Appel à la conscience
Quand le Seigneur a déclaré : « En vérité, je vous le dis, l’un de vous va me livrer », il a démontré qu’il pénétrait la conscience de celui qui devait le trahir. Il n’a pas déjoué le malfaiteur par des reproches sévères et publics, mais il cherchait à l’atteindre par un avertissement tendre et voilé : ainsi le repentir pourrait mieux redresser celui qu’aucun interdit n’avait destitué.
Pourquoi, malheureux Judas, ne profites-tu pas de tant de bonté ? Vois, le Seigneur est tout prêt à pardonner ta démarche, le Christ ne te dénonce à personne, sauf à toi-même. Ni ton nom, ni ta personne ne sont indiqués mais par cette parole de vérité et de miséricorde, seul le secret de ton cœur est touché. Ni l’honneur de ton titre d’apôtre, ni la participation au sacrement ne te sont refusés. Retourne en arrière, abandonne ta folie et repens-toi. La douceur t’invite, le salut t’incite, la Vie te rappelle. Vois, tes compagnons qui sont purs et sans péché s’épouvantent à l’annonce du crime, et comme l’auteur d’une tel mal n’a pas été dévoilé, chacun craint pour soi. Ils sont plongés dans la tristesse, non parce que leur conscience les accuse, mais parce que l’inconstance humaine les inquiète : ils redoutent que ce que chacun sait de soi-même soit moins vrai que ce que la Vérité en personne voit à l’avance. Et toi, au milieu de cette angoisse des saints, tu abuses de la patience du Seigneur, tu crois que ton audace te cache…
Voyant alors que toute la pensée de Judas restait fixée sur son projet misérable, le Seigneur lui dit : « Ce que tu fais, fais le vite ». En parlant ainsi, il ne donne pas un ordre, il laisse faire c’est la parole non d’un homme qui tremble, mais qui est prêt. Lui qui tient tous les temps en son pouvoir montre qu’il ne cherche pas à retarder le traître et qu’il entre dans la volonté de son Père pour la rédemption du monde, sans provoquer ni redouter le crime que préparent ses persécuteurs.
Léon le Grand – Sermon 58, 7ème sur la Passion, § 3-4 ; SC 74 bis
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Celui qui aime, Dieu est en lui
Celui qui désire savoir si habite en lui le Dieu dont il est dit : « Dieu est admirable en ses saints » (Ps 67, 36), qu’il scrute par un examen sincère le fond de son cœur et recherche attentivement avec quelle humilité il résiste à l’orgueil, avec quelle bienveillance il combat l’envie, dans quelle mesure il ne se laisse pas prendre aux paroles flatteuses et se réjouit du bien des autres ; qu’il recherche s’il ne désire pas rendre le mal pour le mal et s’il préfère laisser invengées les injures plutôt que de perdre l’image et la ressemblance de son Créateur qui appelle tous les hommes à le connaître à travers les bienfaits qu’il prodigue à tous, faisant « pleuvoir sur les justes et les injustes et lever son soleil sur les bons et les méchants » (Mt 5, 45).
Et pour que cette recherche ne s’épuise pas en l’examen scrupuleux de multiples points, qu’il se demande si dans les replis de son cœur se trouve la mère même de toutes les vertus : la charité. S’il trouve ce cœur tout entier tendu vers l’amour de Dieu et du prochain au point de vouloir que ses ennemis reçoivent, eux aussi, les biens qu’il souhaite pour lui-même, alors celui qui est dans ces dispositions ne peut pas douter que Dieu le dirige et l’habite. Il lui fait un accueil d’autant plus magnifique que ce n’est pas en lui-même qu’il se glorifie, mais dans le Seigneur (cf. 1 Co 1, 31).
Léon le Grand – Sermon pour l’Epiphanie (in Lectures chrétiennes pour notre temps, fiche W48, trad. Orval, © 1972 Abbaye d’Orval)
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Deux natures
Le Fils de Dieu entre dans ce monde de faiblesse, descendant de son trône céleste sans quitter la gloire de son Père, venu au monde selon un nouvel ordre, selon une nouvelle naissance. Un nouvel ordre, car, invisible en sa nature, il s’est rendu visible dans la nôtre ; incompréhensible, il a voulu être compris ; existant avant le temps, il a commencé d’exister dans le temps. Le Seigneur de toutes choses a adopté l’apparence d’un esclave, en voilant l’immensité de sa majesté. Dieu, qui ne peut souffrir, n’a pas dédaigné d’être capable de souffrir ; immortel, de s’assujettir aux lois de la mort. Une nouvelle naissance, car une virginité inviolée, qui n’a pas connu la concupiscence, lui a fourni son corps de chair. De sa mère le Seigneur a pris la nature, non la faute de l’homme. Et si dans le Seigneur Jésus-Christ né du sein de la Vierge, la naissance est admirable, sa nature n’est pas différente de la nôtre. Celui qui est vrai Dieu est le même qui est vrai homme. Il n’y a aucun mensonge en cette unité, car l’humilité de l’homme et la grandeur de la divinité se compénètrent. En effet, de même que Dieu n’est pas changé par sa miséricorde, de même l’homme n’est pas absorbé par la majesté. L’une et l’autre nature fait en communion avec l’autre ce qui lui est propre: le Verbe fait ce qui appartient au Verbe, et la chair exécute ce qui appartient à la chair. L’un resplendit de miracles, l’autre succombe sous les outrages. Et comme le Verbe ne quitte pas la gloire qu’il a dans l’égalité avec son Père, ainsi la chair n’abandonne pas la nature de notre race.
Léon le Grand – Lettre à Flavien de Constantinople ; La foi Catholique, trad. et prés. de Gervais Dumeige, éditions de l’Orante, Paris, 1975
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Fils de David et Seigneur des seigneurs
Une vierge est choisie de la maison royale de David pour porter en elle un enfant saint, fils à la fois divin et humain… Le Verbe, la Parole de Dieu, qui est Dieu lui-même, le Fils de Dieu qui « au commencement était auprès de Dieu, par qui tout a été fait et sans qui rien ne s’est fait » (Jn 1, 1-3), s’est fait homme pour délivrer l’homme de la mort éternelle. Il s’est abaissé jusqu’à prendre l’humilité de notre condition sans que sa majesté en soit diminuée. Demeurant ce qu’il était et assumant ce qu’il n’était pas, il a uni une vraie nature de serviteur à la nature selon laquelle il est égal au Père. Il a joint si étroitement ces deux natures que sa gloire ne peut pas anéantir la nature inférieure, ni l’union avec celle-ci avilir la nature supérieure.
Ce qui est propre à chaque nature demeure intégralement, et se rejoint en une seule personne : l’humilité est accueillie par la majesté, la faiblesse par la force, la mortalité par l’éternité. Pour payer la dette de notre condition, la nature au-dessus de toute atteinte est unie à la nature capable de souffrir ; vrai Dieu et vrai homme s’associent dans l’unité d’un seul Seigneur Jésus. Ainsi, comme il le fallait pour nous guérir, le seul et « unique médiateur entre Dieu et les hommes » (1Tm 2, 5) pouvait mourir par l’action des hommes et ressusciter par l’action de Dieu…
Telle est, mes bien-aimés, la naissance qui convenait au Christ, « puissance de Dieu et sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24). Par elle, il s’accordait à notre humanité tout en gardant la prééminence de sa divinité. S’il n’était pas vrai Dieu, il ne nous apportait pas le remède. S’il n’était pas vrai homme, il ne nous montrait pas l’exemple.
Léon le Grand – 1er sermon pour la Nativité du Seigneur (trad. bréviaire)
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Il a pris notre nature
La petitesse humaine a été assumée par la majesté de Dieu, notre faiblesse par sa force, notre servitude à la mort par son immortalité. Pour payer la dette de notre condition humaine, la nature inaltérable de Dieu s’est unie à notre nature exposée à la souffrance. C’est ainsi que, pour mieux nous guérir, « le seul médiateur entre Dieu et les hommes, l’homme Jésus Christ » (1Tm 2, 5) devait, d’un côté, pouvoir mourir, et de l’autre, ne pas pouvoir mourir.
C’est donc dans la nature intégrale et complète d’un vrai homme que le vrai Dieu est né (…). Il a pris la condition de l’esclave sans la souillure du péché ; il a rehaussé l’humanité sans abaisser la divinité. En se dépouillant lui-même (Ph 2, 7), celui qui était invisible s’est rendu visible ; le Créateur et Seigneur de toutes choses a voulu être un mortel parmi les autres mortels. Mais tout cela était la condescendance de sa miséricorde, non une défaite de sa puissance. (…) Tout cela est d’un ordre nouveau (…) : lui qui dépasse toute limite a voulu être limité comme nous, lui qui existait avant la création du temps a commencé à exister dans le temps, le Seigneur de l’univers a pris la condition d’esclave (Ph 2, 7), en plongeant dans l’ombre la grandeur infinie de sa majesté. Le Dieu incapable de souffrir n’a pas dédaigné d’être un homme capable de souffrir, et lui qui est immortel, de se soumettre aux lois de la mort. En effet, le même Christ qui est vrai Dieu est aussi vrai homme (…). Il est vrai Dieu du fait qu’« au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu » ; il est homme du fait que « le Verbe s’est fait chair et a établi sa demeure parmi nous » (Jn 1, 1.14).
Léon le Grand – Lettre 28, à Flavien, 3-4 ; PL 54, 763-767
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La croix sur les épaules
Le Seigneur est livré à ceux qui le haïssent. Pour insulter sa dignité royale, on l’oblige à porter lui-même l’instrument de son supplice. Ainsi s’accomplissait l’oracle du prophète Isaïe : « Il a reçu sur ses épaules l’insigne du pouvoir » (Is 9, 5). En se chargeant ainsi du bois de la croix, de ce bois qu’il allait transformer en sceptre de sa force, c’était certes aux yeux des impies un grand sujet de dérision, mais pour les fidèles un mystère étonnant : le vainqueur glorieux du démon, l’adversaire tout-puissant des puissances du mal, présentait sur ses épaules, à l’adoration de tous les peuples, avec une patience invincible, le trophée de sa victoire, le signe du salut. Et par l’image qu’il donne en ce geste, on dirait qu’il voulait fortifier tous ceux qui l’imiteront, tous ceux à qui il dit : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi » (Mt 10, 38).
Comme la foule allait avec Jésus au lieu du supplice, on rencontra un certain Simon de Cyrène, et on fit passer le bois de la croix des épaules du Seigneur sur les siennes. Ce geste préfigurait la foi des nations, pour qui la croix du Christ devait devenir, non un opprobre, mais une gloire.
Léon le Grand – 8e homélie sur la Passion
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Le Prince de la paix
La fête de Noël renouvelle pour nous les premiers instants de Jésus, né de la Vierge Marie. Et lorsque nous adorons la naissance de notre Sauveur, il se trouve que nous célébrons notre propre origine. En effet, lorsque le Christ vient au monde, le peuple chrétien commence : l’anniversaire de la tête, c’est l’anniversaire du corps.
Or, dans les trésors de la générosité divine, que pouvons-nous trouver qui soit aussi bien accordé à la dignité de la fête de Noël que cette paix proclamée par le cantique des anges lors de la nativité du Seigneur ? (Lc 2, 14) Car c’est la paix qui engendre des fils de Dieu, qui favorise l’amour, qui enfante l’amitié, qui est le repos des bienheureux, la demeure de l’éternité. Son ouvrage propre, son bienfait particulier, c’est d’unir à Dieu ceux qu’elle sépare de ce monde-ci…
Donc, ceux qui « ne sont pas nés de la chair et du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme », mais qui « sont nés de Dieu » (Jn 1, 13) doivent offrir au Père la volonté unanime de fils artisans de paix. Tous ceux qui sont devenus par adoption les membres du Christ, doivent accourir pour rejoindre ensemble le premier-né de la nouvelle création, celui qui est venu faire « non pas sa propre volonté, mais la volonté de celui qui l’envoie » (Jn 6, 38).
Les héritiers que la grâce du Père adopte ne sont pas des héritiers divisés ou disparates ; ils ont les mêmes sentiments et le même amour. Ceux qui sont recréés selon l’Image unique (He 1, 3 ; Gn 1, 27) doivent avoir une âme qui lui ressemble. La naissance du Seigneur Jésus, c’est la naissance de la paix. Comme le dit Saint Paul : « C’est lui, le Christ, qui est notre paix » (Ep 2, 14).
Léon le Grand – 6ème sermon pour Noël, 2, 3, 5 (trad. bréviaire ; cf. SC 22 bis, p. 139s)
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Marchons en nouveauté de vie
Ne soyons pas pris par le spectacle des choses de ce monde ; que les biens de la terre ne détournent pas nos regards du ciel. Tenons pour dépassé ce qui n’est déjà presque plus rien ; que notre esprit, attaché à ce qui doit demeurer, fixe son désir aux promesses d’éternité. Bien que nous ne sommes encore « sauvés qu’en espérance » (Rm 8, 24), bien que nous portions encore une chair sujette à la corruption et à la mort, on peut bien affirmer pourtant que nous vivons hors de la chair, si nous échappons à l’emprise de ses passions. Non, nous ne méritons plus le nom de cette chair dont nous avons fait taire les appels…
Que le peuple de Dieu prenne donc bien conscience qu’il est « une créature nouvelle dans le Christ » (2 Co 5, 17). Qu’il comprenne bien qui l’a choisi, et qui il a lui-même choisi. Que l’être nouveau ne retourne pas à l’inconstance de son état ancien. Que « celui qui a mis la main à la charrue » (Lc 9, 62) ne cesse de travailler, qu’il veille au grain qu’il a semé, qu’il ne se retourne pas vers ce qu’il a abandonné. Que personne ne retombe dans la déchéance d’où il s’est relevé. Et si, parce que la chair est faible, quelqu’un gît encore dans une de ses maladies, qu’il prenne la ferme résolution de guérir et de s’en relever. Telle est la voie du salut ; telle est la manière d’imiter la résurrection commencée dans le Christ… Que nos pas quittent les sables mouvants pour marcher sur la terre ferme, car il est écrit : « Le Seigneur mène les pas de l’homme et sa marche lui plaît. Quand le juste vient à tomber, il ne reste pas à terre, car le Seigneur lui tient la main » (Ps 36, 23s).
Frères bien-aimés, gardez bien ces réflexions à l’esprit, non seulement pour célébrer les fêtes de Pâques, mais pour sanctifier toute votre vie.
Léon le Grand – Sermon 58 (71), le 20e sur la Passion (trad. cf. coll. Icthus v.10, p. 284 et SC 74, p. 252)
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Notre résurrection a commencé
Mes très chers, Paul, l’apôtre des païens, ne contredit pas notre foi lorsqu’il dit : « Même si nous avons connu le Christ selon la chair nous ne le connaissons plus ainsi à présent » (2 Co 5, 16). La résurrection du Seigneur n’a pas mis fin à sa chair, elle l’a transformée. Le surcroît de sa puissance n’a pas détruit sa substance ; la qualité a changé ; la nature n’a pas été anéantie. On avait cloué ce corps en croix : il est devenu inaccessible à la souffrance. On l’avait mis à mort : il est devenu éternel. On l’avait meurtri : il est de venu incorruptible. Et l’on peut bien dire en effet que la chair du Christ n’est plus celle que l’on avait connue ; car il n’y a plus trace en elle de souffrance ou de faiblesse. Elle reste la même en son essence, mais elle n’est plus la même sous le rapport de la gloire. Pourquoi s’étonner d’ailleurs que saint Paul s’exprime ainsi à propos du corps de Jésus Christ lorsque, parlant de tous les chrétiens qui vivent selon l’esprit, il dit : « Nous ne connaissons plus désormais personne selon la chair ».
Il veut dire par là que notre résurrection a commencé en Jésus Christ. En lui, qui est mort pour tous, toute notre espérance a pris corps. Point de doute en nous ni de réticence, point d’attente déçue : les promesses ont commencé à s’accomplir et nous voyons déjà, avec les yeux de la foi, les grâces dont elles nous combleront demain. Notre nature a été élevée ; alors, dans la joie, nous possédons déjà l’objet de notre foi…
Que le peuple de Dieu prenne donc conscience qu’il est « une création nouvelle dans le Christ » (2 Co 5, 17). Qu’il comprenne bien qui l’a choisi, et qui il a lui-même choisi. Que l’être renouvelé ne retourne pas à l’instabilité de son ancien état. Que « celui qui a mis la main à la charrue » ne cesse de travailler, qu’il veille au grain qu’il a semé, qu’il ne se retourne pas vers ce qu’il a abandonné… Telle est la voie du salut ; telle est la manière d’imiter la résurrection commencée dans le Christ.
Léon le Grand – Sermon 71, pour le résurrection de Seigneur ; PL 54, 388 (trad. Année en fêtes, Migne 2000, p. 363 rev. ; cf. Orval)
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Quo vadis ?
Le Seigneur s’est revêtu de notre faiblesse pour recouvrir notre inconstance de la fermeté de sa force. Il était venu du ciel en ce monde comme un marchand riche et bienfaisant, et, par un admirable échange avait conclu un marché : prenant ce qui était à nous, il nous accordait ce qui était à lui ; pour ce qui faisait notre honte il donnait l’honneur, pour les douleurs la guérison, pour la mort la vie…
Le saint apôtre Pierre a fait le premier l’expérience de combien cette humilité a été profitable à tous les croyants. Ébranlé par la tempête violente de son trouble, il est revenu à lui par ce brusque changement, et a retrouvé sa force. Il avait trouvé le remède dans l’exemple du Seigneur… Le serviteur en effet « ne pouvait pas être plus grand que son seigneur ni le disciple que son maître » (Mt 10, 24), et il n’aurait pas pu vaincre le tremblement de la fragilité humaine si le vainqueur de la mort n’avait d’abord tremblé. Le Seigneur donc a regardé Pierre (Lc 22, 61) ; au milieu des calomnies des prêtres, des mensonges des témoins, des injures de ceux qui le frappaient et le bafouaient, il a rencontré son disciple ébranlé avec ces yeux qui avaient vu son trouble d’avance. La Vérité l’a pénétré de son regard là où son coeur avait besoin de guérison. C’était comme si la voix du Seigneur s’y était fait entendre pour lui dire : « Où vas-tu, Pierre ? Pourquoi te retirer en toi-même ? Reviens à moi, fais-moi confiance et suis-moi. Ce temps-ci est celui de ma Passion, l’heure de ton supplice n’est pas encore venue. Pourquoi craindre maintenant ? Toi aussi tu surmonteras. Ne te laisse pas déconcerté par la faiblesse que j’ai prise. C’est à cause de ce que j’ai pris de toi que j’ai tremblé, mais toi, sois sans crainte à cause de ce que tu tiens de moi. »
Léon le Grand – Sermon 3 sur la Passion, 4-5 ; PL 54, 320-321 (trad. cf. Orval et SC 74 bis p. 59)
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Redevenir enfants
Le Christ aime l’enfance qu’il a d’abord assumée dans son âme comme dans son corps. Le Christ aime l’enfance, qui enseigne l’humilité, qui est la norme de l’innocence, le modèle de la douceur. Le Christ aime l’enfance : vers elle il oriente la conduite des adultes, vers elle il ramène les vieillards, il attire à son propre exemple ceux qu’il élève au royaume éternel.
Mais pour comprendre comment il est possible de parvenir à une conversion si admirable, et par quelle transformation il nous faut revenir à une attitude d’enfants, laissons saint Paul nous instruire et nous dire : « Pour ce qui du bons sens, ne soyez pas des enfants, mais soyez de petits enfants pour ce qui est de la malice » (1 Co 14, 20). Il ne s’agit donc pas pour nous de revenir aux jeux de l’enfance, ni aux maladresses des débuts, mais de lui prendre quelque chose qui convient aux années de la maturité, c’est-à-dire apaiser rapidement les agitations intérieures, retrouver vite le calme, oublier totalement les offenses, être complètement indifférent aux honneurs, aimer se retrouver ensemble, garder l’égalité d’humeur comme étant naturelle. En effet, c’est un grand bien que de ne pas savoir nuire et ne pas avoir de goût pour le mal… ; ne rendre à personne le mal pour le mal (Rm 12, 17), c’est la paix intérieure des enfants qui convient aux chrétiens… C’est cette forme d’humilité que nous enseigne le Sauveur enfant quand il a été adoré par les mages.
Léon le Grand – Sermon 7 pour l’Épiphanie, 3 4 ; SC 22 bis, PL 54, 258 (trad. cf. Orval et SC, p. 281)
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Unis au Crucifié
Celui qui vénère vraiment la Passion du Seigneur doit si bien regarder Jésus crucifié par les yeux du cœur qu’il reconnaisse sa propre chair dans la sienne… Aucun malade ne se voit refuser la victoire de la croix, et il n’y a personne qui ne trouve un secours dans la prière du Christ ; si elle a profité à beaucoup de ses bourreaux, combien davantage aidera-t-elle ceux qui se tournent vers lui !
Cette adoption de notre nature par la divinité, grâce à laquelle « le Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous » (Jn 1, 14), a-t-elle exclu aucun homme de sa miséricorde, sauf s’il refuse la foi ? L’homme n’a-t-il pas une nature commune avec le Christ, s’il accueille celui qui l’a assumée, et s’il a été régénéré par l’Esprit qui l’a engendré ? De plus, qui ne reconnaîtrait pas nos propres faiblesses en Lui, Lui qui a « pris la condition d’esclave » ?
Il est nôtre, ce corps sans vie qui gisait dans le sépulcre, mais qui a ressuscité le troisième jour et qui, au-dessus de toutes les hauteurs célestes, est monté jusqu’à la droite de la majesté du Père. Si nous marchons dans la voie de ses commandements, et si nous n’avons pas honte de confesser tout ce qu’il a fait pour notre salut dans l’abaissement de sa chair, nous aussi nous serons élevés jusqu’à partager sa gloire. Car ce qu’il a annoncé s’accomplira de façon éclatante : « Celui qui se prononcera pour moi devant les hommes, moi aussi je me prononcerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux » (Mt 10, 32).
Léon le Grand – 15ème sermon sur la Passion, 3-4 (cf. SC 75 bis, p. 189)
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