide stupidité, me fatiguaient de leurs démonstrations »100. « Nous sommes des savants, disaient-ils, nous avons étudié l’histoire ». « Mais je savais qu’il n’est de science que de ce qui se répète ». « Ils cherchent et découvrent une cause à l’effet qui leur est montré »101. « Et de cause à effet, ils s’en vont, redondants, vers l’erreur. Car autre chose est de remonter des effets aux causes, ou de descendre des causes aux effets »102.
« Quand je remonte vers le passé je divise le temple en pierres. Et l’opération est prévisible et simple ». « Mais si je marche vers l’avenir, il me faudra toujours compter avec la naissance d’êtres nouveaux qui s’ajouteront aux matériaux et ne seront point prévisibles ». « Car le silence est quelque chose qui s’ajoute aux pierres mais qui meurt si on les sépare ».
« Je ne saurai prévoir mais je saurai fonder ». « Il est vain et illusoire de s’occuper de l’avenir. Mais la seule opération valable est d’exprimer le monde présent. Et exprimer c’est bâtir avec le disparate présent le visage un qui le domine, c’est créer le silence avec les pierres ».
Les mots. « Ils s’imaginent que le monde tient dans les mots et que la parole d’homme exprime l’univers ». « Mais moi j’ai connu l’homme en face de la montagne qu’il avait mission de saisir pelletée par pelletée ».
« Certes les géomètres, quand ils ont dessiné les remparts, tiennent dans les mains la vérité de leurs rempart ». « Mais quel géomètres comprend les remparts dans leur importance ? »105. « Quand j’ai dit rempart il faut aussi remplir le mot ». « Et s’il m’est possible de raisonner sur la géométrie des remparts comment raisonnerais-je sur ces remparts eux-mêmes que mon langage ne sait point contenir ? »107.
« Il est plus d’intelligence enfouie dans les choses telles qu’elles sont que dans les mots »111. « Ils se sont trompés sur l’homme les faiseurs de formules. Et ils ont confondu la formule qui est ombre plate du cèdre avec le cèdre dans son volume, son poids, sa couleur, sa charge d’oiseaux et son feuillage »113.
Unité. « Je ne connais qu’une vérité qui est la vie et je ne reconnais qu’un seul ordre qui est l’unité quand elle domine les matériaux. Et peu m’importe si les matériaux sont disparates. Mon ordre c’est l’universelle collaboration de tous à travers l’un »114.
« C’est pourquoi j’ai fait venir les éducateurs et leur ai dit : Vous tiendrez compte d’abord de l’amour »118. « Si un seul souffre dans mon peuple, sa souffrance est grande comme celle d’un peuple »123.
Effort. « Je te le dis : il n’est point d’amnistie divine qui t’épargne de devenir. Tu voudrais être sage : tu ne seras qu’en Dieu »129. « Je hais la facilité. Il n’est point d’homme s’il ne s’oppose. Sinon la fourmilière où Dieu ne s’inscrit plus »131. « Car je n’aime que ce qui résiste »130 ; « ceux que je hais, c’est d’abord ceux qui ne sont point. Race de chiens qui se croient libres, parce que libres de changer d’avis, de renier ».
« Gardez votre forme, soyez permanents comme l’étrave, ce que vous puisez du dehors changez-le en vous-mêmes à la façon du cèdre »134. « Il n’est point de fruit s’il n’est point d’écorce ». « Et il n’est point de paysage découvert du haut des montagnes si nul n’en a gravi la pente ». « Rien n’a de sens si je n’y ai mêlé mon corps et mon esprit. Il n’est point d’aventure si je ne m’y engage »136. « Je vous le dis : vous n’avez le droit d’éviter un effort qu’un nom d’un autre effort, car vous devez grandir ».
Altérité. « Il avait raison, mon père qui disait : Tu ne dois point rencontrer l’homme dans sa surface mais au septième étage de son âme et de son cœur et de son esprit »137. « L’homme inférieur invente le mépris, car sa vérité exclut les autres. Mais le pommier, que je sache, ne méprise point la vigne, ni le palmier le cèdre. Mais chacun se durcit au plus fort et ne mêle point ses racines. Et sauve sa forme et son essence « .
« Ton ennemi, « à la fois il te refuse et t’accepte. car il te refuse dans tes étages inférieurs. Mais il te retrouve là où l’homme s’estime au-dessus de sa haine. La seule estime qui vaille est l’estime d’un ennemi »138. « Je ne dispose point de l’amour comme d’une réserve : il est d’abord exercice de mon cœur »145.
Ascension. « Toute ascension est douloureuse. Toute mue est souffrance »144. « La sérénité n’est point le fait du paysage mais de ton ascension vaincue »145. « De même ne se repose-t-on pas dans l’amour s’il ne se transforme de jour en jour comme dans la maternité ». « Car est sans signification ce qui n’est point ascension ou passage. Et si tu t’arrêtes tu n’y trouveras que l’ennui ». « Ce qui est facile est stérile »146.
Silence. « Ce qui est en moi, il n’est point de mot pour le dire. Je ne puis que le signifier dans la mesure où tu l’entends déjà par d’autres chemins que la parole »148.
« Ne cherche point à ce que l’on comprenne tes actes. On ne les comprendra jamais »151. « Amère destinée de celui-là qui est compris et qui est porté en triomphe, et qui troque ses nuits d’étoiles contre des marchandises »!. « Pourquoi celui-là qui régnait dans sa solitude se soumet-il à l’opinion des sédentaires ? ». « Il est fait pour être oublié une fois rentré. Et s’il en souffre, c’est qu’il n’était point assez pur »152.
« Tout progrès de l’homme est de découvrir, l’une après l’autre, que ses questions n’ont point de sens ». « La sagesse ce n’est point réponse, mais guérison des vicissitudes du langage »156. « Insensé qui espère la réponse de Dieu. S’Il te reçoit, s’Il te guérit, c’est en effaçant tes questions, de Sa main, comme la fièvre ». « Silence en Dieu, port de tous les navires »157.
Vieillesse. « Il me vint la consolation de vieillir. Et d’être un arbre lourd de ses branches, tout durci déjà de cornes et de rides, et déjà comme embaumé par le temps ».
« Me vint aussi la consolation d’être délié de mes entraves, comme si toute chair racornie je l’avais échangée dans l’invisible ainsi que des ailes. Comme si je me promenais, enfin né de moi-même, en compagnie de cet archange que j’avais tellement cherché. Comme si, d’abandonner ma vieille enveloppe, je me découvrais extraordinairement jeune. Et cette jeunesse n’était point faite d’enthousiasme, ni de désir, mais d’une extraordinaire sérénité. Cette jeunesse était de celles qui abordent l’éternité, non de celles qui abordent à l’aube les tumultes de la vie. Il me semblait devenir éternel d’avoir achevé de devenir »166.
Inimitié. « N’avez-vous point honte, leur ai-je dit, de vos haines, de vos divisions, de vos colères ? »169. « Vous ne savez voir de cet homme que ce qui nie l’homme que vous êtes ». « Mais moi qui vous domine, je vous dis que vous aimez le même visage quoique mal reconnu et mal découvert »170.
« Je te déconseille donc la polémique. Car elle ne mène à rien. Et ceux qui se trompent en refusant tes vérités, accepte-les. Prends-les par la main et guide-les. Dis-leur : Vous avez raison, gravissons cependant la montagne ».
« Tes ennemis collaborent avec toi car il n’est point d’ennemi dans le monde. L’ennemi te limite, te donne ta forme et te fonde »171. « Et en fin de compte, tous rêvent d’une ville qui est la même ». « Et tous célèbrent le même homme »172.
Temple. « L’homme compte plus pour moi que l’empire. C’est pour fonder les hommes que je les ai soumis à l’empire ». « Car il n’est que relation et structure et dépendance interne. Moi qui règne, je suis plus soumis à mon peuple qu’aucun de mes sujets ne l’est à moi ». « Ainsi, moi leur clef de voûte, je suis le nœud qui les rassemble et les noue en forme de temple »173.
« Comment chaque pierre aurait-elle conscience du temple ? ». « Crois-tu que le langage de chacun saisisse la vie ? »174. « Je sais bien qu’il n’est de remède que dans le cantique et non dans les explications ».
Blessures. « Il n’y a rien à regretter »176. « Si tu regrettes la blessure subie, autant regretter de n’être point ou de n’être point né à une autre époque. Car ton passé tout entier n’est que naissance d’aujourd’hui. Il est ainsi et voilà tout. Prends-le tel qu’il est ». « Il n’est point de progrès sans acceptation de ce qui est. Et donc tu pars perpétuellement ».
« Où vois-tu que le cèdre gagnerait à éviter le vent ? Le vent le déchire mais le fonde »177. « Si quelque chose s’oppose à toi et te déchire, laisse croître, c’est que tu prends racine et que tu mues. Bienheureux ton déchirement qui te fait t’accoucher de toi-même ». « Sache que toute contradiction sans solution, tout irréparable litige, t’oblige de grandir pour l’absorber ». « Et de là vient que la souffrance te grandit, quand tu l’acceptes »178.
Amour. « L’amour n’est par essence que soif d’amour ». « La tendresse à travers les murs de la prison, voilà peut-être la grande tendresse. La prière est fertile autant que Dieu ne répond pas. Et ce sont les silex et les ronces qui nourrissent l’amour »182.
« Ce que tu donnes en réalité ne te diminue point mais bien au contraire t’augmente dans tes richesses à distribuer ». « Quand tu donnes, ne t’inquiète point de connaître à qui ». « À travers le dépositaire, tu as donné à Dieu, et c’est toi que te dois prosterner puisqu’il a daigné recevoir »185.
« La démarche compte d’abord car les fins ne sont qu’apparentes et étapes arbitraires et tu ne sais point où tu vas. Et au-delà de cette crête de montagne il est une autre crête de montagne. Et au-delà de cet individu il est autre chose que tu sauves, quand il ne s’agirait que de la religion du sauvetage ». « Seule la direction a un sens. Ce qui importe c’est d’aller vers et non d’être arrivé car jamais l’on n’arrive nulle part sauf dans la mort »188.
« C’est pourquoi celle-là, dans sa déloyauté et son mensonge et ses écarts, sollicitait plus de moi, plus de sources du cœur, et, m’obligeant à vivre dans le silence qui est signe de l’amour véritable, me donnait le goût de l’éternité »190.
Détachement. « Ne confonds point l’amour avec le délire de la possession, lequel apporte les pires souffrances. Car au contraire de l’opinion commune, l’amour ne fait point souffrir. Mais l’instinct de propriété fait souffrir, qui est le contraire de l’amour »191. « L’amour véritable commence là où tu n’attends plus rien en retour ».
« Votre amour est à base de haine car vous vous arrêtez dans la femme ou dans l’homme dont vous faites vos provisions et vous commencez de haïr, pareils à des chiens quand ils tournent autour de l’auge, quiconque lorgne votre repas. Vous appelez amour cet égoïsme du repas ». « De ce don libre vous faites une servitude et un esclavage et commencez de la minute où on vous aime, à vous découvrir lésé ». « L’amitié je la reconnais à ce qu’elle ne peut être déçue, et je reconnais l’amour véritable à ce qu’il ne peut être lésé »192.
Avenir. « Préparer l’avenir ce n’est que fonder le présent ». « Car la seule invention véritable est de déchiffrer le présent sous ses aspects incohérents et son langage contradictoire »194. « L’avenir, tu n’as point à le prévoir mais à le permettre ». « Laisse-le donc comme l’arbre dérouler un à un ses branchages »195.
« Alors vous, les découragés, les malheureux et les vaincus, je vous le dis : vous êtes l’armée d’une victoire ! Car vous commencez dans cet instant et il est beau d’être aussi jeune »196. « Où voyez-vous qu’il y ait lieu de désespérer ? Il n’est jamais que perpétuelle naissance »198. « Le passé est irréparable, mais le présent vous est fourni comme matériaux en vrac aux pieds du bâtisseur et c’est à vous d’en forger l’avenir ».
Respect. « L’ami d’abord c’est celui qui ne juge point »199. « L’amitié c’est d’abord la trêve et la grande circulation de l’esprit au-dessus des détails vulgaires ». « Et il ne s’agit là ni d’indulgence ni de faiblesse ni de mollesse dans la vertu. Ta rigueur se situe ailleurs et ailleurs tu est juge. Et tu trancheras les têtes s’il en est besoin sans défaillir. Car tu condamnes à mort, mais tu guéris d’abord le condamné s’il est malade » ; « car il t’est ordonné de juger l’homme, mais il t’est ordonné aussi de le respecter. Et il ne s’agit point de juger l’un et de respecter l’autre, mais le même. Ceci est un mystère de mon empire »201.
Orgueil. « Je ne demande point la modestie, car j’aime l’orgueil qui est existence et permanence. Si tu es modeste, tu cèdes au vent comme la girouette. Puisque l’autre a plus de poids que toi-même ». « Je te demande de vivre non de ce que tu reçois mais de ce que tu donnes, car cela seul t’augmente ». « Car tu ne peux donner que ce que tu transformes ».
« La chienne en chaleur n’est rien » ; « ce qu’elle donne, elle ne l’a point transformé » ; « elle se répand sans effort dans les désirs des chiens »203. Ainsi « la vanité est absence d’orgueil, soumission à la populace, humilité ignoble »204.
Déchirure. « Ne te fais point d’illusions : tel que tu est, tu es mort. Et tes contradictions sont celles de la mue, et tes déchirements et tes misères. Tu craques et te déchire ». « Mais tu renaîtras embelli d’ailes »266.
« Ce pour quoi tu acceptes de mourir, c’est cela seul dont tu peux vivre »210. « Et certes l’ennemi qui te fonde en même temps te limite. Mais supprime l’ennemi et tu ne peux même pas naître »211.
Ordre. « L’ordre, disait mon père, je le fonde. Mais non point selon la simplicité et l’économie »212. « L’ordre que je fonde, c’est celui de la vie »213. « L’ordre est le signe de l’existence et non sa cause ».
« Je fonde l’amour du domaine et voilà que tout s’ordonne », « comme s’ordonnent les pierres autour du temple quand tu leur imposes de servir à glorifier Dieu. Alors l’ordre naîtra de la passion »214. « Car je ne connais qu’un acte fertile qui est la prière, mais je connais aussi que tout acte est prière s’il est don de soi pour devenir »215. « Ton comptable, donne-lui des pierres, il ne bâtira point de temple »217.
Bonheur. « M’apparut éclatante cette autre vérité de l’homme, à savoir que ne signifie rien pour lui le bonheur, et que non plus ne signifie rien l’intérêt. Car le seul intérêt qui le meuve n’est que celui d’être permanent et de durer ». « Le bonheur, je l’ai vu facilement dédaigné par tous quand il n’était qu’absence de souci et sécurité »219. « Car l’homme, je te le dis, cherche sa propre densité et non pas son bonheur »222.
« Dans le silence de mon amour je me suis beaucoup attardé à observer ceux de mon peuple qui paraissaient heureux. Et j’ai toujours conçu que le bonheur leur venait, comme la beauté à la statue, pour n’avoir point été cherché ». « Et il m’est toujours apparu qu’il était signe de leur perfection et de la qualité de leur cœur »253. « Il faut d’abord que soit un arbre et pour que soit un homme heureux, il faut d’abord que soit un homme »254.
Travail. « Fou celui-là qui prétend distinguer la culture d’avec le travail. Car l’homme d’abord se dégoûtera d’un travail qui sera part morte de sa vie, puis d’une culture qui ne sera plus que jeu sans caution »223 : « un travail qui n’est qu’une corvée à quoi l’on refuse le don de soi-même, un loisir qui n’est qu’une absence »224. « Car tu ne deviens que contre ce qui te résiste. Et puisque rien de toi n’est exigé par le loisir, que vas-tu faire pour exister sinon réinventer toi-même le travail ? »225.
« Je respecte celui qui, à travers les mots et même s’il se contredisent, demeure permanent comme l’étrave d’un navire ». « Mais ceux qui s’enferment dans leur logique suivent leurs propres mots, et tournent en rond comme des chenilles »228. « Car il n’est d’homme que celui-là que le cantique a embelli ou le poème ou la prière et qui est construit à l’intérieur »230.
Création. « Mon père disait : Il faut créer. Si tu en possèdes le pouvoir ne te préoccupe point d’organiser ». « Si tu fondes ta religion ne te préoccupe point du dogme. Il naîtra cent mille commentateurs qui se chargeront de la bâtir »231. « Car seule compte le pente et la direction et la tendance vers ».
« N’invente point une cité future, car celle-là qui naîtra ne saurait point lui ressembler. Fonde l’amour des tours qui dominent les sables »232. « Créer le navire, ce n’est point le prévoir en détail » ; « je n’ai point à connaître chaque clou du navire. Mais je dois apporter aux hommes la pente vers la mer »241. « Celui-là se trompe qui crée un ordre de surface, ne sachant dominer d’assez haut pour découvrir le temple, le navire ou l’amour ».
« Je dis aveugle celui-là qui s’imagine créer s’il démonte la cathédrale et aligne dans l’ordre par rang de taille les pierres l’une après l’autre »242. « La création est d’une autre essence que l’objet créé, s’évade des marques qu’elle laisse derrière elle, et ne se lit jamais dans aucun signe. Toujours ces marques, toujours ces traces et toujours ces signes tu les découvriras qui découlent les uns des autres ».
« L’ombre de toute création sur le mur des réalités est logique pure. Mais cette découverte évidente n’empêchera point que tu sois stupide ». « Le créateur s’évade toujours de sa création »249. « Nul ne peut progresser par déduction ». « Mais une fois parcourue, cette route demeure tracée et t’apparaît comme évidente »250.
Langage. « Si tu veux comprendre le mot, il faut l’entendre comme récompense et non comme but »252.
« Celui-là qui reconnaît le sourire de la statue ou la beauté du paysage ou le silence du temple, c’est Dieu qu’il trouve. Puisqu’il dépasse l’objet pour atteindre la clef ». « Car Dieu d’abord est sens de ton langage et ton langage, s’il prend un sens, te montre Dieu »259.
« Mais si tu mélanges les langages, loin d’enrichir l’homme, tu le vides, car au lieu d’exprimer la vie dans ses opérations tu ne lui proposes plus que des opérations déjà faites et usées ». « La seule véritable richesse et divinité de l’homme ne sont point ce droit à la référence du dictionnaire, mais bien de sortir de soi, dans son essence, ce que précisément il n’est point de mot pour dire »262.
Dieu. « Tu ne recevras point de signe car la marque de la divinité dont tu désires un signe c’est le silence même ». « Et ceux qui espèrent un signe de Dieu c’est qu’ils en font un reflet de miroir et n’y découvriraient rien qu’eux-mêmes. Mais me vient, d’épouser mon peuple, la chaleur qui me transfigure »267.
« Ta pyramide n’a point de sens si elle ne s’achève en Dieu. Tu peux te sacrifier au prince si lui-même en Dieu se prosterne »270. « Je n’ai point fait servir les hommes à ma gloire car je m’humilie devant Dieu, et ainsi Dieu, qui la reçoit seul, les enveloppe-t-il tous en retour de sa gloire »275.
« Car ce qui compte d’abord dans l’objet c’est la lumière dont le colore la civilisation que tu parles »276. « Apparition du dieu qui donne leur couleur aux choses. Qu’elle s’en aille celle-là, et toutes les choses seront changées »277. « Car si tu crois communiquer avec ces choses et les prendre et les désirer, tu te trompes car tu ne prends, ne retiens, ne possèdes, ne perds, ne retrouves, n’espères, ne désires que la lumière qui leur est donnée par leur soleil »278.
Sens des choses. « Car je ne connais rien qui ne soit d’abord visage, ou civilisation, ou temple bâti pour ton cœur ». « C’est pourquoi les murs de la prison ne peuvent enfermer celui qui aime, car il est d’un empire qui n’est point des choses mais du sens des choses et se rit des murs »279. « L’animal ne peut accéder qu’à l’objet, et non à la couleur de l’objet selon un langage. Mais tu es homme et t’alimentes du sens des choses et non des choses »281.
« C’est pourquoi je dis qu’importe d’abord, dans la construction de l’homme, non de l’instruire, ce qui est vain s’il n’est plus qu’un livre qui marche, mais de l’élever et de le conduire aux étages où ne sont plus les choses mais les visages nés du nœud divin qui noue les choses »282.
Silence. « Si ton amour n’a point l’espoir d’être reçu, tu dois le taire. Il peut couver en toi s’il est silence. Car il crée une direction dans le monde et toute direction t’augmente »291. « Car grande est la prière à laquelle seul répond le silence ». « Et si ton amour est reçu et si des bras s’ouvrent pour toi, alors prie Dieu qu’il sauve cet amour de pourrir, car je crains pour les cœurs comblés »292.
Style. « Est pillard celui-là qui brise le style en profondeur pour en tirer des effets qui le servent ». « Celui qui écrit contre les règles je l’expulse. Qu’il se débrouille pour s’exprimer selon les règles car alors seulement il fonde les règles »295. « Aussi ma liberté n’est que l’usage des fruits de ma contrainte ». « Je ne puis juger comme libre celui qui se fait l’esclave de toute sollicitation quand bien même ils appellent liberté, la liberté de se faire esclave »296.
« Car il n’est de communication qu’à travers le dieu qui se montre »297 ; « mais si tu ne trouves point quelque dieu qui domine, il n’est point d’espoir de communiquer ». « Rien d’énonçable n’importe, mais seule la caution qui est en arrière et dont l’énoncé se réclame ou dont il transporte le poids »298.
Révélation. « Tu communiques non avec les objets mais avec les nœuds qui les nouent »301. « Tu es en effet toi, homme, ainsi bâti que les objets te sont vides et morts s’ils ne sont point d’un royaume spirituel »302.
« Je puis, d’étage en étage, te faire communiquer avec des trésors de plus en plus vastes ». « Si tu me permets de te guider pour t’aider à gravir la plus haute montagne, j’ai des trésors pour toi si durs à conquérir que beaucoup y renonceront dans leur ascension, car pour bâtir l’image nouvelle, je leur vole les pierres d’autres temples auxquels ils tiennent » ; « mais réussissant pour quelques-uns, je leur suis tellement pathétique que l’âme leur brûle ». « Viens donc chez moi te faire bâtir, tu sortiras resplendissant ».
« Mais Dieu se perd ». « Se défait souvent dans les âmes le nœud divin qui noue les choses »303. « C’est pourquoi je n’ai point d’autre moyen de t’expliquer la vie à laquelle je te convie que de t’y engager de force et de t’en allaiter ». « D’où l’importance de mon cérémonial »304.
Contrainte. « Et c’est pourquoi je dis encore que ma contrainte te délivre et t’apporte la seule liberté qui compte ». « Car t’instruisant je te contrains. Mais telle est la contrainte qu’une fois absolue elle devient invisible »305. « J’ai jeté ma graine et vous soumets à son pouvoir » ; « mais grâce à moi qui vous ai changés en branchages vous vous nourrirez de soleil »307.
« Je te construis tel par de mornes heures d’étude pour que le poème, par miracle, te puisse incendier, et par les rites et les coutumes de l’empire pour que cet empire te puisse prendre au cœur. Car il n’est point de don que tu n’aies préparé ».
« C’est en t’efforçant d’aimer sans aimer, de croire sans croire, et d’être fidèle quand il n’est plus à qui être fidèle, que tu prépares en toi l’illumination »313. « Car il en est ici comme d’une apparition qui s’ajoute aux choses et les domine et si elle échappe à ton intelligence apparaît pourtant comme évidente à ton esprit et à ton cœur »317.
« Et je compris qu’il importait de distinguer la conquête de la contrainte. Conquérir c’est convertir. Contraindre c’est emprisonner. Si je te conquiers je délivre un homme. Si je te contrains je l’écrase ».
Vérité. « Me vint un jour la connaissance de ce que je ne pouvais pas me tromper »322 ; « la certitude que les obscurités de mon style comme la contradiction de mes énoncés n’étaient point conséquences d’une caution incertaine ou contradictoire ». « Car ne pouvait être ni confuse, ni contradictoire ni incertaine une attitude intérieure, unne direction, un poids, une pente qui n’avait pas à se justifier puisque étant, tout simplement »324.
Tension. « L’objet n’a de sens que de t’augmenter, et tu t’augmentes de sa conquête mais non de sa possession ». « La fête est couronnement des préparatifs de la fête, le fête est sommet de montagne après l’ascension »325. « Mais que viendras-tu faire dans mon temple si tu n’as point vécu dans la ville, et lutté et gravi et souffert ? ». « Le guerrier seul peut faire l’amour ».
Réalité. « Moi je dénomme réalité non ce qui est mesurable dans une balance (de laquelle je me moque car je ne suis point une balance) mais ce qui pèse sur moi »328. « La réalité pour ton chien c’est un os. La réalité pour ta balance c’est un poids de fonte. Mais la réalité pour toi est d’une autre nature ». « C’est pourquoi je dis futiles les financiers et raisonnables les danseuses ».
« Il est des travaux qui sont urgents. Comme des cuisines de mon palais ». « Mais l’important ne se loge point ici : il se loge dans leur seule qualité ». « Donc quand vient celui-là qui ne connaît que les cuisines, desquelles en effet sont charriés des réalités pour balances et des os pour chiens, je lui interdis de parler de l’homme car il négligera l’essentiel »329. « Mais ne crois pas que je méprise en rien tes besoins »330.
Langage. « Si je pense avec des mots qui excluent les contradictions j’éteins chez moi toute lumière »336. « De ce réservoir où l’eau pèse, quelle fissure elle peut oublier ? ». « C’est pourquoi je dis que la pente, même informulable faute de langage, est plus puissante que la raison et seule gouverne ». « La raison n’est que servante de l’esprit »340.
« Tant que je te reconnais ou pittoresque ou brillant ou paradoxal c’est que je n’ai rien reçu de toi, car simplement tu te montres comme dans une foire »375. « La discrétion consiste à ne pas insister sur ce que tu veux me faire voir »376. « Connaître une vérité, peut-être n’est-ce que la voir en silence »362.
Foudre. « Ceux qui, à travers les choses, savent toucher le nœud divin qui les noue, ne disposent point de ce pouvoir en permanence. L’âme est pleine de sommeil. L’âme non exercée l’est plus encore. Comment espérer de ceux-ci qu’ils soient frappés par la révélation comme par la foudre ? Car ceux-là seuls rencontrent la foudre qui reçoivent en elle leur solution, car ils attendaient ce visage, tout construits qu’ils étaient pour en être embrasés »344.
« C’est pourquoi ceux-là qui me viennent, regardant sans voir, il importe de les convertir. Car alors seulement ils s’éclaireront et se feront vastes »345. « La foudre t’a frappé au cœur, mais ton cœur était prêt pour la foudre »347.
Antagonismes. « À cause d’une fausse algèbre ces imbéciles ont cru qu’il existait des contraires ». « Le réseau de relations dans la vie est tel que, si tu anéantis l’un de tes deux contraires, tu meurs ». « Ainsi celui-là qui lutte contre l’esclavage, faisant appel à la haine, au lieu de lutter pour la liberté, faisant appel à l’amour »348.
« Si tu luttes contre quoi que ce soit, le monde entier te deviendras suspect ». « Si tu luttes contre quoi que ce soit, tu dois t’anéantir toi-même car il en est en toi une part, aussi faible soit-elle ». « Veux-tu faire mourir contre ? Qui voudra mourir ? ». « L’acceptation de la mort n’est possible que si tu t’échanges contre quelque chose. Donc dans l’amour »349.
« Qui aime le bien, est indulgent au mal. Qui aime la force, est indulgent à la faiblesse »341. « Celui qui emprisonne ou exécute c’est que d’abord il doute de soi-même ». « Celui qui emprisonne et exécute c’est aussi qu’il rejette les fautes sur autrui. Donc qu’il est faible. Car plus te voilà fort plus tu prends les fautes à ta charge »350.
Don. « Quand tu te donnes, tu reçois plus que tu ne donnes. Car tu n’étais rien et tu deviens »354. « L’amour véritable ne se dépense point. Plus tu donnes, plus il te reste. Et si tu vas puiser à la fontaine véritable, plus tu puises plus elle est généreuse »355.
Balbutiements. « Le beau cantique naît des cantiques manqués, car si nul ne s’exerce au cantique il ne naîtra point de beau cantique ». « Tous se contredisent. Laisse faire. Écoute-les tous. Tous ont raison. Mais ils n’ont point gravi assez haut leurs montagnes pour comprendre chacun que l’autre a raison ». « Et moi je leur pardonne s’ils balbutient »366. « J’accepte jusqu’au risque de mort pour achever ma création »367.
Adieu. « Adieu mon peuple, pensais-je. Je me suis vidé de mon amour et vais dormir. Cependant je suis invincible comme est invincible la graine. Je n’ai point dit tous les aspects de mon visage. Mais créer ce n’est point énoncer. Je me suis entièrement exprimé »368. « Vous êtes tous désormais nés de moi »369.
« Car je vous transfigure le monde ». « Et que ferais-tu de tes objets, de ta maison, s’ils ne deviennent point matériaux de mon invisible palais lequel les transfigure ? »370. « Car s’il n’est point de hiérarchie il n’est point de frères. Et j’ai toujours entendu dire ‘mon frère’ quand il y avait quelque dépendance ». « Je désire, moi, vous enrichir et faire retentir votre frère sur vous »372.
Mirage de l’île. « Je te veux dessiller les yeux sur le mirage de l’île ». « Car tu ne trouveras dans ton île ni liberté, ni exaltation, ni amour »376. « Ta richesse est de forer des puits, d’atteindre un jour de repos, d’extraire le diamant et de gagner l’amour. Mais ce n’est point de posséder des puits, des jours de repos, des diamants, et la liberté dans l’amour ». « Donc n’espère rien de l’île heureuse qui est pour toi provision faite pour toujours »381.
Style. Si le mot lève la tête au milieu de ta phrase, coupe lui la tête. Car il ne s’agit point de me montrer un mot. Ta phrase est un piège pour une capture. Et je ne veux point voir le piège »382.
« Il s’agit non de t’expliquer ceci ou cela, ni même de te le suggérer comme le croient de plus subtils, car il ne s’agit point de ceci ou de cela, mais de te faire devenir tel ou tel ». « Il s’agit de toi »383.
« Prendre conscience, disait mon père, c’est d’abord acquérir un style »410. « Prendre conscience, ce n’est point recevoir le bazar d’idées qui ira dormir ». « Prendre conscience, ce n’est point non plus augmenter ton vocabulaire ». « C’est la qualité de ton style qui garantira seule la qualité de tes démarches »411.
Contrainte. « Il ne me paraît point absurde de chercher dans la qualité de mes contraintes la qualité de ma liberté »403. « C’est lorsque tu résistes que tu connais ce qui te meut »404. « Je t’augmenterai si je t’exerce à des démarches qui te permettent, en usant de mots qui sont les mêmes, de construire des pièges différents, et bons pour toutes les captures ».
Création. « Ce n’est point le navire qui naît de la forge des clous et du sciage des planches. C’est la forge des clous et le sciage des planches qui naissent de la pente vers la mer et croissance du navire. Le navire devient à travers eux et les draine comme le cèdre draine la rocaille »415. « Créer le navire c’est exclusivement fonder la pente vers la mer ».
« La seule démarche qui ait un sens, mais qui n’est point exprimable par les mots car elle est de création pure ou de retentissement, est celle qui te fait passer de Dieu aux objets qui ont reçu de lui un sens »416.
Création. « Je connais deux sortes d’hommes qui me parlent d’un empire neuf à fonder. Celui-là qui est logicien et construit par l’intelligence ; et je dis son acte utopie ».
« Et l’autre qu’anime une évidence forte à laquelle il ne saurait donner un nom » ; « et il te malaxe sa glaise sans bien connaître ce qu’il en tirera ». « Celui-ci n’a point agi par l’intelligence mais par l’esprit. Et c’est pourquoi je te dirai que l’esprit mène le monde et non l’intelligence »417.
Récompense. « Le bonheur, quand tu as créé, t’est accordé comme récompense »418. « Ainsi des conditions de ta liberté ». « Et les conditions de ta liberté sont guerre, contrainte et endurance ». « Les conditions de ta fraternité ne sont point ton égalité, car elle est récompense et l’égalité se fait en Dieu ». « Et moi je dis que ta fraternité est récompense de ta hiérarchie »419.
« Certes est hors d’atteinte la perfection. Elle n’a d’autre sens que celui d’étoile pour guider ta marche. Elle est direction et tendance vers ». « Et si quelqu’un néglige l’étoile c’est qu’il veut s’asseoir et dormir »425.
Absorption. « Si tu entends une religion se plaindre des hommes qui ne se laissent point conquérir, tu n’as qu’à rire. La religion doit absorber les hommes, non les hommes s’y soumettre. Tu ne reproches point à la terre de ne point former un cèdre »445.
« Nul jamais n’est déterminé par le langage si le langage n’a point le pouvoir d’absorber ». « Et si tu absorbes quand tu exprimes. Et si je t’exprime tu es à moi. Tu deviens en moi nécessairement »446. « L’essence de ta religion c’était l’acte de l’acquérir »449.
Inimitiés. « Il est des saisons de la vie qui reviennent pour tous les hommes ». « Tes amis se fatiguent de toi nécessairement. Ils s’en vont dans d’autres maisons se plaindre de toi. Quand ils se sont bien détendus ils reviennent »450. « Et pourquoi ne veux-tu point qu’il y ait plusieurs saisons dans la vie d’un homme, alors que, dans la même journée, il est en toi plusieurs saisons vis-à-vis de tes nourritures les plus agréées, désirées, indifférentes, objets de dégoûts selon l’appétit ? »450.
« Si tu polémiques tu te fais de l’homme une idée simpliste »456. « Il ne te fallait point lutter contre mais pour. Car l’homme n’est point simple comme tu croyais »457.
« Moi je dis qu’ami et ennemi sont mots de ta fabrication ». « Je dirai même que j’agis mieux sur mon ennemi que sur mon ami »458. « Celui-là même qui m’a trahi, je m’en sers « . « Je puis m’appuyer sur lui pour concevoir et organiser ma victoire »459.
« Lorsque je m’indigne, Seigneur, c’est que je n’ai point encore compris ». « Si je cries fort, c’est que mon langage est insuffisant ». « La colère ne rend pas aveugle : elle naît d’être aveugle »474. « Car l’intelligence examine les matériaux mais l’esprit seul voit le navire »475.
Jugements. « Il n’y a point de défaillance en soi. Car tout acte est justifiable. À la fois noble ou non selon le point de vue. Il y a défaillance par rapport à l’être »461. Mais l’être, « il te faut voir beaucoup d’hommes pour le connaître ». « L’Être n’est point accessible à la raison. Son sens c’est d’être et de tendre. Il devient raison à l’étage des actes. Mais non d’emblée ».
« Ton comportement tu ne l’appuies point d’abord sur la raison. Tu mets ta raison à son service. N’exige pas de ton adversaire qu’il fasse plus que toi preuve de raison »462. « Sans doute de puissantes raisons contre lesquelles tu ne peux rien l’obligent d’être ainsi et non autrement ». « À toi de choisir de lui ce qui te plaît. Et à en écrire le dessin afin qu’il paraisse évident à tous et à lui-même. Et l’ayant vu il l’acceptera »463.
« C’est pourquoi je n’ai point d’ennemis. Dans l’ennemi je considère l’ami. Et il le devient ». « Je prends tous les morceaux. Je n’ai point à changer les morceaux. Mais je les noue par un autre langage ».
Humilité. « Je condamne ta vanité, mais non pas ton orgueil »464. « L’humilité du cœur n’exige point que tu t’humilies mais que tu t’ouvres. c’est la clef des échanges ». « Ainsi de la pierre soumise non aux pierres mais au temple »465.
« Il n’est point de cathédrale sans cérémonial des pierres ». « Et il n’est point d’amour sans cérémonial en vue de l’amour »466. « L’amour n’est point trésor à saisir, mais obligation de part et d’autre. Mais fruit d’un cérémonial accepté ».
« Pour admirer, ne fût-ce qu’un bijou, il faut l’humilité de cœur. L’admiration prépare l’amour, mais l’envie prépare le mépris »467. « Qu’ai-je à recevoir des hommes si je ne me fais pas humble pour eux ? »471.
Sens des choses. « Ils trouvent les choses, disait mon père, comme les porcs trouvent les truffes. Car il est des choses à trouver. Mais elles ne te servent de rien car tu vis, toi, du sens des choses. Mais ils ne trouvent pas le sens des choses parce qu’il n’est point à trouver mais à créer »452.
(« Si je parle du sédentaire, je ne parle point de celui-là qui aime d’abord sa maison. Je parle de celui qui ne l’aime plus ni ne la voit. Car ta maison aussi est perpétuelle victoire comme le sait bien ta femme qui la refait neuve au lever du jour »)477.
Fidélité. « Je te désire permanent et bien fondé. Je te désire fidèle. Car fidèle d’abord c’est de l’être à soi-même. Tu n’as rien à attendre de la trahison »476. « Car tu es nœud de relations et rien d’autre. Et tu existes par tes liens »477.
« Je renie celui qui renie sa femme, ou sa ville, ou son pays. Tu es mécontent d’eux ? Tu en fais partie. Tu dois entraîner le reste. Non les juger de l’extérieur ». « Si tu renies une femme, tu renies l’amour. Tu quitteras cette femme, mais tu ne trouveras point l’amour »481.
Unification. « De toi et de tes colères rentrées, et de tes jalousies, et de tes ruses, je veux faire un arbre pacifique. Non pas amputation », « ne refusant rien de toi, ne t’amputant point, ne te châtrant point, mais fondant tes mille caractères dans ton unité ».
« C’est pourquoi je dirai non pas ‘Viens chez moi te faire tailler’, ni réduire, ni même modeler, mais ‘Viens chez moi te faire naître à toi-même’. Tu me soumets tes matériaux en vrac et je te rends à toi devenu un ».
« Je viendrai dans le silence. Je serai couture invisible. Je ne changerai rien des matériaux, ni même leur place, mais je leur rendrai leur signification, amant invisible qui fait devenir »487.
Semence. « Je te veux semence bien fondée qui draine autour pour son poème »488. « Il en est de toi comme de la graine merveilleuse qui élève la terre au rang de cantique et l’offre au soleil »491.
« La graine se pourrait contempler et se dire : Combien je suis belle et puissante et vigoureuse ! Je suis cèdre ». « Mais je dis, moi, qu’elle n’est rien encore. Elle est véhicule, voie et passage. Elle est opérateur. Qu’elle me fasse son opération ! Qu’elle conduise lentement la terre vers l’arbre ». « Alors je la jugerai sur ses branchages »494.
« Certes tu tends vers Dieu. Mais de ce que tu puisses devenir ne déduis point que tu sois »495.
Compréhension. « Ce qui est de ton corps tu te l’attribues et le changes en toi. Mais c’est faussement que tu prétends agir de même en ce qui concerne l’esprit et le cœur. Car peu riches en vérités sont tes joies tirées de tes digestions ».
« Point n’est besoin de rien te procurer qui soit visible et matériel, ou te modifier en quoi que ce soit. Suffit que je t’enseigne le langage qui te permette de lire en ce qui est autour de toi et en toi tel visage neuf et brûlant pour le cœur »498. « Je te parlerai selon tes coutumes et les lignes de pente de ton cœur. Et mes dons seront signification des choses ».
« Ne me dis pas que je prêche l’illusion. Je ne te demande point de croire, mais de lire. Qu’est-ce que la partie sans le tout ? Qu’est-ce que la pierre sans le temple ? »501.
Signification. « Je ne me trompe point sur les objets. Ils ne sont jamais qu’objets d’un culte »503. « La signification de la caravane ne se lit point dans les pas monotones qui, l’un après l’autre, se ressemblent »504. « J’ai toujours dit à mes chameliers, quand ils semblaient las, qu’ils bâtissaient une ville aux citernes bleues et qu’ils plantaient des mandariniers ».
« Mais les autres lisent l’usuel. Myopes et le nez contre, ils ne voient du navire que ce clou dans la planche. De la caravane dans le désert ils ne voient que ce pas et ce pas et ce pas ». « J’ai haï leur intelligence qui n’était que de comptable »505.
Visage. « Mal éclairé dans la direction de tes désirs, tu imagines tirer ton bonheur de la possession et t’essouffles à empiler en tas les pierres », « alors que d’une seule pierre tel autre se réchauffe l’esprit et le cœur s’il y taille le visage de son dieu ». « L’envie de tout dénombrer te fait t’attacher aux matériaux, et non au visage qu’ils composent »516.
Je suis… « Je suis celui qui habite. Je suis pôle aimanté. Je suis graine de l’arbre et ligne de force dans le silence afin que soient un tronc, des racines et des branches ». « Je suis la signification des matériaux. Je suis basilique et sens des pierres »509.
« Ceux-là qui te semblent heureux que possèdent-ils de plus que toi sinon la connaissance du nœud divin qui noue les choses ? »510. « Je te contrains de bâtir en toi une maison ». « La maison faite, vient l’habitant qui brûle ton cœur »511.
« Ah ! Seigneur, myope et le nez contre, je n’ai rien vu jamais que lâcheté, sottise et lucre. Mais de la montagne où je m’assieds, voici que j’aperçois l’ascension d’un temple dans la lumière' »513.
Sacrifice. « Une chose est d’accepter le risque de mort, autre chose est d’accepter la mort »514. « Autre chose d’aiguiser ta fortune et de la faire brûlante dans l’instant du risque, et de la renoncer, comme tel qui se dépouille un à un de ses vêtements, et dédaigneusement se décortique de ses sandales sur la plage afin d’épouser, nu, la mer ». « Il faut mourir pour épouser ». « Alors t’enivrera jusqu’à ton sacrifice, lequel sera mariage dans l’amour ».
« Mais tu as tout détruit et tout dilapidé, ayant perdu le sens de la fête ». « Tu as refusé le jeûne qui était condition du repas de fête. Tu as refusé l’amputation de la part de blé qui, d’être brûlé pour la fête, créait la lumière du blé »515.
Instinct. « Mais tu me viens avec ce litige sur l’instinct. Car il te pousse à fuir la mort et tu as observé de tout animal qu’il cherche à vivre ». « Certes, il est un instinct vers la vie. Mais il n’est qu’un aspect d’un instinct plus fort. L’instinct essentiel est l’instinct de la permanence ».
« Celui-là qui a été bâti dans l’amour de Dieu cherche sa permanence dans son ascension en Dieu »517. « Je puis t’échanger ta vie contre plus haut qu’elle, sans que rien te soit enlevé »518.
Fidélité. « Chaque battement de ton cœur, chaque souffrance, chaque désir, chaque mélancolie du soir, chaque repas, chaque effort de travail, chaque sourire, chaque lassitude au fil des jours, chaque réveil, chaque douceur de t’endormir, ont sens du dieu qui se lit au travers »520.
« Et ta fidélité est fidélité de croyant et non de chasseur fatigué. Laquelle fidélité est autre et répand l’ennui, non la lumière »523.
Cérémonial. « Tu te trompes sur le cérémonial. Tu le crois arrangement gratuit ou enjolivement supplémentaire » 524. « Je n’ai point vu d’hommes transformés par des arguments de logiciens, je ne les ai point vus se convertir en profondeur sous l’emphase du prophète bigle. Mais, de m’être adressé en eux à l’essence, par le jeu d’un cérémonial, je les ai ouverts à ma lumière ».
Amour. « Tu réclames l’amour contre les règles qui l’interdisent. Et ces règles-là ont fondé l’amour ». « Fondant l’amour, elles t’offrent ses joies et ses supplices, de même que l’existence d’une fontaine de palmeraie te fait cruel le sable aride »525.
« Je ne connais d’autre moyen pour fonder l’amour que de te faire sacrifier à l’amour ». « Tu ne peux vivre que de cela que tu transformes, et dont un peu chaque jour, puisque tu t’échanges contre, tu meurs ».
Sentinelle. « Dans le silence de mon amour, j’ai bien observé mes jardiniers et mes fileuses de laine. J’ai remarqué qu’il leur était donné peu de chose, et beaucoup demandé »529. « Comme si reposait sur eux, comme sur elles, le sort du monde ». « Chaque sentinelle je la veux responsable de tout l’empire ». « J’ai bâti l’empire dans le cœur de mes sentinelles en les contraignant à faire les cent pas sur les remparts ». « Un poème parfait qui résiderait dans les actes et sollicitant tout, jusqu’à tes muscles, de toi-même. Tel est mon cérémonial »530.
Égalité. « Je ne fonde point le respect de l’homme sur le partage vain de provisions vaines dans une égalité haineuse ». « Le laboureur ou le berger sont les égaux du bon sculpteur en son chef-d’œuvre car ils auront été condition de sa création »539.
« Certes j’ai en vue l’ascension de mon laboureur ». « Mais myope et le nez contre, tu veux résoudre ton opération dans le cycle d’une seule vie d’homme et tu prétends ne rien entreprendre qui enjambe les individus comme les générations »540.
Richesse. « Si je te faisais don d’une fortune toute faite, comme il en est d’un héritage inattendu, en quoi t’augmenterais-je ? Si je te faisais don de la perle noire du fond des mers, hors du cérémonial des plongées, en quoi t’augmenterais-je ?
Tu ne t’augmentes que de ce que tu transformes ». « Il n’est pour toi que matériaux d’une basilique à bâtir. Et tu ne manques point de pierres. Ainsi le cèdre ne manque point de terre. Mais la terre peut manquer de cèdres ».
Amour. « De quoi te plains-tu ? Il n’est point d’occasion perdue car ton rôle est d’être semence »560. « Celui-là qui se plaint que l’amour ne l’a point comblé, c’est qu’il se trompe sur l’amour : l’amour n’est point cadeau à recevoir ». « L’occasion d’aimer ne te manque point ». « Ne me dis pas que tu es pauvre »561.
Pitié. « Tu me dis : Tel naufrage a noyé dix enfants. Mais je ne comprends rien à l’arithmétique et ne pleurerai pas deux fois plus fort si le nombre est deux fois plus grand »552.
« Mais je pleurerai sur tel si tu peux me conduire à lui par le sentier particulier » ; « à travers lui je retrouverai tous les enfants »553. « Alors je pleurerai sur la misère des hommes. Et, par la grâce de tel visage tachu, non d’un autre »555, « voici que je rencontre Dieu, tant va loin ma pitié au travers des hommes, car tu m’as guidé sur le véritable sentier en me parlant de cet enfant-ci et non d’un autre »556.
Authenticité. « Tu te trompes sur ma démarche quand tu crois me nier. Tu es de la race des logiciens, des historiens et des critiques ». « Tu me reprends », « et moi j’approuve ». « Tu me contrediras : je respecterai ton triomphe »564. « Tu ne peux espérer ni me prendre en défaut, ni véritablement me nier dans l’essentiel ».
« Peu m’importe les erreurs que tu me reproches. La vérité loge au-delà. Les paroles l’habillent mal et chacune d’elles est critiquable. L’infirmité de mon langage m’a souvent fait me contredire. Mais je ne me suis point trompé »565. « Mes paroles sont maladroites et d’apparence incohérente : non moi au centre. Je suis, tout simplement. Si j’ai habillé un corps véritable, je n’ai pas à me soucier de la vérité des plis de la robe »566.
Plaisir. « Je n’ai rien trouvé dans la volupté qui fût autre chose que plaisir d’avare et prodigieusement inutile. Je n’y ai trouvé que moi-même. Je n’ai que faire de moi, Seigneur, et l’écho de mon propre plaisir me fatigue ». « Je veux bâtir le cérémonial de l’amour afin que la fête me conduise ailleurs ». « Car je vis non des choses, mais du sens des choses »576.
Litiges. « Je vois condition là où ils voient litige. Comme il en est de ma contrainte qui est condition de ma liberté, ou de mes règles contre l’amour qui sont condition de l’amour, ou de mon ennemi bien-aimé qui est condition de moi-même, car le navire n’aurait point de forme sans le mer ».
« D’ennemi concilié en ennemi concilié, je m’achemine vers le calme en Dieu » « sachant qu’il importe de ne point fléchir, ni pactiser par faux amour », « acceptant des renoncements qui sont condition de la fête, des paralysies de chrysalides qui sont condition des ailes, car il se trouve que tu me noues en plus haut que moi-même, Seigneur, selon ta volonté, et que je ne connaîtrai point la paix ni l’amour hors de Toi »586.
Tâtonnements. « La perfection est vertu des morts ». « Je ne sers point la vérité en exécutant qui se trompe, car la vérité se construit d’erreur en erreur ». « La création se construit d’échec en échec »594. Bien vaniteux les justes qui s’imaginent ne rien devoir aux tâtonnements, aux injustices, aux erreurs, aux hontes qui les transcendent »595. « Il n’est point de réfractaire. Il n’est point d’individu seul. Il n’est point d’homme qui se retranche véritablement ». « Je suis ombre, dit ton ombre, et je méprise la lumière. Mais elle en vit »597.
Prière. « J’accepte comme provisoires, Seigneur, les vérités contradictoires ». « Je vais à Toi à la façon de l’arbre qui se développe selon les lignes de force de sa graine ». « Je vais à Toi, selon ta grâce, le long de de pente qui fait devenir »606.
« J’ai compris que tout signe est vain, car si Tu es de mon étage Tu ne m’obliges point de croître ». « C’est pourquoi je marche, formant des prières auxquelles il n’est point répondu, et Te louant cependant, Seigneur, de ce que Tu ne me répondes point, car si j’ai trouvé ce que je cherche, Seigneur, j’ai achevé de devenir »606.
Direction. « Pour juger ta civilisation je veux que tu me dises quelles sont tes fêtes, et de quel goût pour le cœur, et d’où tu viens et où tu vas. Alors seulement je connaîtrai quel homme tu es ». « Et puisqu’il se trouve que, pour que tu tendes vers telle route, est nécessaire que tu éprouves la soif », « je veux que tu m’éclaires sur la qualité de la soif que tu fondes chez toi dans les hommes. Car il se trouve que l’amour, essentiellement, est soif d’amour »614.
Jugement. « Tu ne jugeras point selon la somme ». « J’ai trop vu que l’être ne fonctionnait presque jamais comme l’eussent fait prévoir les parties ». « Juges-tu l’arbre sur les matériaux ? Me viens-tu parler de l’oranger en me critiquant sa racine ? ». « Ne t’importent point les matériaux. Tu juges l’oranger sur l’orange »615.
« Donc tu trompes quand tu condamnes les hommes sur leurs mouvements de routine ». « Je sais de l’arbre qu’il n’est point fleur, mais condition de la fleur ».
Amitié. « J’ai désiré fonder en toi l’amour pour l’ami. Et du même coup j’ai fondé en toi la tristesse de la séparation d’avec l’ami ». « Mais de te découvrir tourmenté par la séparation, j’ai voulu te guérir et l’enseigner sur la présence »617.
« De ton ami et de toi-même, si tu cherches ailleurs qu’en toi ou ailleurs qu’en lui la racine commune, s’il est pour vous deux, lu à travers le disparate des matériaux, quelque nœud divin qui noue les choses, il n’est ni distance ni temps qui vous puissent séparer »621.
Prière. « Ah ! Seigneur, je prierai pour moi-même, ayant de mon mieux enseigné mon peuple »623. « Des uns comme des autres je ne sollicite point pour moi l’amour, et peu m’importe s’ils m’ignorent ou me haïssent, à condition qu’ils me respectent comme le chemin vers Toi, car l’amour je le sollicite pour Toi seul ».
« Il convient que j’aille ainsi jusqu’à l’heure où tu daigneras me recevoir et me confondre avec ceux-là de mon amour »624. « Ainsi de mon ennemi bien-aimé que je ne rejoindrai qu’au-delà de moi-même » ; « car tu es, Seigneur, la commune mesure de l’un et de l’autre. Tu es le nœud essentiel d’actes divers »625.
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