Fédor Dostoïevski – L’Idiot , trad. A. Markowicz, Paris,. Babel, 1998 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
Fédor Dostoïevski
L’Idiot
Avant-Propos du traducteur
Deux amours. Tout, dans l’Idiot, fonctionne par opposition terme à terme, tout est à la fois incompatible et doublepage 10. Comme si, finalement, Rogojine et Mychkine n’étaient que deux images d’une même force, d’un même amour – sous deux formes opposées : pour l’un, l’amour-passion, ou l’amour-possession ; pour l’autre, l’amour-compassion, l’amour don de soi. Dans les deux cas, un amour impossible, terrorisant, tant il est gigantesque. Aux deux hommes répondent, bien sûr, les deux femmes, Nastassia Filippovna et Aglaïa, que le prince aime « en même temps »10.
Deux mondes. L’Idiot est le roman de l’indéfini, de la limite flottante entre le rêve et la réalité. Le roman n’est fait que de questions, et le but est bien là : rendre une vision flottante, incertaine, décrire deux mondes, conflictuels et indissociables, celui de la réalité, et un autre, indicible11.
Rythme. Dostoïevski décrit l’épilepsie de Mychkine comme une maladie survenant en trois phases (les deux crises d’épilepsie décrites dans le roman sont liées explicitement à l’image de Rogojine, ce qui laisse à penser)13. Ce schéma en trois phases inégales se retrouve partout dans le roman : une longue préparation, une accumulation de faits ou d’arguments, ou de personnages, une explosion, un arrêt brusque dans la trame narrative, puis un passage à autre chose. Il est l’image même d’une des oppositions fondamentales de l’Idiot, celle de la durée et de l’instant14.
Paradoxe. Le prince Mychkine est, bien sûr, une image du Christ, mais que provoque l’apparition du Christ dans le monde moderne ? Le prince, d’une façon ou d’une autre, déclenche toutes les catastrophes. Il est trop bon, trop parfait. Et qu’est-ce que la bonté, dans ces conditions-là ?14
Livre I
- Description du prince. Un homme jeune, lui aussi âgé de vingt-six ou vingt-sept ans, un peu plus grand que la moyenne, très blond, les cheveux très fournis, les joues creuses et une petite barbiche légère, tout en pointe, presque totalement blanche. Ses yeux étaient grands, bleus, attentifs ; on lisait dans leur regard quelque chose de doux mais de pesant, quelque chose qui était empreint de cette expression bizarre qui permet à certains de deviner dans un sujet, et au premier coup d’œil, l’épilepsie20.
Rogojine le passionné. Rogojine, pour une raison obscure, avait choisi le prince comme interlocuteur même si, on pouvait le croire, son besoin d’interlocuteur était plus mécanique que moral28. Il avait l’air d’être toujours brûlant de fièvre, du moins toujours fiévreux28.
« À ce moment-là, moi, prince, je traversais le Nevski […] et elle, elle sortait d’un magasin, elle remontait dans son carrosse. Moi, là, ça m’a brûlé, mais d’un seul coup »31.
« Prince, je sais pas pourquoi je t’ai aimé tout de suite. Peut-être c’est que je t’ai rencontré à un moment pareil, mais lui aussi (il montra Lebedev), je l’ai rencontré, et lui, je l’aime pas »34.
Un fol-en-Christ ? – Et pour ce qui est du sexe faible, vous, prince, vous êtes un grand amateur ? Dites-le-nous à l’avance ! – Moi ? N-n-n-oon ! Je… Vous ne savez pas, peut- être, mais j’ai cette maladie congénitale et je ne connais même pas du tout les femmes. – Si c’est ça, s’exclama Rogojine, t’es un vrai fol-en-Christ, prince, Dieu aime les gens comme toi ! – Oui, le Seigneur Dieu les aime, renchérit Lebedev35.
- Un visiteur inhabituel. Le prince entrait vraiment trop peu dans toutes les catégories normales de visiteurs41. Soit le prince était, comme ça, un genre de pique-assiette, et il était venu demander l’aumône, soit le prince était tout bonnement simplet et n’avait pas d’amour-propre, parce qu’un prince intelligent qui aurait eu de l’amour-propre ne se serait jamais mis en tête de s’asseoir dans le vestibule et de raconter ses affaires à un laquais44.
Sur la peine de mort. Le criminel, c’était un homme intelligent, sans peur, puissant, dans la force de l’âge – Legros, il s’appelait47. Quand il montait sur l’échafaud – il pleurait, il était blanc comme du papier. Est-ce que c’est donc possible ? Est-ce que ce n’est pas monstrueux ? Comment peut-on pleurer de peur. […] Que se passe-t-il dans son âme à cet instant, à quelles convulsions est-ce qu’on la pousse ? C’est une insulte qu’on fait à l’âme, rien d’autre ! Il est dit : « Tu ne tueras point. » Alors, quoi, parce qu’il a tué, lui, il faut le tuer à son tour ? Non, ça, ce n’est pas possible. Voilà un mois que j’ai vu ça, et je l’ai toujours comme devant mes yeux47.
Tuer pour un meurtre, c’est un châtiment qui est bien pire que le meurtre lui-même49.
La douleur la plus forte, la plus grave, peut-être, elle n’est pas dans les plaies, elle est dans ce qu’on sait à coup sûr que, là, dans une heure, et puis dans dix minutes, et puis dans une demi-minute, et puis maintenant, là, à l’instant, l’âme va jaillir du corps, et qu’on ne sera plus jamais un homme – et que tout ça, c’est à coup sûr ; le pire, c’est ça – à coup sûr48.
Prenez un soldat, placez-le au combat juste devant la bouche d’un canon, et tirez-lui dessus, lui, de toute façon, il espère encore, mais lisez-lui, à ce même soldat, un verdict à coup sûr, et jl devient fou, ou il se met à pleurer. […] Ce supplice-là, cette horreur, c’est aussi le Christ qui en a parlé49.
- Un regard désarmant. Le regard du prince était si tendre à cet instant, et son sourire si dénué de toute teinte et de la moindre ombre d’un sentiment d’hostilité cachée que le général s’arrêta net54.
– Écoutez, prince, fit le général avec un sourire joyeux, si vous êtes vraiment ce que vous semblez être, ce sera même un plaisir de faire votre connaissance55.
Un philosophe ? – Oh mais vous êtes un philosophe ; quoique… vous connaissez-vous des talents, des capacités, ne serait-ce que quelques-unes, enfin, de celles qui nous assurent notre pain quotidien ? Excusez-moi encore…
– Oh, mais ne vous excusez pas. Non, monsieur, il me semble que je n’ai pas de talents ni de capacités particuliers ; au contraire même, parce que je suis un homme malade, et je n’ai pas fait d’études correctes56.
Un calligraphe… – Mon écriture, elle est excellente. C’est en cela sans doute, que j’ai du talent – là, je suis simplement un calligraphe58.
Sur une épaisse feuille de vélin, le prince avait inscrit en écriture médiévale russe la phrase suivante : « L’humble igoumène Pafnuce apposa la main »65.
– Une écriture comme celle-là, elle est incomparable, vraiment, il y a de quoi en tomber amoureux..
– Cher monsieur, vous n’êtes pas seulement un calligraphe, vous êtes un artiste66.
Le portrait de Nastassia. Un visage étonnant ! répondit le prince. Et je suis sûr que son destin n’est pas des plus communs. Un visage enjoué, mais elle a dû souffrir terriblement, n’est-ce pas ? Ce sont les yeux qui le disent, et ces deux petits os, là, ces deux petits points sous les yeux, juste en haut des joues. Un visage plein d’orgueil, et d’un orgueil terrible – la question que je me pose, seulement, c’est de savoir si elle a de la bonté. Ah, si elle avait de la bonté ! Tout serait sauvé !
- La résolution de Nastassia. Un changement radical se produisit dans le destin de Nastassia Filippovna. Elle révéla soudait une résolution extraordinaire et dévoila un caractère des plus inattendus80.
Il y avait longtemps qu’elle ne tenait plus à elle-même83. Nastassia Filippovna était capable de se détruire entièrement, d’une façon monstrueuse et sans retour, par le bagne et la Sibérie, pourvu qu’elle pût rire de cet homme envers lequel elle nourrissait une répulsion tellement inhumaine83.
Avant, elle n’était rien qu’une petite fille toute mignonne ; à présent… Totski mit très longtemps à se pardonner de l’avoir regardée pendant quatre ans et de n’avoir rien vu84. Il lui arrivait, disons, de regarder ces yeux : on y pressentait un peu comme une espèce d’obscurité profonde et pleine de mystère. Ce regard regardait – comme s’il vous posait une énigme84.
Jusqu’au jour de son mariage (si tant est que ce mariage dût avoir lieu), elle se réservait le droit de dire « non », et cela, fût-ce à la toute dernière heure92.
- Le cri de l’âne. Je me souviens, qu’un soir, à Bâle, quand je suis entré en Suisse, c’est le cri d’un âne au marché de la ville qui m’a réveillé. Cet âne, il m’a frappé d’une façon terrible, et, je ne sais pas pourquoi, mais il m’a plu que c’en était extraordinaire, et, en même temps, d’un seul coup, c’est comme si tout s’était éclairci dans ma tête103.
Depuis, c’est terrible comme j’aime les ânes. C’est même une sympathie que j’ai en moi104
Bonheur simple. J’ai commencé à me rétablir, et puis chaque jour me devenait précieux, et plus ça allait, plus les jours me semblaient précieux, si bien que j’ai fini par le comprendre. Je me mettais au lit, j’étais content ; je me levais, je l’étais encore plus. Et d’où cela venait, c’est assez difficile à raconter107. Je me suis dit que, même en prison, on peut trouver une vie immense108.
Venu pour convertir ? – Tout ça, c’est de la philosophie, remarqua Adelaïda. Vous êtes un philosophe, vous êtes venu nous convertir à votre enseignement.
– Oui, peut-être, vous n’avez pas tort, fit le prince en souriant, c’est vrai, peut-être, que je suis un philosophe, et puis, qui sait ? peut-être, c’est vraiment vrai que j’ai l’idée de convertir… Oui, c’est possible; oui, c’est vraiment possible108.
Une parole étrange. – J’ai toujours l’air de faire des sermons…
Tout le monde se mit à rire.
– Je sais bien moi-même que j’ai vécu moins que les autres, et que je suis celui qui comprend le moins la vie. Parfois, peut-être, je parle d’une façon très étrange…113
Cinq minutes à vivre. J’ai entendu le récit d’un homme qui avait passé en prison une bonne douzaine d’annees109… Cet homme avait déjà été traîné, avec d’autres, sur l’échafaud, et on lui avait lu sa sentence de mort : fusillé, pour crime politique. Une vingtaine de minutes plus tard, on lui a lu sa grâce109.
Il s’avérait donc qu’il ne lui restait à vivre qu’à peu près cinq minutes, pas plus. Il disait que ces cinq minutes lui paraissaient un délai infini, une richesse incroyable110. Il disait que rien ne lui était plus dur à cet instant que cette pensée continuelle : « Et s’il ne fallait pas mourir ? Et si l’on ramenait la vie – quel infini ! et tout cela serait à moi ! Alors, je transformerais chaque minute en un siècle, je ne perdrais plus rien, je garderais le compte de chaque minute, cette fois, je ne gaspillerais plus rien ! »111.
– Eh bien, après, qu’a-t-il donc fait de cette richesse ? Il a tenu le compte de chaque minute ?
– Oh non, il me l’a dit lui-même – c’est une question que je lui ai posée –, ce n’est pas du tout comme ça qu’il a vécu, il a perdu beaucoup, beaucoup de minutes112.
Sens de la vie. – Vous pensez que vous vivrez plus intelligemment que les autres ? dit Aglaïa.
– Oui, ça aussi, je l’ai pensé parfois,
– Et vous le pensez encore ?
– Oui…112.
Face à la mort. J’ai eu l’idée, quand vous m’avez demandé de vous donner un sujet de tableau, de vous donner ce sujet-là : peindre le visage d’un condamné une minute avant la guillotine, quand il est encore debout sur l’échafaud, avant qu’on l’allonge sur la planche.
– Comment, le visage ? Rien que le visage ? demanda Adelaïda115.
Connaisseur des visages. – Moi aussi, je connais leur visage […]
– Qu’est-ce que vous connaissez de nos visages ? …
– Je vous le dirai plus tard …
– Si vous êtes un tel connaisseur des visages, vous avez sûrement été amoureux […]
– Je n’ai pas été amoureux, j’ai… j’ai été heureux autrement.
- Aimé des enfants. Là-bas il y avait des enfants, et moi je restais toujours avec les enfants, rien qu’avec les enfants121. Leurs pères et leurs familles se sont mis en colère, parce que les enfants, à la fin, ne pouvaient plus se passer de moi, ils étaient toujours massés autour de moi, et le maître d’école est même devenu mon pire ennemi121.
Je me suis mis à ressentir un genre d’impression d’une force et d’un bonheur extrêmes à chaque fois que je les rencontrais133.
Marie. Les enfants se moquaient de moi, et puis ils se sont mis à me jeter des pierres, quand ils m’ont vu embrasser Marie123. Les vieux la condamnaient, l’injuriaient, les jeunes, même, riaient, les femmes 1‘injuriaient, la condamnaient, la regardaient avec un tel mépris, comme, je ne sais pas, une espèce d’araignée125. Je n’aimais pas du tout Marie, je veux dire que je n’étais pas amoureux d’elle, j’avais juste pitié d’elle129.
« Un enfant absolu »? Schneider m’a parlé longtemps […] il m’a dit qu’il était tout à fait convaincu que j’étais, moi aussi, un enfant absolu, que c’était juste par la taille et le visage que Je ressemblais à un adulte, mais que mon développement, mon âme, mon caractère et, peut-être, même, mon intelligence faisaient que je n’étais pas adulte, et que je resterais comme ça, même si je vivais jusqu’à soixante ans. J’ai beaucoup ri : il se trompait, bien sûr133.
Mais il y a une chose qui est vraie, c’est que, vraiment, je n’aime pas être avec les adultes, les gens, les grands […] et pas parce que je suis un enfant moi-même mais parce que j’ai toujours été comme appelé vers les enfants133.
Idiot ? C’est vrai que, dans le temps, j’ai été si malade que je faisais penser à un idiot, mais, aujourd’hui, comment pourrais-je être un idiot quand je comprends moi-même qu’on me prend pour un idiot ? J’entre et je me dis : « Voilà, ils me prennent pour un idiot, mais, moi, je suis intelligent quand même, et eux, ils ne le voient même pas…134
Une autre enfant. Quant à votre visage à vous, Lizaveta Prokofievna, pour votre visage, ce n’est pas seulement une impression, c’est une conviction que j’ai, pleine et entière, vous êtes une enfant absolue, en tout, en tout136. Et ne pensez pas que ce soit par simplicité que je suis sincère dans ce que je dis de vos visages ; oh non, pas du tout ! Moi aussi, peut-être, j’ai mon idée137.
- Beauté d’Aglaïa. Vous avez une beauté extraordinaire ! Aglaïa Ivanovna. Vous êtes si belle que vous faites peur à regarder […]
Il est difficile de juger la beauté ; je ne suis pas encore prêt. La beauté est une énigme. […] C’est presque comme Nastassia Filippovna, même si le visage est tout à fait différent !139.
Insultes. [Gania] – Comment se fait-il que vous (un idiot ! ajouta-t-il à part soi), vous ayez droit soudain à cette confiance, deux heures après les avoir rencontrées ? Comment ça se fait?153… Oh, mmau-auddit idiot155.
– Il est vrai qu’avant j’ai été si malade que j’ai vraiment été presque un idiot ; mais, aujourd’hui, je suts guéri depuis longtemps, et c’est pourquoi il m’est un peu désagréable qu’on me traite d’idiot en face155.
- Première rencontre avec Nastassia. – Non mais, le voilà qui part avec la pelisse ! […] Mais qu’est-ce que c’est que cet idiot ? lui cria Nastassia Filippovna d’une voix rageuse, et en tapant du pied. 9. Prince ? Il est prince ? Et moi, figurez-vous, tout à 1‘heure, dans l’entrée, je l’ai pris pour le laquais, et je l’ai envoyé m’annoncer ! Ha ha ha ! 181.
– Vos yeux, c’est comme si je les avais déjà vus je ne sais où… Mais c’est impossible ! Non, je dis ça comme ça… C’est même la première fois que je viens ici… Peut-être en rêve…183.
Le bichon. [Ivolguine] J’attrape le bichon entre deux doigts, je le prends par la peau du cou et hop, par la fenêtre, à la suite du cigare ! A peine s’il a eu le temps de japper ! et le wagon file toujours…189.
- Offense. – Mais tu te trouveras donc toujours sur mon chemin ! se mit à hurler Gania […] , de tout son élan, il se tourna vers le prince, et le gifla200.
Le prince rejeta Gania, se cacha le visage dans les mains, se retira dans un coin, et, le visage contre le mur, d’une voix hoquetante, il murmura :
– Oh, que vous aurez honte de votre geste !201.
- Pardon. – Pardonnez, mais pardonnez, enfin, insistait Gania avec impatience, tenez, si vous voulez, je vous embrasse la main ! Le prince était impressionné profondément, et, sans rien dire, il ouvrit les bras et le prit dans son étreinte205.
Soyez sûr, prince, qu’il y a eu bien des tentatives ; ici, on ne pardonne jamais sincèrement ! s’exclama-t-il206. […] Vous ne m’en voulez plus, pour tout à l’heure, dites ?
La première fois, peut- être, depuis deux longues années, que je dis ce que j’ai sur je cœur. C’est monstrueux comme ils sont rares, ici, les gens honnêtes. […] Les canailles aiment les gens honnêtes, vous ne saviez pas ?210.
- Dire la vérité. [Ferdychtchenko] – Tout le monde a de l’humour, et moi, je n’ai pas d’humour. Et c’est en récompense de ça que j’ai demandé le droit de dire la vérité, car chacun sait que les seuls qui disent la vérité, ce sont les gens sans humour. Et puis, je suis très rancunier, et, là encore, parce que je n’ai pas d’humour235.
Un jeu étrange. – Que chacun de nous, là, sans se lever de table, raconte une histoire sur lui-même, à haute voix, mais une histoire dont, lui-même, en toute conscience, il pense qu’elle soit la plus mauvaise de toutes les mauvaises actions qu’il ait commises dans sa vie – mais à la condition que ce soit sincère, sincérité d’abord – ne pas mentir !241.
Nastassia Filippovna adorait, allez savoir pourquoi , ce genre de petits vieux originaux, de petites vieilles et même de fols-en-Christ239. Justement, ce qu’elle aimait, c’était bien le cynisme, la cruauté de cette idée243.
– Le problème est le plus simple, raconter la plus mauvaise action de toute sa vie – une simplicité terrible, messieurs ! Vous verrez !242. Il est vraiment possible de ressentir un plaisir qui va jusqu’à la jouissance en racontant ses actions les plus viles sans même qu’on vous l’ait demandé244.
- La faute de Ferdychtchenko. Dans la chambre – pas un chat. Le billet, je le prends et vlan, dans la poche – pourquoi, je n’en sais rien. Qu’est-ce qui m’a pris ? Je n’en sais rien248.
Leurs soupçons, ils sont tombés sur une nommée Daria […] la domestique, on l’a chassée le lendemain, bien sûr. C’est une maison sévère. En fait de remords, ni sur le coup, ni plus tard, je n’ai rien senti de particulier, Mais je n’aurais pas recommencé249
La faute d’Ivan Petrovitch. Au moment où nous déménagions, la logeuse ne nous a pas rendu notre soupière. […] Je lui déverse tout un orage, « espèce de et de et de ! » enfin, bon, vous savez, à la russe. Sauf que, n’est-ce pas, il y a quelque chose de bizarre : elle est là, le visage tourné vers moi, les yeux écarquillés, et pas un mot de réponse …
C’est-à-dire qu’au moment précis où, moi, je l’injuriais, elle, elle était en train de passer. Ça m’a tellement frappé, je vous dirai, j’ai eu du mal à m’en remettre253. Ce n’est pas pour dire, mais, de temps en temps, on y repense, et on se sent mal254. Ça me fait bizarre, d’autant que si, certes, je suis coupable, je ne suis pas coupable à part entière : pourquoi diable s’est-elle mis en tête de mourir juste là ?254.
La faute d’Afanassi Ivanovitch. Les camélias connaissaient une vogue extraordinaire256… Je voulais me coucher, et, d’un seul coup, l’idée la plus originale ! Je me faufile vite jusqu’à la cuisine, je réveille Savély, le cocher […] À cinq heures, je suis dans une auberge […] à sept heures pile, chez Trepalov. « Voilà, patati, patata, vous avez des camélias ?258 …
Je l’avoue : après, pendant de longues années, j’ai été torturé par le remords ; pourquoi, dans quel but est-ce que je l’avais frappé ainsi ? Et, moi- même, étais-je donc amoureux ? C’était une lubie, faire la cour pour passer le temps, rien d’autre. Et si, ce bouquet, je ne le lui avais pas chipé, qui sait, il vivrait peut-être encore, cet homme, il serait heureux259.
Déclaration pure. – Le prince, ce qu’il est pour moi, c’est qu’il est le premier, de toute ma vie, en qui j’ai cru, comme en un homme réellement dévoué. Lui, il a cru en moi au premier regard, et, moi aussi, je crois en lui262.
- – Vous me prendrez, comme je suis, sans rien ! – Oui, Nastassia Filippovna…276
– Lui, c’est vrai que c’est parce qu’il a bon cœur, je le connais. Je me suis trouvé un bien-faiteur. N’empêche, peut-être, c’est vrai, ce qu’on dit de lui, qu’il est pas là. Avec quoi tu vivras, si tu m’aimes tellement, que tu me prends, moi, une à Rogojine, pour toi, pour un prince ?..
– Je vous prends honnête, Nastassia Filippovna, pas comme une fille à Rogojine, dit le prince.
– Moi, je suis honnête ? – Oui.
– Ça… tu l’as lu dans les livres ! Ça, mon bon prince, c’est des vieux délires, le monde, maintenant, il a dépassé ça, c’est des sornettes ! Et puis, comment tu irais te marier, quand c’est toi-même qui as encore besoin d’une nourrice !
– Je ne connais rien, Nastassia Filippovna, je n’ai rien vu, vous avez raison, mais je […] je vous aime. Je mourrai pour vous, Nastassia Filippovna. Je ne laisserai personne dire un seul mot sur vous, Nastassia Filippovna… Si nous sommes pauvres, je travaillerai, Nastassia Filippovna… 277
- Il faut beaucoup veiller sur vous, Nastassia Filippovna. Je veillerai sur vous. Tout à l’heure, j’ai vu votre portrait, c’est comme si j’avais reconnu un visage que je connaissais déjà. Et il m’a semblé tout de suite que, vous, c’est comme si vous m’aviez déjà appelé… Je… je vous respecterai toute la vie284.
« Une à Rogojine ». – Maintenant, je veux faire la fête, je suis fille des rues ! Dix ans je suis restée en prison, maintenant, j’ai droit à mon bonheur ! Et alors, Rogojine ? Prépare-toi, on y va !
– On y va ! hurla Rogojine, presque hébété de joie286.
– Comment il pourrait se marier quand c’est lui qui a besoin d’une nourrice – c’est le général, tiens, qui le sera, sa nourrice, regarde comme il s’agite autour de lui ! Regarde, prince, ta fiancée, elle a pris l’argent, parce qu’elle est débauchée, toi qui voulais la prendre ! Mais pourquoi tu pleures ? C’est dur, peut-être ? Mais tu devrais rire, il me semble, poursuivait Nastassia Filippovna sur les joues de laquelle, à son tour, deux grosses larmes venaient de briller287.
Comme ça, c’est mieux, prince, vraiment, c’est mieux, après, tu te serais mis à me mépriser, pas de bonheur pour nous !287. Mille fois j’ai voulu me jeter dans l’étang, mais j’étais lâche…
Rogojjne lui-même n’était plus qu’un regard immobile. Il ne pouvait pas s’arracher à Nastassia Filippovna, il était en extase, au septième ciel. – Ça, c’est une reine ! répétait-il à chaque instant291.
Quelle soirée ! [Ptysine] Il y a quelque chose dans ce genre-là, chez les Japonais, chez eux, il paraît que l’offensé va voir son offenseur et il lui dit : « Tu m’as offensé, et moi, pour ça, je suis venu m’ouvrir le ventre sous tes yeux », et, à ces mots, il s’ouvre vraiment le ventre sous les yeux de l’offenseur, et il ressent, à ce qu’il paraît, une jouissance extraordinaire, comme s’il venait vraiment de se venger294.
[Totsi] Mettons que tout ce qui vient de se passer là-bas, c’est éphémère, romantique, indécent, mais, au moins, c’est pittoresque, c’est même original, accordez-le-moi, Mon Dieu, ce qu’il aurait pu donner, ce caractère, et une beauté pareille ! Pourtant, malgré tous mes efforts, malgré l’instruction, même… tout est perdu ! Un diamant à l’état brut – plusieurs fois que je le dis295.
Livre II
- Lettre à Aglaïa. « Comment se fait-il que je vous écrive ? Je l’ignore ; mais un désir irrépressible m’est venu de me rappeler à vous, et, justement, à vous. Combien de fois ai-je eu besoin de vous trois, mais, de vous trois, je n’ai jamais vu que vous seule. J’ai besoin de vous, bien besoin. Je n’ai rien à vous dire sur moi, rien à vous raconter. Ce n’est pas ce que je voulais ; ce que je voudrais, d’une façon terrible, c’est que vous soyez heureuse. Êtes-vous heureuse ? Voilà tout ce que je voulais vous dire » …
Elle la glissa dans un gros livre à reliure massive. […] Ce n’est qu’une semaine plus tard qu’il lui arriva de regarder le livre que c’était. Elle l’avait mise dans Don Quichotte de la Manche. Aglaïa fut prise d’un fou rire terrible – elle ne savait pas pourquoi315.
- Prière nocturne. [Keller] – Il [Lebedev]se lève jusqu’à trois fois la nuit, pour faire des prières, et ici, là, dans la salle, il se met à genoux, et il se cogne le front, une bonne demi-heure, et vous savez pour qui il prie, prie, ce qu’il dit dans ses prières, soûl comme il est ? Il prie pour le repos de l’âme de la comtesse Du Barry327.
– Vous voyez, vous entendez, comme il me déshonore,prince ! , […] ! Mais qu’est-ce que ça peut te faire si c’est vrai qu’une fois, peut-être, je me suis signé le front pour le repos de la comtesse Du Barry ?327 […] « Encore un moment, monsieur le bourreau, encore un moment !« 328. Ce cri de la comtesse, Ià, sur le moment, moi, quand je l’ai lu, c’est comme si on m’avait saisi le cœur dans des tenailles329. Tiens, ça lui fera plaisir, même, dans l’autre monde, de sentir qu’il s’est trouvé un autre pécheur comme elle, qui a prié pour elle, au moins une fois sur terre. Qu’est-ce qui te fait rire, là ? Tu es athée, toi, tu n’as pas la foi. Et qu’est-ce que tu en sais ?329.
Lebedev. Menteur ! cria le neveu. Même là, il a menti ! Ce n’est pas Timofeï Loukianovitch, prince, qu’il s’appelle, mais Loukian Timofeevitch ! Non, mais, tu as menti pourquoi, dis ?330.
L’Apocalypse. Moi, le commentaire de l’Apocalypse, je m’y connais, quinze ans que je commente. […] Nous en sommes au troisième cheval, le noir, au cavalier qui tient une mesure dans sa main, parce que, dans le siècle où nous sommes, tout est dans la mesure et dans le contrat, et tout ce que les gens cherchent, c’est leur droit334.
Il m’a demandé, seul à seul : « C’est vrai que tu professes l’Antéchrist ? » Je ne l’ai point caché : « Oui, je le fais », et j’ai tout exposé, représenté, sans adoucir l’épouvante, mais encore par la pensée, déroulant le rouleau allégorique, j’ai renforcé, et j’ai montré les chiffres. Et M. le ministre, il ricanait, pourtant, aux chiffres et aux semblances, il a daigné trembler, il a daigné me demander de refermer le livre, et de sortir, et m’a fixé une récompense pour la Semaine sainte, et à la Saint-Thomas, il a passé […] après le repas… la tempe sur un caillou335.
- Face à Rodojine. – Tout à l’heure, en descendant du train, j’ai vu deux yeux exactement pareils à ceux avec lesquels tu me regardais, là, dans mon dos. […] Mon vieux Parfione, je me sens de nouveau comme il y a cinq ans, quand je sentais venir les crises342.
– Parfione, je ne suis pas ton ennemi, et je n’ai pas l’intention de te gêner, en quoi que ce soit. Je te le répète là, maintenant, comme je te l’ai déjà dit, une fois, et presque à un moment pareil. Quand ton mariage se préparait, à Moscou, moi, je ne te gênais en rien, tu le sais bien. La première fois, c’est elle, toute seule, qui s’est jetée vers moi, presque devant l’autel, en me demandant de la « sauver » de toi345.
Je t’ai déjà expliqué ça avant, qu’elle, ce n’est pas « d’amour, que je l’aime, c’est de pitié ». […] Ce regard de haine que tu me portes ! Moi, je suis venu te rassurer, parce que, toi aussi, je tiens à toi. Je t’aime beaucoup, Parfione346.
Rodojine répond. – Un quart d’heure, même pas, que tu es avec moi, et, toute ma haine, elle passe, et je t’aime, de nouveau, comme avant. Reste un peu avec moi…347.
C’est à ta voix que je fais confiance, quand je suis avec toi. Je comprends bien qu’on pourra jamais être des égaux, toi et moi, je veux dire. […] Toi, c’est par la pitié que tu l’aimes, tu dis. Moi, de pitié, pour elle, j’en éprouve pas l’ombre. Et elle, je suis ce qu’elle déteste le plus au monde347.
Chantage. [Rogojine à Nastassia] – « Je crève ici, je lui dis, mais je sors pas aussi longtemps que tu m’as pas pardonné, et si tu me fais jeter dehors, je me noie ; parce que qu’est-ce que je peux être, sans toi ? »350.
– « Eh bien, je te donne une chose à lire, elle me dit : il y avait un pape, il s’est fâché contre un empereur, et, l’autre, il est resté devant lui, sans boire et sans manger, pieds nus, à genoux, devant son palais, jusqu’à ce qu’il le pardonne ; qu’est-ce que tu penses, cet empereur-là, pendant tous ces trois jours qu’il était à genoux, là, qu’est-ce qu’il a eu le temps de ruminer, au fond de sa tête ? »351. « Et à quoi tu penses donc ? »
Déclaration impure. – « Quand tu te lèves, quand tu passes devant moi, moi, je te regarde, je te suis des yeux ; ta robe, elle froufroute, moi, j’en ai le cœur qui se fige, tu sors de la chambre, moi, je repense au moindre mot que tu as dit, et à la voix que tu avais quand tu l’as dit ; toute cette nuit, là, j’ai pensé à rien, j’écoutais, simplement, comment tu respirais quand tu dormais, comment tu as bougé, deux fois… »352.
Une heure plus tard, elle revient, comme ça, l’air noir. « Je veux bien me marier avec toi, elle me dit, Parfine Semionytch, et pas parce que j’ai peur de toi, mais parce que, de toute façon, faut bien crever un jour »352.
C’est là qu’elle a fixé la date pour le mariage, et, une semaine plus tard, elle fichait le camp. […] Elle me dit : « Je te renie pas du tout ; je veux juste attendre un peu, autant que je veux, parce que, pour l’instant, je suis encore libre. Attends pareil, toi, si tu veux ! »353.
Amour ou haine ? [Rogojine] – J’y comprends rien. Si ça se trouve, ta pitié, elle est encore bien pire que mon amour!353.
– Eh bien, ton amour, toi, on ne peut pas le distinguer de la haine, lui répondit le prince en souriant, mais si, un jour, il passe, alors, il y aura un malheur encore pire. Mon frère Parfione, voilà ce que je te dis…
– Que je lui mettrai un coup de couteau ?
– Tu vas la détester très fort, après, pour ton amour de maintenant, pour toute cette douleur que tu t’infliges354… La passion, tu l’as pour tout, tout ce que tu fais, tu le pousses jusqu’à la passion355.
Si tu l’aimes à ce point, peux-tu vraiment ne pas vouloir mériter qu’elle te respecte ? Et si c’est une chose que tu veux, comment peux-tu ne pas l’espérer ? Tout à l’heure, je t’ai dit, c’est une énigme délirante pour moi de savoir pourquoi elle t’épouse. Mais, même si je ne peux pas répondre, il y a une chose dont je ne peux pas douter, c’est qu’il faut bien qu’il y ait une raison suffisante, une raison raisonnable. […] Elle ne pense pas autant de mal de toi que tu le dis. Sinon, tu comprends bien, ça voudrait dire que c’est en toute conscience qu’elle va se jeter dans le fleuve, ou au-devant du couteau, si elle t’épouse. Est-ce que, ça, c’est possible ?
– Le fleuve, le couteau ! Hé ! Mais c’est pour ça qu’elle se marie, parce qu’elle l’attend, le couteau ! Mais c’est donc vrai, prince, que t’as toujours pas vu ce qui se passe vraiment ?
– C’est toi que je ne comprends pas357.
– C’est par haine qu’elle se marie. […] Et, si elle se marie, je te le dis comme c’est, elle se mariera par haine359.
- Le tableau. Au-dessus de la porte […] était accroché un tableau à la forme assez étrange, long de presque un mètre soixante-quinze, et haut de seulement trente centimètres. Il représentait le Sauveur juste descendu de croix. Le prince ne fit qu’y jeter un coup d’œil, comme si quelque chose lui revenait en mémoire, mais sans s’arrêter, et il voulut sortir. Il se sentait comme envahi par quelque chose de très pesant361.
Questions sur la foi. – Dis donc, Lev Nikolaevitch, il y a longtemps que je voulais te demander ça, tu crois en Dieu ?
– C’est si étrange comme tu me le demandes… et comme tu me regardes !
– Moi, ce tableau, j’aime le regarder …
– Quoi ? ce tableau ? […] Mais, ce tableau, il serait capable de vous faire perdre la foi!
– Oui, ça peut se perdre362. […] Il y a un type, dans sa soûlerie, il m’a dit, comme ça – pourquoi, chez nous, en Russie, il y en a plus que dans les autres pays, des gens qui croient pas en Dieu ? « Pour nous, il m’a dit, c’est plus facile que pour eux – on est allés plus loin… »363.
– Pour ce qui est de la foi […] moi, la semaine dernière, en deux jours, j’ai fait quatre rencontres.
L’athée. J’ai parlé pendant quatre heures avec un nommé S***, dans le train. J’avais beaucoup entendu parler de lui – entre autres comme d’un athée. C’est vrai qu’il est quelqu’un de très savant, et j’étais très heureux de pouvoir parler avec un vrai savant. En plus, il y a sans doute peu de gens mieux éduqués que lui, ce qui fait qu’il m’a parlé comme si j’étais tout à fait son égal, en connaissances ou en capacités.
Il ne croit pas en Dieu. Il y a une chose, seulement, qui m’a frappé : c’est comme s’il n’avait pas du tout parlé de ça, de tout le temps, et ça m’a frappé, justement, parce que, déjà avant, les non-croyants que je rencontrais, les livres que je pouvais lire sur le sujet, il me semblait toujours que ce qu’ils disaient, ce qu’ils écrivaient dans leurs livres, tout ça, c’était comme pas sur ça, même si ça avait l’air d’être sur ça364 …
Le meurtrier. Le soir, je me suis arrêté dans un hôtel et il venait juste d’y avoir un meurtre. […] Cet homme, il n’était pas un voleur. […] Mais la montre… elle l’a tenté tellement qu’à la fin c’était plus fort que lui : il a pris un couteau, et, quand son camarade lui a tourné le dos, il s’est approché de lui, tout doucement, par-derrière, il a pris son élan, il a levé les yeux au ciel, il s’est signé, il s’est dit, dans une prière amère : « Seigneur, pardonne au nom du Christ ! » – et là, il a égorgé son ami, d’un seul coup, comme un mouton, et il lui a pris sa montre364.
Rogojine se retrouva littéralement plié de rire […] – Ça, c’est ce que j’aime ! Non, ça, c’est la meilleure. […] Le premier, il y croit plus du tout, en Dieu, et, l’autre, il y croit tellement qu’il vous égorge avec une prière…
Le voleur. Le matin, je suis sorti flâner dans la ville et, qu’est-ce que je vois ? un soldat, qui tangue, sur le trottoir en bois, un vrai loqueteux. Il vient vers moi : « Achète-moi une croix d’argent, seigneur, je la donne pour rien que vingt kopeks, une croix d’argent ! » Je la vois dans sa main, cette croix […] une croix en étain véritable. […] Je lui tends ses vingt kopeks, je les lui donne et, cette croix, je la mets tout de suite – ça se voyait bien à sa figure, qu’il était content, il venait de rouler un benêt de monsieur ; sa croix, il est tout de suite parti la boire365.
Et donc, je continue et je me dis : Non, ce marchand du Christ, je vais attendre avant de le condamner. Parce que Dieu sait ce qu’il y a dans les cœurs faibles, dans les cœurs d’ivrognes366.
L’enfant. Une heure plus tard, je rentrais à l’hôtel, je suis tombé sur une paysanne avec un petit bébé […] . L’enfant, il lui avait souri, elle venait de l’observer, le premier sourire de toute sa petite vie. Je la vois, soudain, qui se signe, et avec quelle piété, mais quelle piété…
« Qu’est-ce qui t’arrive, je lui demande, jeunette ? » (Tu sais, j’étais toujours à poser des questions.) « Eh ben, elle me dit, c’est quand une mère, elle sent de la joie, quand elle voit que son enfant, il lui sourit pour la première fois, c’est la même joie chez Dieu, pas plus pas moins, quand Il est dans son ciel, et qu’Il voit un pécheur qui se met en prière devant lui, et qui prie de tout son cœur. »
Ça, c’est une paysanne qui , a dit ça, oui presque mot pour mot, une pensée si profonde, si fine, véritablement religieuse, une pensée où toute l’essence du christianisme s’est exprimée d’un coup, c’est-à-dire toute l’idée de Dieu comme de notre propre père, et toute la joie de Dieu pour l’homme, comme celle du père pour son enfant – oui, l’idée principale du Christ !366.
Profession de foi. Écoute, Parfione, tu m’as posé la question tout à l’heure, alors voilà ce que je te réponds : l’essence du sentiment religieux, elle n’entre dans aucune réflexion, elle ne dépend d’aucun faux pas, ou d’aucun crime, ou d’aucun athéisme ; il y a là quelque chose de pas ça, et ce sera pas ça dans les siècles des siècles ; il y a là quelque chose sur lequel les athéismes, dans les siècles des siècles, ne pourront que glisser, qui les fera toujours parler, parler, mais pas de ça.
Mais l’essentiel, c’est que ça, c’est dans le cœur des Russes que tu le remarques le plus vite et le mieux, voilà ma conclusion ! C’est là une des toutes premières convictions que je retire de Russie. Il y a de quoi faire, Parfione ! Il y a de quoi faire dans notre monde russe, crois-moi !367.
L’échange des croix. – Tu veux qu’on échange nos croix ? Si tu veux, Parfione, si c’est ça, je suis heureux ; soyons frères367.
Le prince ôta sa croix de plomb, Parfione sa croix en or, et ils firent l’échange. Parfione ne disait rien367. Il fit avancer le prince plus loin, à l’intérieur368.
– Maman, dit Rogojine après lui avoir baisé la main, voici mon grand ami, le prince Lev Nikolaevitch Mychkine ; nous venons d’échanger nos croix ; à Moscou, pendant un certain temps, il a été pour moi comme mon frère, il a beaucoup fait pour moi. Donne-lui ta bénédiction, maman, comme tu bénirais ton propre fils. Attends, maman, comme ça, que je te mette la main…
– Elle comprend rien du tout de ce qu’on raconte, tu vois, et elle a rien compris de ce que je lui disais, mais toi, elle t’a béni369.
- Le moment extraordinaire. Dans l’état épileptique, il y avait un degré, précédant juste la crise en tant que telle (si seulement cette crise arrivait en plein jour) quand, brusquement, dans la tristesse, dans la nuit spirituelle et l’oppression, son cerveau, par instants, semblait comme s’embraser, et toutes ses forces vitales se tendaient à la fois dans un élan extraordinaire. La sensation de la vie, de la conscience de soi, décuplait375. Ces moments n’étaient qu’un pur accroissement extraordinaire de la conscience de soi376.
« À ce moment-là, avait-il dit un jour à Rogojine, à Moscou, au cours de leurs rencontres de là-bas, je suis parfaitement en état de comprendre cette parole invraisemblable, comme quoi le temps ne sera plus. Sans doute, ajouta-t-il en souriant, c’est cette fameuse seconde pendant laquelle la cruche d’eau de l’épileptique Mahomet n’a pas eu le temps de se renverser, mais pendant laquelle, lui, il a eu le temps d’observer toutes les demeures d’Allah »377.
Vers la crise. Son état épileptique s’accroissait toujours, de plus en plus. L’orage, semblait-il, approchait réellement, mais lent378. Un démon étrange et terrifiant s’était définitivement collé à lui et ne voulait plus l’abandonner385.
L’âme d’autrui n’est que ténèbres, dit le proverbe, et l’âme russe n’est que ténèbres ; ténèbres pour beaucoup de gens379….
Les deux yeux de tout à l’heure, les mêmes yeux, croisèrent brusquement son regard. L’homme qui se cachait dans la niche avait, lui aussi, eu le temps de faire un pas pour en sortir. […] Les yeux de Rogojine se mirent à briller, un sourire frénétique lui déforma le visage. Son bras droit s’était dressé, quelque chose luisait dans son poing […]
Le « haut mal ». Puis, brusquement, ce fut comme si quelque chose se déchirait devant lui : une lumière intérieure extraordinaire illumina toute son âme. Cet instant se prolongea, peut-être, une demi-seconde. […] Puis, en une seconde, sa conscience s’éteignit, et s’instaurèrent des ténèbres totales.
Il eut une crise de cette épilepsie qui l’avait laissé depuis déjà très longtemps. […] Les convulsions et les soubresauts s’emparent de tout le corps, de tous les traits du visage. Un hurlement horrible, inimaginable, qui ne ressemble à rien, jaillit de la poitrine389 […]
Cette impression d’horreur soudaine, ajoutée à toutes les autres impressions terribles de cette minute, laissa Rogojine soudain paralysé et sauva ainsi le prince du coup de couteau inévitable qui, déjà, lui tombait dessu390.
- Le général repentant. [Lizaveta Prokofievna, à Ivolguine] – Va-t’en, mon bon, va-t’en d’ici, cache-toi, je ne sais où, denière la porte, dans un coin, et pleure un peu, souviens-toi de ta pureté perdue, Dieu te pardonnera peut-être. Va-t’en, va, je parle sérieusement […]
Mon bon ami ! cria t-elle dans son dos. Arrête-toi une minute ; nous sommes tous des pécheurs ; quand tu commenceras à sentir que ta conscience te fait moins mal, reviens me voir …
– Vous feriez bien de ne pas le suivre pour l’instant, dit le prince afin d’arrêter Kolia qui s’apprêtait à courir derrière son père. Sinon, dans une minute, il va regretter, et toute cette minute sera gâchée.
– C’est vrai, laisse-le – vas-y dans une demi-heure, conclut-elle406.
Le « pauvre chevalier ». – Il existe un poème russe très étrange, intervint finalement le prince Chtch., qui parle d’un « pauvre chevalier »410 […]
Il est clair que pour le « pauvre chevalier », cela n’avait aucune importance de savoir qui était sa dame, et ce qu’elle pouvait faire. Il suffisait qu’il l’ait choisie et qu’il ait cru en sa pure beauté, et, après cela, qu’il l’ait vénérée à tout jamais ; son mérite est là que, plus tard, elle aurait pu être une voleuse, lui, il aurait quand même dû lui faire confiance et briser des lances pour sa pure beauté.
Le poète a voulu, je crois, réunir en une seule image extraordinaire toute l’idée grandiose de l’amour platonique et chevaleresque d’un pur et noble chevalier du Moyen Âge ; naturellement, c’est un idéal. Et dans le « pauvre chevalier », ce sentiment a atteint son degré ultime, son ascétisme412.
Le « pauvre chevalier », c’est Don Quichotte, mais sérieux, et pas comique413.
- Aglaïa lit Pouchkine. […] Se vouant au rêve caressant / D’un amour qui l’émouvait aux larmes / Il avait inscrit avec son sang / A.M.D. sur ses nouvelles armes417….
Comment était-il possible de réunir une émotion si belle et si sincère avec une moquerie si claire et si haineuse ? que c’était bien une moquerie, il ne pouvait pas en douter ; il avait compris cela très clairement, et avec de bonnes raisons : pendant sa lecture, Aglaïa s’était permis de changer les lettres A.M.D. par les lettres N.B.F.418.
Les « nihilistes ». – Ce sont eux, les fameux nihilistes, alors ?
– Non, Votre Excellence, on ne peut pas dire qu’ils soient des nihilistes. […] Ils ne parlent pas, par exemple, de l’absurdité de, je ne sais pas, mettons, Pouchkine, et pas davantage, par exemple, de la nécessité où se trouve la Russie de tomber en morceaux ; non, n’est-ce pas, à présent, ils considèrent vraiment que c’est leur droit, s’ils ont envie très fort de quelque chose, alors, de ne plus s’arrêter, n’est-ce pas, devant aucune barrière, quand bien même ils devraient, Votre Excellence, pour l’obtenir, zigouiller huit, mettons, individus425.
La lettre calomniatrice. Il était prêt à se considérer du point de vue moral comme le dernier des derniers de toute l’assistance426.
- Au prince, il arrivait ce qui arrive souvent dans ces cas-là à des personnes trop timides ; il avait eu si honte de l’action des autres440.
À peine s’était-il assis à sa place qu’un remords brûlant lui transperça le cœur456. « Il aurait fallu attendre, et proposer demain, en tête à tête, se dit tout de suite le prince, et à présent, sans doute, pas moyen de réparer ! Oui, je suis un idiot, un véritable idiot ! »457.
- Une maison de fous ! – Je suis très coupable envers vous, Bourdovski …
– Mais c’est une maison de fous ! s’écria Lizaveta Prokofievna466. […] Et c’est toi, mon mignon, qui leur demandes pardon, encore ! […] Cet idiot-là, pas plus tard que demain, il va se traîner chez eux, leur proposer son amitié, avec ses capitaux ! Tu iras, hein ? Tu iras, oui ou non ?
– J’irai, murmura le prince d’une voix douce et humble469 …
– Alors, c’est vrai que la fin des temps approche. Une chose pareille, jamais je n’avais entendu ça !470. Zut! tout est sens dessus dessous ! tout le monde marche sur la tête !471.
Espèces de fous ! Fous orgueilleux ! Ils ne croient pas en Dieu ! Ils ne croient pas au Christ ! Mais votre vanité, mais votre orgueil, ils vous dévorent tellement que, pour finir, vous allez tous vous dévorer les uns les autres, voilà ce que je vous prédis472.
Sarcasmes d’un phtysique. [Hippolyte] – Vous comprenez, aujourd’hui, c’est la dernière fois que je suis à l’air libre, avec les gens, et, dans deux semaines, sans doute, c’est le fond de la terre474…
- Vous êtes bonne, le prince aussi… C’en est comique, même, à quel point nous sommes tous bons475. […] Tenez, Bourdovski, il veut, en toute sincérité, défendre sa mère, n’est-ce pas ? Et le résultat ? Il l’a déshonorée. Ou bien le prince, par exemple, il veut venir en aide à Bourdovski, c’est d’un cœur pur qu’il lui propose une tendre amitié avec un capital et, peut-être, il est le seul d’entre nous à ne pas ressentir de dégoût envers lui, et les voilà qui se retrouvent face à face, comme de vrais ennemis… Ha ha ha !483.
Vous, prince, je sais que vous lui avez envoyé de l’argent, en douce, par Ganetchka, à la mère de Bourdovski, ma main au feu que c’est vrai ! Hi hi hi (il riait, d’une façon hystérique), et puis ma main au feu que, maintenant, Bourdovski il va trouver que c’était une forme indélicate et un manque de respect envers sa mère, je vous jure, hein ! Ha ha ha ! Ici, il étouffa une fois encore, et se remit à tousser484.
Absurdité de la mort. Vous savez, je n’ai plus dix-huit ans : j’ai passé tellement de temps la tête sur l’oreiller, j’ai tellement regardé, par cette fenêtre, et tellement réfléchi… Les morts, ils n’ont pas d’âge, vous savez… La semaine dernière, encore, je me suis dit ça, en me réveillant la nuit…488.
Quand vous preniez congé, tout à l’heure, je me suis dit, brusquement : Voilà, ces gens, c’est la dernière fois qu’ils existent, là, maintenant, oui ! la dernière fois ! Et les arbres pareil. […] Toi, tu es mort, présente-toi comme un mort, dis-leur : « Un mort a le droit de tout dire…488.
Maintenant, je ne veux plus rien, je ne veux plus rien vouloir, je me suis fait cette promesse, de ne plus rien vouloir ; tant mieux, tant mieux, qu’on cherche la vérité sans moi ! Oui, elle aime se moquer, la nature ! Pourquoi, reprit-il brusquement avec passion, oui, pourquoi a-t-elle créé les créatures les plus belles pour se moquer d’elles après ?489.
Elle a fait ça comme ça, que le seul être que tout le monde sur terre avait reconnu parfait… Elle l’a fait comme ça, non, une fois qu’elle l’a eu bien montré aux hommes, elle lui a destiné, à lui, de dire ce pour quoi tant de sang serait versé, tellement, sans doute, que s’il avait été versé d’un coup, l’humanité entière aurait été noyée ! Oh, c’est bien que je meure !490.
Et quoi, qu’est- ce que ça donne ? Rien ! Ça donne que vous me méprisez ! Donc, je suis inutile ! Donc, je suis un crétin ! Donc, il est temps ! Et je n’ai pas su laisser même le moindre souvenir ! Pas un bruit, pas une trace, pas un geste, je n’ai pas répandu une seule de mes convictions ! Ne vous moquez pas d’un imbécile ! Oubliez-le ! Oubliez tous !490.
Malédiction. Sachez que s’il y a quelqu’un que je déteste ici, se mit-il à glapir, râlant, criant, postillonnant (vous tous, vous tous, je vous déteste) – c’est vous, oui, vous, espèce de petit jésuite, sale mélasse, va, sale idiot, millionnaire bienfaiteur, c’est vous, oui, vous ! […] Ce qui s’est passé, c’est votre faute, à vous ! Je vous maudis. vous tous, une fois pour toutes !493.
- Les pensées doubles. [Le prince] – Deux idées qui se rejoignent, ça arrive très souvent. Chez moi, tout le temps. Moi, pourtant, je pense que c’est mal […] parce que, les pensées doubles, c’est fou ce qu’il est difficile de les combattre ; j’ai bien essayé. Dieu sait comment elles viennent, comment elles naissent511.
Vous, vous avez voulu ruser, pour vous dégoter de l’argent avec vos larmes, mais, n’est-ce pas, vous me jurez vous-même que votre confession avait aussi un autre but, un but noble, et pas seulement un but d’argent. […] Alors, que faire ? Cela, le mieux est que je le laisse à votre propre conscience – n’est-ce pas ?
– Mais, après ça, pourquoi on vous prend pour un idiot, je ne comprends pas ! s’écria Keller.
Ébranlements du prince. – Ah, prince, comme vous avez changé !501.
– Je remarque que, depuis un certain temps, vous devenez un sceptique incroyable ; vous commencez à ne croire en rien et à tout supposer517. – Tu vois, prince, être philanthrope, c’est plaisant, mais pas trop. Toi-même, peut-être, tu en as goûté les fruits518.
Livre III
Lizaveta s’interroge avec colère sur le mariage possible d’Aglaïa. Il faut absolument la marier ! Fierté et colère se mêlent. Elle veut qu’elle ne soit pas une « nihiliste, toquée, méchante ».
Le prince était revenu chez les Épantchine. On a envoyé à Lizaveta une lettre anonyme : le prince aurait des relations avec Aglaïa…
« Les criminels d’aujourd’hui n’ont plus le sens du péché… »31
« Le paradis sur terre, c’est dur de le gagner ; et vous, pourtant, c’est sur le paradis que vous comptez ; le paradis, c’est une chose difficile, prince, beaucoup plus difficile que votre cœur pur n’aurait tendance à le croire35
« Vous êtes plus honnête que tous les autres, plus noble, vous êtes meilleur, vous êtes plus gentil, vous êtes plus intelligent. […] Pourquoi vous humiliez-vous donc, pourquoi vous placez-vous plus bas que tous les autres ?.. Pourquoi avez-vous donc dénaturé ce que vous avez en vous, pourquoi n’avez-vous donc aucune fierté ? »38
« Parfois, brutalement, il se mettait à scruter Aglaïa, et, pendant cinq minutes, il ne pouvait plus détacher le regard de son visage ; mais ce regard était par trop étrange : on aurait cru qu’il la regardait comme un objet qui se serait trouvé à deux verstes de distance, ou qu’il la regardait comme un portrait, et pas comme une personne humaine ».
« Vous me faites peur ; j’ai toujours l’impression que vous allez tendre la main pour toucher mon visage du doigt, pour le palper »45.
« Durant ces six mois, il avait repensé plusieurs fois à la première impression que lui avait faite le visage de cette femme, quand il ne l’avait encore vue que par son portrait. […] Ce visage, depuis le portrait, éveillait en son cœur toute une souffrance de pitié ; cette impression de compassion, et de douleur compassionnelle, qu’il éprouvait pour cette créature n’abandonnait jamais son cœur »49.
« Je lui demanderai pardon, un point c’est tout. Et puis, s’il faut se battre, nous nous battrons ! Qu’il tire ; ça me plaît, même ! Ha ha ! Maintenant, je sais charger un pistolet »67 […] « On fait glisser poudre avant la balle, et pas la balle avant la poudre ! parce que, sinon, ça ne tire pas. Vous entendez, Keller ? Sinon, ça ne tire pas. Ha ha ! Est-ce que ce n’est pas une raison formidable, ami Keller ? »68.
« Si quelqu’un lui avait dit à cet instant qu’il venait de tomber amoureux, et amoureux passionnément, il aurait rejeté cette pensée avec surprise, et même, peut-être, avec indignation. […] Il n’aurait pas admis la moindre pensée « double » sur la possibilité d’un amour que cette jeune fille eût éprouvé pour lui, ni même sur celle d’un amour qu’il eût, lui, éprouvé pour elle »70.
« Parce que tu as levé la main sur moi, c’est pour ça que ta rage s’obstine »72.
« Écris, tiens, que t’as tout oublié, et que tout ce dont tu te souviens, c’est de ton frère Rogojine, celui de la croix, et pas du Rogojine qui a voulu te tuer. Mais qu’est-ce que t’en sais, de ce que je sens ? (Rogojine ricana une fois encore). Moi, peut-être, de ça, je m’en suis même pas repenti une fois, et toi, tu m’envoyais déjà ton pardon fraternel »73.
« Même si j’étais innocent devant toi, moi, comme un ange, toi, malgré tout, tu ne pourras pas me supporter, aussi longtemps que tu penseras que ce n’est pas toi, mais que c’est moi qu’elle aime. Voilà ce que ça doit être, n’est-ce pas, la jalousie »74.
« Vous vous souvenez, Hamlet : « Être ou ne pas être ? » Un thème contemporain, n’est-ce pas, contemporain ! »79.
« J’ai entendu dire que Lebedev affirme que cette « étoile Absinthe », c’est le réseau du chemin de fer qui se répand à travers l’Europe »86. « Les chemins de fer en tant que tels, ils ne vont pas troubler les sources de vie, mais c’est dans son ensemble, n’est-ce pas, que tout est maudit, toute cette humeur de tous nos derniers siècles, l’ensemble dans son entier, d’un point de vue scientifique et pratique, n’est-ce pas, qui est réellement, n’est-ce pas, maudit »88.
« Je vous défie tous, là, maintenant, espèce de bande d’athées : par quoi voulez-vous sauver le monde, en quoi lui avez-vous trouvé sa voie normale, vous, les hommes de la science, du commerce, des associations, du paiement par salaire et ainsi de suite ? En quoi ? Dans le crédit ? Qu’est-ce que c’est, le crédit ?89« . – « Eh bien, ça amènera au moins à la solidarité générale et à l’équilibre des intérêts », remarqua Ptitsyne. – « Et c’est tout ! c’est tout ! Sans reconnaître aucun fondement moral sauf la satisfaction de son égoïsme personnel et de la nécessité matérielle ? La paix universelle, le bonheur général – par la nécessité ! »89.
- « L’instinct de conservation, c’est une loi normale de l’humanité »… – « Qui vous a dit ça ? cria soudain Evgueni Pavlovitch. Une loi, c’est vrai – mais une loi au même titre que la loi de la destruction, et, je crois bien, de l’auto-destruction ». […] La loi de l’autodestruction et la loi de la conservation sont de même puissance dans l’humanité ! »90.
- « Vous ne croyez pas au Diable ? Ne pas croire au Diable est une idée française, une idée légère. Savez-vous qui est le Diable ? Connaissez-vous son nom ? […] L’esprit du mal est un esprit puissant et formidable, il n’a ni les sabots ni les cornes que vous lui inventez ! »91.
- « Je ne crois pas, moi, l’infâme Lebedev, aux chariots qui livrent le pain de l’humanité ! Car les chariots qui livrent le pain à toute l’humanité, sans une base morale de leur action, peuvent très bien, avec un grand sang-froid, exclure de la jouissance de leur livraison une partie importante de l’humanité, ce qui s’est déjà produit »…
- « Il y a déjà eu Malthus, l’ami de l’humanité. Mais un ami de l’humanité dont les bases morales seraient fragiles ne serait rien qu’un ogre de l’humanité, sans même parler de son arrogance ; car, offensez l’arrogance de l’un quelconque de nos innombrables amis de l’humanité, et lui, par vengeance mesquine, il est tout prêt à incendier les quatre coins du monde – comme chacun de nous, du reste, si nous parlons en toute justice, et moi aussi, le plus infâme de tous »92.
– « Quant à moi, je remarquerai que si presque toute réalité possède, certes, ses propres lois intangibles, elle est presque toujours invraisemblable et incroyable. Et même, souvent, plus c’est réel, plus c’est invraisemblable ». – « Mais est-ce possible de manger soixante moines ? « 93
– « Qui donc l’avait poussé à se dénoncer ? Pourquoi ne s’est-il pas tout simplement arrêté au nombre de soixante ? » … »C’est donc qu’il existait une idée plus puissante que toutes les catastrophes, les mauvaises récoltes, les tortures, les pestes, les lèpres, bref, que tout cet enfer que l’humanité n’aurait jamais pu supporter sans cette idée qui unifie, qui dirige le cœur et rend fertiles toutes les sources de vie »98.
« Osez dire, après cela, que les sources de vie ne sont pas affaiblies, ne se sont pas troublées sous cette « étoile », sous ce réseau qui emprisonne les humains »98. « Je vois plus de richesses, et moins de force ; l’idée unificatrice a disparu, tout s’est amolli, tout s’est ranci, tous les hommes sont rancis »98.
« C’est vrai, prince, que vous avez dit, une fois : « C’est la beauté qui sauvera le monde » ? Messieurs, s’écria-t-il d’une voix sonore qui s’adressait à tous, le prince affirme que la beauté sauvera le monde ! Et moi, j’affirme que si des idées aussi plaisantes lui viennent en tête, c’est qu’il est amoureux, en ce moment »102.
« Prince, souvenez-vous, il paraît, n’est-ce pas, que vous rassemblez des documents sur la peine de mort… On m’a dit ça, ha ha ! Mon Dieu, quelle bêtise absurde ! »106.
« Je lui ai fait remarquer, une fois encore, mais en riant, qu’il parlait là comme un matérialiste. Il m’a répondu, avec son sourire, que, matérialiste, il l’avait toujours été. Comme il ne ment jamais, ces mots-là, ils doivent signifier quelque chose. Son sourire, il est beau à présent, je l’ai regardé plus attentivement ; je ne sais pas si je l’aime ou si je ne l’aime pas »111.
« Je savais, positivement, que j’avais une phtisie, et incurable. […] Pourquoi commençais-je réellement à vivre, tout en sachant que je n’avais pas le droit de commencer ? »118. « Je voyais clairement que, même la grammaire grecque, il m’était interdit de l’étudier – je venais juste d’en avoir envie. Je n’en serai pas encore à la syntaxe que je serai mort »121. »Ce qui compte, c’est la vie, oui, la vie seule – sa découverte, incessante, éternelle, le processus de cette découverte – et non la découverte en tant que telle »122.
« Si j’avais une envie terrible de faire une bonne action qui demande beaucoup de travail, des soucis, des tracas, comme, par exemple, l’affaire de notre médecin, eh bien, dans ce cas-là, je serais forcé de renoncer à cette action, parce que je n’aurais pas le temps, et il faudrait que je me trouve une autre «bonne action», mais plus petite, et qui serait dans mes moyens (si j’ai vraiment cette passion des bonnes actions). Accordez que c’est là une pensée comique ! »140.
« On dit que l’humilité est une force terrible ; une chose à demander au prince ; l’expression est de lui »125.
« Malgré toutes les différences qui nous séparaient, malgré tous le contraires – les extrémités se touchent (je lui ai expliqué cela en russe) »142.
« Ce tableau, il représente le Christ à peine descendu de croix »143. « Ce visage est déformé de coups, d’une manière horrible, c’est un visage bouffi, aux bleus effrayants »144.
« Si, soudain, j’avais l’idée de tuer, là, maintenant, qui je voulais, même dix personnes d’un coup, ou de faire je ne sais quoi de plus horrible, quelque chose dont toute la terre penserait que c’est le plus horrible, dans quelle impasse aurais-je donc placé le tribunal, avec mes deux ou trois semaines de vie ? « 151.
« La religion ! La vie éternelle, je l’admets, et peut-être l’ai-je toujours admise. Je veux bien que la conscience soit allumée par Je vouloir d’une force supérieure, je veux bien que cette conscience ait regardé le monde et qu’elle ait dit : «Je suis !» et je veux bien que, brusquement, cette même force supérieure lui prescrive de s’anéantir parce que – pour je ne sais quelle raison, et même sans la moindre explication – c’est là-bas une chose nécessaire, je veux bien – tout cela, je l’admets, mais pourquoi, de nouveau, cette question éternelle : pourquoi a-t-on besoin avec cela de mon humilité ? N’est-il donc pas possible de me dévorer tout simplement, sans exiger de moi des louanges à ce qui m’a dévoré ? Est-ce que, vraiment, quelqu’un, là- haut, sera vexé que je refuse d’attendre deux semaines ? »154.
« Jamais, malgré même tout le désir que j’en avais, je n’ai pu imaginer que la vie future et que la Providence n’existaient pas. Le plus probable est que tout cela existe, mais que nous ne comprenons rien à cette vie future et à ses lois »155. « Nous ne rabaissons que trop la Providence en lui prêtant nos conceptions, par dépit de ne pas être en état de la comprendre »155.
« Soit ! Je mourrai les yeux levés vers la source de force et de vie, et je ne voudrai pas de cette vie ! Si j’avais eu le pouvoir de ne pas naître, sans doute aurais-je refusé une existence dans des conditions si sarcastiques. Mais j’ai encore le pouvoir de mourir, même si je donne ce qui m’est déjà compté »155.
« Si je meurs, ce n’est pas du tout que je n’aie pas la force de supporter ces trois semaines »155. « Le suicide est peut-être la seule action que j’aie encore le temps d’entreprendre et d’achever de ma propre volonté »156.
« Quel était donc ce festin, quelle était donc cette fête éternelle et grandiose, qui n’avait pas de fin, et vers laquelle il se trouvait comme aimanté depuis si longtemps, depuis toujours, depuis l’enfance, une fête à laquelle il n’avait pas du tout moyen de prendre part ? »168.
« Tout a sa propre voie, et tout connaît sa propre voie, tout part avec un chant, tout vient avec un chant ; lui seul, il ne sait rien, lui seul ne comprend rien, ni les gens, ni les sons, il est un étranger en tout, un avorton »169.
« Ce qu’il voulait, sans doute, c’était que tout le monde se mette autour de lui et qu’on lui dise que tout le monde l’aime et le respecte beaucoup, et que tout le monde le supplie de rester au nombre des vlvants »173.
« C’est très grossier de regarder et de juger l’âme de quelqu’un, comme, vous, vous jugez Hippolyte. Il n’y a pas de douceur en vous ; la vérité toute seule, donc, est injuste »174.
« Si c’est vrai que vous avez l’esprit malade (vous n’allez pas vous fâcher pour ça, bien sûr – je parle au sens noble), votre esprit principal, il est meilleur que celui de tous les autres – meilleur ! même que le meilleur dont ils aient jamais pu rêver, parce qu’il existe deux esprits : le principal, et le non- principal. C’est cela, non ? C’est cela ? »177.
« Les peintres représentent toujours le Christ d’après les Évangiles ; moi, je le peindrais autrement : je le représenterais seul. […] Je ne laisserais près de lui qu’un seul petit enfant. »218
Livre IV
Fin. Le prince va se marier avec Nastassia, alors qu’il aime Aglaïa. « Donc vous voulez aimer les deux ? » – « Oh oui, oui ! »420 « Je regardais son visage… J’ai peur de son visage… »419 « Je suis coupable de tout… Je ne sais pas moi-même de quoi exactement… » 421
Il répond avec bienveillance et simplicité à ceux qui voulaient se moquer de lui. « Tu as caché cela aux enfants et aux sages… »442
Nastassia, acclamée par la foule comme une reine, s’enfuit auprès de Rogojine. Le prince la cherche partout. Rogojine vient le trouver, lui dit de le suivre… Rogojine veut être avec le prince : « Il faut qu’on soit ensemble ».
Il l’emmène dans une chambre. Nastassia est sous un drap, elle est morte. Il l’a tuée d’un coup de couteau dans le cœur. Tous deux perdent la raison. Ils l’entendent marcher… Ils sortent des cartes à jouer, parlent d’autre chose… Rogojine délire. Le prince reste auprès de lui, lui caresse les cheveux et les joues. Au matin, des gens découvrent le meurtrier. Le prince reste hagard, « idiot » (dernier mot)466
Conclusion. Rogojine, jugé, fait une déposition exacte; le prince est donc mis hors de cause. Rogojine est condamné au bagne pour 15 ans.
Hippolyte est décédé dans une agitation terrible, 2 semaines après le meurtre. Kolia est bouleversé, reste auprès de sa mère.
Le prince peut retourner en Suisse, chez Schneider, qui le déclare très atteint (incurable ?). Euvgeni Pavlovitch lui rend souvent visite…
Aglaïa a épousé un (pseudo)comte polonais, qui l’a séduite. Elle est « pénitente » (à moitié folle) dans une confrérie bizarre.
Lizaveta pleure « à la russe » sur le prince qui ne la reconnaît plus.
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