Athénagore d’Athènes – De la résurrection, trad. M. de Genoude, éd. A. Royer, 1838, p. 348-380 (résumé-citations D. Vigne, 9 pages pdf).
Athénagore d’Athènes
De la résurrection
[chapitre 1] Toujours à côté du vrai on voit naître le faux. […] D’où je conclus que celui qui entreprend de traiter ces questions doit partager son discours en deux parties ; parler dans l’une pour la vérité, et dans l’autre sur la vérité.
La partie destinée à défendre la vérité s’adresse aux personnes qui doutent ou refusent de croire ; celle qui traite du fond de la vérité regarde les esprits droits, amis de la vérité et avides de la connaître. […] Vous ne ferez jamais entrer la vérité dans un esprit prévenu d’une erreur qui le met en garde contre cette vérité.
I – Réfutation
1. Impossible à Dieu ?
[ch. 2] Montrons qu’ils n’ont aucune raison pour dire que Dieu ne peut pas ressusciter les morts, ou qu’il ne le veut pas. L’impuissance de faire une chose vient de ce qu’on ne sait pas ce qu’on veut faire, ou de ce qu’on manque de force pour mettre à exécution ce qu’on a conçu. […]
Mais peut-on dire que Dieu ignore la nature des corps qu’il doit rappeler à la vie ? Des parties les plus grandes comme des plus petites. […] Dieu, après la décomposition de nos corps et la dispersion de leurs éléments dans toutes les parties du monde, sait où est allée chacune des parcelles qu’il avait employées à la création et à la formation complète de chacun de nous. […]
[ch. 3] Il peut recomposer nos corps, et la preuve c’est qu’il a pu les créer. […] Qu’on dise, si l’on veut, que c’est la fécondité de la matière, ou la combinaison des éléments, ou la disposition des germes humains, qui donne naissance à nos corps : quel que soit le système qu’on embrasse, mon argument conserve toute sa force. […]
2. Impossible physiquement ?
[ch. 4] Voyez ce qu’on nous répète sans cesse : combien d’hommes ont péri misérablement au fond des mers ou des fleuves, et sont devenus la proie des poissons ! […] Et ici l’on ne manque pas de mettre sous les yeux les spectacles horribles de pères et de mères qui, poussés par la faim, ou par un accès dé folie, ont dévoré leurs enfants. […] Après cela, on se croit en droit de conclure que la résurrection est impossible, parce qu’il ne peut se faire qu’un seul et même membre appartienne à deux corps à la fois. […]
[ch. 5] Ces objections viennent de ce que la plupart n’ont pas une idée assez juste de la puissance et de la sagesse du Créateur et maître de toutes choses. […] C’est elle qui dispose de tout à son gré, qui transporte d’un sujet à un autre ce que bon lui semble, avec des vues toujours infiniment supérieures aux nôtres. […] Il s’en faut bien que ce qui soutient dans l’estomac la première digestion parvienne en entier aux membres qui devaient s’en nourrir. […]
[ch. 6] Tout aliment qui nous répugne, et que la nature n’a pas fait pour nous, a un sort différent : c’est une espèce de poison bientôt repoussé par le corps. […] Tout ce qu’un animal mange contre le gré et l’intention de la nature ne peut s’identifier avec lui. Que devient cet aliment ? Il est repoussé. […]
[ch. 7] Les corps ne doivent ressusciter qu’avec les parties qui leur sont propres. Or, aucune de ces matières dont nous venons de parler ne lui appartient ; bien plus, elles ne restent pas dans les parties du corps qu’elles nourrissent. […] Ne nous imaginons pas qu’après la résurrection, nos corps auront encore besoin des mêmes soutiens dont ils ne sauraient se passer dans cette vie mortelle, puisqu’avec la corruption et le besoin aura disparu la nécessité des aliments. En outre, quand même on établirait que les transformations subies par ces aliments arrivent à l’état de chair, on ne doit pas même croire que cette nouvelle chair, venue de cette manière, soit nécessaire pour compléter le corps de l’homme auquel elle s’est unie. […]
[ch. 8] On ne verra jamais la chair de l’homme s’identifier avec la chair de l’homme ; car elle est pour lui un aliment contre–nature, bien que, par suite d’une affreuse fatalité, on ait pu la manger. […] Chacune d’elles va reprendre la place qui lui fut assignée, pour recomposer le même corps et donner une nouvelle vie à ce qui était mort et tombé en dissolution. […]
3. Impossible à l’homme ?
[ch. 9] Je passerai sous silence les inductions qu’on veut tirer des ouvrages de l’homme, lorsqu’on dit que l’ouvrier ne saurait rétablir son ouvrage, s’il vient à être brisé, mutilé ou détruit, lorsqu’on veut qu’à l’exemple du potier ou du statuaire, Dieu n’ait ni la volonté ni le pouvoir de ressusciter un cadavre entièrement réduit en poussière. Ils ne voient pas, les insensés, qu’ils font à Dieu le plus grand outrage, lorsqu’ils mettent sa toute-puissance en parallèle avec des forces infiniment inférieures. […]
Cette seule réflexion, jointe à toutes les raisons que nous avons déjà données, démontre clairement que la résurrection n’est pas impossible, et par conséquent qu’elle n’est point au-dessus de la puissance de Dieu. Nous ajouterons qu’elle n’est pas contraire à sa volonté. […]
5. Inconvenant pour Dieu ?
[ch. 10] Dieu ne peut se refuser à vouloir qu’une chose injuste ou indigne de lui. […] Or il me sera facile de prouver que la résurrection ne fait de tort à personne. […] Car si l’âme ne peut se plaindre d’être ici-bas renfermée dans la prison d’un corps sujet à la souffrance et à la corruption, bien moins encore le pourrait-elle, lorsqu’elle régnera dans un corps exempt de douleur et devenu incorruptible. […]
Oserait-on dire qu’il est indigne du Très-Haut de ranimer un corps tombé en dissolution et d’en recueillir les restes épars ? S’il ne fut pas indigne de lui de le créer dans un état imparfait, sujet à la corruption et à la douleur, se dégraderait-il en le créant plus beau qu’il n’était, impassible et immortel ? […]
[ch. 11] Dès lors, il est prouvé que la résurrection des morts n’est point une œuvre au-dessus du pouvoir ni de la volonté de Dieu, et qu’elle n’est point indigne de lui. […] Est-il besoin d’ajouter qu’établir un de ces points c’est avoir établi l’autre, et de montrer leur rapport et leur liaison ? […] N’est-il pas vrai que tout ce que Dieu peut il le veut, et que tout ce qu’il veut il le peut aussi, sans blesser aucune de ses divines perfections ? […]
II – Démonstration
Arrivons maintenant à la seconde partie de mon discours : je vais prouver la vérité de la résurrection, en vous montrant d’abord pour quelle raison Dieu a créé le premier homme, ensuite la nature commune des hommes considérés en tant qu’hommes et le jugement futur qui les attend. […]
1. But de la création de l’homme
[ch. 12] Il faut examiner si l’homme a été fait sans dessein et au hasard, ou si Dieu lui a donné une fin déterminée ; si l’on admet qu’il ait été créé pour une fin, je demanderai quelle est cette fin. […] L’homme raisonnable, et dont le jugement détermine les actions, ne fait rien en vain quand il agit de propos délibéré. […] Il est évident que c’est toujours pour lui qu’il agit. […] En conséquence, si l’homme n’a pas été créé sans but et sans raison. […]
Quel est donc le motif de la création de l’homme ? Sans doute, si l’on considère la fin première et générale de toutes choses, Dieu n’a pu le créer que pour lui-même, et pour manifester la bonté et la sagesse qui brillent dans tous ses ouvrages ; mais si l’on s’arrête à la fin particulière de l’homme, à celle qui lui est propre, cette fin est qu’il vive, mais non de cette courte vie semblable à un flambeau qui brille un moment et qui s’éteint ensuite pour toujours. […]
Dieu devait une autre vie à l’être qui est son image, qui a reçu en partage une âme intelligente et raisonnable, et cette vie qu’il destine à l’homme est immortelle. […]
Nous concevons très bien que des créatures qui n’ont été faites que pour l’usage d’autres créatures, plus parfaites qu’elles-mêmes, cessent d’exister au même instant que ces dernières ne seront plus ; elles occuperaient alors une place inutile, et dans les œuvres de Dieu il n’est rien de superflu. Mais les créatures faites pour être et pour jouir de leur propre existence ne peuvent jamais périr entièrement par quelque événement que ce soit, puisque l’existence est leur fin propre, et qu’elle est même une partie de leur essence. […]
[ch. 13] L’espérance me montre dans le lointain une éternité de bonheur, et cette espérance n’est point un rêve. […] J’ai pour garant de mon espoir le but que s’est proposé le Créateur en composant l’homme. […] Car nous comprenons très bien qu’il n’aurait pas créé l’homme tel qu’il est, qu’il ne l’aurait point paré de tous les privilèges de l’immortalité, s’il n’eût voulu en même temps qu’il fût immortel. […]
2. Unité âme-corps
[ch. 14] La vérité de la résurrection […] emprunte une nouvelle force des raisons puisées dans sa Providence, intéressée à punir les uns, à récompenser les autres. […] Plusieurs de ceux qui ont entrepris de prouver la résurrection se sont contentés de cette troisième preuve ; ils ont pensé que le jugement nécessitait la résurrection, qu’il n’en existait pas d’autre raison. Mais ils se trompent, et ce qui le prouve c’est que tous les morts doivent un jour ressusciter, et que tous ceux qui ressuscitent ne seront pourtant pas jugés. […]
Comme la résurrection aura lieu pour tous, c’est-à-dire pour ceux qui sont morts en bas-âge comme pour les autres, […] il est évident que le jugement dernier n’est point la cause principale de la résurrection, mais qu’il faut chercher cette cause dans l’intention même du Créateur et dans la nature des êtres créés. […]
[ch. 15] En effet, si la nature de l’homme se compose d’une âme immortelle et d’un corps qui lui fut uni lors de la création, […] ne faut-il pas que l’âme et le corps ne forment qu’un seul être où se réunit tout ce qu’éprouvent l’âme, qui raisonne, et le corps, qui reçoit des sensations ? Tout l’ensemble et l’enchaînement de ces actes se rapporte à une fin unique. […] Or, il y aura unité dans cette fin, si l’être qui en est l’objet reste le même dans sa constitution. […]
Cette reconstitution des hommes suppose donc nécessairement la résurrection des corps après leur mort et leur dissolution. […] L’homme, ce composé d’âme et de corps, subsiste toujours, et il ne peut subsister toujours s’il ne ressuscite ; autrement, […] pourquoi l’âme aurait-elle été associée aux douleurs et aux misères du corps ? C’est en vain que, retenu par elle dans la poursuite de ses désirs, le corps est resté docile et soumis au frein de l’âme. […]
3. Une nature changeante
[ch. 16] L’homme, par son âme, est bien immortel depuis la création ; mais par le corps, ce n’est qu’à la faveur de divers changements qu’il peut parvenir à l’incorruptibilité. […] Nous ne nous comparons point à la bête qui meurt sans retour, nous ne nous égalons point aux purs esprits qui ne meurent jamais. […] Ne croyez-vous pas que nos esprits venant à s’épuiser, nos fibres à se relâcher, le sommeil paraît suspendre cette vie qui consiste dans le sentiment, et qu’après un repos de courte durée l’homme renaît, pour ainsi dire, tout à coup ? Cependant nous ne craignons pas de dire que c’est la même vie qui continue. Voilà, ce me semble, pourquoi les poètes ont appelé le sommeil le frère de la mort.
Si nous convenons sans peine que cette vie mortelle, toute sujette qu’elle est, comme nous l’avons dit, à tant de vicissitudes et d’alternatives depuis le moment de notre naissance jusqu’à celui de notre mort, ne laisse pas d’être la même vie, pourrions-nous repousser l’espoir qu’un jour la mort fera place à la vie, et amènera la résurrection, bien que la vie présente soit interrompue quelque temps par la séparation de l’âme et du corps ? […]
[ch. 17] L’instabilité est le caractère de notre nature, ainsi Dieu l’a voulu. […] Dès le principe, notre vie et sa durée sont sujettes à bien des vicissitudes. […] Dans chacune de ces divers périodes, vous n’apercevez rien qui annonce les suivantes, et ces changements passent, les uns inaperçus, d’autres laissant à peine entrevoir quelques indices de ceux qui doivent suivre naturellement. […] La semence n’indique en aucune manière la vie et la forme de l’homme. […] L’existence ne fait point pressentir la dissolution du corps réduit à ces premiers éléments. […]
4. Le jugement dernier
[ch. 18] Les preuves que nous avons apportées jusqu’ici pour établir la vérité de la résurrection sont toutes de la même nature, puisque toutes découlent du même principe, c’est-à-dire de notre génération. […] Aussi le motif de la création fait-il le fond de la preuve que nous tirons de là, tandis que celle qui se tire de Dieu, considéré comme juge des bonnes et mauvaises actions, naît en vérité de la fin pour laquelle l’homme a été créé, mais découle plus directement du dogme de la Providence. […] Ceux qui reconnaissent un Dieu créateur du monde, doivent convenir, en raisonnant dans leur principe, que sa sagesse et sa justice veillent sur toutes les créatures. […] L’homme, dont je dois m’occuper ici, a besoin d’aliments, parce qu’il est faible ; de successeurs, parce qu’il est mortel ; et d’un jugement à venir, parce qu’il est raisonnable. […]
C’est l’homme tout entier qui doit rendre compte de ses actions, et en recevoir le châtiment ou la récompense. […] Il ne convient pas que l’âme subisse seule le châtiment ou remporte le prix de toutes les actions de l’homme. […] C’est à l’âme et au corps réunis qu’il faut s’en prendre de ce que l’homme a fait. Or, la raison nous démontre que ce jugement n’a point lieu dans cette vie : peut-on en effet la considérer comme une récompense des mérites du juste, puisqu’elle lui est commune avec une foule d’athées ? […] Il n’a point lieu immédiatement après la mort : l’homme alors ne subsiste pas tout entier, puisque l’âme est séparée du corps. […] Que reste-t-il donc ? […] Il faut que cet être corruptible et périssable soit revêtu d’incorruptibilité, afin que […] chacun de nous soit récompensé ou puni selon le bien ou le mal qu’il aura fait par le moyen du corps. […]
[ch. 19] Car si les actions de l’homme ne sont soumises à aucun jugement, l’homme n’a rien qui le distingue de la bête. Que dis-je ? Il est plus malheureux que l’animal sans raison. […] Au contraire, si le Créateur prend quelque intérêt à son œuvre, et s’il met une différence entre l’innocent et le coupable, quand s’établit la différence qui doit fixer le sort de l’un et de l’autre, est-ce dans cette vie, ou immédiatement après ? […] Ni l’une ni l’autre hypothèse ne me donne l’idée d’un jugement équitable. […]
[ch. 20] Si la vie de l’homme s’éteint tout entière, c’en est donc fait : il est vrai de dire que Dieu ne se mêle pas de l’homme, qu’il ne distingue pas le bon du méchant. […] Mais si le corps seul périt, si chacune de ses parties se dissout et retourne à ses éléments primitifs, tandis que l’âme subsiste par elle-même, incorruptible de sa nature, en ce cas il ne peut encore y avoir de jugement, ou s’il y en a un, il ne sera pas équitable. […] En effet, c’est à l’homme, et non point à l’âme seule, qu’il faut attribuer les actions de la vie soumises à ce jugement. […]
[ch. 22] Comment concevoir la continence et la tempérance dans une âme qui seule ne serait jamais poussée au désir de manger et de boire, de se livrer à la volupté, aux plaisirs des sens ; que rien ne troublerait au dedans, que rien n’irriterait au dehors ? […]
[ch. 23] Aucun autre que celui pour qui la loi a été faite ne doit porter la peine de l’infraction de cette loi. Or, le sujet pour qui la loi a été faite, c’est l’homme, et non pas l’âme uniquement. C’est donc à l’homme, et non pas à l’âme toute seule qu’il faut s’en prendre de l’infraction de la loi. […]
Le précepte « honore ton père et ta mère » porterait à faux, s’il s’adressait à l’âme seule, puisque les noms de père et de mère ne lui conviennent point ; les âmes n’engendrent point d’autres âmes de manière à mériter le titre de père et de mère, ce sont les hommes qui engendrent d’autres hommes. Par une raison toute semblable, ce n’est pas à l’âme que le législateur a dit : « Tu ne commettras point l’adultère ». […]
5. La fin de l’homme
[ch. 24] Après avoir rempli la tâche que nous nous étions imposée, il ne reste plus qu’à développer l’argument tiré de la fin de l’homme. […] Qu’il nous suffise des réflexions suivantes : la nature ni l’art ne produisent rien qui n’ait une fin particulière ; tout nous enseigne cette vérité, le bon sens, l’expérience, chacun des objets placés sous nos yeux. […] Il est également nécessaire que la fin de l’homme, comme fin particulière tenant à sa nature, soit mise à part de toutes les autres. Car il ne serait pas raisonnable de faire tendre à une fin commune des êtres dépourvus de jugement, et des créatures douées de raison qui peuvent se conduire avec prudence, et pratiquer la justice.
L’exemption de la souffrance sera-t-elle leur fin propre ? Non, car elle irait jusqu’à les confondre avec les êtres privés de sentiment. Seraient-ce les plaisirs sensibles, la jouissance de tout ce qui peut nourrir ou flatter le corps ? […] Cette vie animale est la fin propre de la bête, et non point celle de l’homme doué d’une âme immortelle, et d’un esprit qui raisonne. […]
[ch. 25] La fin de l’homme n’est pas non plus le bonheur de l’âme séparée du corps. […] Il faut nécessairement que cette fin se trouve dans un autre état, où ces deux natures se trouveront réunies pour reproduire le même être. […]
Concluons que les corps, qui ont payé le tribut à la nature et qui sont détruits, doivent ressusciter et que les mêmes hommes doivent reparaître ; je dis les mêmes hommes qui ont vécu, car ce n’est pas à l’homme en général que Dieu a fixé une fin particulière, mais c’est à ces mêmes hommes que la terre a portés. […] Il se fera une recherche, un examen sévère de la vie de chacun de nous, et selon qu’elle sera trouvée bonne ou mauvaise, chacun de nous recevra sa récompense ou son châtiment.
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